Depuis 2024, nous affirmons que l’un des éléments déterminants dans la configuration du paysage national et dans le choc frontal entre les classes réside dans la lutte pour le sens commun. Dans le Chili capitaliste d’aujourd’hui, où l’espoir joyeux s’est considérablement amenuisé et où les grandes majorités regardent avec un détachement absolu les processus et les enjeux de cette démocratie lâche, ce qu’on appelle la « désaffection citoyenne » s’est considérablement accrue ces dernières années, ce qui est une préoccupation majeure pour le pouvoir. Le rituel fondamental de cette démocratie, le vote, a perdu tout son sens pour le Gigant Populaire ; y participer est une obligation et le suffrage – pour telle ou telle candidature – n’a pas de caractère idéologique dans sa dimension classique au sein du canon institutionnel, mais répond plutôt à un comportement circonstanciel, conjoncturel, pour la simple raison que la politique est synonyme de corruption et que le politicien est désormais associé, par réflexe inné, au voleur ; le bon sens assimile le politicien à cette définition (à juste titre) et ne tient pas compte de la distinction forcée entre gauche et droite : au bout du compte, tout le monde vole.
Ce comportement « citoyen » a voulu être vidé de son contenu idéologique, à coups de caricatures bon marché (profitez de ce pour quoi vous avez voté / ils n’ont rien fait en 4 ans) ou de l’instauration de clivages fallacieux (fasciste pauvre / gauchiste fainéant), laissant à vif la négation grotesque de la politique qui consiste à voir l’évidence. Comme nous le disait Gramsci il y a près d’un siècle, tout être humain a une position face au monde, il y a toujours un regard, une philosophie de vie (pour lui donner un nom) qui opère et qui est liée au déroulement de l’histoire et à sa matérialité ; l’être intellectuel n’est pas réservé à la simple pratique du métier, mais est une condition intrinsèque de l’être humain. Autrement dit, la « désaffection » est une position bien concrète ; ce qui se passe plutôt, c’est que cette réflexion intellectuelle des grandes majorités dérange, car elle démontre de manière empirique et irréfutable que cette démocratie est large pour les élites et étroite pour les peuples.
Si les conceptions et les logiques du révolutionnaire ont toutes les chances concrètes de s’imposer comme une alternative réelle et palpable et de renforcer ainsi leur axiome fondamental d’espoir joyeux, les (a) révolutionnaires créoles, nous avons tendance à adopter un comportement plutôt associé à la politique au lieu d’approfondir la distinction et la distance sidérale qui existent avec ce monde décrépit, principalement parce qu’il y a une peur incompréhensible de la nouveauté (comme nous l’avons vu dans la chronique de la semaine dernière), il n’y a pas la disposition à parier que l’incertitude se transforme en certitude inébranlable et généralisée, il n’y a pas – en général – la volonté de briser, de renverser le mode de vie capitaliste, car cela perturberait la certitude du quotidien, bouleverserait le statu quo et ébranlerait les fondements de la complaisance passive envers ce qui est connu (conformisme), même si celle-ci est asphyxiante et qu’elle ruine la vie des grandes majorités.
Dans cette lutte contre le bon sens, ceux qui détiennent le pouvoir, au lieu de mettre en place des processus ayant un impact sur le quotidien des grandes majorités, ont décidé d’intensifier leurs offensives communicationnelles selon une logique qui prône et émane des conceptions de la propagande fasciste, c’est-à-dire inventer des scénarios en contradiction avec la réalité, en recourant à la répétition pour ainsi installer de manière subliminale des conceptions utiles à leur action mais éloignées du quotidien des grandes majorités. Face à l’augmentation notable des espaces dont disposent aujourd’hui les médias de masse pour chercher à s’immiscer massivement, et s’appuyant sur un paradigme qui réduit – à tort – le quotidien au compteur de « likes » et à une vie virtuelle, déconnectée de l’histoire et dépourvue de mémoire utile… le pouvoir renforce ses campagnes de communication multifacettes, regorgeant de récits subliminaux et dotées d’une intention éditoriale claire. Bien qu’elles présentent des nuances quant à la configuration des conjonctures, toutes s’accordent dans leur volonté d’encadrer l’action au sein de la faune institutionnelle, elles redoutent fortement les débordements en dehors du cadre démocratique, elles sont terrifiées à l’idée que les hordes populaires sortent des frontières de l’ordre établi, elles sont paralysées par la peur à la perspective que le rôle principal revienne aux peuples et non à la politique, ni à l’intérieur ni dans les limites de l’activité de leur hémicycle eunuque.
Dans la décision du pouvoir de relancer son pari d’un Chili en voie de développement, face auquel il doit promouvoir – dans l’immédiat – et donner vie à une nouvelle transition démocratique afin de se forger un nouveau récit de domination coercitive, il a effrontément intensifié ses offensives communicationnelles, et, par conséquent, leur décision d’instaurer des messages subliminaux qui cherchent à créer – par une répétition grotesque – des conceptions fallacieuses et des scénarios sans fondement. À cet égard, nous distinguons au moins les points suivants.
1.- Le point fondamental : toute action, opinion et débat, pour être validé comme tel dans la vie quotidienne moderne et ne pas être considéré comme anormal, doit s’inscrire dans les limites et les canaux de l’institutionnalité démocratique. C’est la décision forcée, répétitive et intentionnelle de conférer à cette démocratie un sens et une portée qu’elle n’a jamais eus par définition ; c’est en démocratie que se résout – de manière altruiste – le bien-être des grandes majorités. Il y a une prétention indécente à vouloir accorder un rôle plus important à la politique et aux politiciens, il y a une intention de placer l’hémicycle comme la vedette du moment du bordel démocratique. Ce sont les « honorables » qui sont habilités à définir le destin du pays, même si parmi eux se trouvent des caporaux de la police (honteux), des influenceurs et toutes sortes de spécimens de la faune décrépite de la démocratie. Par cette décision, ils prétendent sortir de la profonde crise de légitimité et d’hégémonie dans laquelle se trouvent ceux qui détiennent le pouvoir, depuis au moins une décennie. Tout ce qui se situe en dehors de la politique et qui n’a pas pour protagonistes les politiciens est considéré comme anormal, persécuté et puni. Un culot total, car c’est précisément la politique et cette démocratie qui ont étouffé et contraint le quotidien de millions de personnes en réaffirmant leur principe d’exister au service des intérêts du Pays des Affaires et non des Peuples. Une effronterie totale, car cela accorde une place centrale aux politiciens, qui sont un virus de l’indécence, une honte nationale, une offense à notre histoire, corrompus par essence, qui ont utilisé le pays pour s’enrichir, qui ont fait de la malversation un sport national « en beaux habits » et avec de bons parfums. On cherche à donner une place prépondérante dans nos vies et nos destins à ceux qui se sont emparés (à pleines mains) de tout ce qu’ils ont pu attraper sur leur passage.
2.- Faux clivage (Gauche/Droite) : Face à un contexte historique évident de guerre des positions, où la lutte des classes tend à s’intensifier notablement et où cela risque de prendre la forme de chocs structurels, on a tenté de créer un faux clivage entre la gauche et la droite afin de canaliser les conflits dans le cadre démocratique, et non en dehors de celui-ci ni en débordant ses frontières, et ainsi d’essayer d’estomper les contradictions de classe. À cet égard, il est fondamental de semer la confusion, d’inventer des dichotomies qui semblent irréparables et indissociables du mode de vie, de transformer n’importe quoi en une « guerre » d’affiches virtuelles, de faire place à une politique de bon marché où celui qui génère les gros titres éphémères dans les médias a le plus de poids. À cet égard, j’ai été surpris par la prétention effrontée et sans vergogne de l’opposition actuelle de se placer en dehors et sans aucune responsabilité face à la dégradation notoire, historique et globale de la qualité de vie de millions de personnes. Le pari iconoclaste qu’on a tenté d’instaurer se traduirait par les fractures suivantes :
A.- Riches/pauvres : non pas comme une question de classe, mais comme une mise en scène et un titre pour se positionner à une place qui ne leur revient pas. Il est vrai que l’essentiel réside dans le choc des modes de vie entre le Pays des Affaires et le Pays Populaire, mais aucune nuance de la politique ne peut se situer en dehors de l’axe gravitationnel du Pays des Affaires ; la politique institutionnelle de l’opposition ne fait pas partie de notre quotidien populaire, elle en est un élément central et se situe à l’intérieur des frontières du Pays des Affaires. Ils utilisent cette contradiction comme un slogan éphémère pour se constituer une base électorale en vue des présidentielles de 2029, et non par une préoccupation sincère pour le bien-être des grandes majorités, comme le démontrent leurs gouvernements.
B.- Démocratique/non démocratique ou droits acquis/bafouement des droits. On tente de créer un faux tournant, un avant et un après le gouvernement du nazi Kast, là encore dans le but de se constituer une base électorale pour les présidentielles de 2029 et d’occulter le fait qu’il existe un lien incontestable entre le gouvernement du shérif Boric et celui du nazi Kast : tous deux s’inscrivent dans une logique et une conception vieilles de plus de trente ans, ils font partie d’un tout, ils s’inscrivent dans une continuité.
Les améliorations obtenues l’ont été grâce aux mobilisations populaires ; rien n’est le fruit d’une décision propre à un gouvernement quelconque, tous ont été contraints de prendre certaines décisions en faveur des améliorations populaires. Les débats virtualisés et relayés par les médias de masse portent sur la forme et non sur le fond. Par exemple, un débat récent concernant la JUNAEB, où l’on discute de la prétendue réduction budgétaire, mais pas sous l’angle critique, pour dénoncer l’inefficacité criante de la JUNAEB depuis des décennies, le fait que l’alimentation actuelle est de mauvaise qualité et ne vise pas une nutrition complète des enfants et des jeunes, pas plus qu’on ne critique le transfert de fonds aux universitaires qui ne suffit absolument pas… en d’autres termes, on s’en sert comme d’un prétexte, mais sans aucune prétention d’améliorer substantiellement la qualité de vie des gens du peuple. Je suis surpris par l’effronterie et le caractère indécent de la prétention de présenter le gouverneur de Boric comme un gouvernement en faveur des peuples, alors qu’en plus d’être le pire gouvernement que la démocratie ait connu depuis son retour, cet idiot de Boric a fait de son administration un instrument au service du capitalisme, agissant strictement dans l’intérêt des riches.
C. – Pauvre fasciste / gauchiste molle. La gauche qualifie le peuple de « pauvres fascistes » ; la droite le caractérise comme des « gauchistes mous »… ces deux caricatures convergent sur le fond, à savoir le dénigrement éhonté du peuple. Que le pouvoir insulte quotidiennement le peuple parce qu’il ne répond pas à sa médiocrité est l’expression non seulement de sa haine envers les gens du peuple, mais aussi et surtout l’expression évidente de sa crainte croissante de l’« anormal », de la puissance transformatrice qui se trouve hors de ses frontières ; c’est l’expression de la terreur que les peuples soient les protagonistes de l’histoire et de leur destin. Il ne fait aucun doute que c’est la préoccupation latente (consciente ou inconsciente) que leur clivage entre gauche et droite n’a pas de fondement dans le bon sens.
3.- Pacifisme contre violence : Ils tentent d’instaurer une fausse contradiction entre une action pacifique et une action violente. Le « Overol Blanco » est le mouton égaré de la société, c’est le jeune déconnecté, celui qui n’a pas reçu une bonne éducation ; à contre-courant de celui qui fait des déclarations avec le micro d’Instagram, qui élabore un discours, etc… Une fausse dichotomie car l’imposition quotidienne de la domination est par excellence violente ; ils cherchent à dénigrer la subversion, l’usage de la violence populaire contre le système parce qu’elle est anormale et les met dans l’embarras, mais eux, ceux qui détiennent le pouvoir, utilisent la violence tous les jours et à tous les niveaux pour s’imposer. Ils veulent convaincre Luksic, par le dialogue, de ne pas dévaster le Chili alors qu’il exerce quotidiennement la violence pour s’emparer du pays à sa guise. Le pouvoir tremble quand on touche à ses intérêts, quand il se sent assiégé, quand on ne le laisse pas tranquille, pas à cause d’affiches ni de l’utilisation du micro d’Instagram
4.- Octroi d’une place centrale et mise en avant de l’autosatisfaction. Le pouvoir a besoin de soupapes de décompression, qu’il active de temps à autre pour détendre l’atmosphère ; il absorbe l’alternative populaire à l’intérieur de ses frontières, tolère sa rébellion car elle lui est utile pour ses intérêts et sait pertinemment qu’elle ne changera rien de fondamental. Dans la conjoncture actuelle, ces soupapes de décompression se sont manifestées dans :
A.- La réduction de l’« octubrisme » au conflit autour de la statue de Baquedano, pour en faire une affaire métropolitaine centrée sur une place. Dans le même esprit, ils accordent un faux rôle de premier plan à l’opposition actuelle, ce qui ne les dérange pas même si c’est plus faux que Judas.
B.- Contenir l’explosion du problème du logement par la mise en place de digues issues de la social-démocratie, dont le visage visible en ce moment est l’UKAMAU, et par la fragmentation des comités de logement dont les dirigeants ne cherchent pas une solution pour le pays, mais plutôt à disposer de plateformes qui les propulsent vers des postes au sein de la démocratie.
C.- Fixer le regard sur la CONFECH en perte de vitesse, la propulser sur la scène pour saper et contenir l’irruption étudiante. La déclaration de ce week-end de la Rencontre de l’ACES m’a beaucoup frappé, elle s’inscrit parfaitement dans cette disposition, elle renforce l’égocentrisme et le caudillisme politiques. Ils appellent à une manifestation le 14 mai (clairement dans l’intention de créer un climax en vue du premier discours public du nazi, c’est là qu’ils placent leur apogée) et ignorent totalement le bien-fondé et la puissance de l’appel à la manifestation du Gigante Estudiantil du 29 avril prochain.
Fernando
Secrétaire général
Lautaro
Mouvement de jeunesse Lautaro
27 avril 2026
