Pendant des décennies, ce que l’on appelait « l’ordre international fondé sur des règles » a été présenté comme l’horizon civilisationnel qui s’est dessiné après la fin de la Seconde Guerre mondiale en 1945, un réseau d’institutions multilatérales, de traités et de consensus qui promettait de remplacer la « loi du plus fort » par la primauté du droit.
Ce récit fondateur a légitimé l’architecture d’après-guerre et soutenu l’expansion du libéralisme économique et politique comme modèle universel. Cependant, les dernières délibérations de la Conférence de Munich sur la sécurité et du Forum économique mondial (2026) témoignent d’une mutation profonde, d’une transition vers un ordre régi par la suprématie militaire, technologique et financière. Ce revirement n’est pas purement discursif, il exprime la constatation que les règles fonctionnaient de manière de plus en plus sélective, où les sanctions économiques fonctionnent comme des dispositifs de coercition, comparables à des armes de guerre, et que la sécurité, comprise de manière stratégique et non humaine, est devenue le principe organisateur du capitalisme contemporain. L’économie se militarise et la politique étrangère se privatise, configurant ou, plutôt, imposant un nouvel ordre, où la concurrence systémique remplace la coopération réglementée. Munich : la sécurité comme dogme La Conférence sur la sécurité de Munich (2026) s’est imposée comme un espace privilégié de coordination stratégique des puissances occidentales. L’accent mis à plusieurs reprises sur la « dissuasion », la « concurrence entre grandes puissances » et le renforcement des alliances militaires révèle un changement significatif, où la diplomatie classique, basée sur la négociation, est écartée ou utilisée dans le cadre d’une stratégie de tromperie, tandis que le prochain coup militaire est préparé. Dans ce scénario, la sécurité cesse d’être un moyen de garantir la stabilité pour devenir un dogme organisateur du système. Désormais, la suprématie technologique et militaire redéfinit les limites de la légitimité, où le droit international s’estompe ou est conditionné par celui qui détient la force.
Davos : économie et guerre sous le même paradigme
Parallèlement aux débats sur la sécurité en Europe, le Forum économique mondial (2026) a insisté sur le fait que la transition énergétique, la numérisation et l’intelligence artificielle constituent les piliers du nouveau cycle de croissance mondiale. Ses rapports stratégiques soulignent la nécessité de renforcer les chaînes d’approvisionnement, de garantir l’accès aux minéraux critiques et d’accélérer l’innovation technologique, comme conditions de la « résilience » du système économique mondial. Cependant, ces processus ne peuvent être analysés en marge de la géopolitique. La concurrence pour les semi-conducteurs avancés, les terres rares et le contrôle des infrastructures numériques s’inscrit dans un conflit systémique pour la primauté technologique et productive. La sécurité économique est devenue une question de sécurité nationale. Le langage corporatif de Davos, résilience, durabilité, innovation, converge ainsi avec le lexique stratégique qui domine la Conférence de Munich sur la sécurité, dissuasion, menaces hybrides, concurrence stratégique. Les deux forums expriment la même préoccupation : la reconfiguration du pouvoir mondial, dans un contexte où la multipolarité est devenue hautement conflictuelle et où le « multi » est peut-être remis en question.
Il est clair depuis longtemps que les transitions hégémoniques historiques combinent expansion financière et réorganisation militaire, dans des cycles où la suprématie économique repose sur des structures coercitives mondiales. Aujourd’hui, la financiarisation coexiste avec une remilitarisation accélérée, qui se traduit par une augmentation des dépenses de défense et par l’intégration entre politique industrielle et stratégie de sécurité. L’économie mondiale ne se réorganise pas en marge de la sécurité, elle se sécurise.
Le discours hémisphérique : l’Amérique latine comme « zone stratégique »
Dans ce contexte, les interventions de Marco Rubio et d’autres dirigeants américains réaffirment une vision dans laquelle l’Amérique latine et les Caraïbes sont considérées comme un espace géopolitique disputé. Sous le prétexte de contrer les influences « adverses » et de protéger les chaînes d’approvisionnement stratégiques, on cherche à légitimer, en la présentant comme renouvelée, l’ancienne doctrine de l’alignement hémisphérique. De plus, depuis longtemps, le capitalisme mondial contemporain opère à travers un appareil transnational de contrôle et de sécurité qui articule les États, les entreprises et les complexes militaires, au-delà des frontières formelles. L’expansion des mécanismes d’interopérabilité militaire et de coopération en matière de sécurité régionale peut être interprétée dans cette logique structurelle, une doctrine déjà mise en place. La récente convocation par les États-Unis des chefs militaires (2026) de plus de trente pays de l’hémisphère suggère une tentative d’institutionnalisation de normes communes en matière de doctrine, de formation et d’équipement qui rappellent, dans leur rationalité stratégique, l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), et qui adopteront peut-être un nom évocateur. La mise à jour « doctrinale » est plus dangereuse, car elle ne se limite pas aux risques militaires, la définition élargie des « menaces » incluant les conflits sociaux, les disputes pour les ressources naturelles ou les projets politiques souverains qui remettent en question l’architecture économique dominante.
Du consensus à la coercition
Jusqu’à présent, toute hégémonie combinait consensus et coercition. Après la guerre froide, l’ordre libéral s’est maintenu grâce à la promesse d’une intégration économique selon des règles communes ; aujourd’hui, face à la fragmentation du système et à la montée en puissance de nouvelles puissances, la coercition prend le dessus.
Les crises de l’ordre mondial apparaissent lorsque ses mécanismes de légitimation s’épuisent, comme c’est le cas aujourd’hui avec la prolifération des guerres régionales, des sanctions et des conflits technologiques, où la transition tente de se faire en privilégiant la puissance dure, pour ne pas dire uniquement militaire. Dans ce contexte, pour le Sud global, cela implique davantage de pillage, une plus grande dépendance financière et technologique, où l’application des règles internationales est chaque jour plus diffuse, voire inexistante.
Barbarie contemporaine et défis du Sud
La barbarie actuelle ne s’exprime pas comme un effondrement total, mais comme une normalisation de la guerre permanente, des conflits prolongés, des blocus, des sanctions et des opérations hybrides, qui font de la paix une condition fragile et totalement subordonnée au rapport de forces. Comme nous pouvons le constater, la transition en cours peut déboucher sur une multipolarité conflictuelle, mais elle ouvre également la voie à une redéfinition des règles à partir de perspectives non subordonnées. En ce sens, tant le Forum économique mondial que la Conférence de Munich sur la sécurité expriment une tentative de réorganiser l’hégémonie dans un monde où le consensus n’a pas d’importance s’il n’est pas accompagné de la force. Depuis le Sud, comprendre ce déplacement est un impératif stratégique, car lorsque la force redéfinit la norme, la souveraineté et l’autodétermination deviennent des conditions de survie. ADDENDUM 1 : Le cessez-le-feu unilatéral de l’ELN en cette journée électorale est tout à fait réel et se poursuit jusqu’à demain 10 mars à minuit. La vérité s’impose et les menteurs sont démasqués, pour que nous nous en souvenions tous.
Mars 2026
INSURRECCIÓN, n.1042
