Le 3 avril 2026, lors de la rencontre Semillero Abril 2026 organisée par l’EZLN, le porte-parole de l’Armée zapatiste de libération nationale, le sous-commandant Marcos (aujourd’hui capitaine Marcos), a affirmé deux choses : que l’État-nation « n’a plus aucune capacité de décision » et que « la souveraineté est une blague mal racontée ».
L’implication politique de cette affirmation est évidente : si l’État ne décide plus de rien, il serait inutile de se battre pour lui.
Ce n’est pas une phrase provocatrice, c’est une position politique qui finit par justifier l’abandon de la lutte pour le pouvoir.
Le problème est qu’elle part d’une analyse profondément erronée.
L’État n’est pas une coquille vide
D’après l’analyse développée par Karl Marx et Friedrich Engels, l’État n’est ni un simple administrateur de la mondialisation, ni un appareil neutre capturé par les grandes entreprises. C’est un instrument de domination de classe qui apparaît historiquement lorsque la société se divise en classes aux intérêts irréconciliables et qui fonctionne pour garantir la reproduction de l’ordre social existant.
L’État n’est pas né avec le capitalisme : il existait déjà dans les sociétés esclavagistes et féodales. Le capitalisme le transforme et l’utilise, mais ne le rend pas caduc.
Que l’impérialisme limite la souveraineté des États périphériques n’est pas non plus une découverte nouvelle. Vladimir Lénine l’a expliqué il y a plus d’un siècle dans son ouvrage « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme » : le capital financier et les puissances dominantes conditionnent les décisions des pays dépendants.
Mais conditionner ne signifie pas éliminer.
Une souveraineté limitée n’est pas une souveraineté inexistante.
Les États continuent de prendre des décisions chaque jour :
ils décident qui réprimer
quelles ressources céder ou défendre
quelles alliances militaires nouer
quels territoires militariser
quels syndicats écraser… Etc.
Nier cette capacité de décision revient à renoncer à comprendre comment fonctionne réellement le pouvoir politique.
Un autre argument qui apparaît dans le discours zapatiste est que les États ne sont même plus capables de mener des guerres.
La réalité montre exactement le contraire.
Ce qui a changé, ce n’est pas l’existence du pouvoir étatique, mais les formes de la guerre.
Les puissances impérialistes ont intégré de nouvelles formes d’intervention :
drones
entrepreneurs privés
armées mercenaires
entreprises militaires privées
Des organisations telles que Blackwater ou le groupe Wagner ne traduisent pas la faiblesse de l’État, mais la transformation du complexe militaro-industriel. Les États continuent de mener les guerres, mais externalisent une partie de la violence afin de réduire les coûts politiques et humains (à l’intérieur de leurs frontières).
Dans son discours, il évoque la résistance de Cuba et du peuple palestinien, se demandant pourquoi ils continuent de se préparer à résister aux invasions.
La réponse est évidente : parce que les États et les projets nationaux restent des acteurs décisifs dans la politique mondiale.
Même en dehors du camp socialiste, des pays comme l’Iran ont démontré leur capacité de réaction face à la pression militaire et économique des États-Unis et de leurs alliés.
Les tensions internationales alimentées par des personnalités telles que Donald Trump ou Benjamin Netanyahu révèlent un monde où les États continuent de se disputer des territoires, des marchés, des voies d’approvisionnement énergétique et l’hégémonie.
Le capitalisme contemporain n’a pas éliminé l’État, il en a fait un acteur encore plus central de la concurrence mondiale.
Il existe une erreur d’analyse concernant l’« absolutisme souverain » : penser que les États sont soit 100 % souverains, soit dépourvus de toute souveraineté, est une erreur. Le cas de l’Argentine gouvernée par Javier Milei le démontre : l’État décide de se soumettre ouvertement au capital international ; c’est une décision souveraine.
Quand on se tourne vers le Mexique et la Quatrième Transformation, on constate également une certaine soumission ; cependant, les politiciens de Morena naviguent parfois à la limite de ce que l’impérialisme leur permet, au lieu de tout céder ouvertement comme le fait le libéralisme de Javier Milei (pour ne citer qu’un exemple).
Dans ce contexte, affirmer que l’État n’a plus de capacité de décision finit par avoir une conséquence politique claire :
abandonner la lutte pour le disputer.
Il ne s’agit pas de nier l’importance des résistances locales ou des expériences communautaires.
Mais les transformer en substitut de la lutte pour le pouvoir politique est autre chose.
Conclusion
La critique ne vise pas seulement Marcos. Nous savons qu’il existe un contexte historique qui les a conduits à se réfugier dans les caracoles ; cependant, l’Armée zapatiste de libération nationale diffère aujourd’hui considérablement de la Première Déclaration de la forêt lacandone. Après s’être repliés à la suite du harcèlement des forces fédérales et s’être écartés de la formation marxiste que leur avaient dispensée les Forces de libération nationale pour leur existence, nous comprenons cet aspect, mais nous ne le justifions pas.
Ils restent une référence historique et les confusions théoriques telles que celles que l’on reproduit ne font que détourner les nouvelles générations. Si la jeunesse et l’organisation ouvrière ne disputent pas le pouvoir politique et l’État, nous ne serons rien d’autre que des hippies jouant aux révolutionnaires.
Le capitalisme traverse une période marquée par des guerres, des crises énergétiques et des conflits géopolitiques de plus en plus ouverts.
Dans ce contexte, l’État reste le principal outil d’organisation du pouvoir de classe.
Le nier, c’est nier l’histoire et la lutte révolutionnaire
El Núcleo (Mexique)
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La cohérence n’est pas une étiquette : Cherán K’eri et l’EZLN, deux modèles d’autonomie, aucun modèle révolutionnaire (Mexique)
Ces derniers jours, depuis El Núcleo, nous avons publié une critique des contradictions stratégiques de l’EZLN. La réponse de ses défenseurs les plus acharnés a été prévisible : ils nous ont traités de dogmatiques, d’étatistes, d’ennemis de l’autonomie. L’accusation de fond : « Vous n’aimez que les processus qui se déclarent marxistes-léninistes ».
Ce texte est notre réponse. Et nous la formulerons à l’aide d’un exemple qu’ils ont eux-mêmes coutume d’applaudir : Cherán K’eri.
Car il s’avère que Cherán – sans se déclarer révolutionnaire, sans parler de dictature du prolétariat, sans utiliser le langage rouge – a été, selon ses propres termes, plus cohérent que le discours public de l’EZLN. Pour le marxisme-léninisme, ce n’est pas une contradiction. C’est une confirmation de notre règle la plus fondamentale : non pas la déclaration de principes, mais la pratique ; non pas l’étiquette, mais la cohérence entre ce qui est dit et ce qui peut être fait en fonction du rapport de forces.
1. L’EZLN : Quand le repli tactique s’est transformé en rupture stratégique
C’est un fait documenté et confirmé par les protagonistes eux-mêmes : l’EZLN n’est pas né comme un mouvement social spontané. Il est né comme le bras politico-militaire des Forces de libération nationale (FLN), une organisation marxiste-léniniste avec une ligne claire de prise du pouvoir d’État.
Le sous-commandant Marcos était un cadre formé avec pour mission concrète, assignée par le Bureau politique et le Comité central des FLN, de mettre en place ce dispositif de guérilla au Chiapas.
Le communiqué du 1er janvier 1994 parlait sans détours de « renverser le mauvais gouvernement ». Le mot d’ordre était la prise du pouvoir.
Lorsque le rapport de forces militaires s’est révélé défavorable — l’armée mexicaine n’allait pas être vaincue par quelques centaines d’insurgés —, le dilemme organisationnel était clair pour tout léniniste : repli tactique (se réorganiser, accumuler des forces dans la clandestinité, maintenir l’horizon stratégique socialiste) ou rupture.
C’est la seconde option qui s’est imposée. Dans une décision que le commandant Germán Yáñez des FLN qualifiera plus tard de non concertée, Marcos et la direction visible de l’EZLN ont choisi de faire évoluer leur discours sans consulter l’organe du parti qui les avait vus naître. Voyant l’image du guérillero marxiste classique s’éroder et ayant besoin de la protection de la pression internationale, ils ont troqué le langage de classe contre un récit poétique et éthéré. On est passé de la lutte pour le pouvoir à « un monde où il y a de la place pour de nombreux mondes ». La dictature du prolétariat a été remplacée par le « commander en obéissant ».
En termes d’analyse organisationnelle marxiste, on appelle cela une capitulation stratégique. Non pas parce qu’ils n’ont pas pris le Palais national (il serait absurde de l’exiger dans ce contexte), mais parce que la direction du mouvement a renoncé à l’horizon socialiste et au langage de classe pour se rendre plus acceptable aux yeux des médias internationaux et des ONG européennes. La vie des communautés a été sauvée, certes, mais l’outil révolutionnaire que les FLN (qui ont eux aussi leurs contradictions) avaient mis des décennies à construire a été politiquement démantelé.
2. Cherán K’eri : cohérence interclassiste et limites structurelles
Le cas de Cherán K’eri apparaît souvent dans ces discussions comme un contre-exemple. Et à juste titre.
Cherán est une communauté purépecha du Michoacán qui, en 2011, s’est soulevée contre l’abattage illégal et la collusion du crime organisé avec les autorités locales. Sans partis politiques (expulsés de la municipalité pour leur complicité avec les bûcherons), la communauté a réorganisé son gouvernement selon ses usages et coutumes, en rétablissant les feux de camp et les assemblées de quartier comme méthode de décision.
Au terme d’une bataille juridique, elle a obtenu de la Cour suprême de justice de la nation la reconnaissance de son droit à se gouverner selon un système normatif indigène. Aujourd’hui, Cherán reste formellement une municipalité de l’État du Michoacán et reçoit le budget constitutionnel qui lui revient, mais ses autorités ne sont pas élues par des partis ni au cours de campagnes électorales. Elles sont élues en assemblée. Elles protègent leur forêt grâce à leur propre patrouille communautaire.
Se sont-ils déclarés révolutionnaires ? Non. Ont-ils dit qu’ils allaient abolir le capitalisme ? Non plus. Ils ont dit quelque chose de bien plus concret : « Nous voulons récupérer notre forêt et nous gouverner nous-mêmes ».
Et ils l’ont fait. C’est là une cohérence absolue entre ce qui est dit et ce qui est fait.
Mais voici la partie de l’analyse qu’on ne peut omettre : du point de vue du marxisme-léninisme, nous avons également l’obligation de signaler les limites de Cherán. C’est un mouvement interclassiste (y participent des paysans, des petits commerçants, des professionnels). Son horizon politique n’est pas, et ne peut être, la transformation du système capitaliste.
Son succès même peut fonctionner (consciemment ou inconsciemment) comme une soupape de décompression de la conscience révolutionnaire. Un membre de la communauté peut penser, à juste titre dans son contexte immédiat : « Je n’ai pas besoin d’une révolution socialiste ; mon autonomie municipale et mes feux de camp me suffisent ». Pour un marxiste, ce n’est pas une erreur de Cherán (ils n’ont jamais promis autre chose), mais c’est une limite structurelle que nous devons signaler.
3. Pourquoi cette comparaison dérange-t-elle ?
Parce que le discours de l’EZLN est devenu, pour de nombreux secteurs de la gauche académique et culturelle, un objet d’investiture affective. On ne peut le critiquer sans être accusé d’hérésie.
Dans ces contextes, le discours zapatiste est souvent présenté comme une alternative complète à la politique révolutionnaire, alors qu’en réalité, il a cessé de poser la question centrale du pouvoir.
On l’a vu, par exemple, à plusieurs reprises récemment :
• dans certains mouvements étudiants où l’horizon politique finit par se diluer dans des discours culturels ou identitaires,
• dans des organisations sociales où la discussion stratégique est remplacée par des slogans flous sur l’autonomie,
• ou même dans des épisodes comme la campagne présidentielle lancée en 2018 par le Congrès national indigène, qui a généré plus de confusion que de clarté politique.
Ce qui est curieux, c’est qu’on nous accuse d’être dogmatiques parce que nous maintenons une ligne marxiste-léniniste, alors qu’eux défendent l’EZLN comme une vérité révélée qu’on ne peut pas remettre en cause. Nous appliquons le même critère à tous les processus :
Ses objectifs étaient-ils clairs dès le début ? Cherán, oui. L’EZLN a changé de scénario en cours de route. (Ce n’est pas qu’on ne puisse pas changer de position, mais pas en renonçant aux principes ni à la méthode)
A-t-il maintenu son horizon stratégique lorsque le rapport de forces était défavorable ? Cherán n’a jamais eu d’horizon à modifier (peut-être que si le gouvernement les avait réprimés, ils se seraient radicalisés, mais cela ne s’est pas produit). L’EZLN l’a complètement modifié sans consulter le parti qui l’avait vu naître, tout en le désavouant et en s’inventant une origine autonome.
Pouvons-nous tirer des leçons tactiques des deux ? Bien sûr. De Cherán, l’assemblée autour des feux de camp et la garde communale. De l’EZLN, la mystique et la communication. Mais de la direction de l’EZLN, nous apprenons aussi les conséquences de l’abandon de l’horizon de classe.
Conclusion : Cohérence, pas d’étiquettes
Nous n’applaudissons pas Cherán parce qu’il est « pur » ou « indigène ». Nous applaudissons sa cohérence, tout en soulignant ses limites propres à sa composition de classe. Nous critiquons la dérive du discours public de l’EZLN non pas parce que nous n’aimons pas les cagoules, mais parce que sa direction a abandonné la centralité de la lutte des classes au profit de la périphérie de l’identité.
Ni Cherán ni l’EZLN ne sont des modèles de révolution socialiste. Cherán en raison de sa composition interclassiste et de sa limite réformiste ; l’EZLN en raison de la capitulation stratégique de sa direction. Mais on peut tirer de précieux enseignements des deux si on les analyse avec la bonne boussole.
La boussole reste la même : analyse concrète de la situation concrète et défense des intérêts historiques de la classe ouvrière.
Ici, au Núcleo, nous ne sommes
ni complaisants envers le pouvoir, ni dévoués à des processus intouchables.
El Núcleo (Mexique)
