Il existe une certaine catégorie de gauchistes, que l’on retrouve souvent dans le confort des salles de cours des universités occidentales ou derrière un clavier à des milliers de kilomètres des zones de conflit, qui souffrent d’un syndrome débilitant : le ni-nisme, ou le moralisme puritain du révolutionnaire occidental de salon. Ce qui fait office de marxisme ou de socialisme dans le milieu universitaire occidental n’est rien d’autre qu’une pédagogie pseudo-radicale qui a induit en erreur des générations de jeunes et a entravé le développement d’une praxis politique révolutionnaire dans les sociétés occidentales, déjà imprégnées de préjugés eurocentriques qui ont eu une influence délétère sur le développement d’une gauche occidentale cohérente et efficace. Non seulement ce culte de la pureté empêche la gauche ni-ni de bien comprendre les tenants et aboutissants de près d’un siècle de construction socialiste réel dans de nombreux pays du sud, mais il l’empêche également d’apprécier et de tirer des enseignements de l’histoire des luttes socialistes authentiques menées dans ses propres pays.
Cette incompréhension des mouvements révolutionnaires du sud découle également d’une incapacité à penser dialectiquement et d’une incapacité à réaliser que l’abstrait n’a d’existence que dans des instances concrètes objectivement contradictoires; c’est-à-dire à comprendre les défis réels du processus de construction du socialisme tel qu’il se fait dans un monde rempli de contradictions, et non tel qu’il existe dans l’imaginaire politiquement immature de tant de gauchistes occidentaux. Un remède efficace contre le gauchisme infantile généralisé qui ronge la gauche ni-ni consiste à apprendre à appliquer la méthode dialectique à ces questions, particulièrement à la géopolitique.
Ce courant gauchiste occidental, en valorisant implicitement les normes idéologique du libéralisme contemporain comme vecteur principal de progrès, en vient à confondre moyen et fin. L’approche libérale est souvent associée à des mécanismes de pouvoir qui légitiment l’exploitation économique du sud-global et les interventions militaires qui en résulte. En privilégiant des abstractions telles que démocratie et libéralisme sans lien avec la réalité historique et matérielle, on en vient à entériner l’ordre établi puisque qu’on déforme la réalité des rapports de pouvoir à l’échelle mondiale. En élevant les valeurs libérales comme norme universelle et comme baromètre de progrès, sans se rapporter à la réalité matérielle et historique qui les sous-tendent, certains courants de gauche peuvent, volontairement ou non, alimenter une rhétorique orientaliste qui valorise le modèle occidental comme modèle idéal et achevé d’organisation social, ce qui, par ricochet, légitime les interventions ou les pressions économiques sous couvert de promouvoir les droits humains universels.
En mettant sur un même piédestal l’impérialisme occidental et les régimes anti-impérialistes qui combattent l’ingérence, certaines analyses réduisent la diversité des expériences et des choix politiques des nations du sud global, et minent la possibilité d’une solidarité véritable fondée sur le principe du respect de la volonté des peuples. Les gouvernements anti-impérialistes du sud global, même s’ils présentent des traits autoritaires, sont vécus par une grande partie des populations locales comme des expressions de résistance contre l’hégémonie structurelle de l’impérialisme. Au lieu de privilégier des formes d’action qui renforcent la souveraineté populaire des peuples du sud, la gauche occidentale préfère proférer des critiques moralisatrices issus de cadres libéraux bourgeois réifiés.
Les pays anti-impérialistes du Sud n’ont pas besoin de recevoir l’approbation ou le soutien moral d’une gauche occidentale libérale et petite-bourgeoise. La seule position de principe que les gauchistes occidentaux doivent adopter face à la lutte du sud contre l’impérialisme occidental est une solidarité inébranlable avec les États anti-impérialistes, quelle que soit la forme de leurs gouvernements. Pour comprendre pourquoi, il faut d’abord comprendre les conditions matérielles qui ont façonné ces gouvernements et dans lesquelles ils continuent d’exister – des conditions d’agression impérialiste permanente qui déterminent leur caractère, leurs contradictions et leurs impératifs stratégiques. Toute posture neutre (ni-nisme) face aux exigences de cesser d’intervenir dans les affaires internes d’un autre pays cautionne les décennies de guerres hybrides, d’étranglement économique et de subversion clandestine qui ont précédé les agressions militaires directes contre ces pays du Sud.
La critique du « campisme » (un terme dépourvu de toute signification réelle et de toute réalité matérielle concrète) formulée à l’encontre de la gauche anti-impérialiste reproduit un argument sectaire bien connu qui, malgré sa terminologie anti-impérialiste, sert en fin de compte à désarmer les masses colonisées. S’opposer aux gouvernements du sud qui se positionnent en première ligne de la résistance à l’hégémonie américaine revient objectivement à aider l’impérialisme américain, qui est l’ennemi principal et systémique de l’humanité. Qualifier ces États de « régimes autoritaires » n’est pas une critique idéologiquement neutre. C’est précisément dans ces termes que les États-Unis qualifient toute nation qui résiste à leur hégémonie mondiale. En utilisant des termes tels que régime ou autoritarisme, des mots conçus pour délégitimer et nier les racines historiques et populaires d’un gouvernement, les États-Unis visent à banaliser et à criminaliser la résistance anti-impérialiste, prétendument au nom de la « liberté » et de la « démocratie ».
Lorsque les gauchistes ni-ni adoptent machinalement cette terminologie, ils délaissent leurs outils d’analyses et deviennent, sans s’en rendre compte, les complices du projet impérialiste. Les gouvernements anti-impérialistes du sud sont confrontés à des agressions impérialistes incessantes : des coups d’État orchestrés par la CIA, à des guerres par procuration, aux sanctions et aux embargos. Le devoir d’un véritable révolutionnaire est de se faire le porte-voix du mouvement anti-impérialiste mondial. Cela implique d’expliquer pourquoi une opposition catégorique à l’hégémonie américaine nécessite une solidarité ferme et résolue avec ses victimes principales, qu’il s’agisse de l’Iran, de la Corée du Nord, du Venezuela ou de Cuba. De plus, cela exige de comprendre les contradictions internes et les faiblesses de ces gouvernements dans le contexte d’une agression impérialiste et d’un étranglement économique permanents, en présentant ces défaillances comme les conséquences de leur situation d’assiégés plutôt que comme l’essence même de leur être politique. Une évidence qui n’a pas échappé au renégat Léon Trotski, lorsqu’il a affirmé, en 1938, lors d’un entretien avec Mateo Fossa : « Les véritables révolutionnaires soutiennent les nations opprimées au détriment des puissances impérialistes, peu importe les régimes locaux en place, car vaincre l’impérialisme affaiblit l’exploitation mondiale et ouvre la voie à la libération. »
Ceux qui appellent à une insurrection immédiate contre les gouvernements du sud soumis à l’assaut impérialiste n’accélèrent pas la révolution – ils ouvrent la voie à la domination impérialiste. Certains objecteront en affirmant qu’on défend l’autoritarisme. Il s’agit là d’une caricature grossière. Le renversement d’un État anti-impérialiste du sud par l’impérialisme occidental serait une catastrophe, et l’a toujours été – non seulement pour le peuple de ce pays, mais aussi pour tous les peuples du sud qui luttent contre l’impérialisme. Cela conduirait à l’installation d’un régime fantoche docile, à l’intégration du pays dans l’ordre mondial impérialiste occidental et porterait un coup dévastateur à toutes les forces anticolonialistes. L’histoire de l’Irak, de la Libye, de la Syrie et d’innombrables autres pays illustre ce phénomène avec une brutalité évidente.
Il est important de rappeler, quitte à être redondant, que l’objectif premier de toute institution coercitive mise en place par les gouvernements anti-impérialistes du sud est de défendre le processus révolutionnaire contre l’agression extérieure et la subversion intérieure, justement parce que les dirigeants de ces pays comprennent que les impérialistes occidentaux emploieraient tous les moyens et toutes les tactiques possibles, même les plus odieux, pour déstabiliser et détruire les gouvernements anti-impérialistes et les priver de leur souveraineté. Cette lucidité stratégique est balayée d’un revers de main par la gauche ni-ni qui l’assimile à une forme de paranoïa, de romantisme révolutionnaire, ou simplement comme une réaction pavlovienne anti-occidentale découlant d’une logique campiste.
Bien que ces gauchistes puissent célébrer l’émergence d’un mouvement révolutionnaire; lorsque ce mouvement triomphe en s’emparant du pouvoir et en l’exerçant, et qu’il est donc confronté à des décisions difficiles qu’un monde maculé par la laideur du réel (impérialisme, forces contre-révolutionnaires de la bourgeoisie nationale, sous-développement économique, etc.) lui impose, ces ni-ni crient à la trahison! Mais le socialisme n’est pas trahi lorsqu’il est contraint, face aux pressions externes et internes de l’impérialisme et d’une bourgeoisie nationale, d’adopter des positions dites plus autoritaires pour protéger la révolution. Le socialisme n’est ni trahi ni transformé en capitalisme d’État lorsqu’il prend le risque, confronté à une économie arriérée, d’engager un processus d’ouverture au capital étranger pour développer ses forces productives. Par conséquent, l’autoritarisme que le fétichisme de la pureté des gauchistes occidentaux condamne est dans tous les cas une composante objectivement nécessaire pour protéger les acquis de la révolution et la mener à son stade de développement final.
De surcroît, il faut souligner qu’aucun État se construit à partir d’idéaux abstraits, mais émerge de processus historiques façonnés par des conditions matérielles concrètes. Cela signifie que les États formellement colonisés qui subissent encore l’assaut impérialiste ne peuvent être jugés à l’aune d’un critère abstrait, imaginaire et parfait. De plus, un État anti-impérialiste, de par sa nature même, n’existe pas dans un monde dépourvu de rapports de force; il se forge au sein du système capitaliste-impérialiste mondial et à travers son opposition à celui-ci. Son caractère, y compris ses nombreux défauts et ses méthodes coercitives, est une réponse directe à cet environnement international hostile, et non l’expression d’une caractéristique politique qui lui est intemporelle et inhérente. Par conséquent, juger ces États selon une norme idéalisée n’est pas seulement une évaluation non-scientifique et non-dialectique qui ignore la réalité historique et matérielle dans laquelle ces États se sont forgés, c’est une posture morale fétichisée qui découle en partie d’une incapacité à comprendre des mouvements dont les racines culturelles et philosophiques diffèrent de celles de la classe ouvrière européenne des XIXe et XXe siècles.
Il faut plutôt analyser les États et les révolutions comme des contradictions en mouvement, les sociétés étant façonnées par la contradiction principale de leur époque, en l’occurrence la lutte entre la souveraineté nationale et l’agression impérialiste. Depuis des décennies, ces nations sont soumises à un assaut existentiel composé de sanctions, d’opérations de déstabilisation occultes, d’assassinats et de menaces constantes de changement de régime. Dans ces conditions concrètes, toutes les contradictions internes telles que les tensions de classe, les luttes de genre et la dissidence politique s’intensifient et se transforment. Dans cette perspective, bon nombre des mesures de sécurité draconiennes prises par ces États ne peuvent être appréhendées hors de ce contexte. Au contraire, elles doivent être analysées et comprises en relation avec les principales contradictions externes. Il ne s’agit pas de nier la réalité des contradictions internes telles que la lutte de classe ou la lutte des genres propres à ces sociétés. Ce sont là des contradictions réelles et importantes à surmonter. Cependant, à ce moment historique précis, ce sont des contradictions secondaires, qui sont conditionnées et exacerbées par la contradiction principale et qui lui sont subordonnées : celle de la lutte anticoloniale et anti-impérialiste pour la souveraineté nationale.
Un cadre d’analyse marxiste-léniniste affirme que le combat pour l’émancipation des prolétaires doit être fondamentalement internationaliste et anti-impérialiste. Le capitalisme internationalisé (impérialisme moderne) est un système intégral d’exploitation qui traverse les frontières nationales. L’anti-impérialisme authentique doit viser, de prime abord, la destruction des rapports de domination à l’échelle mondiale et l’autodétermination des peuples. Ainsi, une véritable posture anti-impérialiste exige une lecture des politiques internationaux qui met l’accent sur l’autodétermination des peuples et la rupture avec les mécanismes d’exploitation mondiale fondés sur les rapports de forces existants. La différence entre nation opprimée et nation oppressive est si grande qu’elle entraîne des différences objectives aux niveaux économique, politique et culturel entre les prolétaires de ces deux nations. Les prolétaires des nations impérialistes sont, jusqu’à un certain point, les complices de leur bourgeoisie dans la spoliation des prolétaires des nations opprimées, car les premiers profitent des miettes des superprofits que réalisent leur classe bourgeoise en écorchant deux fois plutôt qu’une les prolétaires des nations néo-colonisées.
C’est dire que la guerre des nations opprimées contre l’impérialisme – quel que soit la forme de leurs systèmes politiques – est primordiale à l’émancipation pleine et entière de l’humanité. En 1920, dans un discours prononcé lors du deuxième congrès de l’Internationale communiste, Lénine a déclaré, à propos du soutien aux forces nationales anticolonialistes des colonies du sud : « Le capitalisme européen tire sa puissance principalement, non pas de l’industrie des pays Européens, mais de ses domaines coloniaux. Pour sa survie, le contrôle de vastes marchés coloniaux et un vaste champ d’exploitation lui sont indispensables. Les surprofits tirés des colonies constituent la principale source de revenus du capitalisme moderne. La classe ouvrière européenne ne parviendra jamais à renverser le système capitaliste tant que cette source ne se sera pas épuisée. La séparation des colonies de leurs métropoles coloniales et la révolution prolétarienne dans les pays métropolitains renverseront le système capitaliste en Occident et à travers le monde. Par conséquent, l’Internationale communiste doit rester en contact étroit avec les forces révolutionnaires qui s’emploient actuellement à renverser l’impérialisme dans les pays opprimés et exploités. Pour le succès complet de la révolution mondiale, une action commune de ces deux forces est nécessaire. »
Eid Harb
