Parce que Marx a refusé de définir le socialisme

Le marxisme est l’une des méthodes intellectuelles les plus puissantes jamais développées pour comprendre le capitalisme. Il reste inégalé dans son explication de l’exploitation, de la crise, de la structure des classes, du conflit de classes et du développement historique des formations sociales. C’est lorsqu’on le traite comme ce qu’il n’a jamais prétendu être – une théorie mécaniste de la révolution ou un modèle pour construire le socialisme – que le marxisme « échoue » et qu’il est le plus souvent mal interprété.

Ce malentendu a donné lieu à deux réponses tout aussi erronées. D’un côté, il y a les critiques qui rejettent le marxisme parce qu’il ne prédit pas l’histoire et n’offre pas de formule universelle pour le socialisme. D’autre part, il y a les dogmatiques qui tentent d’extraire cette formule, en vulgarisant le marxisme jusqu’à en faire une doctrine rigide qui promet l’inévitabilité et la certitude. Ces deux positions reposent sur la même erreur : l’abandon de la méthode de Marx.

Le marxisme n’a jamais eu pour intention de se substituer à la politique. Son objectif était de clarifier le terrain sur lequel la bataille politique doit être menée.

I. Le marxisme est une méthode, pas un plan.

Il convient de préciser que le marxisme n’est ni un modèle ni une identité que l’on « acquiert ». Marx a clairement indiqué que son projet était analytique, et non architectural. Il ne s’est pas proposé de concevoir le socialisme, mais de comprendre et de critiquer le capitalisme en tant que mode de production historiquement spécifique.

Dans l’épilogue de la deuxième édition allemande du Capital, Marx écrit :

« Je ne pars pas de « concepts », je ne pars donc pas du « concept de valeur » et, par conséquent, je ne suis nullement obligé de le décomposer. » (Marx, 1873, Le Capital, vol. 1, épilogue)

Ce passage est souvent négligé, mais ses implications sont décisives. Marx rejette la coutume philosophique qui consiste à déduire la réalité à partir de principes abstraits. Au contraire, il part des relations sociales concrètes (échange de marchandises, travail salarié, accumulation de capital) pour parvenir à l’abstraction théorique (valeur, plus-value, idéologie) et, par la suite, revenir au concret.

Toute tentative d’extraire du marxisme un programme politique figé témoigne d’une incompréhension totale de son objectif. Le marxisme n’est pas un ensemble d’instructions.

Engels a jugé nécessaire de réitérer ce point plus tard, précisément parce que les premiers marxistes faisaient déjà un mauvais usage de la théorie. Dans sa lettre de 1890 à Conrad Schmidt, Engels met en garde :

« Les hommes font leur propre histoire, mais dans un environnement déterminé qui la conditionne… l’élément économique n’est pas le seul déterminant. » (Engels, 1890, Lettre à Conrad Schmidt)

Cette précision est importante. Le matérialisme n’élimine ni la politique, ni la culture, ni la contingence, ni la capacité d’action humaine. Il ne les minimise pas non plus. Il explique comment ces éléments opèrent dans les limites imposées par les conditions matérielles. Le marxisme nous aide à comprendre tant les opportunités structurelles que les contraintes structurelles imposées par la formation sociale capitaliste.

II. Ce que le marxisme explique mieux que toute théorie rivale.

La valeur durable du marxisme réside dans son pouvoir explicatif. Il révèle comment l’exploitation peut se produire sans coercition manifeste, comment la domination de classe peut coexister avec l’égalité juridique formelle et comment le capitalisme engendre des crises non pas par corruption ou par erreur, mais par sa propre logique interne.

La formulation de Marx dans la préface de son ouvrage Contribution à la critique de l’économie politique reste fondamentale :

« Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, mais, au contraire, leur être social qui détermine leur conscience. » (Marx, 1859, Contribution à la critique de l’économie politique, Préface)

Interpréter cela comme une négation de la capacité d’action humaine est soit une négligence, soit de la malhonnêteté. Marx rejette le fantasme libéral selon lequel les idées flotteraient en marge des conditions matérielles. Le marxisme explique pourquoi les idées dominantes ont tendance à s’aligner sur les intérêts de la classe dominante, non seulement par manipulation, mais aussi parce que les relations sociales façonnent la perception, les structures d’incitation et l’éventail des possibilités imaginables.

Lorsque Marx observe dans Le Capital que :

« Le pays le plus développé industriellement ne montre au pays le moins développé que l’image de son propre avenir » (Marx, 1867, Le Capital, vol. 1, chap. 25).

On l’accuse souvent de déterminisme historique. Mais Marx ne prédit pas le socialisme ; il analyse le développement capitaliste. Son affirmation est empirique et circonscrite : le capitalisme suit des tendances de développement discernables. L’histoire l’a confirmé de manière écrasante. Cependant, ce qui remplace le capitalisme n’est pas quelque chose que Marx considère comme automatique, inévitable ou prédéterminé.

III. Pourquoi Marx a refusé de concevoir le socialisme

Le refus de Marx d’offrir des visions détaillées du socialisme est souvent interprété comme une attitude évasive. En réalité, il s’agit d’un rejet de principe de l’utopisme.

Dans L’idéologie allemande, Marx et Engels écrivent :

« Pour nous, le communisme n’est pas un état de choses à établir, un idéal auquel la réalité doit se conformer. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état de choses actuel. » (Marx et Engels, 1846, L’idéologie allemande)

Ce n’est pas de la simple rhétorique ; c’est de la clarté méthodologique. Le communisme se définit de manière historique et relationnelle, et non de manière normative. Il émerge à travers la lutte des classes, façonné par des conditions héritées, des héritages institutionnels et des contraintes matérielles. Prédire sa forme finale à l’avance serait, au mieux, spéculatif et, au pire, idéaliste.

Marx renforce cette orientation dans sa correspondance. Dans une lettre à Kugelmann écrite en 1868, il affirme :

« Chaque pas du mouvement réel est plus important qu’une douzaine de programmes. » (Marx, 1868, Lettre à Ludwig Kugelmann)

Ce n’est pas antithéorique, mais anti-formulaire. La théorie clarifie les tendances, les limites et les contradictions, mais ne remplace pas l’intelligence pratique nécessaire pour évoluer dans des luttes politiques complexes.

IV. Pourquoi la révolution ne peut se réduire à un effondrement économique

L’une des distorsions les plus persistantes du marxisme est la croyance selon laquelle la crise économique engendre mécaniquement une conscience révolutionnaire. Marx rejette explicitement cette idée.

Dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, il écrit :

« Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas à leur guise… » (Marx, 1852, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte)

Cette phrase est souvent citée, mais rarement assimilée. Marx articule une théorie de l’action restreinte : les êtres humains agissent intentionnellement, mais dans des conditions qu’ils n’ont pas choisies. Il n’y a aucune garantie que la crise conduise à l’émancipation. Une crise peut tout aussi bien engendrer une réaction, une fragmentation, une démoralisation ou des solutions autoritaires.

Engels le dit encore plus clairement dans sa lettre à Joseph Bloch :

« Ce qui en résulte est quelque chose que personne ne souhaitait. » (Engels, 1876, Lettre à Joseph Bloch)

L’histoire n’est pas l’exécution linéaire de lois économiques. C’est le résultat non intentionnel du conflit entre des forces sociales opérant dans des limites matérielles. Tout marxisme qui promet l’inévitabilité, la certitude ou des garanties historiques a déjà cessé d’être matérialiste.

V. Contre le dogmatisme : le marxisme et le rejet des vérités absolues

La tentative de transformer le marxisme en un système fermé de vérités est un problème récurrent depuis la mort de Marx. Engels met explicitement en garde contre cette tendance dans Anti-Dühring :

« Toute doctrine fondée sur des vérités absolues est nécessairement dogmatique. » (Engels, 1878, Anti-Dühring)

Le dogmatisme n’est pas un signe de rigueur théorique, mais un symptôme d’insécurité intellectuelle. Une théorie véritablement matérialiste doit rester ouverte à la révision, fondée sur l’analyse empirique et sensible aux changements historiques.

Lénine, souvent interprété à tort comme un défenseur de la rigidité, était très conscient de ce danger. Dans Le communisme de gauche : une maladie infantile, il écrit :

« Il serait ridicule de tenter de répondre par un « oui » ou un « non » à de telles questions à l’avance. » (Lénine, 1920, Le communisme de gauche : une maladie infantile)

Lénine a compris que la stratégie révolutionnaire ne peut se déduire de la doctrine. Elle doit se développer par l’analyse concrète de conditions concrètes ; une phrase souvent répétée, mais rarement mise en pratique.

VI. Pourquoi le marxisme explique les intérêts, et non la motivation.

L’une des limites les plus importantes, et les moins discutées, du marxisme est qu’il explique les intérêts, et non la motivation.

Le marxisme peut démontrer pourquoi la majorité exploitée a un intérêt objectif à renverser le capitalisme. Cependant, il ne peut garantir qu’elle reconnaisse cet intérêt, et encore moins qu’elle agisse en conséquence. La conscience est conditionnée par les institutions, l’idéologie, la peur, la coutume, l’hégémonie et l’expérience historique.

Exiger des garanties, c’est exiger des prophéties. Le marxisme ne peut les fournir.

Prétendre que le marxisme engendre une volonté révolutionnaire, c’est confondre analyse et éthique ou psychologie. Le marxisme explique pourquoi le socialisme est rationnel d’un point de vue matériel ; il n’oblige — ni ne peut obliger — quiconque à le suivre. L’organisation politique, l’éducation et la lutte restent indispensables.

VII. Le socialisme en tant que construction historiquement spécifique

Tout comme le capitalisme est historiquement spécifique, le socialisme l’est aussi. Marx n’a jamais imaginé une transition sans heurts vers une société parfaite.

Dans Critique du programme de Gotha, il écrit :

« Ce à quoi nous devons faire face ici, c’est une société communiste… telle qu’elle émerge de la société capitaliste. » (Marx, 1875, Critique du programme de Gotha)

Cette reconnaissance des inégalités, des limites et des contradictions est fondamentale. Le socialisme hérite des cicatrices du capitalisme comme de ses marques de naissance. Sa forme variera d’une société à l’autre en fonction de son niveau de développement, de la structure des classes, de la capacité de l’État et de l’histoire politique.

Chercher une formule socialiste universelle, c’est abandonner le matérialisme au profit de l’abstraction. La fidélité au marxisme exige une attention au présent, et non une vénération aveugle du passé.

VIII. Ce que le marxisme offre en fin de compte — et ce qu’il n’offre pas.

Le marxisme reste indispensable pour comprendre le capitalisme. Il explique l’exploitation sans moralisme, la crise sans complot et la domination sans illusions. Il montre pourquoi le capitalisme produit des inégalités même lorsqu’il fonctionne selon ses propres règles.

Ce qu’il ne fait pas, c’est se substituer à la politique.

Le marxisme ne choisit pas de stratégies. Il ne conçoit pas d’institutions. Il ne garantit pas la victoire. Le socialisme ne se déduira pas de textes et ne se produira pas mécaniquement par contradiction. Il se construira — s’il vient à se construire — par des êtres humains organisés agissant dans des conditions historiques concrètes.

Le marxisme n’est pas une machine qui produit le socialisme. C’est une méthode qui nous aide à comprendre le monde que nous essayons de changer, et nous devons le traiter comme tel.

Dans l’esprit de Gramsci : pessimisme de l’intellect, optimisme de la volonté. (Gramsci, Cahiers de prison )

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