La troisième décennie qui a suivi la lourde défaite du mouvement communiste touche à sa fin. C’est un délai tout à fait suffisant pour que les communistes non seulement sortent de leur état de choc, mais comprennent les causes de ce qui s’est passé et commencent à retrouver leur force. À en juger par les signes extérieurs, il semblerait que ce soit effectivement le cas. Rien que ces dernières années, les communistes ont organisé de nombreuses activités pratiques de toutes sortes. Leurs réunions, rassemblements et conférences de consolidation revêtent une importance particulière : ils rassemblent des personnes progressistes, intelligentes et cultivées, examinent des problèmes importants, donnent lieu à des discours pertinents et justes, témoignent de nobles aspirations, fixent des objectifs concrets et définissent les tâches nécessaires à leur réalisation.
Néanmoins, on peut difficilement admettre que, grâce à tout cela, le mouvement communiste, tant dans les différents pays qu’au niveau international, gagne aujourd’hui en puissance de manière cohérente et assurée. Si l’on regarde la vérité en face, ce n’est pour l’essentiel que le simple fait de l’organisation de ces manifestations qui est considéré comme positif, car elles n’ont aucune influence significative sur le cours du développement du mouvement communiste. La question se pose naturellement : où est le problème, pourquoi la cause communiste ne progresse-t-elle pas et semble-t-elle s’être figée dans son développement ? Trente ans et aucune avancée sérieuse – ni en théorie, ni en pratique. En effet, même les causes de la défaite du socialisme en URSS et dans plusieurs pays n’ont toujours pas d’explication dialectico-matérialiste claire, mais se résument aux conséquences de certains vices isolés, d’erreurs de calcul, de hasards, de bêtises personnelles. Le pire, c’est que les communistes ne parviennent nullement à surmonter cette très grave crise interne du marxisme qui s’est développée après la mort de Staline.
Il faut constater avec regret qu’aujourd’hui, le socialisme scientifique a cessé d’être une théorie révolutionnaire cohérente et s’est transformé en un méli-mélo de réflexions de toutes sortes de personnalités théoriciennes ; le slogan de la lutte des classes ne conduit pas à une activité toujours plus large et plus énergique, l’idée du parti ne sert pas d’appel à la reconstitution d’une organisation de combat des révolutionnaires, mais justifie toute sorte de paperasserie « révolutionnaire » et de jeux puérils autour de réformes « démocratiques ».
Cette crise a eu pour conséquence que les communistes, alors que le mouvement anticapitaliste général, englobant de nouvelles couches de travailleurs et s’étendant de plus en plus largement à travers le monde, ne cessait de gagner en force, ne se sont pas retrouvés dans le rôle d’avant-garde et de véritable parti de pointe de la classe la plus révolutionnaire, mais se trouvent dans un état d’arrière-garde opportuniste. Et il ne peut en être autrement si les partis, même s’ils se proclament haut et fort communistes, ne posent pas et ne mènent pas ouvertement et clairement à bien les tâches qui conditionnent cette avant-gardité. En réalité, il s’agit de tâches révolutionnaires marxistes, qui se résument à deux principes déterminants :
1. « La révolution consiste en ce que le prolétariat détruit « l’appareil administratif » et tout l’appareil d’État, pour le remplacer par un nouvel appareil composé d’ouvriers armés » (Lénine, « L’État et la révolution »).
2. « …les communistes peuvent résumer leur théorie en une seule phrase : l’abolition de la propriété privée » (Manifeste du Parti communiste).
Car, comme le souligne Lénine : « … il n’y a qu’un seul moyen de mettre fin à la misère du peuple et à l’exploitation du travail par le capital, à savoir : détruire la propriété privée des moyens de production, remettre toutes les usines, toutes les manufactures, toutes les mines… entre les mains de la société tout entière et mener une production socialiste commune, dirigée par les travailleurs eux-mêmes » (Lénine, « Projet et explication du programme du Parti social-démocrate »).
Essayez maintenant de trouver, non seulement au sein du KPRF, mais aussi dans la plupart des organisations communistes et ouvrières, concrètement, sans qu’elles soient noyées sous des mots ronflants et des tournures de phrases fourbes, ces dispositions dans les documents directeurs et leur mise en œuvre dans la pratique. Cela n’existe tout simplement pas. Peu importe comment on présente la situation, mais si l’on appelle les choses par leur nom, il s’agit ici d’un rejet de fait des fondements proprement révolutionnaires du marxisme, et donc d’un rejet de la véritable lutte pour la libération du peuple travailleur de la misère, de l’exploitation et de l’oppression. Sous prétexte de craindre de s’aliéner les « larges masses populaires » (comprendre : la petite bourgeoisie), ces partis renient lâchement ces dernières, c’est-à-dire, en réalité, la lutte pour la libération du peuple travailleur de l’exploitation et de l’oppression. Car tel est précisément le renoncement au caractère révolutionnaire du marxisme, qui substitue à l’abolition de l’esclavage une amélioration de la condition servile des esclaves.
C’est pourquoi, dans leurs programmes, au lieu de points révolutionnaires déterminants, garantissant objectivement la résolution de la tâche principale de la révolution – le renversement de la classe bourgeoise et l’abolition de la propriété privée des moyens de production, c’est-à-dire la libération des masses laborieuses du joug des exploiteurs, ces partis proposent de vastes programmes composés d’une multitude de petits points visant à améliorer les conditions d’exploitation et d’oppression tout en préservant le pouvoir de la bourgeoisie et le système d’exploitation. Selon les termes de Lénine, ils proposent aux travailleurs de devenir des esclaves satisfaits, renonçant à l’abolition de l’esclavage, en fait, de vendre pour une bouchée de pain leur droit à la liberté.
Ainsi, en réalité, ils trahissent les intérêts fondamentaux du prolétariat et, en fait, quel que soit le nom qu’ils se donnent, ils deviennent les alliés de la bourgeoisie, les vecteurs de ses idées et de son influence. En même temps, ils s’éloignent des masses laborieuses, s’en aliènent.
L’accusation est extrêmement grave, mais c’est la seule qui détermine de manière essentielle tant la stagnation actuelle du mouvement communiste que la crise persistante du marxisme et la chute de l’autorité – et donc du soutien – des communistes. Néanmoins, elle s’applique à la majorité des partis actuels qui, en paroles, se présentent comme marxistes, communistes, ouvriers, mais qui, en réalité, ont renoncé à la révolution et l’ont troquée contre des miettes réformistes.
En témoigne l’ensemble de leur activité qui, malgré les déclarations menaçantes, les appels et les slogans, repose en réalité sur l’idée que la révolution n’est pas nécessaire, qu’il est possible de vaincre sans révolution, et que la solution réside dans la victoire aux élections et le travail humble qui s’ensuit pour mener à bien les réformes. Le KPG a même inventé un nom évocateur pour cela : la stratégie du « grand pas », qui suppose une avancée vers le communisme non pas par la lutte révolutionnaire pour le pouvoir propre, mais par la conquête de la majorité au sein du parlement bourgeois. Or, selon le marxisme et Lénine, seul le pouvoir propre du prolétariat est capable de transférer les moyens de production à la propriété publique et d’assurer ainsi la réalisation du but suprême de la révolution sociale : l’abolition des classes.
Ces derniers temps, on ne parle plus du « grand pas », mais en réalité, c’est précisément lui qui détermine toute l’activité pratique actuelle de nombreux partis. Ce qui, en substance, ne les distingue pas du KPRF, bien que l’opinion publique ait actuellement une conception fausse et fallacieuse selon laquelle ils défendraient des positions prétendument fondamentalement différentes : le KPRF, dit-on, serait opportuniste, tandis qu’eux seraient prétendument révolutionnaires-marxistes. Revenons à Lénine : «Messieurs les opportunistes… « enseignent » au peuple, en se moquant de la doctrine de Marx : le prolétariat doit d’abord conquérir la majorité par le biais du suffrage universel, puis obtenir, sur la base de ce vote majoritaire, le pouvoir d’État, et ensuite seulement, sur cette base d’une démocratie « progressive » (d’autres disent « pure »), organiser le socialisme. Nous, en revanche, nous affirmons, sur la base de la doctrine de Marx et de l’expérience de la révolution russe : le prolétariat doit d’abord renverser la bourgeoisie et s’emparer du pouvoir d’État, puis utiliser ce pouvoir d’État, c’est-à-dire la dictature du prolétariat, comme un instrument de sa classe afin de gagner la sympathie de la majorité des travailleurs » (Lénine, « Les élections à l’Assemblée constituante et la dictature du prolétariat »). Clair, compréhensible, sans ambiguïté.
Quels que soient les uniformes à la mode et rutilants dont ces partis se parent, quelle que soit la rhétorique révolutionnaire dont ils se paraient, quelles que soient les conférences marxistes-léninistes-staliniennes qu’ils organisent, la vérité est que la stratégie du « grand pas » a été clairement démasquée et dénoncée par Lénine comme opportuniste. Que cela plaise ou non à quiconque, quelle que soit l’illusion sous laquelle on se cache, le fait est qu’aujourd’hui, ce sont précisément ces partis hypocrites, révolutionnaires en paroles mais opportunistes dans les faits, qui constituent la majorité absolue du mouvement communiste et en déterminent le cours et le développement.
D’une manière générale, le mouvement communiste contemporain constitue un organisme opportuniste homogène, parsemé de quelques îlots de révolutionnarisme formés par des groupes et des militants isolés qui restent fidèles aux principes révolutionnaires fondamentaux du marxisme. Son contenu politique consiste en un rejet de la dictature du prolétariat, un rejet de l’action révolutionnaire, la reconnaissance de la légalité bourgeoise, la méfiance envers la classe ouvrière et la confiance envers la bourgeoisie. Ce qui constitue la continuation directe de la politique ouvrière libérale anglaise, du démocratisme populiste russe et du libéralisme bourgeois, du milléranisme et du bernsteinisme. Quant aux perspectives, ces partis ont, en substance, mûri idéologiquement et politiquement jusqu’à une alliance étroite et ouverte avec la bourgeoisie. Le KPRF n’est que la manifestation la plus avancée d’un rapprochement achevé entre l’opportunisme, la bourgeoisie et les autorités.
Cependant, ce rapprochement leur confère une grande puissance et le monopole de la propagande légale et de la tromperie des masses. C’est pourquoi on ne peut tolérer la présence de tels partis au sein du mouvement communiste, et leur épuration de principe, sans compromis et effective est une condition nécessaire pour pouvoir résoudre les tâches de la révolution et du socialisme. En même temps, en dénonçant les partis qui trahissent et vendent les intérêts du prolétariat, le fait qu’ils propagent des idées et une influence bourgeoises, qu’ils sont en réalité des alliés et des agents de la bourgeoisie, les communistes apprennent ainsi aux masses à reconnaître leurs véritables intérêts politiques, à lutter pour la révolution, pour le socialisme.
Il ne fait aucun doute que le refus d’entreprendre des actions révolutionnaires décisives pour prendre le pouvoir et créer son propre État prolétarien, le sacrifice des intérêts fondamentaux du peuple travailleur au profit d’avantages temporaires et partiels, ne peut constituer un attrait significatif pour les masses larges, c’est-à-dire les masses laborieuses opprimées et exploitées. C’est pourquoi il ne trouve pas chez elles de soutien significatif et, au contraire, conduit à la perte d’autorité et de confiance des communistes auprès des masses, et donc à l’affaiblissement de leur influence, à l’épuisement de tout le mouvement communiste. Il ne peut en être autrement lorsque, au lieu d’une solution efficace à tous les problèmes vitaux dans leur propre intérêt, par la prise du pouvoir entre leurs mains et la gestion autonome de leur vie, on propose aux masses la tromperie sournoise du parlementarisme bourgeois, qui se résume à une mendicité humiliante et quotidienne pour obtenir de maigres aumônes auprès des capitalistes et de leurs autorités.
Dans le même temps, l’immense majorité des travailleurs ne participe pas, et ne peut pas participer, à la vie politique. Car la république parlementaire bourgeoise, malgré l’apparence démocratique du suffrage universel, étouffe en réalité la vie politique autonome des masses, leur participation directe à la construction démocratique de toute la vie de l’État, de bas en haut. Par des milliers de manœuvres, elle détourne les masses de la participation à la gestion de l’État, de toute influence effective sur le cours de la vie sociale. C’est pourquoi, pour les travailleurs, elle est une institution étrangère, une institution de la classe hostile, de la minorité exploiteuse, un instrument de la bourgeoisie pour leur oppression.
Naturellement, la classe bourgeoise ne peut pas dire la vérité à ce sujet, elle ne peut pas avouer devant le peuple que, par le biais de la démocratie parlementaire, elle exerce en réalité sa dictature. C’est aux communistes qu’il incombe de le faire ; ils doivent non seulement dénoncer devant les masses toute l’hypocrisie, la fourberie et la perversité du parlementarisme bourgeois, mais aussi en révéler le caractère inacceptable pour le peuple travailleur. Il faut expliquer clairement que l’appareil d’État bourgeois, créé et adapté aux tâches d’exploitation et d’oppression des masses, assurant la dictature de fait de la classe des exploiteurs, ne peut être utilisé, même avec toutes les modifications et améliorations possibles, dans l’intérêt des exploités. C’est pourquoi il doit impérativement être détruit et remplacé par un nouvel appareil, prolétarien, adapté aux tâches de la libération complète des masses laborieuses de toute oppression et exploitation.
Ce faisant, il faut indiquer clairement et ouvertement que le remplacement du système bourgeois de pouvoir, c’est-à-dire de la dictature de la bourgeoisie, par le prolétariat est impossible sans une révolution violente, qui consiste précisément en ce que le prolétariat détruit l’appareil administratif bourgeois, tout l’appareil d’État et le remplace par un nouvel appareil, le sien, prolétarien, c’est-à-dire qu’il instaure la dictature du prolétariat. Ce remplacement est absolument juste et légitime, car il remplace un pouvoir qui assure la domination politique de la bourgeoisie dans le but de maintenir l’exploitation, c’est-à-dire dans l’intérêt égoïste d’une infime minorité, contre l’immense majorité du peuple, par le pouvoir de l’écrasante majorité du peuple, garantissant la domination politique des travailleurs dans l’intérêt de l’abolition totale de toute exploitation, c’est-à-dire dans l’intérêt de l’immense majorité du peuple, contre l’infime minorité des esclavagistes contemporains.
Il faut éduquer systématiquement les masses dans ce sens et précisément dans ce sens, en leur faisant prendre conscience de la nécessité de renverser et de mater par la force la résistance des exploiteurs, d’établir le pouvoir prolétarien et d’abolir la propriété privée, ainsi que de leur donner la volonté, la capacité et la détermination de le faire. Ne pas se plier timidement aux gémissements hypocrites des oppresseurs-exploiteurs qui se disent démocrates au sujet d’une démocratie qui, sous la bourgeoisie, sera toujours restreinte, restreinte, repoussant l’immense masse des travailleurs, mais promouvoir notre propre démocratie prolétarienne, qui suppose d’attirer un nombre toujours plus grand de citoyens, puis absolument tous les citoyens, à une participation directe et permanente à la gestion de l’État.
Les communistes n’ont rien à cacher, ils peuvent et doivent exposer ouvertement devant le monde entier leurs opinions, leurs objectifs, leurs aspirations et les opposer aux mensonges hypocrites de la bourgeoisie.
Ils peuvent et doivent dire la vérité au peuple, en proclamant que l’État prolétarien est la dictature du prolétariat, c’est-à-dire des masses laborieuses, non pas une forme de gouvernement, mais un État d’un nouveau type, une démocratie d’un nouveau type, pour l’immense majorité du peuple. Expliquer que les intérêts les plus essentiels et décisifs des travailleurs ne peuvent être satisfaits que par des transformations politiques radicales, uniquement par une révolution politique remplaçant la dictature de la bourgeoisie par la dictature du prolétariat. Ce n’est qu’avec le passage du pouvoir politique entre les mains du prolétariat, le transfert de toute la terre, des outils, des usines, des machines, des mines, etc. entre les mains de l’ensemble de la société, que sera mise en place une production socialiste, dans laquelle tout ce qui est produit par les travailleurs et toutes les améliorations apportées à la production iront au profit des travailleurs eux-mêmes.
C’est pourquoi la tâche du mouvement communiste aujourd’hui est, en raison des conditions objectives, la préparation directe et tous azimuts du prolétariat à l’établissement de son propre pouvoir politique pour la mise en œuvre des mesures économiques et politiques qui constituent le contenu de la révolution socialiste. Il n’y a pas non plus lieu de cacher timidement que, parallèlement à l’énorme extension de la démocratie et du démocratisme pour le peuple, la dictature du prolétariat prévoit une série de restrictions des libertés à l’égard des oppresseurs, des exploiteurs et des capitalistes, car leur résistance ne peut être brisée que par la force. Dans ce contexte, l’exclusion temporaire de la bourgeoisie de la démocratie, son exclusion des élections, n’est pas exclue, mais au contraire prévue. Il ne faut pas craindre de parler ouvertement de cette mesure nécessaire et ne pas en cacher la nécessité et la possibilité, car il n’y a personne d’autre pour briser la résistance des exploiteurs et il n’y a pas d’autre moyen d’y parvenir.
Il ne faut pas éluder la question, mais expliquer aux masses la justice et le bien-fondé de nos actions. C’est précisément par cette vérité que les communistes attireront à eux des millions de citoyens, opprimés sous n’importe quelle république démocratique, mais qui, sous la dictature du prolétariat, seront entraînés dans la politique, dans la démocratie, dans la gestion de l’État. Et la justice et le bien-fondé de l’abolition de la propriété privée, fondement matériel de toute l’injustice du système capitaliste d’exploitation et d’oppression, ne sont-ils pas attrayants pour la masse prolétarienne ? Cette vérité n’attirera-t-elle pas cette masse vers les communistes ? À condition, bien sûr, qu’ils ne s’en détournent pas sournoisement, par crainte de repousser la partie petite-bourgeoise de l’électorat, mais qu’ils restent un parti révolutionnaire cohérent de la classe ouvrière et dénoncent en toute franchise la nature profonde de cette propriété.
Ainsi, les communistes proposent d’abolir la propriété qui assure l’exploitation et l’oppression d’une partie insignifiante de la population par une autre partie, immense, de celle-ci, et qui suppose comme condition nécessaire l’absence de propriété chez la grande majorité de la société. Les communistes n’abolisent pas la propriété acquise personnellement, gagnée, obtenue par son propre travail ; ils n’enlèvent pas la possibilité de s’approprier les produits de la société, mais ils enlèvent seulement la possibilité, par le biais de cette appropriation, d’asservir le travail d’autrui. Les communistes aspirent à instaurer un nouvel ordre social, meilleur, dans lequel il n’y aura ni riches ni pauvres, et où tous devront participer au travail. Ce n’est pas une poignée de riches, mais tous les travailleurs qui doivent jouir des fruits du travail commun.
Les machines et autres améliorations doivent faciliter le travail de tous, et non enrichir quelques-uns aux dépens de millions de personnes. Cette nouvelle société, meilleure, s’appelle la société communiste. La raison, l’honnêteté, la justice et la noblesse d’une telle transformation de la vie vaudront sans aucun doute aux communistes le soutien des masses prolétariennes et travailleuses les plus larges et transformeront les rêves séculaires de l’homme d’une vie meilleure en une lutte communiste de millions de personnes.
Malheureusement, les communistes d’aujourd’hui ne transmettent pas encore ouvertement et clairement cette vérité aux masses. S’ils en font mention, c’est sous la forme de slogans isolés ou de phrases générales destinées à maintenir l’apparence extérieure de leur prétendu communisme. Cependant, on ne la trouve nulle part, ni dans leurs discours, ni dans les décisions de leurs réunions, ni au cours de toutes sortes de conférences théoriques, de réunions, de symposiums, etc., et encore moins lors d’activités pratiques. Pour confirmer la justesse de ce qui vient d’être dit, on peut même prendre comme exemple toute une série de conférences, de réunions et de symposiums consacrés à Staline qui ont eu lieu récemment. Il serait raisonnable et logique de s’attendre à ce qu’elles fassent avancer le mouvement communiste sur le plan théorique et dans le dépassement de la crise théorique, dans la cohésion organisationnelle, dans les questions de purge de l’opportunisme, etc. Mais là encore, le seul point réjouissant est le simple fait de leur tenue, car on n’y décèle aucune réalisation positive sérieuse.
Derrière la multitude d’éloges et de toasts, derrière la démonstration de leurs propres connaissances et de leur intelligence personnelle dans les interventions et les décisions finales, se cache un vide essentiel et une vision superficielle de la réalité. Ainsi, si l’on demande, y compris aux participants eux-mêmes et sans parler de tous les autres communistes, de quoi il a été question lors de ces réunions et quelles décisions importantes ont été prises, rares sont ceux qui, dès à présent, pourraient en dire quoi que ce soit de sensé.
Il ne fait aucun doute que le rejet des principes révolutionnaires du marxisme, l’évidement de son âme révolutionnaire, empêche les communistes de surmonter la crise aiguë de la théorie, car il est impossible d’expliquer pleinement les processus contemporains de développement social et les nouveaux enjeux de la lutte révolutionnaire en contournant ou en déformant ses principes fondamentaux. Par exemple, comment peut-on développer le marxisme en s’écartant des principes de la dictature du prolétariat ? C’est pourtant exactement ce que font les communistes d’aujourd’hui lorsqu’ils ne poussent pas la notion de lutte des classes jusqu’à la reconnaissance de la dictature du prolétariat.
Bien sûr, ils en parlent, mais seulement en termes généraux, par des phrases vagues, des déclarations creuses et des affirmations. En même temps, par crainte de rebuter l’électeur moyen, ils ne l’utilisent pas dans l’agitation politique pour éduquer la masse prolétarienne, c’est-à-dire précisément ceux qui doivent la mettre en œuvre, afin que ces masses prennent conscience de sa nécessité, sans leur expliquer comment elle se réalise et ce qu’elle représente. Ce faisant, ils réduisent à une simple formule creuse la condition politique la plus importante pour la réalisation de la révolution et l’édification du communisme. Au lieu de renforcer l’agitation révolutionnaire dans les masses, de lancer plus largement et de développer plus clairement des slogans communistes complets, ce qui rapprocherait la victoire de la révolution, ils se limitent à la mendicité économique et au réformisme, ce produit dérivé de la lutte des classes, et font de l’obtention de ce produit dérivé leur « affaire ».
En agissant selon la stratégie du « grand pas », en s’enlisant dans les campagnes électorales, en courant après les voix des électeurs, en s’adaptant au milieu petit-bourgeois et conformiste, ils s’éloignent de leur vocation première qui est d’être le parti de la classe ouvrière, la classe la plus révolutionnaire de notre époque, la seule capable d’assurer la victoire de la révolution et son but suprême : l’abolition des classes. Ainsi, ils trahissent leur vocation et se transforment en succursales des partis bourgeois.
Le travail théorique reste globalement le problème le plus grave du mouvement communiste. Malgré la multitude d’articles, d’études, de réflexions et de documents de toutes sortes qui ont vu le jour – ce à quoi contribue l’alphabétisation nettement accrue –, on ne peut en aucun cas dire qu’il progresse. Et encore moins parler de surmonter la crise actuelle du marxisme.
Certains espoirs sont liés aux rencontres internationales de communistes, lors desquelles il est possible non seulement d’obtenir des informations variées sur le capitalisme en développement et le mouvement communiste dans différents pays du monde, mais aussi d’analyser ensemble la situation, d’élaborer une sorte d’opinion commune, de tirer des conclusions générales et de formuler des propositions concrètes concernant leur activité. Néanmoins, contrairement au travail habile d’organisation et de conduite de toutes sortes de rencontres de communistes, il n’est absolument pas possible ici de mettre en place un travail collectif créatif de qualité.
La raison principale en est que lors de ces rencontres, comme d’ailleurs dans l’ensemble du mouvement communiste actuel, règnent l’absence de principes et le principe de non-ingérence dans les affaires internes les uns des autres. Des notions telles que la critique et l’autocritique – entendues au sens profond du terme, et non pas simplement comme une manière banale de se réprimander soi-même et les autres – ne sont même plus évoquées aujourd’hui. Comme s’ils ne voulaient pas s’offenser mutuellement par un prétendu manque de confiance envers les opinions exprimées, les participants écoutent en silence tous les jugements des intervenants, même les plus manifestement absurdes et mensongers, sans y réagir d’aucune manière. Ce qui non seulement entrave et fausse leur développement idéologique et théorique, mais, pire encore, contribue activement à leur dérive vers des positions opportunistes et pro-bourgeoises. Un exemple frappant est celui du KPU de Simonenko qui, ne rencontrant aucune opposition efficace à ses manœuvres ouvertement pro-bourgeoises de la part de participants soi-disant révolutionnaires, a conduit le parti à une fin apathique et honteuse, non pas à une défaite, mais à une disparition. Les décisions finales adoptées lors de ces réunions, qui ne contiennent en substance rien de concrètement significatif, témoignent de manière particulièrement frappante de ce manque de principes flagrant et inadmissible dans les relations entre communistes. En général, ces décisions consistent en des combinaisons stéréotypées de malédictions habituelles à l’encontre du capitalisme, d’éloges colorés du socialisme et de phrases générales faciles à digérer pour tous les participants. Il s’agit en substance de déclarations verbales et de slogans vides, attrayants dans la forme mais dénués de contenu.
Et les réunions elles-mêmes, malgré toute leur grandiloquence et leur bravoure ostentatoire, ne revêtent pas le caractère d’une discussion collective et amicale sur les problèmes actuels du mouvement communiste visant à élaborer des solutions communes pour les surmonter, mais sont simplement des réunions entre camarades dont personne ne se souviendra d’ici un an ou deux. Parfois, bien sûr, s’y ajoutent quelques opinions personnelles sur des questions particulières ou des jugements théoriques isolés, parfois très sérieux, mais dans l’état actuel des choses, ils ne sont pris en compte que par les autres participants. Sans aucune discussion, aucun échange d’opinions, et encore moins une quelconque obligation pour les autres.
Autrement dit, chaque organisation arrive à la réunion avec sa propre opinion et repart avec la même, qu’elle soit contestable, fausse ou tout simplement absurde. Un véritable cercle anarchiste qui ne mène pas au développement d’une théorie présentant une analyse de la situation contemporaine sous l’angle du marxisme, mais au chaos théorique.
L’ordre vicié de l’autoritarisme bureaucratique et du volontarisme subjectiviste, qui s’est établi dans les organisations communistes pour définir les points de vue, les positions et, d’une manière générale, toute opinion déterminante, aggrave encore le problème de la théorie. Justifié dans le leadership léniniste-stalinien, il s’est automatiquement transposé comme principe organisationnel par la suite et a fini par déterminer non seulement la direction organisationnelle, mais aussi la suprématie théorique. Malheureusement, le plus souvent de manière injustifiée, car il correspondait au niveau purement individuel d’intelligence, de connaissances et de compréhension de chaque nouveau dirigeant.
Car il en va tout autrement du « leadership » de certaines autorités bureaucratiques, dont les qualités organisationnelles et la force de volonté indéniables les ont propulsées à la tête d’importantes organisations communistes, et qui ont su guider et mener d’autres chercheurs dans la bonne direction. Il en va tout autrement du « leadership » de certaines autorités bureaucratiques, dont les qualités organisationnelles et de volonté indéniablement exceptionnelles les ont amenées à diriger de sérieuses organisations communistes, mais ne les ont en aucun cas faites devenir des chefs de file théoriques. Pire encore, malgré la faiblesse évidente de leurs capacités théoriques, leur autorité théorique s’impose sans relâche par des moyens administratifs et volontaristes et grâce au soutien aveugle de toute leur organisation.
L’exemple le plus frappant en est le « leaderisme » de Khrouchtchev, qui a proclamé la construction du communisme en 20 ans et a été soutenu, malgré les doutes et la résistance de certains communistes, par l’ensemble du congrès du parti. Il en va de même pour l’histoire de la perestroïka. Bien qu’ici, contrairement à la « bonne » bêtise personnelle, il s’agisse d’une utilisation consciente par l’adversaire de classe d’un vice intrinsèque au parti qu’il avait décelé, son utilisation visant à détruire le parti.
Aujourd’hui, cette expérience n’est pas prise en compte, et les prétentions au leadership persistent. Le problème du développement de la théorie est aggravé par le fait que les « dirigeants » actuels ne veulent pas reconnaître les grandes capacités théoriques chez les autres. Non seulement en raison de leur propre incompréhension, mais aussi par ambition personnelle. Dans ce contexte, l’honneur de l’uniforme est souvent placé au-dessus de la rigueur scientifique et de la rigueur communiste. En conséquence, au lieu de rechercher et de soutenir les recherches théoriques, d’analyser, d’utiliser ce qui est précieux, d’éliminer ce qui est étranger et vicié, ils les étouffent et les ramènent à leur niveau, souvent par des méthodes primitives et coercitives. Aussi « risible » que cela puisse paraître, c’est grâce à cette approche qu’aujourd’hui toute organisation communiste qui se respecte un tant soit peu possède son propre marxisme, prétendument le plus fidèle de tous.
L’absurdité de la situation réside également dans le fait que si Lénine ou Staline apparaissaient aujourd’hui – ou peut-être sont-ils déjà là ou l’ont-ils été –, ils seraient très probablement critiqués sans distinction, accusés de fausseté dans leurs idées et même qualifiés d’opportunistes.
De nombreux documents intéressants sont publiés aujourd’hui, l’alphabétisation de masse y contribue, mais il n’existe pas de centre qui les étudierait, les analyserait et les caractériserait avec compétence et connaissance de cause, comme c’était le cas pour Lénine et Staline. Un parti distinct pourrait remplir ce rôle en rassemblant et en centralisant le potentiel intellectuel existant. Par exemple, le RKRP, s’appuyant sur les forces intellectuelles de centres scientifiques puissants tels que Moscou et Leningrad, bien qu’il soit plus judicieux de mener ce travail dans le cadre de rencontres, d’assemblées et de réunions internationales. Lorsque le Komintern sera recréé, ce sera par la mise en place, en son sein, d’un centre idéologique et théorique commun du marxisme. Si ce travail est correctement organisé, on peut s’attendre non seulement à une sortie réussie de la crise, mais aussi à une percée théorique vers l’avenir. Cependant, les communistes ne semblent pas encore avoir atteint un tel niveau d’organisation.
V. Terenin
