Une lueur d’espoir. A propos des municipales et de la haine de l’impérialisme

Monde occidental, tu es condamné à mort. Nous sommes les défaitistes de l’Europe, prenez garde, ou plutôt non : riez encore. Nous pactiserons avec tous vos ennemis, nous avons déjà signé avec ce démon le Rêve, le parchemin scellé de notre sang et de celui des pavots. Nous nous liguerons avec les grands réservoirs d’irréel. Que l’Orient, votre terreur, enfin, à notre voix réponde. Nous réveillerons partout les germes de la confusion et du malaise. Nous sommes les agitateurs de l’esprit, toutes les barricades sont bonnes, toutes les entraves à vos bonheurs maudits

Louis Aragon, 18 avril 1925, à propos de la guerre du Rif

Une fois n’est pas coutume, Les élections municipales de mars 2026, traditionnellement soporifiques et dénués de grands enjeux, ont été marquées par deux phénomènes lourds de sens. Elles sont une sorte de miroir révélateur des contradictions profondes qui agitent le cœur de la métropole impérialiste française. Du côté de la mobilisation réactionnaire des masses, on a pu constater, l’implantation forte et durable du Rassemblement National (RN), à l’extrême- droite du spectre bourgeois, comme premier parti de France dans tous les scrutins, avec 70 mairies prises et des centaines d’autres en réalité sous la couverture de listes « sans étiquette ». D’autre part, malgré toutes les limites du théâtre électoral, un contre-feu progressiste a aussi eu lieu par l’élection de nombreux maires et conseillers municipaux, enfants de la colonisation et de l’immigration, sur des listes de la « gauche de rupture » comme se nomme elle-même la France Insoumise (FI). Ce simple fait a suffit à déclencher une campagne médiatique raciste, centré en particulier sur le nouveau maire de Saint-Denis et de Pierrefitte sur Seine, Bally Bagayoko. BFM a produit une « interview » lunaire pour associer cette victoire électorale au premier tour à une victoire des narcotrafiquants et de l’anti-France. Les chroniqueurs de Cnews comparaient l’élu à un « grand singe », le renvoyant à un supposé statut de chef de « tribu primitive » et considérant que Saint Denis allait sortir de la République française en devenant entre autres une enclave du Hamas car le nouvel édile soutient la cause palestinienne. Il a fallu plus d’une semaine au gouvernement pour condamner ces propos, concentré du discours colonial déshumanisant. Mais, ne nous trompons pas. Cette déferlante de négrophobie et de mépris de classe n’est pas conjoncturelle mais structurelle. Elle se manifestera dans de larges pans des fractions de la bourgeoise française à chaque avancée et affirmation des quartiers populaires et du prolétariat multiracial qui sont les forces principales capables de renverser l’ordre établi aujourd’hui en France. Ce qui est craint au plus haut oint par la classe dominante, c’est la possibilité que les couches les plus populaires du centre impérialiste se structurent, s’organisent et s’affirment de façon consciente. L’élection municipale ne signifie pas la rupture révolutionnaire, loin de là. Mais elle peut indiquer que cette rupture n’est pas impossible. Parce qu’elle est souhaitable et nécessaire. Deux premières « petites » décisions de Bally Bagayoko nouveau maire de Saint-Denis montrent ce qui est craint : un arrêté pour désarmer la police de l’usage des LBD (lanceurs de balles de défense) et un arrêté antiexpulsion applicable depuis le 1er avril, à la fin de la trêve hivernale, le jour où 30500 expulsions locatives sont attendues en France selon la Fondation pour le logement.

Un des éléments les plus significatifs dans la situation politique en France c’est la réaffirmation de l’internationalisme immarcescible des banlieues françaises. Il faut revenir à l’interview de BFM pour comprendre que la campagne contre le maire de Saint Denis est non seulement raciste mais qu’elle est virulente parce que l’enjeu sous-jacent concerne la défense d’une position anti-impérialiste , absolument inacceptable pour toutes les chapelles de la bourgeoisie française.

Ecoutons Le journaliste Alain Marshall : « C’est curieux de scander « nous sommes tous les enfants de Gaza » le soir des élections municipales dans la salle des fêtes de la mairie »

Bally Bagayoko : « C’est curieux ? »

AM : « Ben oui, parce que ça n’a rien voir »

BB : « Ce n’est pas que cela n’a rien à voir. C’est ne rien comprendre à la situation dans laquelle nous sommes avec un génocide qui est en cours. Et c’est vrai qu’il y a un thermomètre différent en réalité dans les territoires populaires comme Saint-Denis et Pierrefitte sur Seine. Ce sont avant tout des hommes et des femmes qui sont en fait héritiers de l’immigration qui viennent d’horizons différents »

Le journaliste Olivier Truchot : « Et qui s’identifient aux Palestiniens ? »

BB : « Oui qui s’identifient à la question de la Palestine, mais pas uniquement, au Congo

aussi »

OT : « Oui mais là ils ont parlé de Gaza et pas du Congo »

BB : « A la question de Gaza parce que c’est la situation actuelle qui bien sûr les indignent mais il y aurait pu en avoir d’autres »

OT : « Qui s’identifient à ce qui se passe à Gaza ???? »

BB : « Oui bien sûr parce que Saint Denis a toujours été un territoire de résistance qui a toujours pris positions »

OT : « mais résistance par rapport à quoi ? »

BB : « Résistance y compris à tout ce qu’est l’impérialisme, que l’on connaît en particulier, à la question des approches néo-coloniales que l’on connaît aussi, à la question du combat contre l’injustice et aux brimades qui sont faites aux populations et donc c’est la raison pour laquelle le peuple de Saint-Denis, y compris dans une séquence un peu particulière comme celle-là, c’est un message qu’il renvoie, parce qu’il est vrai aussi que le maire sortant ne s’est pas honoré de la manière dont il a traité cette question là par le passé et donc c’est la raison pour laquelle c’est scandé parce qu’il faut le remettre dans le contexte. »

Assumer une position anti-impérialiste, le faire au nom de l’expression politique de la classe ouvrière dont les enfants de la colonisation et de l’immigration, voilà ce qui est incompréhensible pour les tenants de l’ordre.

En fait c’est la reprise d’une histoire ancienne et glorieuse. Il faut rappeler la guerre qui opposa au Maroc la république rifaine d’Abdelkrim Al Khattabi aux puissances coloniales françaises et espagnoles entre 1921 et 1926. Une guerre qui a inspiré tous les mouvements anticoloniaux et qui a suscité en France la grève d’octobre 1925, première grève contre la colonisation et acte de naissance de l’antiracisme en France au sein des usines françaises. C’est aussi la véritable naissance d’un Parti Communiste combatif. En novembre 1925, on dénombre 165 militants communistes emprisonnés et 263 poursuivis. Les tribunaux requièrent 320 années de prison. L’internationalisme n’est pas une parole dans le désert : il est capable de déplacer les montagnes quand il devient un acte, quand il s’empare des masses. Et c’est ce spectre qui rejaillit aujourd’hui et qui rappelle que la lutte contre l’impérialisme a lieu aussi ici, au cœur de la métropole. Nous sommes partie prenante de ce spectre qui hante les cauchemars de la bourgeoisie. Bien sûr, dans ce grand combat il ne suffit pas d’obtenir des voix, d’avoir des représentants élus dans les mairies, au Parlement, si les votes, les sièges au Parlement ne servent pas aussi et surtout à fédérer, mobiliser, renforcer et donner confiance à ceux qui ont l’intérêt et la force de changer le pays contre les puissances économiques et financières et leurs complices de la Communauté internationale des groupes impérialistes américains, sionistes et européens. L’adhésion, la participation active et organisée, en tant que protagoniste, d’une partie importante des masses populaires est le facteur déterminant de cette lutte. Tout ce qui peut les renforcer est une bouffée d’air frais et une promesse d’avenir.

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