L’HÉRITAGE DE SANKARA ET DU MARXISME EN AFRIQUE

Supernova N 01, nouvelle série 2026

Les mouvements de lutte en Afrique de ces dernières années ont fait trembler la Terre. Du Sahel au Kenya, de Madagascar au Maroc, la question de l’avenir révolutionnaire du continent est à nouveau à l’ordre du jour. A travers mille et une formes et par des expressions confuses, émergent des aspirations communes. Le statu quo néocolonial est en train de se fissurer. Le drapeau de la lutte anti-impérialiste a été relevé à travers le continent le plus convoité, particulièrement avec la fin du contrôle militaire par la France de ses ex-colonies. Avec aussi la décision de juntes du Niger, du Mali et du Burkina Faso (réunies dans l’AES, Alliance des Etats du Sahel) de se retirer le 28 janvier 2024 du principal bloc économique d’Afrique de l’Ouest (la CEDEAO), qualifiant cette décision dans une déclaration commune de rejet de « l’influence des puissances étrangères » dans « l’esprit du panafricanisme ». La question de la souveraineté des Etats africains, de leur réelle autodétermination, de leur lutte pour sortir de la soumission au néocolonialisme français et plus largement à l’ordre impérialiste est à nouveau posée. La voie qui va suivre après les ruptures historiques qui sont en cours dans la « sous-région » n’est pas encore clairement dessinée, mais après des années de léthargie et d’illusions sur la « démocratie importée » et le maintien du statu-quo néocolonial, les contradictions au sein des différentes fractions des bourgeoisies africaines et le mouvement des masses populaires imposent une nouvelle donne. Le démantèlement de la Françafrique ouvre les portes de l’avenir même si à l’heure actuelle un programme pour le socialisme, seul garant d’une réelle indépendance, n’est pas porté par les forces subjectives qui dirigent les mouvements de masse et les Etats. Il est devenu indispensable dès lors de prendre position sur l’AES pour tous les mouvements internationalistes mais aussi de se nourrir des expériences révolutionnaires réellement existantes des décennies précédentes en Afrique dont les leçons peuvent servir à faire naître et à guider une nouvelle voie révolutionnaire. L’enjeu est crucial pour les peuples africains, en premier lieu pour les masses populaires qui cherchent une voie pour leur libération. L’enjeu est aussi décisif pour le prolétariat d’Europe s’il veut enfin se désintoxiquer de l’idéologie impérialiste, puissamment incrustée dans les cerveaux. En 1970, alors qu’il avait dépassé sa croyance en une Afrique unie sous le capitalisme et qu’il avait adopté une conception marxiste-léniniste, Kwame Nkrumah, premier président du Ghana indépendant écrivait qu’« En Afrique, en Asie et en Amérique latine, l’ébullition économique, politique et sociale doit être expliquée dans le contexte de la révolution socialiste mondiale. Car, aujourd’hui, le processus révolutionnaire réunit trois courants : le système socialiste mondial, les mouvements de libération des peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine et les mouvements ouvriers des pays industrialisés capitalistes ». Le recul réel et profond de ces trois courants ne doit pas cacher que seul le maintien de la vision de Nkrumah peut dessiner une voie de libération pour les peuples opprimés. C’est à la lumière de cette conception, actualisée par les configurations présentes, que la revue Supernova tente de comprendre le cours des choses. Nous proposons ici, après un premier article de la revue sur Sankara et le panafricanisme révolutionnaire, de revenir sur l’expérience de la révolution de 1983-1987 au Burkina Faso, puis de l’inscrire dans le cadre plus large des expériences socialistes et des élaboration marxistes africaines. Enfin, nous reviendrons sur la nécessité de défendre l’expérience actuelle de l’AES, née le 16 septembre 2023.

Les expériences de la révolution burkinabé de 1983-1987

Sankara et la révolution burkinabé de 1983-1987 sont évoqués et revendiqués par toute la jeunesse africaine anti-impérialiste. Il n’y a rien d’étonnant à cela. La révolution de 1983-1987 et son principal dirigeant ont représenté une contre-tendance historique, comme un astre isolé dans la nuit néocoloniale. Après la vague révolutionnaire qui a soulevé l’Afrique au cours des années 1960 (pour la plupart des pays africains) et 1970 (pour les pays dits lusophones ou le Zimbabwe) l’Afrique était retombée pour l’essentiel dans la nuit néocoloniale la politique financière et économique africaine se décidait à nouveau à l’étranger, par le FMI et la Banque mondiale et par le souci des bourgeoises africaines de s’intégrer à la mondialisation capitaliste. Mais, à contre-courant, le but explicite de la révolution burkinabé était de construire une économie indépendante, autosuffisante et planifiée. La bourgeoisie française et ses relais compradores au Burkina Faso devaient donc perdre la main sur le contrôle des ressources, du commerce, des finances et de l’Etat. Ce sont les pas en avant dans cette direction qui sont l’essentiel des acquis de cette expérience révolutionnaire. Afin de comprendre l’orientation politique générale de la révolution burkinabé il est utile de rappeler les lignes de force des discours de son principal dirigeant. Sankara était nourri de plusieurs influences comme celle de la théologie de la libération, des textes et réalisations de Lénine et de Mao, du courant révolutionnaire africain de Nkrumah et d’Amilcar Cabral. Son orientation était ainsi d’inspiration anti-impérialiste et marxiste.

Voilà comment Sankara s’exprimait ainsi peu avant son assassinat : « Tant qu’il y a révolution, il y aura réaction, il y aura contre-révolution. Et l’opposition à la révolution prendra toutes sortes de formes et bénéficiera de toutes sortes de soutiens. Le premier ennemi de la révolution, c’est l’impérialisme qui travaille. Je ne peux pas vous dire que nous avons définitivement écarté tout risque. L’impérialisme peut à tout moment tenté de faire quelque chose. Il tentera de s’appuyer sur telle ou telle personne qui est contre la révolution, à l’extérieur, à l’intérieur du Burkina-Faso. La seule garantie que nous puissions avoir, c’est le peuple qui s’organise pour se défendre, pour faire échec l’impérialisme » (Sidwaya, 4 août 1987). Sankara s’appuyait sur le marxisme et la lutte des classes pour fonder sa ligne politique. Il identifiait dans le DOP (Discours d’Orientation Politique) les ennemis de la révolution comme étant les membres de la bourgeoisie d’Etat qui s’enrichit illicitement, de la bourgeoisie commerciale reliée par mille liens à l’impérialisme, les forces féodales rétrogrades qui tirent leurs forces sociales des structures traditionnelles qui tirent profit des valeurs décadentes présentes dans ce qui est négatif dans la culture traditionnelle. Au contraire, les masses paysannes à organiser en coopératives, et les laissés pour compte de l’ordre néocolonial sont les forces vives de la révolution burkinabé.

Sankara était un internationaliste convaincu comme le montre son discours à l’ONU du 12 octobre 1984 : « (…) Il est nécessaire, il est urgent que nos cadres et nos travailleurs de la plume apprennent qu’il n’y a pas d’écriture innocente. En ces temps de tempêtes, nous ne pouvons laisser à nos seuls ennemis d’hier et d’aujourd’hui le monopole de la pensée, de l’imagination et de la créativité. Il faut avant qu’il ne soit trop tard – car il est déjà tard – que ces élites, ces hommes de l’Afrique, du tiers-monde, reviennent à eux-mêmes – c’est-à-dire à leur société, à la misère dont nous avons hérité – pour comprendre non seulement que la bataille pour une pensée au service des masses déshéritées n’est pas vaine, mais qu’ils ne peuvent devenir crédibles sur le plan international qu’en inventant réellement, c’est-à-dire en donnant de leurs peuples une image fidèle, une image qui leur permette de réaliser des changements profonds de la situation sociale et politique, susceptibles de nous arracher à la domination et à l’exploitation étrangères qui livrent nos Etats à la seule perspective de la faillite. C’est ce que nous avons perçu, nous, peuple burkinabé (…). Il nous fallait donner un sens aux révoltes grondantes des masses urbaines désœuvrées, frustrées et fatiguées de voir circuler les limousines des élites aliénées qui se succédaient à la tête de l’Etat et qui ne leur offraient rien d’autre que les fausses solutions pensées et conçues par les cerveaux des autres. Il nous fallait donner une âme idéologique aux justes luttes de nos masses populaires mobilisées contre l’impérialisme monstrueux. (…) Nous voudrions que notre parole s’élargisse à tous ceux qui souffrent dans leur chair. Tous ceux qui sont bafoués dans leur dignité par une minorité d’hommes ou par un système qui les écrase. (…) Je ne parle pas seulement au nom de mon Burkina Faso tant aimé, mais également au nom de tous ceux qui ont mal quelque part. Je parle au nom de ces millions d’êtres qui sont dans les ghettos parce qu’ils ont la peau noire ou qu’ils sont de cultures différentes, et qui bénéficient d’un statut à peine supérieur à celui d’un animal. (…) Je m’exclame au nom des chômeurs d’un système structurellement injuste et conjoncturellement désaxé, réduits à ne percevoir de la vie que le reflet de celle des plus nantis. Je parle au nom des femmes du monde entier, qui souffrent d’un système d’exploitation imposé par les mâles. En ce qui nous concerne, nous sommes prêts à accueillir toutes les suggestions du monde entier nous permettant de parvenir à l’épanouissement total de la femme burkinabé. En retour, nous donnons en partage à tous les pays l’expérience positive que nous entreprenons avec des femmes désormais présentes à tous les échelons de l’appareil d’Etat et de la vie sociale au Burkina Faso. (…) Seule la lutte libère, et nous en appelons à toutes nos sœurs de toutes les races pour qu’elles montent à l’assaut pour la conquête de leurs droits. Je parle au nom des mères de nos pays démunis qui voient mourir leurs enfants de paludisme ou de diarrhée, ignorant qu’il existe pour les sauver des moyens simples que la science des multinationales ne leur offre pas, préférant investir dans les laboratoires de cosmétiques et dans la chirurgie esthétique pour les caprices de quelques femmes ou d’hommes dont la coquetterie est menacée par les excès de calories de leurs repas trop riches. (…) Je parle aussi au nom de l’enfant. L’enfant du pauvre qui a faim et qui louche furtivement vers l’abondance amoncelée dans une boutique pour riches. (…) Je parle au nom des artistes – poètes, peintres, sculpteurs, musiciens, acteurs –, hommes de bien qui voient leur art se prostituer pour l’alchimie des prestidigitations du show-business. Je crie au nom des journalistes qui sont réduits soit au silence, soit au mensonge, pour ne pas subir les dures lois du chômage. Je proteste au nom des sportifs du monde entier dont les muscles sont exploités par les systèmes politiques ou les négociants de l’esclavage moderne. (…) Mes pensées vont à tous ceux qui sont touchés par la destruction de la nature et à ces trente millions d’hommes qui vont mourir comme chaque année, abattus par la redoutable arme de la faim. Militaire, je ne peux pas oublier ce soldat obéissant aux ordres, le doigt sur la détente, et qui sait que la balle qui va partir ne porte que le message de la mort. (…) Notre révolution, au Burkina Faso, est ouverte aux malheurs de tous les peuples. Elle s’inspire aussi de toutes les expériences des hommes depuis le premier souffle de l’humanité. Nous voulons être les héritiers de toutes les révolutions du monde, de toutes les luttes de libération des peuples du tiers-monde. (…) Ouverts à tous les vents de la volonté des peuples et de leurs révolutions, nous instruisant aussi de certains terribles échecs qui ont conduit à de tragiques manquements aux droits de l’homme, nous ne voulons conserver de chaque révolution que le noyau de pureté qui nous interdit de nous inféoder aux réalités des autres, même si par la pensée nous nous retrouvons dans une communauté d’intérêts. (…) Il n’y a plus de duperie possible. Le nouvel ordre économique mondial pour lequel nous luttons et continuerons de lutter ne peut se réaliser que si nous parvenons à ruiner l’ancien ordre qui nous ignore, si nous imposons la place qui nous revient dans l’organisation politique du monde, si, prenant conscience de notre importance dans le monde, nous obtenons un droit de regard et de décision sur les mécanismes qui régissent le commerce, l’économie et la monnaie à l’échelle planétaire. »

Sankara était un tribun du peuple, avec des qualités de dirigeant révolutionnaire hors du commun. Nous savons que ce type de dirigeant, décrit précisément dans le Que Faire ? de Lénine, ne provient pas d’une génération spontanée ou d’un génie individuel. Tout un ensemble de luttes, de rapports de forces et de formations politiques ont rendu possible son expression. Sankara était l’héritier des courants révolutionnaires africains nés dans le brasier des luttes anticoloniales et dans les tentatives d’adapter la vérité universelle du marxisme aux conditions concrètes des formations sociales africaines. Il était aussi l’inspirateur du Programme Populaire de Développement lancé le 1er octobre 1984. Tout programme anti-impérialiste n’a de sens que s’il s’incarne dans des changements effectifs des rapports sociaux et qu’il permet de sortir de l’esclavage de la dépendance aux centres impérialistes, aux bailleurs de fonds capitalistes et à la mainmise de la grande bourgeoisie africaine. L’objectif du Programme Populaire de 1984 était de gagner les masses paysannes et urbaines aux idéaux de la révolution. Il s’agissait d’insuffler le principe « compter sur ses propres forces » afin que la bataille pour l’indépendance économique soit aussi celle qui nourrisse la confiance en soi des masses populaires. Dès le début, la perspective est celle de l’Afrique entière. Le programme se veut un exemple à l’échelle du continent. Le principe est de refuser des crédits corrupteurs à l’élite sociale burkinabé et de diminuer au maximum les investissements pillards des multinationales des centres impérialistes.

Les projets du CNR (Conseil National de la Révolution) sont des grands projets qui doivent impliquer l’initiative et la participation populaire la plus large possible. Il y a tout d’abord la « Bataille du Sourou » lancée le 26 avril 1984, c’est-à-dire la construction d’un barrage sur le fleuve Mouhoun, en vue d’irriguer 23370 hectares, pour plus de 20% de la récolte nationale de céréales. Sortir de la dépendance alimentaire, sortir les masses paysannes de la misère ne va pas sans s’opposer aux conditions d’appropriation des terres. Les capitalistes locaux peuvent en effet s’en emparer ainsi que la Sofitex (une société constituée par du capital public et du capital étranger). On touche là à une limite structurelle : si des paysans coopérateurs s’endettent auprès de fonds privés ou parapublics comme ceux de la Sofitex, le projet d’irrigation n’aboutit pas à un changement de rapports de force et de structure des classes. Un autre grand projet de barrage début le 8 juin 1985. Il s’agit du barrage hydro-électrique de Kombienga, actuellement le second plus grand barrage du pays. Il avait pour vocation de fournir l’électricité pour la capitale Ouagadougou avec une production annuelle moyenne de 50 Gwh. Le projet n’a abouti qu’avec l’apport de fonds étrangers, la société Voith Thysen fournissant les turbines. La volonté d’indépendance comme on le voit fait face à des défis qui sont ceux de construire une économie industrielle nationale. La « Bataille du rail » sera un autre fameux chantier de ces années 1985-1987. Le but est de construire une voie Ouagadougou-Tombao pour l’acheminement du manganèse. En effet, l’économie du Burkina Faso se construit alors sur des échanges comme ceux entre les minerais et bétail du Sahel en échange de céréales et de fourrages ou de produits manufacturés. Ces trois projets vont être intégrés au Plan Quinquennal de 1986. Le message essentiel de ce plan est de changer la vie par des efforts de production autonomes : construire des puits, des pharmacies, des écoles, des dispensaires et des magasins dans chaque district. Ce ne doit plus être « l’aide » étrangère qui doit être la première à la manœuvre. Les stades et les magasins (comme ceux de Faso Yaar) doivent être l’œuvre du peuple burkinabé lui-même. L’auto-suffisance économique, dont nous avons vu qu’elle était difficilement réalisable sur un court terme, exige d’élargir et de mobiliser la base sociale en s’organisant collectivement.

Sankara a été accusé d’insister sur le volontariat, l’abnégation, le sens du sacrifice collectif plutôt que sur une politique industrielle rationnelle. Ces griefs peuvent être partiellement fondés mais il est impossible de sortir de la dépendance économique sans insuffler un puissant esprit d’initiative et de changement des mentalités. La tendance plébéienne de Sankara qui opposait les masses paysannes aux travailleurs urbains et aux fonctionnaires à qui il demandait des sacrifices financiers, s’explique par cette dimension morale sans laquelle il n’existe pas de grand projet de transformation des masses populaires par elles-mêmes. La participation des classes laborieuses et exploitées aux affaires économiques et à la gestion de l’Etat est un principe qui a réellement animé les années de la révolution burkinabé. Dans de nombreuses régions les CDR (Comités de Défense de la révolution) ont constitué une expression authentique de ma volonté des masses populaires, en premier lieu des paysans pauvres. La jeunesse a porté des coups aux traditions féodales et l’enthousiasme pour la construction des écoles, des barrages et des dispensaires a enflammé le pays. Pour nombre de paysans qui vivaient dans l’analphabétisme, Sankara a signifié ouvrir les yeux sur la liberté et la dignité. Les mots interdits de révolution et de combat anti-impérialiste se sont répandus dans les villages et ils ont pris une couleur d’avenir. La réforme agraire mise en place par l’ordonnance du 4 août 1984 a instauré un domaine foncier national, propriété de l’Etat, qui donne accès à la terre aux paysans. La possession d’origine féodale ou coloniale a été supprimée. Le Burkina par la gestion rationnelle des terres villageoises a été un des premiers pays du monde à considérer la protection de l’environnement comme une priorité dans pays pauvre. La production céréalière dont dépend la survie des masses paysannes a régulièrement augmenté entre 1983 et 1987. L’orientation « consommer burkinabé » signifie ne pas être esclave de ce que les autres produisent. Pour que ce principe aboutisse il est nécessaire de créer des industries nationales indépendantes et ainsi de pouvoir peser sur les prix et sur la qualité. L’ensemble de ces transformations ont été posées comme principe mais n’ont pu voir le jour dans le temps court de la révolution de 1983-1987. C’est une tâche à reprendre et à prolonger.

Nous voulons souligner un autre apport qui de la révolution burkinabé qui est devenu très populaire. Il s’agit des Tribunaux Populaires de la Révolution. C’est un élément qui a toujours horrifié la conception libérale bourgeoise car la bourgeoisie sait que son droit est une muraille de protection de ces intérêts. L’argument de la force et du non-respect des règles formelles du droit est exhumé à chaque fois que les intérêts de la minorité des propriétaires de capitaux se trouve en situation de devoir rendre compte sans être protégée par tous les dispositifs qui la font vivre dans l’impunité. Les juges des TPR sont choisis exclusivement au sein des masses de travailleurs, de membres des CDR et d’un magistrat professionnel. C’est l’instrument du droit révolutionnaire contre le droit néocolonial hérité. Les TPR assument de faire des procès politiques c’est-à-dire de demander des comptes à tous les soutiens de l’ordre néocolonial, en particulier aux responsables corrompus. Le procès de l’ancien président Lamizana sera ainsi radiodiffusé ce qui permettra un grand moment d’éducation politique populaire. La question alors posée était celle de la voracité des régimes précédents en matière de corruption et de la possibilité nouvelle de la supprimer. Détruire la base économique et politique de la bourgeoisie bureaucratique et compradore passe nécessairement par un autre type de justice qui rend possible sous une forme ou une autre la participation des masses populaires. Dans notre survol de l’expérience burkinabé, nous devons retenir deux aspects cruciaux : 1) tout projet d’indépendance économique doit s’affronter aux rapports capitalistes existants et doit donc modifier le rapport de forces entre les classe sociales 2) Cette nécessité signifie que l’organisation politique du prolétariat et de la paysannerie est la seule garantie possible des avancées d’un processus révolutionnaire.

Le marxisme militant en Afrique

Nous vivons dans dans cette période « bizarre » dans laquelle des courants postmodernes peuvent se revendiquer de Gramsci et de Fanon et être contre le marxisme. Il est tout aussi bizarre de parler de panafricanisme sans parler de marxisme. Pour une bonne raison: il est impossible de parler de la voie révolutionnaire pour la libération de l’Afrique et d’évacuer le marxisme militant, que ce soit dans les luttes passées ou dans celles à venir. Nkrumah, Fanon, Cabral, Osende Afana et l’UPC, Pierre Mulele au Congo, le Frelimo au Mozambique, la lutte en Angola. Toutes ces figures et toutes ces luttes sont liées à une compréhension marxiste de la libération africaine. Il existe de nombreuses expériences de luttes en Afrique qui ont été réalisées à la lumière du marxisme militant et qui peuvent aujourd’hui servir à éclairer les combats actuels et à leur donner une orientation la plus conséquente possible. A l’instar des expériences chinoises, vietnamiennes et cubaines, les expériences socialistes en Afrique ont détruit l’idée d’une européanité inhérente au marxisme. Qui rappelle aujourd’hui que Cheikh Anta Diop dans sa préface à son livre Nations nègres et culture appellent les intellectuels africains à soigner leur formation marxiste, à l’étudier soigneusement afin d’en envisager l’application au cas particulier qu’est la réalité sociale de son pays ?

Dans le cadre de cet article, nous ne pouvons que mentionner certains principes qui sont issus du marxisme militant africain. Il faut pourant prendre toute la mesure de l’intérêt et de la richesse des expériences de lutte de libération et d’expériences socialistes en ce qu’elles ont défié des ennemis redoutables et qu’elles ont buté sur des questions qui sont à nouveau posées dans de nouvelles circonstances. Formulons trois grandes questions qui sont posées par le marxisme militant en Afrique:

  1. L’impérialisme n’est pas une structure qui intervient uniquement de façon extérieure dans les affaires des pays africains : milles liens financiers, économiques, bureaucratiques, culturels relient la bourgeoisie impérialiste avec les classes dominantes locales (la grande bourgeoisie compradore et bureaucratique) qui lui servent de relais dans les pays dominés. La première de ces questions est donc de savoir au profit de quelles classes et alliances de classes doivent se mener les changements politiques et la volonté d’indépendance économique. La question du renforcement du pouvoir des classes exploitées et opprimées est le point cardinal de tout programme de libération possible. Dans le combat historique contre le colonialisme et le néo-colonialisme des années 1950 à 1970, de nouvelles classes bourgeoisies africaines se sont constituées dans les plis des drapeaux de l’indépendance. La contradiction naissante puis développée entre ces élites de la nouvelle bourgeoisie « nationale » et les masses populaires fera dire à Nkrumah, le grand leader panafricain, destitué du pouvoir au Ghana par un coup de force contre-révolutionnaire en 1966, : « je n’ai pas été assez dur, je n’ai pas marché assez rapidement vers le socialisme » (The Conakry years, p. 45). La lutte consciente et résolue contre les classes exploiteuses de son propre pays est la clé qui décide si un mouvement politique est véritablement anti-impérialiste, c’est-à-dire s’il s’attaque aux racines matérielles et sociales qui maintiennent la dépendance. Il a fallu il est vrai un long combat pour qu’une conception cohérente s’oppose aux anciennes constructions sur un prétendu « socialisme africain » dépourvu de lutte de classes comme le voulait le modéré Senghor au Sénégal ou le radical Sékou Touré en Guinée.

  2. La seconde grande leçon des conceptions du marxisme militant en Afrique concerne la question de la nature de la « démocratie » impérialiste. La question de la démocratie parlementaire et des élections ne doit pas être détachée de son contenu de classe. L’opposition armée-société civile est une opposition abstraite, formelle et stérile. La liberté a un caractère de classe et elle ne peut que s’imposer aux bouts des fusils. Les Vietnamiens ne se sont pas libérés par la plume et par de grands meetings électoraux. Ce n’est pas la présence de militaires au pouvoir qui est un signe de spoliation des masses, les « civils » font aussi amplement l’affaire pour cette tâche. La question est celle du programme politique et du lien avec les masses populaires ouvrières et paysannes. C’est cette tâche qui a fait dire à Cabral : « nous sommes des militants armés et non des militaires ». Un pays opprimé ne se libère pas en suivant les critères des ONG occidentales qui promeuvent la « démocratie ». Mais à l’inverse, la destruction des régimes nationalistes révolutionnaires, populaires ou socialistes autour du monde s’est fait et se fera au nom du « rétablissement de la démocratie ».

  3. Les conditions spécifiques à la situation néocoloniale impliquent de toute évidence de développer une pensée spécifique, adaptée à la formation sociale précise. Nul ne peut le nier et cela ne contredit aucune base du marxisme militant. Le Sénégal, le Kenya, l’Algérie ou de l’Afrique du Sud partagent à la fois une situation commune de domination de l’impérialisme euro-américain (dont le sionisme fait parie) mais ces pays sont aussi des formations sociales de nature différente. Chaque mouvement politique qui aspire à organiser les masses doit étudier scrupuleusement le rôle social, la vie et les mentalités de chaque classe de la société afin d’évaluer les antagonismes et les divisions internes. L’étude la situation concrète est un principe léniniste bien connu. De ce fait, les voies de libération du capitalisme mondial ne peuvent être que diverses. Mais dans toutes ces situations spécifiques des questions universelles sont inévitables. Celles de la stratégie et des tactiques d’une révolution démocratique et socialiste dans des pays dominés par l’impérialisme ; celle de l’analyse du développement actuel de l’impérialisme et du capitalisme financier à l’échelle mondiale, celles de la fondation d’un parti prolétarien, d’un front uni et de l’organisation de la lutte armée. La spécificité de chaque voie révolutionnaire nationale n’empêche pas mais au contraire nécessite de s’appuyer sur des acquis et leçons des mouvements révolutionnaires du XXème siècle, en particulier sur ce qui leur a permis d’obtenir des victoires et de mener à de profonds changements sociaux. Et en premier lieu, c’est l’organisation politique des masses les plus exploitées, leur organisation dans des structures de masse qui représente la clé. Aujourd’hui des conceptions nationalistes révolutionnaires interclassistes (telles qu’elles s’expriment dans l’AES par exemple) créent à nouveau une dynamique positive mais c’est la perspective d’un mouvement révolutionnaire pour le socialisme qui peut et doit leur permettre de dépasser ces propres limites.

Porter une conception scientifique de la révolution africaine sera l’œuvre des générations actuelles et à venir. Ce n’est pas la conception révolutionnaire qui garantit la victoire mais c’est l’absence d’une théorie révolutionnaire qui garantit la défaite. Les nouvelles générations anti-impérialistes disposent d’un trésor d’expériences concrètes et de théories qu’il faut assimiler, synthétiser et porter à un plus haut niveau pour qu’elles deviennent des armes de libération pour les masses populaires.

L’AES : un pas en avant

Les luttes de la dernière décennie dans de nombreux pays africains, et particulièrement dans le Sahel ont réouvert un cycle historique. Ces luttes ont abouti à deux réalisations dont la puissance est très largement sous-estimée : 1) le départ des troupes françaises du Sahel, symbole principal d’un affaiblissement profond de l’impérialisme français 2) la nouvelle expression d’un panafricanisme hérité de Sankara et des grandes figures des anciens mouvements de lutte de libération nationale. L’importance de ces expériences en font un « saut qualitatif », un cycle de luttes de grande ampleur s’est ouvert. Les jours de la bourgeoisie compradore sont comptés. L’absence d’un programme et d’une perspective pour le socialisme ne diminue en rien la portée de ce qui joue actuellement. Nous sommes convaincus de la nécessité de ne pas s’arrêter à la remise en cause de l’étau de la Françafrique et à lutter pour liquider les classes compradores et l’impérialisme lui-même. Mais la façon dont la voie révolutionnaire se fraie un chemin n’est pas tracé par un plan « pur ».

Il existe au moins autant de formulations du panafricanisme que de classes sociales en Afrique. Il existe donc un panafricanisme réactionnaire, libéral, petit-bourgeois ou révolutionnaire. On peut être panafricaniste sans être révolutionnaire (au nom d’une meilleure intégration de l’Afrique dans les relations impérialistes existantes) mais on ne peut pas être révolutionnaire africain sans être panafricaniste.

Aujourd’hui, les populations africaines se sentent souvent obligées d’accepter les conséquences de la course aux ressources de leur continent par des puissances étrangères et subissent des déplacements de population, des violences et les effets du changement climatique. Mais la volonté africaine de maîtriser ses propres ressources, de reprendre le contrôle sur le destin de pays qui connaissent les contre-coups de la destruction de la Libye de Kadhafi, de s’affirmer comme des pays réellement indépendants anime le projet de rupture que constitue l’AES (l’Alliance des Etats du Sahel). Le 16 septembre 2023, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont signé la Charte du Liptako-Gourma, donnant naissance à l’Alliance des États du Sahel (AES). Cette organisation, qui se veut une alternative à la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), ambitionne de redessiner les équilibres politiques et sécuritaires de la région.

D’abord pacte de défense commune face aux menaces d’intervention militaire extérieure, les trois pays ont finalisé la création de la confédération en juillet 2024 et en ont élargi le champ d’intégration. Les trois régimes militaires ont voulu dépasser le simple front sécuritaire pour bâtir un espace politique et économique commun. Cette situation connaît mille limites et draine des illusions politiques, mais elle a le mérite d’exister et de persévérer contre vents et marées. Tout ce qui va à l’encontre de l’esprit de soumission et de résignation face à la bourgeoisie euro-américaine doit être salué et soutenu en tant que tel. Et pour ceux qui vivent dans les centres impérialistes et qui aspirent à changer les rapports sociaux d’exploitation et d’accumulation du capital, il est impératif de rejeter ce que fait aux autres peuples « notre » propre impérialisme.

Ce qui a abouti à la création de l’AES est assez connu. Il y a d’abord le rejet du système de la « Françafrique » et d’autre part la lutte contre la déstabilisation du Sahel. L’ironie de la situation avant 2023 était que les interventions Serval et Barkhane étaient mené par la France et l’Union européenne, des puissances qui ont créé le chaos libyen puis sahélien. Historiquement, la France a établi des pactes de défense qui lui assuraient une forte influence, et son engagement en Afrique était motivé par l’accès aux ressources, la stabilité politique et la protection des investissements. Le continent étant crucial pour les intérêts français, la France a soutenu militairement et financièrement des dirigeants fantoches corrompus en échange de services rendus à la France au détriment de leur pays. Entre 1960 et 1994, la France a mis à jour ses traités de défense avec 27 États africains afin de jeter les bases juridiques d’une présence militaire durable. Dans les années 1970 et 1980, les forces françaises sont restées dans plus de 20 États africains couvrant 40 % du territoire africain, faisant de la France le pays le plus influent dans ses anciennes colonies. Mais ces dernières années, la France ne peut plus décider qui restera au pouvoir en optant pour tel ou tel représentant des bourgeoisies compradores.

Les peuples du Mali, du Niger et du Burkina Faso ont soutenu avec enthousiasme les groupes militaires qui ont mené une politique d’indépendance depuis 2020. Au cours des trois dernières années​, sept coups d’État militaires ont eu lieu dans d’anciennes colonies françaises, toutes en Afrique de l’Ouest ou centrale. Deux coups d’État au Mali, en 2020 et 2021, ont vu un président puis un président par intérim destitués. Assimi Goïta, colonel d’une quarantaine d’années, dirige désormais le pays. En Guinée, Alpha Condé, président octogénaire, a été destitué par l’armée en septembre 2021 après avoir tenté de briguer un troisième mandat. Le président du Burkina Faso a été chassé de ses fonctions par l’armée en 2022. Huit mois plus tard, le chef militaire d’un régime intérimaire a été renversé par Ibrahim Traoré, un officier subalterne d’une trentaine d’années. En juillet 2023, le président du Niger a été démis de ses fonctions et remplacé par le général Abdourahamane Tchiani. Au Gabon, en août, Ali Bongo Ondimba, héritier de la présidence de son père, a été remplacé par le général Brice Oligui Nguema : Omar et Ali Bongo dirigeaient le pays depuis plus d’un demi-siècle. Le rejet des élites jugées corrompues, partisanes du népotisme et au service de l’influence postcoloinale de la France a été décisive. D’autres facteurs expliquent que l’expérience de l’AES ait lieu, à commencer par les évolutions du capitalisme mondial, en particulier la montée en puissance des BRICS qui rendent les sanctions euro-américianes moins puissantes du simple fait qu’une alternative dans l’accès aux marchés existe. Des fractions « rebelles » et patriotes des bourgeoisies africaines veulent participer au changement de paradigme des relations internationales. Elles repoussent comme une infamie le monopole quasi exclusif et les accords inégaux qui lui liait les mains avec l’ancien colonisateur.

Ibrahim Traoré, du Burkina Faso, est un autre putschiste récent animé de convictions politiques anti-impérialistes. Étudiant en géologie à l’Université de Ouagadougou, il était membre de l’Association nationale des étudiants du Burkina Faso (ANEB), une organisation aux accents marxistes, anti-impérialistes et panafricains marqués. Son parcours a été celui d’un soldat qui a observé les difficultés du pouvoir civil néocolonial à mener de façon décidée la lutte contre les flots du « djihad » sahélien. A la tête du Mouvement Patriotique pour la sauvegarde et la restauration, Ibrahim Traoré exprime les aspirations de la jeunesse panafricaine et prend des mesures afin que les minerais et les branches industrielles stratégiques puissent être contrôlés par l’Etat burkinabé lui-même.

Sur la plan économique, l’AES revendique des projets de souveraineté économique, de contrôle national des ressources et de rupture avec le modèle extractif issu de la colonisation. La nationalisation des sites miniers stratégiques, des secteurs de l’or, du lithium, de l’uranium a déjà été réalisé dans les trois pays. L’AES vise aussi un autre but : la rupture avec le franc CFA et donc l’indépendance monétaire, un projet qui est déjà ancien dans toute la région. Ces projets souverainistes, de développement d’un capitalisme à l’échelle nationale sont bien sûr encore embryonnaires.

Un point concernant une idée fausse mérité notre attention. Le profil et la ligne politique que suivent les dirigeants de l’AES montrent que la question profonde qui se pose pour évaluer un pouvoir politique n’est pas celle de savoir si un régime est civil ou militaire, contrairement à ce que la culture libérale, adorée par la bourgeoisie de gauche, essaye de nous enfoncer dans le crâne. Le Chili de Pinochet était dirigé par des militaires, le Cuba de Castro aussi. Tout les oppose. La France «démocratique» adule et regrette son fondateur militaire (De Gaulle). Elle ne condamne pas les régimes militaires du Tchad de Mahamat Déby, celui d’Abdel Fattah Al-Sissi ou celui du Gabon. Ce qui est condamné par les démocraties impérialistes, ce n’est pas le coup d’Etat en tant que tel mais son orientation politique. Si celui-ci reprend les aspirations populaires et rompt avec le Maître, il sera conspué et décrit sous les traits les plus sombres.

Si on considère que les pays africains doivent viser l’indépendance du système impérialiste mondial, ce qui signifie par la force des choses nationaliser le commerce extérieur, planifier l’activité économique, collectiviser les principales forces productives, combattre sans hésitations ni réserves les forces internes alliées de l’impérialisme (les vieilles classes dominantes et la bourgeoisie compradore et bureaucratique), alors nous pouvons considérer que ce qui se passe dans le Sahel est le commencement d’un long processus. Un commencement et donc un pas en avant.

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