Hégémonie culturelle : comment le pouvoir s’impose sans recourir à la force

Pourquoi le capitalisme survit non seulement grâce à la répression, mais aussi grâce au consentement

Hégémonie culturelle et consentement des gouvernés

Si le capitalisme est vraiment aussi exploiteur, en proie à des crises et irrationnel que l’affirment les marxistes, une question fondamentale s’impose immédiatement : pourquoi la plupart des gens l’acceptent-ils ? Pourquoi un ordre social qui engendre des inégalités stupéfiantes, des crises récurrentes et une aliénation généralisée semble-t-il si souvent normal, inévitable, voire souhaitable ?

Les réponses les plus courantes ne sont pas satisfaisantes. Certains prétendent que les gens sont simplement ignorants ou politiquement apathiques. D’autres réduisent le problème à la propagande ou à la manipulation médiatique, comme si le pouvoir capitaliste ne reposait que sur les chaînes d’information en continu et les budgets publicitaires. Ces explications échouent car elles traitent la domination comme quelque chose d’imposé de l’extérieur de la société, plutôt que comme quelque chose qui se reproduit en son sein.

Le capitalisme perdure non pas parce que les gens sont stupides, ni parce qu’ils sont sans cesse trompés, mais parce que les classes dirigeantes ont appris à gouverner sans recourir à la force constante. Le concept qui nous aide à comprendre cela est celui d’hégémonie culturelle.

Gramsci et la question à laquelle le marxisme devait répondre

La théorie de l’hégémonie culturelle est étroitement associée au marxiste italien Antonio Gramsci, qui a écrit au début du XXe siècle. Gramsci tentait d’expliquer un échec politique.

Au cours des décennies qui ont suivi la mort de Marx, de nombreux marxistes s’attendaient à ce que les révolutions socialistes éclatent d’abord dans les pays capitalistes les plus avancés. Au lieu de cela, les révolutions ont échoué dans toute l’Europe occidentale. Même dans les moments de crise grave, les États capitalistes se sont révélés remarquablement résistants.

Gramsci a pris ce résultat au sérieux. Plutôt que de conclure que le marxisme était erroné, il s’est demandé ce que les marxistes avaient sous-estimé. Sa réponse fut qu’ils avaient mal compris le fonctionnement du pouvoir dans les sociétés capitalistes matures.

Gramsci a soutenu que la suprématie d’une classe dirigeante se manifeste sous deux formes distinctes :

« La suprématie d’un groupe social se manifeste de deux manières, sous forme de “domination” et sous forme de “leadership intellectuel et moral” »1

La domination renvoie à la coercition : la police, les tribunaux, les prisons et l’armée. La direction renvoie à quelque chose de plus subtil : la capacité d’une classe dominante à s’assurer du consentement actif des gouvernés. C’est cette seconde forme que Gramsci entendait par hégémonie.

Dans les sociétés capitalistes occidentales, le pouvoir repose bien davantage sur cette seconde forme que sur la répression ouverte. La force reste essentielle, mais elle est généralement gardée en réserve. La stabilité quotidienne du capitalisme repose sur le consentement.

Contre l’économisme : pourquoi la crise seule ne suffit pas

Une implication clé de l’analyse de Gramsci est le rejet de ce qu’il appelait l’économisme — la croyance selon laquelle les contradictions internes du capitalisme produiront automatiquement une conscience socialiste.

Marx n’a jamais soutenu que la crise génère mécaniquement la révolution. Mais dans la pratique, de nombreux marxistes ont supposé que la détérioration des conditions matérielles radicaliserait nécessairement la classe ouvrière. Gramsci a fait valoir que cette hypothèse sous-estimait la résilience de l’idéologie bourgeoise et surestimait la transparence des relations de classe.

La crise économique ne dissout pas l’idéologie. Au contraire, la crise intensifie souvent la lutte idéologique. Lorsque le capitalisme vacille, les idées de la classe dirigeante ne disparaissent pas ; elles sont plutôt réorganisées. L’insécurité est recadrée comme un échec personnel ; l’austérité devient une responsabilité ; l’effondrement social est expliqué comme un déclin moral plutôt que comme une contradiction systémique.

Cela aide à expliquer pourquoi les crises capitalistes produisent si souvent une réaction plutôt qu’une révolte. Sans cadre contre-hégémonique, la souffrance est interprétée à travers les catégories idéologiques existantes. Les gens peuvent percevoir à juste titre que quelque chose ne va pas tout en tirant des conclusions tout à fait inadéquates sur sa cause.

L’hégémonie n’est donc pas une fine couche d’illusion qui s’effrite sous la pression. C’est une structure dense qui façonne la manière dont la pression elle-même est comprise.

Qu’est-ce que l’hégémonie culturelle (et pourquoi elle fonctionne)

L’hégémonie culturelle décrit le processus par lequel la vision du monde de la classe dominante en vient à être perçue comme le bon sens. Il ne s’agit pas simplement d’un ensemble d’idées que les gens approuvent consciemment. C’est le cadre de fond à travers lequel la réalité elle-même est interprétée.

Gramsci a souligné que l’hégémonie ne repose pas sur un endoctrinement constant. En fait, la propagande ouverte est généralement un signe de faiblesse. Un ordre hégémonique est le plus fort lorsqu’il semble naturel et incontestable.

Comme l’explique Gramsci :

« Chaque groupe social, naissant sur le terrain originel d’une fonction essentielle dans le monde de la production économique, crée avec lui-même… une ou plusieurs couches d’intellectuels qui lui confèrent une homogénéité et une conscience de sa propre fonction. »2

Ici, le terme « intellectuels » ne désigne pas uniquement les professeurs. Gramsci définissait les intellectuels par leur fonction, et non par leurs titres. Les cadres, les journalistes, les professionnels, les éducateurs, le clergé et les acteurs culturels contribuent tous à organiser le sens et la légitimité au sein de la société. À travers ces couches, la société capitaliste se donne une explication à elle-même.

C’est pourquoi l’hégémonie ne peut être réduite à des mensonges ou à la tromperie. Elle fonctionne en organisant des expériences réelles en interprétations qui, en fin de compte, renforcent l’ordre existant.

Le sens commun comme terrain idéologique

Gramsci décrivait le sens commun comme :

« Un ensemble chaotique de conceptions disparates. »3

Le sens commun est historiquement stratifié, contradictoire et instable. L’idéologie capitaliste s’y ancrent en naturalisant des relations sociales qui sont, en réalité, historiquement spécifiques.

Considérez à quelle fréquence nous rencontrons des présupposés comme ceux-ci : Aucune de ces idées n’est une vérité intemporelle. Ce sont des conclusions idéologiques produites par le capitalisme lui-même. Pourtant, une fois intégrées au sens commun, elles apparaissent comme apolitiques et évidentes.

  • Il faut vendre sa force de travail pour survivre

  • Le travail acharné est toujours récompensé

  • La pauvreté reflète de mauvais choix personnels

  • La concurrence fait partie de la nature humaine

  • Les marchés sont des mécanismes neutres

C’est ce que Marx voulait dire lorsqu’il écrivait :

« Les idées de la classe dominante sont, à chaque époque, les idées dominantes. »4

L’hégémonie est le processus par lequel ces idées deviennent le prisme par défaut à travers lequel les gens comprennent le monde.

La dimension émotionnelle de l’hégémonie

L’hégémonie n’opère pas seulement au niveau des idées. Elle opère à travers les émotions, les habitudes et l’identité.

Le capitalisme ne se contente pas de dire aux gens ce qu’ils doivent penser ; il leur enseigne comment ressentir le succès, l’échec, la dignité et la valeur. La fierté est liée à la productivité ; la honte est liée à la dépendance ; l’anxiété devient individualisée ; l’épuisement est normalisé.

C’est pourquoi les idées hégémoniques sont si difficiles à déloger. Elles sont intimement liées au sentiment d’identité des individus. Remettre en question le capitalisme revient souvent, à un niveau inconscient, à remettre en question ses propres efforts, ses choix ou sa moralité.

L’idéologie néolibérale est particulièrement efficace à cet égard. Elle fusionne les relations économiques avec la formation de l’identité. Être au chômage, ce n’est pas simplement manquer de travail ; c’est manquer de valeur. Lutter, ce n’est pas faire face à des contraintes structurelles, mais révéler son insuffisance personnelle.

L’hégémonie fonctionne donc non seulement en persuadant les gens que le capitalisme est inévitable, mais aussi en rendant les alternatives émotionnellement incompréhensibles. Les solutions collectives semblent irréalistes non pas parce qu’elles sont inimaginables en théorie, mais parce que le capitalisme a conditionné les gens à se percevoir avant tout comme des concurrents isolés plutôt que comme des êtres sociaux.

C’est aussi pourquoi les moments de lutte collective — grèves, manifestations, campagnes de syndicalisation — sont si déstabilisants. Ils interrompent la logique émotionnelle du capitalisme et permettent de vivre la solidarité comme quelque chose de réel plutôt que d’abstrait.

La société civile et la production du consentement

L’accent mis par Gramsci sur la société civile a marqué une rupture avec les théories du pouvoir plus centrées sur l’État. Dans les sociétés capitalistes occidentales, affirmait-il, la société civile forme :

« un puissant système de forteresses et de remparts »5

qui se dresse derrière l’appareil formel de l’État.

L’hégémonie se reproduit à travers les institutions auxquelles les gens participent quotidiennement, souvent sans les percevoir du tout comme politiques.

L’éducation habitue les gens à la hiérarchie et à l’évaluation. Les médias normalisent les relations capitalistes comme toile de fond de toute la vie. La famille transmet l’autorité et l’obligation bien avant qu’elles ne soient consciemment remises en question. Le lieu de travail encourage les travailleurs à s’identifier aux employeurs et à intérioriser l’exploitation comme une opportunité.

Le consentement se reproduit quotidiennement, non pas parce que quiconque l’impose, mais parce que la participation semble inévitable.

La coercition : la face visible du pouvoir

Rien de tout cela ne signifie que le capitalisme est doux. La coercition reste essentielle.

Gramsci décrivait l’État moderne comme :

« Une hégémonie protégée par l’armure de la coercition. »6

Lorsque l’hégémonie s’affaiblit, lors de grèves, de soulèvements ou de moments de résistance coloniale, la coercition devient visible.

Pourquoi l’hégémonie est toujours incomplète

L’hégémonie est puissante, mais elle n’est jamais totale. Elle doit être constamment renouvelée précisément parce qu’elle repose sur l’expérience vécue plutôt que sur la force pure.7

Le capitalisme engendre des expériences concrètes d’exploitation, d’aliénation et d’insécurité qui entrent constamment en contradiction avec ses promesses idéologiques. Le sens commun recèle donc à la fois conformité et ressentiment.

Ces contradictions ouvrent la voie à la lutte politique. Les idées contre-hégémoniques ne naissent pas uniquement de la théorie, mais de l’expérience collective qui met en évidence les limites de l’ordre existant.

Une étude de cas contemporaine : l’image de marque personnelle néolibérale

L’un des exemples modernes les plus évidents d’hégémonie culturelle est l’essor de l’image de marque personnelle sous le capitalisme néolibéral.

Les travailleurs sont encouragés à se considérer comme des entreprises en miniature. Les CV deviennent des « marques personnelles ». La précarité est redéfinie comme de la flexibilité, et l’insécurité comme de la liberté entrepreneuriale.

Cette idéologie ne nie pas l’exploitation ; elle l’individualise. Les problèmes structurels sont réinterprétés comme des échecs d’autogestion. Le succès comme l’échec sont moralisés.

Ce qui rend cette idéologie hégémonique, c’est qu’elle donne le sentiment d’autonomiser. Elle promet l’autonomie tout en transférant discrètement le risque du capital vers le travail. Personne n’est obligé d’y participer. Se retirer signifie simplement l’exclusion.

Organisation, institutions et question de stratégie

Pour Gramsci, l’hégémonie n’était pas accidentelle. Elle était organisée. La contre-hégémonie nécessite donc elle aussi une organisation.

Gramsci mettait l’accent sur les partis politiques et les organisations de masse comme vecteurs permettant de transformer un sens commun fragmenté en une conscience politique cohérente. Sans institutions capables de soutenir l’éducation, la mémoire et la stratégie, les moments contre-hégémoniques se dissipent.

Cela reste l’une des faiblesses centrales de la gauche. La visibilité sans organisation engendre l’agitation, pas le pouvoir. La spontanéité sans structure ne laisse aucun résidu idéologique durable.

L’hégémonie se reproduit quotidiennement. La contre-hégémonie doit être reproduite avec la même persistance.

Gagner avant de gagner

Aucune classe dirigeante ne survit par la seule force. Le capitalisme perdure parce qu’il façonne la manière dont les gens comprennent leur vie bien avant qu’ils ne confrontent consciemment le système qui les gouverne.

L’hégémonie culturelle explique pourquoi le capitalisme semble permanent — même en crise. Mais elle explique aussi pourquoi le capitalisme n’est jamais à l’abri. Un système qui dépend du consentement doit constamment reproduire ce consentement sur un terrain instable.

La lutte politique commence donc bien avant les élections ou les révolutions. Elle commence lorsque le sens commun se fissure et que les gens se mettent à chercher des explications ancrées dans la réalité matérielle vécue.

Gagner, en d’autres termes, exige de gagner avant de gagner. Et c’est là le véritable travail de la contre-hégémonie.

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note

1 Antonio Gramsci, Sélection des Cahiers de prison, éd. et trad. par Quintin Hoare et Geoffrey Nowell Smith (New York : International Publishers, 1971), Q1§44 ; Q13§17.

2 Antonio Gramsci, Cahiers de prison, Q12§1, dans Extraits des Cahiers de prison, éd. Quintin Hoare et Geoffrey Nowell Smith (New York : International Publishers, 1971).

3 Antonio Gramsci, Cahiers de prison, Q11§12, dans Sélection des Cahiers de prison, éd. Quintin Hoare et Geoffrey Nowell Smith (New York : International Publishers, 1971).

4 Karl Marx et Friedrich Engels, L’idéologie allemande, partie I, dans Œuvres complètes, vol. 5 (New York : International Publishers, 1976).

5 Antonio Gramsci, Cahiers de prison, Q7§16, dans Sélection des Cahiers de prison.

6 Antonio Gramsci, Cahiers de prison, Q6§88, dans Sélection des Cahiers de prison.

7 Antonio Gramsci, Cahiers de prison, Q3§48, dans Sélection des Cahiers de prison.

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