L’impérialisme de l’après-guerre reposait sur une contradiction fondamentale, qui apparaît clairement lorsqu’on le compare à la période précédant la Première Guerre mondiale. Le leader du monde impérialiste, quelle que soit l’époque, remplit généralement son rôle de chef de file tout en affichant un déficit global de sa balance des paiements vis-à-vis d’autres pays importants vers lesquels le capitalisme se propage. Cela s’explique par plusieurs raisons : il doit exporter des capitaux pour favoriser la diffusion du capitalisme ; il doit maintenir ses marchés ouverts aux biens produits par ces pays nouvellement industrialisés vers lesquels le capitalisme se diffuse ; il doit engager des dépenses militaires pour maintenir son hégémonie ; et il doit mener périodiquement de véritables guerres. Le déficit de la balance des paiements du leader, pour toutes ces raisons, est presque une loi inexorable du capitalisme. Ainsi, le principal pays capitaliste de la période précédant la Seconde Guerre mondiale, la Grande-Bretagne, présentait un déficit global de la balance des paiements, si l’on considère conjointement ses comptes courants et de capital, par rapport aux autres pays capitalistes émergents de cette période, à savoir l’Europe continentale, les États-Unis, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Afrique du Sud. Mais, tout en gérant ce déficit, la Grande-Bretagne n’a contracté aucune dette extérieure ; au contraire, elle avait une position créditrice nette vis-à-vis du monde dans son ensemble.
Cela a été possible grâce à ses colonies tropicales de conquête (par opposition à ses colonies tempérées de peuplement), et s’est produit de deux manières : premièrement, la Grande-Bretagne a vendu sur ces marchés coloniaux captifs ses produits, qui étaient de plus en plus évincés par la concurrence des producteurs capitalistes des pays nouvellement industrialisés ; cette éviction s’est produite tant sur les marchés des nouveaux pays industrialisés que sur le marché intérieur de la Grande-Bretagne elle-même. Deuxièmement, la Grande-Bretagne s’est simplement appropriée, sans aucune contrepartie, tous les gains nets en devises de ces colonies, la part qui correspondait à son excédent d’exportation de marchandises vers ces pays nouvellement industrialisés. (Ce phénomène a été qualifié de « drainage de la richesse » par les auteurs anticolonialistes indiens et a été relevé par Marx dans une lettre adressée à l’économiste russe N.F. Danielson, en 1881).
La Grande-Bretagne a ainsi réussi à conserver son rôle de leader sans rencontrer aucune difficulté, car elle pouvait s’appuyer sur son empire colonial pour soutenir ce rôle. Par exemple, le déficit global de la balance des paiements de la Grande-Bretagne vis-à-vis de l’Europe continentale et des États-Unis en 1910, en tenant compte à la fois de la balance courante et de celle des capitaux, s’élevait à 95 millions de livres (sur un total de 145 millions de livres avec tous les pays avec lesquels la Grande-Bretagne avait un déficit) ; sur ce montant, 60 millions de livres provenaient d’une seule colonie, l’Inde (voir S.B.Saul, Studies in British Overseas Trade) ; en outre, comme on peut s’y attendre, la Grande-Bretagne tirait des revenus similaires des Indes occidentales, de la Malaisie et d’autres colonies.
Or, la contradiction fondamentale du capitalisme d’après-guerre résidait dans le fait que le principal pays impérialiste de cette période, les États-Unis, ne possédait pas de telles colonies. Il ne pouvait accéder aux marchés coloniaux, qui constituaient, pour reprendre les termes de S.B. Saul, des « marchés à la demande », ni utiliser aucune colonie comme source de pillage. Assumer son rôle de leader en l’absence de tout empire colonial de type britannique exigeait donc qu’il s’endette de plus en plus. Nous avons ainsi assisté à cette situation bizarre où le principal pays capitaliste du monde est également devenu, avec le temps, le pays le plus endetté du monde.
Bien sûr, cela n’avait pas d’importance immédiate, puisque le reste du monde était tout à fait disposé à conserver les IOU [I owe you, promesses écrites de remboursement de dettes] provenant des États-Unis, à savoir les dollars américains ou les actifs libellés en dollars, puisque le dollar était considéré comme « aussi bon que l’or ». Cette croyance a connu un bref revers lorsqu’une ruée vers l’échange de dollars contre de l’or s’est produite au début des années 1970 : le dollar pouvait être échangé contre de l’or à 35 dollars l’once d’or dans le cadre du système de Bretton Woods, ce qui a permis aux gens de se détourner du dollar et de se tourner vers l’or alors que l’inflation augmentait partout dans le monde. Mais une fois que la convertibilité du dollar en or a officiellement pris fin et que le système de Bretton Woods a été abandonné pour cette raison, la confiance dans le dollar est progressivement revenue et les détenteurs de richesse ont recommencé à détenir des dollars américains sans se plaindre. Le leadership des États-Unis dans le monde capitaliste est ainsi resté intact, même après la fin du système de Bretton Woods.
Bien que cela ait permis d’éviter toute crise découlant de la contradiction fondamentale que représente le fait de fonctionner sans colonies, la possibilité d’une crise future est toutefois toujours restée présente, puisque la contradiction elle-même persistait. La confiance dans le dollar résultait, entre autres, de la conviction que le taux d’inflation aux États-Unis ne serait jamais assez élevé pour inciter les détenteurs de richesse à abandonner le dollar au profit d’une quelconque marchandise ; et cette conviction, à son tour, reposait sur la certitude que le prix en dollars de la main-d’œuvre resterait toujours dans des limites raisonnables, en raison de l’existence d’un chômage suffisant, et que le prix du facteur de production le plus important à l’époque, le pétrole, resterait modéré, grâce à l’hégémonie imposée par les États-Unis sur le monde des producteurs de pétrole. Cependant, la possibilité que ces conditions soient ébranlées a toujours subsisté.
L’hégémonie des États-Unis sur le monde des producteurs de pétrole a été menacée lorsque plusieurs producteurs de pétrole, tels que l’Iran, la Russie et le Venezuela, ont établi des relations antagonistes avec les États-Unis et sont devenus la cible de sanctions. En raison de ces sanctions, ils ont commencé à conclure des accords avec d’autres pays pour vendre leur pétrole dans des devises autres que le dollar. Cela a commencé à éroder la domination du dollar et laissait présager une crise potentielle à l’avenir.
De plus, le simple fait de s’endetter de plus en plus, même si cette dette est facilement gérable, n’est pas une perspective qui réjouit les États-Unis. La situation actuelle devenait donc de plus en plus inacceptable pour les États-Unis et l’administration Trump a finalement décidé de réduire complètement le déficit de la balance des paiements américaine et, par conséquent, de réduire la dette qui en découle.
L’imposition par Trump de droits de douane sur les importations en provenance du reste du monde est une manifestation de cette volonté de réduire le déficit de la balance des paiements ; la décision de vendre l’énergie américaine qui était auparavant stockée aux États-Unis mêmes en est une autre ; et la volonté d’acquérir des colonies, en particulier celles dotées de riches ressources minérales, afin que ces ressources puissent être pillées (comme les colonies tropicales pouvaient l’être auparavant par le biais du « drain ») pour payer le déficit de la balance des paiements des États-Unis en est une autre. Cela ne signifie évidemment pas qu’il n’y ait pas d’autres motifs sous-jacents à chacune de ces décisions ; il s’agit simplement de mettre en évidence un motif commun important.
L’opinion libérale a tendance à rejeter la responsabilité de la posture ultra-agressive actuelle des États-Unis sur Donald Trump, et il ne fait aucun doute qu’il existe une grande différence entre Trump et les autres présidents, dans la mesure où Trump est un néofasciste tandis que les autres, au pire, pourraient être considérés comme de simples archiconservateurs. Mais désigner Trump comme le seul méchant, c’est fermer les yeux sur les faiblesses du système dans son ensemble. Ce que l’action de Trump contre le Venezuela démontre, ce n’est pas seulement son intention agressive, mais aussi le fait que le capitalisme ne fonctionne correctement que lorsqu’il est soutenu par des colonies directes ; et Trump le comprend intuitivement. Le néolibéralisme et les autres formes de contrôle des ressources mondiales par la métropole, qui ont été les instruments utilisés jusqu’à présent, ne sont pas aussi efficaces que la domination coloniale directe.
En réalité, c’est exactement le contraire de ce en quoi croit le libéralisme, à savoir que l’asservissement des peuples par l’oppression coloniale a peut-être eu lieu dans le passé, mais qu’il n’est pas intrinsèque au capitalisme, que le capitalisme peut fonctionner de manière pacifique grâce à la coopération internationale, tout comme il peut maintenir la coopération des classes et un État social dans la métropole. Le comportement de Trump s’écarte de cette image idéalisée du capitalisme, non pas parce qu’il est une personne désagréable, mais surtout parce que cette image idéalisée est intenable et que le caractère désagréable de Trump s’inscrit dans les exigences contemporaines du capitalisme.
Cela implique que c’est le capitalisme, et non Donald Trump, qui pousse l’humanité vers une situation extrêmement dangereuse. Les avancées historiques, telles que la démocratie, la décolonisation et l’État-providence (welfare state), qui ont été obtenues grâce aux luttes des travailleurs contre le système, à une époque où celui-ci était vulnérable face au défi socialiste, sont aujourd’hui prises pour cible afin d’être démantelées, maintenant que ce défi semble s’être atténué. Mais l’agressivité même du capitalisme, ses propres efforts pour faire reculer les avancées historiques obtenues par le peuple, ne font que souligner la nécessité du socialisme.
L’affirmation de Rosa Luxemburg selon laquelle l’humanité était confrontée à un choix difficile entre le socialisme et la barbarie se trouve aujourd’hui largement justifiée par les manœuvres désespérées de Donald Trump pour maintenir l’impérialisme à flot.
Prabhat Patnaik
