En 1928, le VIe congrès de l’Internationale communiste développe une idée qui avait en réalité déjà été avancée en 1924, lors du congrès précédent : selon cette idée, à l’époque de l’impérialisme – et surtout en période d’exacerbation des tensions sociales nationales et des tensions politiques internationales [1] – il se produit une sorte de « polarisation » qui place les partis révolutionnaires et réformistes radicaux d’un côté de la barricade et les partis fascistes, sociaux-démocrates [2] et libéraux de l’autre, divisés sur le plan tactique, mais unis sur le plan stratégique dans la défense du capitalisme ; si cette analyse est correcte, alors aucun accord n’est possible avec certaines forces qui, au-delà de la rhétorique, tendent inévitablement à privilégier des positions politiques – ouvertement ou de facto – antisocialistes et contre-révolutionnaires ; les événements dramatiques survenus en Allemagne à la fin des années 1920 [3] semblent confirmer ce jugement (Bowlby [1986]).
La ligne de non-collaboration des partis communistes avec les partis sociaux-démocrates est communément associée au terme « social-fascisme », qui vise précisément à mettre en évidence l’alliance entre la social-démocratie libérale et le fascisme. Évidemment, la non-collaboration vise les organisations politiques social-démocrates et les organisations syndicales réformistes, mais pas la classe ouvrière envers laquelle, au contraire, on entend développer une tactique d’unité d’action qualifiée de « front unique » par la base »[4]. La conséquence pratique de la ligne adoptée est que les communistes doivent se positionner contre et souvent même en dehors des organisations de masse hégémonisées par la social-démocratie, en leur opposant leurs propres organisations de masse.
Un point mérite d’être souligné car il est étroitement lié à notre recherche : bien qu’en 1928 le Komintern adopte presque à l’unanimité la ligne du social-fascisme, un petit groupe de délégués exprime son désaccord ; parmi lesquels se distingue le nom de Palmiro Togliatti, qui n’est pas convaincu par les thèses issues du débat, bien que, sur ce point de divergence, il ne puisse représenter tous les communistes italiens, puisque la ligne du Komintern fait sienne, en substance, l’approche d’Amadeo Bordiga et de son groupe (qui avait été la composante dirigeante du PCdI au début des années 1920).
Au début des années 1930, l’évolution de la situation internationale pousse le Komintern à parfaire, lors de son VIIe et dernier congrès (1935), un tournant radical (Agosti [1974]) qui marque le passage de la ligne du « social-fascisme » à celle des « fronts populaires », une tactique qui mettait l’accent sur la recherche d’alliances avec les partis sociaux-démocrates et qui avait déjà commencé à se dessiner en 1934, avec certains accords partiels entre communistes et socialistes en France et en Italie (Desanti [1970], p. 215).
Le Komintern est poussé à s’orienter dans cette direction principalement par deux facteurs concomitants : les difficultés du mouvement révolutionnaire et l’avènement au pouvoir du national-socialisme en Allemagne dans le cadre, comme nous l’avons déjà vu, d’une montée généralisée de la réaction en Europe (1936 sera également l’année où éclate la guerre civile en Espagne, déclenchée par le franquisme contre le gouvernement du front populaire). Il existe une relation dialectique évidente entre ces deux phénomènes, puisque le fascisme constitue la réaction du grand capital à la vague révolutionnaire qui, à son tour, s’est déclenchée en réaction du mouvement ouvrier contre la guerre et ses conséquences. La menace de la révolution communiste pousse les gouvernements européens à soutenir la montée des mouvements fascistes dans une fonction contre-révolutionnaire ; mais ces mouvements ne se limitent pas à développer une action de type exclusivement paramilitaire (comme en Italie, par le biais du squadrisme ou en Allemagne, par le biais des freikorps), mais instaurent des régimes politiques dans lesquels les forces d’opposition sont persécutées par des mesures allant de la suppression quasi totale de l’activité syndicale à l’emprisonnement (comme dans le cas de nombreux membres du Parti communiste, à commencer par Antonio Gramsci) pour aboutir à l’assassinat (comme dans le cas de Giacomo Matteotti, Piero Gobetti ou Spartaco Lavagnini).
Face à cette situation, les communistes promeuvent des alliances parfois très larges
« La stratégie menée par l’Internationale communiste (de concert avec Staline) était essentiellement une stratégie de cercles concentriques. Les forces unies des travailleurs (le « Front uni ») auraient constitué la base d’une alliance politique et électorale plus large avec les démocrates et les libéraux (le « Front populaire »). Comme l’Allemagne enchaînait les succès, les communistes envisagèrent la possibilité d’étendre de plus en plus ces alliances, jusqu’à la constitution d’un « Front national » regroupant tous ceux qui, indépendamment de leur idéologie et de leurs opinions politiques, considéraient le fascisme (ou les puissances de l’Axe) comme le danger principal. Cet élargissement de l’alliance antifasciste pour inclure non seulement les forces du centre mais aussi les forces de droite – on pense à la politique de « main tendue vers les catholiques » menée par les communistes français ou à la disposition des communistes anglais à soutenir un homme comme Winston Churchill, dont l’aversion pour les rouges était bien connue – se heurta à une plus grande résistance au sein de la gauche traditionnelle, jusqu’à ce que la logique de la guerre finisse par l’imposer. » (Hobsbawm [2011])
En Italie, une expérience importante de front populaire « antifasciste » se concrétise entre 1943 et 1945 avec la Lutte de libération, dont les organes dirigeants – les Comités de libération nationale (CLN) – appartiennent également des catholiques et des monarchistes qui, vingt ans plus tôt, avaient même favorisé la montée du fascisme et la naissance du gouvernement Mussolini (qui, rappelons-le, était à l’origine un gouvernement de coalition auquel avaient participé des fascistes, des libéraux, des populaires, des monarchistes, des militaires… et qui avait reçu la bénédiction du roi et de l’aristocratie, du grand capital industriel et agraire et de l’Église catholique).
Mais cette alliance ne dure pas longtemps : à peine le temps de gérer de manière unitaire les problèmes brûlants de l’immédiat après-guerre (la naissance de la République, l’adoption de la Constitution, la réconciliation nationale avec l’amnistie accordée aux fascistes et la remise des armes par les partisans) qu’une croisade anti qui débute avec la fin du gouvernement d’union nationale en 1947 et atteint son apogée entre le milieu des années 1960 et la fin des années 1970, lorsque, pour écarter la possibilité que le PCI puisse accéder au gouvernement du pays, sera déclenchée la soi-disant « stratégie de la tension » [5] et que des attentats terroristes seront perpétrés sur les places publiques, dans les trains, les banques et les gares (Dondi [2015]).
Après la guerre et la fin du front populaire « résistant », un nouveau front populaire voit le jour, unissant sur le plan électoral communistes et socialistes, avec des résultats contrastés : négatifs au niveau national (avec la dure défaite du 18 avril 1948), mais positifs dans certains contextes territoriaux (comme lors des élections régionales siciliennes de 1946 [6]).
Au début des années 1930, le fascisme italien et le national-socialisme allemand sont considérés avec inquiétude par les régimes libéraux des autres pays [7] car leur nationalisme est alimenté par la haine envers les grandes puissances impérialistes et colonialistes européennes. L’Italie cherche une « place au soleil » et l’Allemagne tente de se soustraire à l’étau mortel que lui impose le Traité de Versailles [8]. Dans le même temps, la France et la Grande-Bretagne voient d’un bon œil la position politique fortement anticommuniste des régimes fascistes et ce n’est pas un hasard si elles concluent en 1938 un accord avec Hitler, auquel les Soviétiques répondent par le pacte de non-agression, signé en août 1939 par les représentants de l’URSS et de l’Allemagne, Vi?eslav Molotov et Joachim Von Ribbentrop. L’URSS cherche ainsi à empêcher l’avancée allemande vers les pays baltes [9] et vers l’URSS, obtenant également la restitution des territoires biélorusses et ukrainiens qui avaient été occupés par la Pologne lors de la guerre [10] de 1919-1921 (cf. Benn [2011]) ; surtout, l’URSS entend gagner du temps en vue de l’inévitable affrontement. L’Allemagne souhaite la non-intervention soviétique alors qu’elle s’apprête à lancer son plan d’occupation du « corridor de Dantzig » (Banti [2009], p. 217) et, à terme, d’attaque sur le front occidental contre la France et la Grande-Bretagne, considérées comme responsables de l’étranglement économique et politique de l’Allemagne. La guerre contre les bolcheviks est une guerre « idéologique », stratégiquement inévitable, mais la guerre contre la France et la Grande-Bretagne est une guerre nécessaire pour modifier les rapports de force internationaux et libérer l’Allemagne de l’emprise des deux grandes puissances européennes ; au fond, le nazisme a été soutenu par de larges masses populaires non pas tant pour son programme anticommuniste [11] que pour sa promesse de redresser la situation du pays et de venger la trahison des élites qui ont signé et appliqué le traité de Versailles.
Le 22 juin 1941, le pacte de non-agression est rompu par l’Allemagne et ses alliés [12] qui lancent l’invasion de l’URSS avec l’opération Barbarossa ; cette opération non seulement n’obtient pas le résultat escompté, mais, dialectiquement, se transforme en une défaite. De toute évidence, le pacte a finalement été plus utile aux Russes qu’aux Allemands.
Notes
[1] Pour une analyse en ce sens, voir Extraits des thèses du sixième Congrès du Komintern sur la situation internationale et les tâches de l’Internationale communiste, 29 août 1928, Procès-verbal, VI, 4, p. 13 dans Degras [1965].
[2] Dans les années 1920, on peut employer le terme « social-démocrate » dans un sens clairement négatif, car les communistes ont désormais changé toute dénomination ambiguë (à commencer par les bolcheviks qui, pendant longtemps, avaient appartenu au Parti ouvrier social-démocrate russe (POSDR) dont ils avaient constitué l’aile révolutionnaire).
[3] Lors du « mai sanglant » de 1929, la police berlinoise, dirigée par le SPD, tire sur les ouvriers communistes descendus dans la rue au mépris de l’interdiction de manifester et tue au moins 33 personnes.
[4] cf. Extraits dans Degras [1965].
[5] Sur le rôle de l’OTAN et de la CIA dans la « stratégie de la tension » en Italie, mise en œuvre concrètement par des organisations néofascistes et néonazies (notamment Ordine Nuovo, Avanguardia Nazionale, Nuclei Armati Rivoluzionari (NAR)) grâce à la supervision et à la couverture d’organismes de l’État (notamment, mais pas uniquement, les services secrets militaires et civils, l’Ufficio Affari Riservati, des secteurs importants des forces armées et des carabiniers, des secteurs politiques du gouvernement qui, à certaines étapes, remontent jusqu’au niveau de la présidence de la République) et d’organisations occultes telles que la loge maçonnique P2 dirigée par Licio Gelli ou les Nuclei di difesa dello Stato, il existe désormais une abondante documentation et de nombreux jugements de la magistrature. La réflexion sur la stratégie de la tension à l’échelle internationale dans Giannuli [2018] est intéressante.
[6] C’est précisément le résultat de ces élections, associé au mouvement d’occupation des terres par les ouvriers agricoles, qui a suscité le massacre de Portella delle Ginestre, attribué hâtivement à la bande de Salvatore Giuliano mais en réalité promu, coordonné et couvert par un éventail bien plus large d’acteurs intéressés à freiner l’avancée électorale, syndicale et politique des partis de gauche et du mouvement ouvrier (pour une reconstitution cinématographique évocatrice, voir le film Segreti di stato de Paolo Benvenuti, 2003).
[7] Je précise « des autres pays » car le fascisme italien et le national-socialisme allemand sont arrivés au pouvoir avec le soutien explicite et déterminant des partis libéraux et conservateurs de leurs pays respectifs (pour le cas allemand, voir Shirer [2014]).
[8] Bien que noyées dans un océan de rhétorique sur le « peuple » et la « nation » – concepts d’ailleurs largement superposés chez ceux qui identifient l’essence du peuple au sang (Blut) et à la terre (Boden) – les principales invectives d’Hitler dans Mein Kampf sont dirigées contre les puissances européennes et les classes dirigeantes allemandes, accusées d’avoir mis l’Allemagne à genoux après Versailles, et surtout contre le bolchevisme, considéré comme un ennemi existentiel ; elles ne visent que dans une moindre mesure les Juifs, qui sont surtout utilisés comme boucs émissaires sous prétexte de leur « étrangeté au Volk ».
[9] Ce n’est pas un hasard si le premier article du « protocole additionnel secret » du pacte prévoit que la frontière nord de la Lituanie doit représenter la frontière des sphères d’influence de l’Allemagne et de l’URSS (cf. ISN [2010]).
[10] L’article Wikipédia est très détaillé (lien).
[11] Les programmes des mouvements fascistes empruntent toujours, bien qu’hypocritement, des idées populaires issues du mouvement ouvrier ; il ne faut pas oublier, pour prendre un exemple, que dans sa propre dénomination, le parti nazi utilise des mots tels que « socialiste » et « travailleurs ».
[12] Italie, Roumanie, Hongrie, Finlande, Slovaquie, Croatie (et, de manière indirecte, Espagne et Bulgarie).
