Supernova N 01, nouvelle série 2026
Une histoire de coopération et de résistance à Marseille
Cette enquête a vu le jour grâce au travail des camarades du Collectif des Chômeurs Précaires (soldiaires 13). Le but de cette enquête n’est ni sociologique ni journalistique. Ce qui nous intéresse, c’est la résistance et l’organisation populaire, c’est-à-dire la manière dont s’exprime concrètement l’autonomie prolétarienne.
La résidence Belle Ombre est située dans les quartiers sud de Marseille, le long de la Vallée de l’Huveaune, dans un cadre urbain typique des quartiers sud : à côté de petites maisons mitoyennes, on trouve d’énormes immeubles résidentiels.
Cette zone fait l’objet d’un programme de réaménagement urbain visant à rendre les berges du torrent piétonnes, à construire une piste cyclable, etc.
Les terrains de cette zone reprennent de la valeur et divers spéculateurs immobiliers et institutions s’y intéressent.
La présence de bâtiments de ce type perturbe donc les mécanismes possibles de spéculation immobilière, et l’on souhaite accélérer leur démolition et/ou leur « requalification » afin d’en faire des appartements destinés à un autre secteur social plus aisé. Ce mécanisme est aujourd’hui présent dans plusieurs quartiers de Marseille et correspond au mécanisme typique de la « gentrification », c’est-à-dire le déplacement des quartiers populaires de plus en plus loin du centre commercial et financier du centre-ville. Les habitants des quartiers populaires ne peuvent venir dans les centres-villes que pour travailler ou consommer. Même l’achat d’un logement est de plus en plus relégué loin du centre-ville pour les habitants des quartiers populaires.
Cette copropriété, la résidence Belle Ombre, comprend plus de 250 appartements occupés par des propriétaires et des locataires qui paient des loyers au prix du marché libre.
Ce modèle de copropriété a été utilisé à plusieurs reprises à Marseille. Il s’agit donc de copropriétés énormes, avec des charges élevées liées au chauffage central, à la présence d’ascenseurs (car certaines tours dépassent les 10 étages), de très grands espaces communs, pour lesquels il faut prévoir un entretien, ce qui implique souvent la présence de concierges.
Tous ces types de copropriétés à Marseille, destinés aux classes sociales à revenus moyens-faibles, ont conduit la plupart des locataires et des « propriétaires » à contracter d’énormes dettes en raison des frais élevés de gestion et d’entretien.
Belle Ombre, comme des dizaines d’autres résidences à Marseille, se retrouve avec une dette énorme liée aux charges de copropriété qui dépasse le million d’euros. Parallèlement, la structure du bâtiment est dans un état de dégradation avancé. Toute une série d’éléments ne fonctionnent plus. C’est le cas, par exemple, des ascenseurs, ce qui crée un grand désagrément pour les personnes âgées ou handicapées, qui se retrouvent dans l’impossibilité de sortir de chez elles. Même le portail qui ferme la résidence ne fonctionne plus, et la liste des dysfonctionnements pourrait s’allonger. En octobre 2025, les ascenseurs étaient toujours bloqués, une dame a été hospitalisée et les pompiers ont dû être appelés pour la descendre par la fenêtre à l’aide de cordes… Le dernier maillon de la chaîne de dégradation qui touche de nombreuses résidences à Marseille dans les quartiers populaires est la présence de dealers et du racket de la drogue. Les réseaux de dealers ont donc tenté de s’installer également à l’intérieur de la résidence Belle Ombre pour ouvrir des points de vente au cours de l’été 2025. La différence, par rapport aux autres cités, résidences et copropriétés de Marseille, est que les habitants de Belle Ombre ont décidé de réagir en organisant une forme de coopération et d’autodéfense. Ils ont mis en place des rondes composées des habitants eux-mêmes afin d’empêcher les réseaux de dealers de s’installer dans la résidence. Au fur et à mesure que cette forme d’autodéfense populaire s’est développée, la nouvelle est parvenue au grand public grâce à des articles dans la presse nationale, Le Monde, Le Figaro, et à la télévision, comme BFMTV. Ces rondes ont été menées par des personnes qui vivent dans le quartier, qui connaissent le quartier, qui ont probablement traversé de près les mêmes difficultés, les mêmes problèmes que traversent aujourd’hui les jeunes, pour la plupart mineurs, qui sont ceux qui installent matériellement les points de vente des rackets mafieux liés à la drogue. Les rondes arrêtaient les dealers et leur confisquaient la drogue. La drogue était ensuite remise à la police, mais sans livrer le dealer aux policiers. L’attitude consistait à lui parler, à lui expliquer que l’argent provenant du trafic, de la pègre, tout ce monde glorifié par le rap, est autodestructeur pour eux, pour leurs familles, et qu’après quelques années, l’alternative est toujours la même : on commence à 13 ans et à 20 ans, on est mort ou en prison (capturé par la police et/ou vendu par le mode du trafic lui-même).
Depuis des années, les institutions restent silencieuses, comme c’est souvent le cas pour les problèmes liés au racket (drogue, prostitution, armes), parce qu’elles sont directement complices ou délibérément distraites. Elles oscillent entre tirer profit à plusieurs niveaux, de l’implication directe à la tolérance pour calmer les conséquences possibles d’une pauvreté extrême et importante dans la ville, à la peur générée par le gigantesque problème de la pieuvre marseillaise et de sa violence.
La préfecture a réagi rapidement en convoquant une réunion avec ces habitants, les félicitant pour leur sens civique, mais a réaffirmé qu’il n’appartient pas aux simples citoyens de résoudre ces problèmes. Il est intéressant de noter que les rondes ne demandaient pas davantage de policiers. Dans les quartiers populaires de Marseille, on ne connaît que trop bien le rôle de la police. La préfecture et les forces de police ont fait pression sur les « politiques » pour qu’ils interviennent. Nous avons donc un renversement de la situation habituelle, où ce sont les politiques qui demandent l’intervention des forces de police. Il était clair que la capacité des rondes à mettre fin au racket avait démontré l’inefficacité de la police et donc de l’État, mettant en évidence la capacité d’organisation et de coopération des classes populaires. C’est ce que nous identifions comme la manifestation de l’autonomie prolétarienne, tant du point de vue organisationnel que prospectif.
La bataille des rondes contre le racket a permis de braquer les projecteurs sur Belle Ombre, transformant une simple lutte pour le logement en une question plus profonde et politique qui touche les veines et les nerfs de la ville.
Des réunions avec la préfecture, des manifestations devant la mairie, devant le syndic nommé par le tribunal, et des rencontres avec d’autres personnalités institutionnelles ont suivi au cours de ces derniers mois. La résidence est aujourd’hui sous administration judiciaire : un juge nomme un administrateur de copropriété qui prive de fait les propriétaires de la possibilité d’intervenir dans les décisions concernant leur bien.
Une nouvelle étape de ce processus a eu lieu en novembre 2025 : le 24 novembre, une « mise en péril » des bâtiments devait entrer en vigueur afin de faciliter l’expulsion des habitants. Une manifestation était prévue devant la mairie environ une semaine auparavant. Par hasard, la manifestation était prévue le même jour que la visite de Darmanin à la famille d’Amin Kessachi (un représentant politique des écologistes) à la suite du meurtre de son frère par le racket, fait qui a fait l’objet d’un débat national. À la veille de la manifestation, le comité des habitants de Belle Ombre a été convoqué et a obtenu le report de la mise en péril pour 6 mois. Le timing était évidemment lié à la présence de Darmanin et à la énième tentative d’éviter de mettre en avant la question de la drogue et du racket à Marseille. Et de cacher cette expérience d’autodéfense populaire qui montre l’échec complet des politiques de l’État.
Qui sont ces « Martiens » ?
La majorité des habitants de Belle Ombre sont des personnes d’origine africaine, près de 80 %. Les militants qui ont créé le comité et les rondes sont des habitants ou d’anciens habitants qui maintiennent des liens parce qu’une partie de leur famille vit encore là-bas, parce qu’ils ont des amis, etc. Beaucoup d’entre eux sont liés au monde de la mosquée du quartier, donc attentifs aux conditions collectives avec des principes de solidarité, d’entraide. Certains d’entre eux sont actifs dans les mouvements pro-palestiniens. Ce comité est un collectif de lutte qui organise des rassemblements devant la préfecture, la mairie, le Syndic, organise des rondes, mais c’est aussi un comité qui veut rétablir des liens entre les habitants en mettant l’accent sur la dimension collective et la solidarité. Ceux qui connaissent la résidence depuis des années disent avoir vu un contexte social se détériorer. Quand ils étaient petits, il y a une quarantaine d’années, il existait davantage de liens sociaux entre les habitants, les familles veillaient mutuellement sur leurs enfants, les plus âgés essayaient d’orienter les plus jeunes vers une vie digne pour eux-mêmes et pour les autres, il existait des relations de différents types, mais au fil des ans, cela s’est perdu, on s’est de plus en plus enfermé dans une dimension individuelle. Le rôle de ce comité est donc aussi de recréer des liens entre les différentes familles, notamment à travers de petites fêtes et des initiatives ludiques dans le parc situé sous les logements. Il s’appelle Belle Ombre car il y a un parc avec des arbres assez vieux, très beaux, qui font justement une belle ombre. Le comité souhaite ouvrir un local au rez-de-chaussée de la résidence afin de pouvoir pratiquer des sports et d’autres activités culturelles et sociales.
De nombreuses autres résidences se trouvent dans la même situation. Au cours des derniers mois, un petit réseau de cités et de copropriétés a commencé à se créer à Marseille. D’autres lieux similaires y participent : Mazenode, Airbel, Felix Pyat, etc. Chaque résidence a ses particularités, certaines sont principalement constituées de logements sociaux, d’autres de logements privés. Les réunions visent à mettre en relation les différents comités (formels et informels), mais il est évident que tous n’ont pas la même approche. Pour l’instant, dans les réunions de coordination, le point de connexion est le mal-logement, le problème de la drogue fait peur, non seulement à cause du poids militaire du racket, mais aussi à cause des réactions des institutions. Marseille est une ville où la pieuvre a des relations dans toutes les structures sociales et politiques, du monde des partis politiques aux syndicats (tous, sans exception), en passant par les associations culturelles et sportives. Il existe un système clientéliste basé sur les « dons » qui permet au monde associatif de vivre, et dans de nombreux cas, il s’agit même de l’interface propre des « pieuvres ». Tout le monde sait, mais personne ne parle, certains par peur, d’autres par intérêt, dans la tradition mafieuse classique…
Au sein même du comité de Bellombre, ceux qui ont voulu mettre au centre la lutte contre la drogue étaient principalement les secteurs les plus populaires, liés aux locataires, et non aux propriétaires proprement dits (qui sont certes « propriétaires », mais liés aux prêts hypothécaires et aux banques), effrayés par les problèmes que génère inévitablement la lutte contre le trafic de drogue à Marseille.
Les seuls militants qui ont participé et se sont solidarisés avec cette lutte ont été certains secteurs de France Insoumise (qui a une présence réelle dans les quartiers populaires de Marseille, avec une participation directe d’activistes et de militants des quartiers populaires) et le collectif des chômeurs et précaires (du Local Ghassan Kanafani de Marseille).
Conclusions
Cette histoire met en évidence le manque de volonté institutionnelle et politique pour s’attaquer au problème du trafic de drogue à Marseille, et souligne au contraire comment elle favorise la spéculation immobilière et la dégradation sociale. Dans le cas de Belle Ombre, il existe un lien précis entre la dégradation sociale et la spéculation immobilière. La tentative même du racket d’implanter des points de vente va dans le sens de la spéculation immobilière. La dégradation des immeubles et du territoire fait baisser considérablement le prix au mètre carré et favorise ceux qui pourraient potentiellement racheter la résidence en bloc afin de la rénover et d’en faire des appartements dont le prix au mètre carré est triplé, quintuplé, voire décuplé. C’est la même logique qui a présidé à la construction de ces résidences dès le début, conçues selon les paramètres pervers du capital, entraînant leur échec. L’impossibilité pour la classe sociale qui avait été identifiée comme celle qui allait vivre dans ces immeubles de faire face aux charges de copropriété pouvait être anticipée dès la conception du projet, tout comme pour le petit acquéreur, pour le particulier qui achète un seul appartement.
Il s’agit d’une sorte de gigantisme immobilier, qui nécessite des instruments économiques allant de pair, et qui permet uniquement aux grands propriétaires et aux promoteurs immobiliers de « contrôler » la rénovation, voire la démolition en vue de la reconstruction. C’est ainsi qu’il faut interpréter la tolérance avec laquelle, dans de nombreux cas, les institutions et les secteurs des classes dominantes accueillent la présence et l’installation de la pieuvre marseillaise.
Marseille est une ville qui a toujours été traversée par des luttes et des comités sur le plan du logement, liés à l’extrême précarité sociale dans les cités et les résidences, mais dans de nombreux cas, il existe des liens avec les institutions sous forme de concessions clientélistes, voire dans certains cas de véritable aumône. Marseille est la ville où les immeubles s’effondrent dans le centre-ville à cause des pluies… pensez à ce qui se passe dans les quartiers populaires.
La tendance contraire créée par le comité des habitants de Belle Ombre a été d’aborder un problème lié à la question du logement que tout le monde cache et subit : le racket, le trafic de drogue, la propagation de la mort par la drogue dans nos quartiers (il ne faut pas oublier que cela va de pair avec le trafic d’armes et, bien sûr, la prostitution, qui touche aujourd’hui des femmes de plus en plus jeunes). C’est grâce à la lutte contre le trafic de drogue menée par les habitants de Belle Ombre que les institutions et la police ont prêté attention aux revendications en matière de logement et obtenu des victoires partielles (comme le report à novembre). C’est la lutte qu’ils ont menée, ce sont les rondes, une véritable forme d’autodéfense et de coopération populaire, qui ont rendu ce comité « sain », mais donc plus « dangereux » pour les institutions marseillaises. Les tentatives pour enterrer ce comité ont été nombreuses et se poursuivront. Les institutions locales et les forces de police n’ont aucun intérêt à ce que ce comité pratique l’autodéfense. Ils ont été invités à plusieurs reprises à ne s’occuper que du problème des « biens immobiliers » selon la vision syndicale la plus élémentaire. La politique n’est pas pour le « peuple », elle est pour les experts, pour les techniciens, fondamentalement pour les bourgeois…
Mais c’est précisément la lutte contre le trafic de drogue qui a donné de la force à la lutte sur le problème du logement, et c’est là la leçon la plus importante que nous pouvons tirer de cette expérience. La lutte contre le trafic de drogue est un aspect de la lutte des habitants de Belle Ombre pour recréer des liens sociaux, une dimension collective que cette société et sa culture impérialiste font tout pour détruire et effacer parmi les masses populaires. Il serait évidemment inutile de penser reproduire artificiellement une telle expérience, mais il est clair qu’elle met à l’ordre du jour une approche différente et nous offre un exemple valable de ce que signifie résister sur le territoire, en conjuguant lutte, coopération, solidarité, autodéfense et dignité populaire.
