GLI ARTISTI CHE NON ABBIAMO, Les artistes que nous n’avons pas (Italie)

Supernova N 01, nouvelle série 2026

Nous avons interviewé les membres du groupe italien « Gli artisti che non abbiamo » (Les artistes que nous n’avons pas), qui utilise l’IA de manière intelligente et créative, donnant vie à une série de chansons, de musiques et de vidéos grâce à l’IA, renversant ainsi la logique capitaliste de l’intelligence artificielle. Le nom, auto-ironique, veut souligner l’absence de musiciens aujourd’hui au service des messes populaires et de leurs intérêts. Nous pensons que ce type d’expériences doit être largement soutenu et exporté, y compris en France.

1) L’hégémonie culturelle impérialiste est dominante, et les expressions artistiques tendent vers une vision « onaniste », « hédoniste » et « décadente » qui reflète la crise qui touche aujourd’hui le mode de production capitaliste. D’où vient votre expérience ?

Partons d’un fait. La culture et la musique ne sont jamais neutres. Aujourd’hui, la musique qui a le plus de succès auprès des masses populaires est objectivement mauvaise. C’est un produit industriel, conçu de manière artisanale : omniprésent, très accessible et sans aucune exigence. Des millions de personnes s’y retrouvent impliquées malgré elles, voire submergées. Ce n’est pas une musique neutre. C’est un instrument de l’industrie même qui la produit, la conçoit, la construit, la diffuse et la promeut. C’est un instrument de la classe dominante. C’est de la propagande de la classe dominante. C’est une arme de la classe dominante.

Notre expérience est née d’une réflexion : et si nous essayions de donner un contenu révolutionnaire à cette musique de merde qui est aujourd’hui la plus populaire ? Nous avons immédiatement revendiqué (nous avons écrit l’article « Manifeste – musique synthétique ») être un collectif d’agit-prop et non un groupe de musiciens, encore moins d’artistes. Nous sommes un collectif de communistes, nous sommes des travailleurs et nous sommes des militants. La combinaison de ces éléments nous a amenés à regarder la réalité telle qu’elle est, et non telle que nous voudrions qu’elle soit.

Nous nous sommes dit, très humblement, que nous en avions marre des préjugés classistes contre la musique de merde, qui est la musique des masses, à laquelle les masses sont « condamnées ». La musique commerciale est dépourvue de contenu, ses paroles sont souvent dénuées de sens, elle exalte des situations et des contextes toxiques, elle parle et parle à n’en plus finir d’amour sous toutes ses formes, elle perpétue des stéréotypes de toutes sortes.

Nous nous sommes également dit que nous en avions assez de la musique alternative militante. La musique militante, même si elle nous a fait grandir, présente aujourd’hui deux problèmes : il s’agit de genres musicaux de niche (elle n’est pas écoutée par les grandes masses) et c’est presque exclusivement de la musique qui dénonce le monde de merde dans lequel nous vivons, la police, le racisme, les mille problèmes de la société capitaliste… tellement de dénonciations, qu’à la longue, cela a un peu le goût de l’impuissance.

Mais notre expérience est aussi née d’une provocation. Notre nom même est provocateur. Les artistes que nous n’avons pas. Si nous restons à la surface, le nom fait clairement référence au fait que la musique que vous entendez n’est pas jouée par des musiciens et que les voix que vous entendez n’appartiennent pas à des chanteurs. Mais la vérité est que, dans le paysage musical italien, nous n’avons pas d’artistes qui vont au-delà de la dénonciation des maux du capitalisme. Et souvent de manière plaintive.

Donc. En tant qu’analphabètes de la composition musicale, nous nous sommes dit que nous pourrions très bien être capables de faire de la musique de la même qualité artistique médiocre que la musique commerciale et mainstream (les instruments de composition sont à peu près les mêmes), mais qui ait une autre caractéristique des bolcheviks, outre l’humilité, un contenu offensif. Car, comme nous l’écrivons dans “L’ora è ora” : “Regarde combien nous sommes nombreux, passons à la contre-attaque depuis toujours résistons, ce ne sera pas le feu d’une nuit d’émeute, ce sera la guerre à la guerre, notre guerre, la guerre de la revanche.”

2) Il y a souvent, de la part de certains secteurs du « mouvement », une critique « néo-luddiste » des machines et des développements technologiques, qui reflète l’incapacité à utiliser le marxisme : les ouvriers ne sont pas contre les machines, mais contre ceux qui les font fonctionner… Votre utilisation de l’IA représente une heureuse nouveauté, dans la manière dont vous l’utilisez.

Un couteau peut être utilisé pour couper des aliments ou pour tuer, cela dépend de la façon dont celui qui le manie veut l’utiliser. Il en va de même pour l’IA. La bourgeoisie l’utilise pour détourner les masses de la lutte des classes, elle l’utilise pour alimenter son système d’exploitation, elle fait du progrès technologique un instrument d’abrutissement et de diversion de la réalité, ainsi qu’un moyen de supprimer des emplois. Le fait est que, tout comme la classe dominante peut l’utiliser à ses fins, nous, camarades, pouvons également l’utiliser aux nôtres. Nous ne pensons pas que l’IA puisse remplacer les musiciens, les chanteurs, les artistes, et nous ne pensons pas non plus qu’elle doive le faire. Comme nous l’avons déjà dit, notre projet n’a pas de prétentions artistiques. Il s’agit simplement d’un projet né de cette époque où nous avons, plus ou moins, libre accès aux technologies créées par la classe dominante. Le fait est que nous avons des choses à dire. Aujourd’hui, nous avons également trouvé cette forme pour les dire, qui est un moyen de retourner contre la classe dominante ses armes de distraction et d’abrutissement.

Nous l’avons déjà dit, nous le répétons : nous ne sommes pas un groupe de musique, nous ne sommes pas des artistes, mais nous sommes un groupe d’agit-prop qui expérimente différentes formes de propagande communiste. Nous revendiquons de ne pas être des artistes, mais nous revendiquons également l’élaboration des textes. Voilà, tout cela vient de nous. Et nous tenons à le dire et à le répéter, car c’est un sujet épineux avec les personnes qui abordent ce projet avec méfiance, parce qu’elles ont une vision de l’IA comme le mal absolu. Nous pensons au contraire que si elle existe et qu’elle peut être utile pour faire du communisme une réalité concrète pour les masses, il est bon de l’utiliser.

Ce débat sur le progrès et la technologie nés sous le régime bourgeois et sur l’utilisation que doivent en faire les communistes n’est pas nouveau dans le mouvement communiste, c’est un thème qui a déjà été abordé et dépassé en Union Soviétique.

Dès 1921, lors de la VIIIe Conférence panrusse des syndicats, Staline déclarait : « Il n’y a pas longtemps, un camarade m’a envoyé une note tirée d’un journal, « Le Communiste », de 1918, dans laquelle il était proposé de brûler les chemins de fer, arguant qu’il s’agissait d’un héritage bourgeois dont il fallait se débarrasser. Voilà qui étaient les troglodytes. Mais c’est là un exemple du degré d’exaltation et de vandalisme auquel on peut parvenir ». La position de Staline, qui devint la ligne officielle du parti, était que l’État soviétique devait s’approprier ces héritages bourgeois et les mettre au service des objectifs socialistes.

Voilà. Nous sommes d’accord avec Staline. Ce ne sont pas les machines ni le progrès technologique qui posent problème, mais ceux qui les utilisent, dans l’intérêt de quelle classe et dans quel but.

3) La forme et le contenu, vos textes sont « directs » et rompent avec la soi-disant gauche de l’OTAN (faible avec les forts, et forte avec les faibles…). Quels sont les thèmes que vous privilégiez ?

Tout d’abord, nous sommes heureux que nos textes soient perçus comme directs, car c’est ce que nous voulons être.

Même dans notre communication sur les réseaux sociaux, nous ne voulons pas céder à l’autocensure par crainte que l’algorithme ne nous prive de visibilité (ce qui est déjà le cas, d’ailleurs). C’est aussi une provocation et une « expérience ». Nous n’avons aucune idée de la façon dont cela va se passer, pour l’instant nous avons des canaux très petits, donc nous sommes pénalisés, mais jusqu’à un certain point. Vont-ils supprimer nos profils ? C’est possible. La bourgeoisie détient ces moyens et n’a jamais hésité à faire taire et à censurer. Comme nous l’avons dit, notre projet se veut provocateur à plusieurs égards. Ne pas plaire à l’algorithme d’Instagram, Facebook ou Youtube fait également partie de l’expérience.

Nous sommes conscients que cela signifie que nos contenus sont pénalisés par rapport à d’autres, ou que nos chaînes pourraient être fermées. Nous sommes également conscients qu’aujourd’hui, il faut être direct.

Revenons à la question. Les thèmes que nous privilégions peuvent être divisés en deux volets. Nous avons intérêt à parler du communisme, de ce que signifiait la construction du socialisme en Union Soviétique, des progrès qu’a apporté au monde la vague révolutionnaire générée par la Révolution d’octobre, afin de démanteler la propagande anticommuniste.

Nous avons également intérêt à commenter la réalité qui nous entoure. Par exemple, nous avons écrit plusieurs textes sur la Palestine, sur la lutte en solidarité avec le peuple palestinien, en solidarité avec ceux qui ont été touchés par la répression pour s’être rangés du côté de la résistance palestinienne, contre l’armée génocidaire de l’IDF.

Ce n’est pas seulement le désir de commenter la réalité, dans ce que nous écrivons, il y a surtout le désir de donner un point de vue différent (direct) et une orientation. Par exemple, dans la chanson «Linea di condotta », nous parlons de la manière d’affronter la répression, de l’attitude à adopter face aux forces de l’ordre, de la mentalité que nous devons adopter pour ne pas nous laisser submerger par la répression : ce ne sont pas des crimes dont tu m’accuses, mais des actions légitimes d’une classe qui se soulève, qui lutte pour le pouvoir.

En ce qui concerne la gauche de l’OTAN, dans une chanson, nous parlons précisément de la situation de l’Italie : un protectorat des États-Unis, un pays occupé militairement, dépourvu de souveraineté nationale, où la politique étrangère et intérieure est définie par les États-Unis, l’UE, les sionistes et le Vatican. Mais là encore, nous ne nous limitons pas à la dénonciation, nous le disons clairement : patronat et financiers, capitalistes, Union Européenne, sionistes, OTAN et Vatican, il n’y a pas de conciliation possible, il faut une nouvelle Libération.

Nous avons rédigé quelques textes inspirés par les glorieuses journées de mobilisation et de grève pour la Palestine en septembre et octobre 2025, afin d’indiquer une perspective (bloquons tout, vraiment tout, jusqu’à ce que le ministre quitte le ministère, jusqu’à ce qu’ils capitulent).

En définitive, les thèmes que nous traitons concernent la lutte des classes en cours dans notre pays et dans le monde, les contenus que nous voulons transmettre cherchent toujours à dépasser la simple dénonciation et à donner une orientation et des indications pratiques. Le morceau « Come il gatto con i topi » (Comme le chat avec les souris) est peut-être l’un de nos morceaux préférés en ce sens : il n’est pas vrai que la lutte des classes est terminée, gagnée par les patrons et perdue par les masses, ceux qui le disent sont dissociés, ceux qui y croient sont tombés dans le piège, au lieu de livrer bataille, « nous succombons », la vérité est qu’il faut s’organiser, se donner les moyens de lutter, lutter pour gagner.

4) Il existe de la part de la « gauche de l’OTAN » un « mépris » total pour les intérêts et les garanties des classes populaires. En Italie, il existait dans les années 70 un groupe musical, Assemblea Teatrale Musicale, qui, à travers la chanson « I ricchi » (Les riches), dans l’album « Marilyn » de 1977, se moquait de la culture bourgeoise de « gauche » : – la Russie stalinienne qui ne laisse aucune liberté d’expression à l’artiste… – et les riches ont étudié et savent également apprécier le caractère dramatique du chant populaire – Aujourd’hui, nous sommes complètement submergés par le culte du « ghetto » et des « sous-cultures ». C’est une tâche fondamentale pour ceux qui veulent contrer l’hégémonie culturelle impérialiste que de sortir de ces « cages ». Dans votre manière de créer, vous avez nié la fonction bourgeoise même de « l’artiste ». Quels sont vos projets pour l’avenir ?

Nous avons écrit un article sur l’hégémonie culturelle qui s’intitule justement “Egemonia”. C’est une invitation à problématiser Gramsci. En Italie, nous avons un sérieux problème avec Gramsci : il a apporté des contributions théoriques fondamentales au mouvement communiste mondial, il est étudié dans le monde entier (en Inde, au Pérou, au Népal, au Venezuela, en Chine), mais nous ne l’étudions pas en Italie, où il est tout au plus lu à travers le prisme des propos de Togliatti (qui était pourtant un révisionniste…).

Même si on ne l’étudie pas, tout le monde aime le citer. Il y a en particulier une de ses phrases qui est galvaudée : « Je vis, je suis partisan, donc je déteste ceux qui ne prennent pas parti. Je déteste les indifférents ». Voilà. Nous pensons qu’il faut remettre en question non pas tant Gramsci que l’attitude de tous ces camarades, ces militants, ces avant-gardes de la lutte qui pensent qu’il est sain

de détester les « indifférents ». Nous-mêmes avons cité cette phrase dans le passé. Quiconque est politiquement actif en Italie est tombé sur cette phrase. Le fait est qu’en tant que communistes, nous ne pouvons pas nous permettre de détester ceux qui, sous l’influence de la bourgeoisie impérialiste, sont indifférents aujourd’hui. Nous devons plutôt comprendre comment conquérir ceux qui sont indifférents aujourd’hui. Car sans classe ouvrière et sans masses, il n’y a pas de révolution.

Ainsi, combattre l’hégémonie de la bourgeoisie dans le domaine culturel est un outil de la lutte politique révolutionnaire et c’est ce que nous essayons de faire avec ce projet. Car les idées peuvent devenir une force matérielle lorsqu’elles sont assimilées par les masses. Cela signifie que nous ne devons pas dénigrer les masses, mais – pour citer Gramsci lui-même – “les soigner, les instruire et les organiser.” Car ceux qui ont hésité cette fois-ci se battront avec nous demain, pour reprendre un slogan des années 70.

L’avenir du projet dépendra des résultats obtenus par cette provocation. Il est évident que nous ne serons plus utiles lorsque les artistes militants iront au-delà de la dénonciation, qu’ils parleront de révolution socialiste, de la Révolution d’octobre, de s’organiser, d’en finir avec le monde des patrons, et ce sera encore mieux si un Ghali, un Marracash ou d’autres artistes plus confirmés utilisent leur rôle et leur visibilité pour aller au-delà de la dénonciation. Ce n’est pas tant nous qui devons sortir de notre niche, mais les vrais artistes qui doivent se mettre au service de la lutte des classes et des masses populaires.

Si vous souhaitez nous écouter ou nous contacter, vous pouvez nous trouver sur Soundcloud et Youtube, sur Instagram et Facebook, en recherchant « Gli artisti che non abbiamo » (Les artistes que nous n’avons pas).

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