Recueil d’articles de la revue de l’ELN (Ejército de Liberación Nacional), de Colombie: Revista Militar (n.67 mai 2026). Cet revue de l’organisation traite spécifiquement de questions politico-militaires. L’histoire de l’ELN en Colombie, sa capacité à résister sur le plan politico-militaire et le fait d’avoir développé une stratégie adaptée au contexte colombien constituent un exemple de la richesse du marxisme et de la résistance populaire. La publication de ces documents n’a pas seulement une valeur de contre-information, mais sert également à réaffirmer qu’il a existé et qu’il existe encore aujourd’hui une gauche capable de conjuguer la théorie et la pratique révolutionnaire. Dans la métropole impérialiste, ces échos de résistance sont importants car ils nous aident à ébranler le mur du conformisme idéologique de la gauche occidentale (la gauche de l’OTAN).
- La guerre passée
- De la guerre par procuration à la guerre ouverte
- Le contre-espionnage pour les débutants
- Pour venir à bout du trafic de drogue
- La guerre irrégulière que nous impose l’empire
- Les micro-guerres de Trump
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Retour sur l’histoire de l’ELN, Commandant Aureliano Carbonell Entretien avec le commandant Nicolás Rodríguez Bautista

La guerre passée
Dans l’art de la guerre, nous reconnaissons presque intuitivement l’importance d’identifier et de connaître parfaitement l’ennemi ; cependant, cette connaissance s’avère limitée si nous ne la complétons pas par la compréhension du monde dans lequel nous combattons. Une maxime à cet égard affirme que « les généraux se préparent toujours à la dernière guerre », ce qui signifie qu’il faut faire un effort important pour éviter la rigidité cognitive des commandants, car la guerre que nous menons ne sera jamais celle à laquelle nous nous attendions, car l’ennemi apprend également de nos tactiques et s’y adapte. Atteindre un niveau suffisant d’intelligence adaptative est très compliqué, essentiellement parce que notre cerveau cherche toujours à économiser de l’énergie et nous tend des pièges. Lorsque nous sommes confrontés à une situation nouvelle, le cerveau cherche presque instinctivement des schémas connus, afin d’appliquer des solutions qui ont fonctionné auparavant, mais le problème est qu’en temps de guerre, le contexte change. Avec l’âge et l’expérience, le cerveau établit une sorte de chemins appelés « voies neuronales », dans lesquelles les expériences qui ont fonctionné pour nous deviennent des autoroutes mentales, tandis que les voies menant aux nouvelles idées, qui contredisent l’expérience, sont des chemins étroits, des sentiers que nous sommes encore en train d’ouvrir. Il s’agit donc de forcer le cerveau à lâcher les certitudes du passé et à se résoudre à embrasser l’inconfort de la nouveauté, comme un acte conscient de désapprentissage. En termes militaires, c’est la différence entre une armée qui s’entraîne pour la guerre de tranchées comme pendant la Première Guerre mondiale, et une armée qui s’adapte à la guerre de guérilla. La doctrine militaire, en ce sens, est une arme à double tranchant, car elle standardise un savoir lié à la guerre, mais cela comporte aussi le risque de « figer » la compréhension, ce qui revient à nous mettre à livrer dans le présent la guerre passée. En ce sens, le plus grand danger surgit immédiatement après une grande victoire, car le succès nous conduit à valider un modèle et à le sacraliser, transformant les dirigeants en prophètes d’un temple qui devient obsolète. Le stratège doit comprendre avec humilité qu’en se laissant aveugler par le brouillard d’un succès surdimensionné, il sème les graines de sa future défaite. Dans les lois de la physique, dans la théorie des jeux et en stratégie, « toute action engendre une réaction », ce qui revient à dire que l’ennemi n’est pas un objet statique : il nous observe, nous étudie, tire les leçons des coups que nous lui portons et conçoit des contre-mesures. La logique stratégique de la guerre passée part du principe que l’ennemi restera assez maladroit pour tomber plusieurs fois dans le même piège. La réalité est que l’ennemi étudie nos victoires pour tenter d’y trouver notre talon d’Achille. Un exemple d’actualité se reflète dans la guerre commerciale et technologique : pendant des décennies, l’Occident a mené la guerre commerciale d’hier, recherchant une efficacité maximale et des coûts réduits en externalisant sa production vers la Chine ; c’était la carte de la mondialisation des années 90 du siècle dernier. Cependant, la Chine a compris que la guerre du futur ne se ferait pas pour le territoire, mais pour des nœuds technologiques critiques tels que le développement des puces, l’intelligence artificielle (IA) et les communications 5G. Elle a alors transformé la dépendance occidentale en une vulnérabilité. Aujourd’hui, les États-Unis tentent de s’adapter rapidement, pour ne pas continuer à mener la guerre commerciale du passé, tandis que leur adversaire contrôle les ressources de l’avenir.
On trouve un autre exemple dans le monopole du discours sur la guerre : traditionnellement, on considérait que gagner la guerre de l’information impliquait de contrôler la radio, la presse et la télévision ; cependant, aujourd’hui, avec les écosystèmes numériques, la guerre cognitive se livre sur les réseaux sociaux, par le biais de robots (bots), de fausses informations et de la microsegmentation des audiences. Des puissances telles que la Fédération de Russie ont démontré une grande capacité d’adaptation à cette forme de guerre, en exploitant les divisions internes de leurs adversaires, sans avoir besoin de contrôler leurs médias, ce à quoi leurs adversaires apprennent à faire face. En résumé, l’objectif central de ces propos est de susciter une réflexion au sein de l’organisation sur l’importance de comprendre la pertinence stratégique de la perception d’un environnement en mutation, en s’efforçant de garder à l’esprit la nécessité d’une adaptation radicale, ce qui requiert une méthode nous permettant de détecter et d’abandonner consciemment les modèles de réussite antérieurs, devenus obsolètes ; de sorte que le plus grand ennemi ne sera pas toujours l’adversaire, mais pourra bien être la victoire d’hier.
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De la guerre par procuration à la guerre ouverte
Après plus d’un demi-siècle de guerre en Colombie, il est important d’analyser son évolution actuelle et, surtout, de pouvoir la caractériser, d’observer le comportement des forces en présence et les objectifs poursuivis. Les analystes militaires soulignent que, tandis que les guerres du Nord (Ukraine, Israël) s’inscrivent dans le cadre d’un conflit « géopolitique », celles du Sud relèvent du domaine de la « sécurité ». Cette différence ou asymétrie nominale n’est pas anodine : elle fait partie du dispositif impérial. La rupture de l’ordre international a toujours été l’un des objectifs des empires dans leur volonté d’étendre leurs domaines et de prolonger leur existence, comme l’ont fait en leur temps Napoléon et Hitler. C’est à ce stade que la guerre limitée cède la place à la guerre absolue, où seule l’anéantissement de l’adversaire est envisagé. Les objectifs politiques sont perdus de vue, et avec eux la possibilité de mettre fin à la confrontation sur la base d’un accord qui rapprocherait ces objectifs. C’est ce que nous avons vu poindre dans les guerres menées par Israël et les États-Unis : faire disparaître l’Iran ou le priver de toute possibilité de défense stratégique (armement nucléaire). L’Iran considère donc cela comme une guerre existentielle, tout comme la menace qui pèse sur Cuba.
Dans le Sud global, cette même guerre prend une forme que l’on a qualifiée de « micro-guerre », conçue par le pouvoir impérial lui-même pour la présenter sous un autre jour et qui fonctionne également comme une guerre « par procuration » ou « subventionnée ». Il s’agit d’un concept élaboré à partir de différentes traditions théoriques qui convergent vers un diagnostic commun : les guerres du XXIe siècle ne sont plus ce que Clausewitz a décrit, dans la mesure où elles n’ont pas d’État déclarant, pas de front défini, et ne se terminent pas par des traités. Elles se déroulent dans les replis de la réalité que l’on appelle la « zone grise » : un espace diffus où les frontières entre la paix et la guerre s’estompent. Mais ce n’est pas parce qu’on parle aujourd’hui de « zone grise » qu’elle n’existait pas dans les guerres d’autrefois. Dans toutes ces guerres, les puissants l’ont créée, tantôt plus obscure, complexe et invisible, tantôt plus évidente et visible. Aujourd’hui, même les négociations se déguisent en paix pour tendre le piège suivant. Depuis la Commune de Paris en 1871, la bourgeoisie s’est alliée à ses anciens ennemis (nobles et rois) pour s’opposer à la classe ouvrière afin de récupérer son pouvoir en tant que classe, sans respecter les frontières des États-nations, qu’ils prétendent inviolables, tout comme ils le font lorsqu’ils enfreignent les limites mêmes du droit. Confirmant ainsi que pour eux, il n’existe aucune limite, ni sur le territoire ni en droit, lorsqu’il s’agit de défendre leurs privilèges. Après la Seconde Guerre mondiale et pendant la guerre froide, ils ont inventé la « guerre de faible intensité » et la « guerre contre-insurrectionnelle » pour opérer en dehors des limites du droit ; ils les ont appliquées à leur guise dans le monde entier et, sous leur couvert, les dictatures ont prospéré sur le continent.
Dans cette même optique, on parle aujourd’hui de micro-guerres, où les conflits armés à l’échelle locale sont présentés comme s’ils étaient de nature fragmentée et menés par des acteurs non étatiques ou semi-étatiques, mais qui opèrent en deçà du seuil juridique du droit international humanitaire, produisant des effets bien plus violents que ceux vécus dans les conflits armés reconnus, tels que la terreur et la violence contre les communautés, les déplacements aboutissant à la spoliation, effets qui ne peuvent être considérés comme des anomalies de l’ordre mondial, car ils en constituent la raison d’être et l’architecture même. Vient ensuite le discours qui prétend tout dissimuler, selon lequel les guerres ne se livrent plus entre armées, mais entre réseaux, cartels, milices, gangs transnationaux, sociétés de sécurité privées, paramilitaires, factions dissidentes, ou comme le Département d’État américain prétend les appeler : Foreign Terrorist Organizations (FTO) (organisations terroristes étrangères), qui sont en fin de compte les structures que les États prétendent combattre, mais qui servent leurs propres fins. Dans ce cadre, on comprend qu’en Colombie, le paramilitarisme, l’alliance entre les narcotrafiquants et les grands propriétaires terriens avec l’État, opère selon cette logique stratégique. Dans l’élaboration de ces « nouveaux concepts » et justifications de la permissivité de la violence parastatale, la caractérisation du conflit colombien par le CICR a joué un rôle délicat. Il est clair que tous ont voulu classer l’ELN dans cette catégorie, afin de nier sa nature d’organisation rebelle ayant pris les armes pour des motifs politiques et sociaux. De nombreux phénomènes et événements peuvent s’expliquer dans l’histoire récente de la Colombie et d’autres pays ; par exemple, le conflit comporte deux phases articulées : d’abord la spoliation rurale, puis le contrôle urbain des spoliés, de sorte que les communautés déplacées des zones rurales arrivent dans les périphéries urbaines où elles sont soumises à une seconde forme de guerre : la criminalisation de la pauvreté. De la même manière, ces structures s’emparent de nœuds stratégiques : un port, une mine, un corridor de la drogue, un marché d’extorsion ; elles « sécurisent » ainsi le territoire où les multinationales mènent leurs projets. C’est un phénomène inhérent à la mondialisation néolibérale : l’État se retire apparemment pour laisser le capital extractiviste avancer avec ses structures de violence afin de contrôler les corridors de valeur. C’est ainsi que le capitalisme périphérique opère à l’échelle mondiale ; on en trouve des exemples dans chacune des régions de Colombie. Bien sûr, dans cette logique, il est plus économique pour les États que ces « structures coopérantes » se financent grâce au contrôle de ces couloirs et nœuds de valeur. Dans cette logique, on comprend le fonctionnement de structures telles que le Clan del Golfo, les Pachencas et les Bandas de Exfarc, entre autres. On comprend également pourquoi les forces armées de l’État n’ont jamais exterminé un seul de ces groupes ; même si elles prétendent les combattre, leur structure opérationnelle repose sur une coopération stratégique. Par exemple, les « Pelusos » ont opéré dans le Catatumbo pendant plus de 20 ans, jusqu’à ce que l’ELN les combatte et les vainque en 2020 ; il en a été de même pour les « Rastrojos ». Il en a été de même avec les bandes de « Medina » à Arauca et la Banda del 33, où le soutien direct des forces militaires a été plus clairement visible ; en effet, en ne se désolidarisant pas de ces structures paramilitaires, cette « guerre par procuration » a cessé d’être une guerre indirecte pour devenir une guerre totalement directe de l’ELN contre l’État et ses structures subventionnées. Bien entendu, la ligne stratégique vient des États-Unis. Pour couronner le tout, cette coordination opérationnelle entre les forces militaires de l’État et les bandes paramilitaires a été plus ouverte sous le gouvernement de Gustavo Petro, un gouvernement qui se dit « progressiste », inaugurant ainsi la catégorie du « progressisme contre-insurrectionnel ». Ainsi, cette violence qui semble être paramilitaire, para-étatique, n’est pas un accident, mais une condition d’existence du capitalisme, où il n’y a pas d’accumulation sans spoliation, pas de spoliation sans guerre, et pas de guerre sans un État qui l’administre, la légalise et la normalise.
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Le contre-espionnage pour les débutants
Si le renseignement militaire (IM) a pour mission de connaître l’ennemi, les efforts du contre-espionnage (CI) visent à détecter et à neutraliser les opérations offensives de l’ennemi dirigées contre ses propres forces.
1- La stratégie contre-insurrectionnelle (COIN) Comme la guerre de guérilla ne peut être vaincue par la voie militaire, l’empire et ses partisans cherchent à l’épuiser par des opérations de discrédit et de promotion de sa dégradation. Parallèlement à cette guerre d’usure, ils y ajoutent des opérations militaires.
2- L’effort de renseignement propre Notre effort de renseignement a pour objectif principal de protéger la vie et la continuité du projet révolutionnaire éléniste. Le pilier fondamental de cet effort face à la menace existentielle est la vigilance révolutionnaire exercée par toutes et tous, fondée sur la critique et l’autocritique, principe historique léniniste d’organisation. Les militantes et militants au parcours irréprochable font partie des structures destinées à l’activité de renseignement.
3- La défense de l’information Le service de renseignement cherche à empêcher l’ennemi d’obtenir nos informations secrètes. Protéger nos secrets nécessite de contre-informer, en ne révélant pas les secrets principaux et en communiquant à leur sujet d’une autre manière crédible ; ce qui permet de camoufler les vérités fondamentales, en les remplaçant par des vérités connexes, ce qui ne nous expose pas au risque qu’elles soient connues et garantit notre sécurité. La désinformation consiste à diffuser des données qui dissimulent la réalité que nous devons protéger, car ce sont des secrets que l’ennemi ne doit pas connaître. Ces manœuvres de tromperie sont bien décrites par Sun Tzu : « J’agis de telle sorte que l’armée ennemie prenne mes points forts pour des points faibles, et mes points faibles pour des points forts, tandis que je transforme ses points forts en points faibles et dévoile ses failles… Je dissimule mes traces jusqu’à les rendre imperceptibles : je garde le silence pour que personne ne puisse m’entendre ».
4- Penser à double titre Chaque irrégularité commise par une personne peut avoir deux motivations : l’indiscipline ou le fait de faire partie d’une opération ennemie. Cela exige de mettre en œuvre simultanément deux plans d’observation, afin de déterminer avec précision la cause de l’irrégularité. Une caractérisation imprécise d’une erreur entraîne l’application d’une mesure incorrecte et l’aggravation du problème réel.
5- Nous contrôlons et protégeons 1. Nos forces armées. 2. Les unités de sécurité des commandements. 3. Les informations et les archives internes. 4. Le territoire d’influence des Elenos. 5. Le capital social. 6. Les proches des Elenos. 7. Nos prisonniers politiques. 8. Les anciens membres de la guérilla. 9. Les ressources de l’organisation.
6- Affronter la loi de la jungle L’une des lois de la jungle les plus connues est qu’« on attaque le plus vulnérable » ; c’est pourquoi un serpent mord celui qui a le plus peur et que, comme on dit dans les plaines, « le tigre marche sur les traces du plus craintif ». Les services de renseignement ennemis étudient nos vulnérabilités et, sur cette base, mènent des opérations contre nous. S’ils trouvent une fissure, ils la transforment en brèche, jusqu’à faire s’effondrer la construction. S’ils trouvent une faiblesse, ils élaborent un plan pour l’aggraver. Et s’ils perçoivent un fléchissement de notre part, ils l’exploitent jusqu’à ce qu’il se transforme en dégradation. À ce stade, il faut rappeler que les services de renseignement étudient nos propres vulnérabilités afin de préserver notre force et de neutraliser les opérations offensives de l’ennemi. Le plan américain de dégradation mis en œuvre au siècle dernier contre l’URSS, la puissance socialiste, que nous citons dans ce même numéro de la Revue militaire sous le titre « Les opérations de dégradation de la CIA », en constitue un exemple historique.
7- Ils pervertissent notre éthique La guérilla, comme tout groupe social, développe une culture et une éthique propres, et c’est en fonction de cela qu’ils conçoivent le profil des agents qu’ils infiltrent dans nos rangs et sur nos territoires. Au sein des anciennes FARC, ils formaient leurs infiltrés à se montrer comme les plus efficaces dans l’activité militaire. Pour infiltrer l’ELN, ils les forment à bien se comporter et à être ceux qui ont la meilleure conduite.
8- Objectifs définis par le sixième Congrès national Construire la légitimité Campagne de formation pour lutter contre l’infiltration, renforcer les valeurs de loyauté envers la cause du peuple et l’organisation. Reprendre la proposition de politique alternative contre la drogue afin de saper les fondements de la culture du trafic. Affronter et neutraliser la pénétration ennemie, corriger l’environnement qui favorise ou facilite le travail d’infiltration de l’ennemi.
Établir et appliquer un protocole sur ce qui génère une vulnérabilité en ce qui concerne : – Tout ce qui enfreint la direction collective. – Tout ce qui enfreint les normes et les principes. – Tout ce qui enfreint la gestion des ressources et des finances. – Tout ce qui a trait à la menace technologique.
9- Résoudre le problème qui consiste à promouvoir la formation à la gestion et à l’application des normes helénes, y compris celles de l’I et de la CI. Formation aux valeurs qui favorisent le service du peuple, la cohésion, la légitimité, l’effort, l’austérité, la loyauté et le mépris du traître, éradiquer les discriminations. Vaincre la loi mafieuse du « tu te vends ou je te tue », ne pas se laisser acheter ni intimider. Ne pas laisser les problèmes s’aggraver. Répondre au discours médiatique de l’ennemi.
10- Ordres de la DN concernant la sécurité des communications L’utilisation d’antennes satellites, du Wi-Fi et de téléphones au sein des forces et des commandements constitue un grave problème de sécurité qui nous affecte de manière sensible, car elle fournit des informations directement à l’ennemi et expose l’environnement social et les personnes présentes. Afin de contrer cette menace, il est ordonné : Ne pas transporter d’antennes satellites par la DN et la DFG. Pas de téléphones, ni d’antennes dans les camps, ni sur les sites d’opération. Ne pas mener d’opérations militaires, ni traiter d’informations de renseignement ou opérationnelles par téléphone. Utiliser des méthodes de communication plus sûres. La vérification (envoi et réception) des courriers doit se faire de la manière qui nous est la plus favorable : antennes relais éloignées, pour que les signaux nous parviennent par radio – PACTOR – et par le biais de téléphones situés loin des camps. Pas de comptes ni de profils individuels des combattants et des commandants sur les réseaux sociaux. Il est interdit de créer des profils et de faire partie de groupes sur les réseaux sociaux. Ne pas filmer les combats, ni les publier sur les réseaux sociaux à titre individuel, sans plan ni autorisation du commandement. Nous réaffirmons qu’il est interdit aux combattants de porter et d’utiliser des téléphones. Ces ordres ont un caractère impératif, ils doivent être mis en œuvre sans exception ; tant le DN que le DFG sont responsables de leur respect.
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Pour venir à bout du trafic de drogue
1 Introduction
Le trafic de drogue est devenu l’arme de prédilection des gouvernements colombien et américain pour tenter de dénaturer le caractère politique de l’ELN et les véritables raisons de sa lutte. C’est dans ce but qu’une guerre médiatique a été menée, dissimulant la stratégie d’une guerre contre-insurrectionnelle visant à favoriser le projet de domination impérialiste. En accusant à tort les paysans cultivateurs et l’ELN d’être responsables de ce phénomène, les États-Unis et les gouvernements colombiens dressent un portrait erroné qui empêche de construire une véritable alternative pour lutter contre le trafic de drogue.
2. Caractérisation
Le trafic de drogue est l’une des principales activités économiques garantissant une reproduction élargie du capital, avec des taux de rentabilité extrêmement élevés et totalement contrôlée par les États-Unis et leurs trois principales agences transnationales : la DEA, la CIA et le FBI. De plus, les États-Unis se sont autoproclamés juge suprême pour émettre des jugements moraux sur le trafic de drogue, ce qui leur permet de condamner, de certifier ou d’absoudre des personnes ou des pays en fonction de leurs intérêts économiques, politiques ou militaires. La Colombie n’est plus le seul pays où le trafic de drogue a imprégné les sphères sociales, économiques, politiques et militaires ; par conséquent, les structures mêmes du pouvoir de l’État. Les exemples récents sont le Mexique et l’Équateur. En Colombie, le trafic de drogue, par décision politique de l’État, est devenu la principale activité économique ; en effet, en tant que premier exportateur mondial de cocaïne, il a fusionné les principaux groupes économiques nationaux avec le capital transnational et finance les paramilitaires pour mener la guerre anti-subversive et le terrorisme d’État, perpétuant le génocide au cours des quatre dernières décennies, ce qui a donné lieu à une symbiose d’intérêts oligarchiques, où le trafic de drogue s’est légalisé dans toutes les institutions de l’État, créant ainsi une « narco-république ». Le gouvernement colombien a reconnu que, dans le pays, la drogue est cultivée, transformée, négociée et transportée depuis des décennies, sans qu’aucun gouvernement n’ait réussi à freiner ce phénomène, et encore moins à le surmonter. La Colombie étant le premier producteur mondial de cocaïne, son État et son gouvernement tirent profit de ce commerce. Les pulvérisations de glyphosate et les éradications forcées des cultures illicites n’ont fait qu’engendrer des catastrophes environnementales et sociales, accumulant les échecs depuis des décennies. Le recours inapproprié à des politiques exclusivement policières et répressives s’est en outre révélé unilatéralement permissif, dans la mesure où il ne s’attaque pas aux cartels de distribution dans les pays industrialisés consommateurs, pas plus qu’il ne s’attaque aux cartels de précurseurs chimiques et aux blanchisseurs d’argent de la drogue dans le système financier international et les paradis fiscaux.
3. Politique de l’ELN
L’ELN n’a aucun lien avec les cartels de la drogue, ni avec aucune étape de la chaîne du trafic de drogue : nous n’avons ni cultures, ni laboratoires, ni cuisines, ni pistes, ni itinéraires ; nous ne commercialisons pas de cocaïne dans le pays ni à l’étranger ; nous n’avons pas non plus quoi que ce soit à voir avec le commerce des précurseurs chimiques. Telle est la politique définie démocratiquement lors de tous les Congrès nationaux de l’ELN tout au long de son histoire. Il est interdit de s’associer à ce type d’activités ou de les mener, et toutes les structures respectent rigoureusement cette décision. Par conséquent, rien ne nous compromet, car nous ne faisons ni ne ferons rien de ce dont on nous accuse. La seule chose autorisée est la perception d’une taxe auprès des acheteurs, car ce sont eux qui tirent profit de cette activité commerciale menée sur les territoires où nos guérillas exercent leur contrôle ; tout comme nous percevons des taxes sur les différentes activités économiques, à l’instar de ce que font les États pour se financer.
4. Proposition pour un règlement définitif
Le trafic de drogue étant l’un des problèmes structurels du monde moderne et l’une des causes de la longue crise que traverse la Colombie, pour y mettre définitivement fin, il doit être abordé comme l’un des thèmes essentiels à débattre dans le cadre de la construction d’un accord national avec la participation active de la société. Pour construire une solution cohérente, nous devons partir du constat qu’un pacte de responsabilité partagée entre pays producteurs et consommateurs de stupéfiants est nécessaire. Il est important de souligner que, dans le cadre des efforts visant à trouver une issue définitive au trafic de drogue en Colombie, l’ELN entretient depuis quelques années des contacts avec la Commission mondiale sur les politiques en matière de drogues (CGPD), un organisme auquel participent d’anciens présidents et anciens premiers ministres de renommée internationale. Nous partageons avec cette Commission (CGPD) des points de vue substantiels sur la formulation d’une proposition visant à surmonter ce phénomène, parmi lesquels nous pouvons citer les plus marquants :
1. Commencer par transformer le régime mondial de prohibition des drogues,
2. Remplacer les politiques et stratégies en matière de drogues guidées par l’idéologie et la convenance politique,
3. Mettre fin à la criminalisation,
4. Respecter les droits humains des personnes qui consomment des drogues, leur fournir des services de santé et des traitements,
5. Accorder ces mêmes garanties aux personnes impliquées dans les segments inférieurs des marchés illégaux de la drogue, tels que les agriculteurs et les petits vendeurs.
Comme nous pouvons le constater, il existe d’autres politiques bénéficiant d’un large soutien international qui s’écartent de l’approche erronée adoptée par les États-Unis face à ce phénomène et qui, par conséquent, a échoué. De plus, nous devons reconnaître l’existence d’expériences menées dans d’autres pays qui ont légalisé ces substances, l’État assumant la responsabilité de les réglementer et de les contrôler. Sur la base des considérations qui précèdent, l’ELN propose que, dans l’élaboration de l’Accord national, qui abordera la question de l’éradication définitive du trafic de drogue, les éléments suivants soient pris en compte :
1. La légalisation des substances psychoactives, dans la mesure où elle mettra fin aux profits extraordinaires du trafic de drogue et à sa raison d’être.
2. Les toxicomanes doivent être traités comme des malades par l’État et non poursuivis comme des délinquants.
3. Les paysans qui travaillent dans les cultures illicites doivent se voir garantir des plans alternatifs de production alimentaire ou de matières premières industrielles, financés par l’État, afin qu’ils puissent assurer leur subsistance sans recourir aux cultures illicites.
4. La substitution des cultures illicites doit être concertée avec les communautés, l’éradication doit se faire manuellement et des plans de substitution des cultures par des produits propres à chaque région doivent être mis en place, en prévoyant une prise en charge sociale de la population en matière de voirie, de santé, d’éducation et d’électrification.
5. L’éducation et l’accompagnement dès le plus jeune âge et pendant la jeunesse, et non la répression, doivent constituer la politique préventive contre la toxicomanie.
Colombie… pour les travailleurs ! Pas un pas en arrière… la libération ou la mort ! Direction nationale de l’Armée de libération nationale des Montagnes de Colombie
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La guerre irrégulière que nous impose l’empire
L’ajustement doctrinal qu’ils introduisent dans la stratégie de guerre des États-Unis s’accompagne d’un ajustement opérationnel. Ils ont également procédé à des changements de nom : auparavant, le Pentagone était appelé Département de la Défense (DoD), mais depuis 2025, ils ont commencé à l’appeler Département de la Guerre. Avec ces ajustements opérationnels, ils tentent d’éviter les erreurs militaires passées, tout en renforçant les modalités qui leur ont donné des résultats positifs. C’est le cas de la doctrine de la guerre irrégulière, qu’ils ont renforcée par la directive DoDI 3000.07, entrée en vigueur le 25 septembre 2025 [*]. Sous la présidence de Duque (2018-2022), les États-Unis ont envoyé en Colombie la dernière génération de conseillers militaires, sous le nom de SFAB, acronyme qu’ils ont traduit par « Brigade d’assistance aux forces de sécurité », catégorie dont ils expliquent très clairement la nature dans la directive 3000.07 mentionnée ci-dessus. Concepts propres et doctrine propre Il est prioritaire de connaître le mode de guerre impérialiste et, dans le cadre de cette connaissance, il est indispensable de comprendre les catégories sur lesquelles s’articulent leurs doctrines militaires, afin d’évaluer l’ampleur des menaces auxquelles nous sommes confrontés dans le conflit interne colombien.
Le plan antisubversif et contre-insurrectionnel est élaboré et dirigé depuis le Département de la Guerre des États-Unis, pour lequel les Forces armées (FFAA) en Colombie ne sont guère plus qu’un bataillon parmi les troupes qu’il déploie pour maintenir le contrôle de l’hémisphère occidental ; domination qui s’est intensifiée depuis le 31 mars, date à laquelle les nations situées au nord de la ligne de l’Équateur sont désormais qualifiées de « périmètre de sécurité immédiat » (PSI). Nous qui résistons et nous opposons à la domination impérialiste et oligarchique, et qui sommes désignés comme les adversaires devant être pourchassés et éliminés par la guerre irrégulière, nous sommes ceux qui devons connaître en profondeur cette forme de guerre de l’empire, afin d’améliorer nos mesures de sécurité et nos plans de défense.
Résumé de la directive 3000.07
Voici un résumé de ce que propose la directive 3000.07 du Département de la Défense des États-Unis sur la guerre irrégulière :
1- Comment le Département de la Guerre des États-Unis définit-il la guerre irrégulière ? La guerre irrégulière (IW selon son acronyme anglais) est un outil fondamental pour atteindre les objectifs de sécurité nationale des États-Unis, dans des conditions de zone grise entre la paix et la guerre à grande échelle. Elle est classée comme une catégorie de compétence de base que les forces interarmées doivent maîtriser.
2- Qu’est-ce que l’IW ? Il s’agit du recours à des actions indirectes, non attribuables ou asymétriques, dans le but de contraindre ou de neutraliser des adversaires. Elle se distingue de la guerre conventionnelle en ce qu’elle vise à éroder la légitimité et l’influence de l’adversaire, tout en cherchant à renforcer la volonté politique des alliés et des partenaires.
3- Comment se déroule l’IW ?
Par le biais de la guerre non conventionnelle, de la lutte contre le terrorisme, de la contre-insurrection, des opérations de défense intérieure à l’étranger, de l’assistance aux forces de sécurité (SFA) d’un allié, des opérations de stabilisation, de la lutte contre les menaces financières et les organisations criminelles transnationales, des opérations civiles, des opérations de soutien à l’information militaire (MISO) et des opérations dans l’environnement de l’information (OIE).
4- Pourquoi la guerre de l’information est-elle importante ? La guerre de l’information est une capacité stratégique fondamentale pour contrer les forces par procuration et les adversaires qui recourent à la coercition et à la désinformation plutôt qu’à la confrontation militaire directe. La guerre de l’information garantit une défense proactive aux États-Unis et à leurs alliés, en empêchant que de petites menaces ne se transforment en conflits majeurs. Elle exige une approche globale pour obtenir des effets durables, ce qui nécessite une collaboration étroite entre les agences interinstitutionnelles, les organismes internationaux et les organisations partenaires.
5- Quelle est la valeur des forces d’opérations spéciales (SOF) ? Les SOF jouent un rôle de premier plan dans la guerre d’information (IW), grâce à leur capacité à : opérer avec et par l’intermédiaire de partenaires étrangers, y compris des forces irrégulières ; étendre la portée des États-Unis à des zones interdites ou hostiles ; mener des missions clandestines non attribuables ; s’intégrer aux forces conventionnelles pour mener des campagnes unifiées ; agir en tenant compte d’autres langues, régions et cultures (LREC). Les SOF continueront d’aider les alliés à développer leur résilience face à l’agression, en renforçant la valeur de la collaboration et de la confiance. Les investissements dans la cybersécurité, l’espace et l’intelligence artificielle détermineront la manière dont les SOF s’adapteront aux nouveaux défis irréguliers.
6- Quelles sont les missions du Centre de guerre irrégulière (IWC) récemment créé ? Cet IWC est établi comme point focal pour : – former et éduquer le personnel militaire et civil à la guerre irrégulière, – développer la participation des partenaires et la collaboration internationale, – mener des recherches, développer la doctrine et synthétiser les leçons apprises, – favoriser l’interopérabilité entre le gouvernement américain et les forces alliées.
7- Comment s’intègrent les groupements de forces spéciales ? Les forces spéciales (SF) sont le fer de lance de la guerre irrégulière (IW), considérée comme un domaine de mission fondamental ; les missions d’IW sont essentielles pour les déploiements et la formation des SF.
8- La guerre d’information est-elle une tâche secondaire ? La guerre d’information n’est pas une tâche secondaire, c’est une nécessité stratégique pour les groupements des forces spéciales, ce qui signifie maintenir le leadership dans des missions exigeant de l’adaptabilité, une perspicacité culturelle et la capacité d’opérer dans les environnements les plus complexes. Les programmes continus de résilience, de soutien et de défense sont essentiels.
Répondez à quelques questions
Les questions suivantes visent à mieux comprendre comment les États-Unis appliquent cette directive sur le territoire colombien, où ils considèrent les forces armées comme un allié.
1. Quel est le lien entre le fait que les États-Unis soient en train d’essuyer des défaites en Eurasie et qu’ils étendent désormais leur espace vital (Hitler l’appelait son Lebensraum) pour leur sécurité nationale, jusqu’à la ligne de l’équateur ?
2. Pourquoi les militaires américains classent-ils le conflit colombien comme une « zone grise » ?
3. Le développement de la guerre irrégulière (IW) est conçu pour être mis en œuvre par des forces conjointes, composées d’Américains et de leurs forces alliées. Pourquoi ?
4. Si l’adversaire qui est la cible principale de l’IW est celui qui n’entre pas dans la confrontation militaire directe, pourrait-on dire que les dirigeants des secteurs populaires font partie des adversaires que l’IW cherche à neutraliser ? Pourquoi ?
5. Les dirigeants sociaux qui luttent pour la vie et le territoire sont classés par la GI comme une menace mineure, à laquelle on s’oppose pour éviter qu’elle ne dégénère en un conflit majeur. Pourquoi ne demande-t-on pas aux États-Unis de rendre des comptes pour le génocide continu dont sont victimes les dirigeants populaires ?
6. Les États-Unis, avec l’IW, discréditent ou diabolisent leurs adversaires, par exemple en attribuant tous les laboratoires de cocaïne qu’ils prétendent saisir aux ELN. Pourquoi les grands groupes de médias leur servent-ils de mécanisme pour mener cette érosion de la légitimité, devenant ainsi un bras armé efficace de l’IW, en tant qu’organisations associées à cette guerre irrégulière ?
7. Si l’ELN est une organisation politico-militaire colombienne, quel est l’objectif de la campagne médiatique des États-Unis visant à la présenter comme une organisation binationale ou transnationale ?
8. Les actions indirectes de l’IW sont menées avec les paramilitaires, les mafias, les gangs et les cartels ; en quoi consistent ces actions non attribuables ?
9. Les SFAB opèrent en Colombie depuis 6 ans ; pendant cette période, ont-elles coordonné des actions indirectes avec le Clan del Golfo et les dissidences des ex-FARC, contre les dirigeants sociaux et contre les membres de l’ELN ?
10. Les Forces d’opérations spéciales (SOF) des États-Unis justifient leur présence en Colombie par le soutien au régime au pouvoir pour résister à une prétendue agression des forces populaires, mais ce sont les États-Unis et l’oligarchie qui ont perpétré l’agression contre le peuple en assassinant Gaitán, ce qui a marqué le début de la lutte de résistance actuelle. Combien de cas connaissez-vous où les agresseurs se présentent comme des victimes ?
11. Lorsque les États-Unis parlent de parvenir à l’interopérabilité de leurs troupes avec les forces armées du pays, pourquoi n’incluent-ils pas dans cette interopérabilité les paramilitaires et les bandes, alors que dans cette directive sur la guerre irrégulière (IW), ils reconnaissent qu’ils opèrent conjointement avec des forces irrégulières ?
[*] Extrait et traduit de https://sofsupport. org/dod-instruction-3000-07-irregular-warfare/ Par AlaOrilladelRío https://alaorilladelrio. com/2026/01/19/que-es-la-nueva-guerra-irregular-resumen-ejecutivo-instruccion-3000-07-delDoD.
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Les micro-guerres de Trump
1. Au cours de ce deuxième mandat, Donald Trump s’est attaché à freiner le déclin impérialiste qui afflige les États-Unis, par la force brute ; car selon l’un de ses conseillers : « le monde réel est régi par la force, il est régi par le pouvoir, ce sont là les lois d’airain du monde », une vision qu’ils ont exposée dans la Doctrine de sécurité nationale et dans la Stratégie de défense des États-Unis. La guerre commerciale, menée par l’imposition de droits de douane, a été étendue même aux anciens alliés des États-Unis, poussant sept puissances moyennes (Allemagne, France, Royaume-Uni, Canada, Espagne, Norvège, Finlande) à rechercher des alliances avec la Chine, un glissement géopolitique qui accélère le multipolarisme. Une guerre des droits de douane qui a échoué, car elle n’a pas amélioré la capacité de production des États-Unis, mais a augmenté l’inflation et entraîné la perte de 2,1 millions d’emplois au cours des trois dernières années, soit le double de ceux perdus lors de la crise immobilière de 2008. Les États-Unis sont en train de perdre la guerre la plus importante : la guerre financière. Le dollar américain représente désormais moins d’un tiers des réserves mondiales de devises, son niveau le plus bas depuis au moins 20 ans. En réponse à l’agression des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, lancée le 28 février, la Chine a procédé à une vente massive et stratégique de ses bons du Trésor, pour une valeur de 630 milliards de dollars ; d’autres banques internationales ont également vendu des bons, ramenant les dépôts auprès de la Réserve fédérale de New York à leur niveau le plus bas. Le Système international de paiement interbancaire de la Chine (CIPS), basé sur le yuan, est déjà utilisé dans 124 pays de la Majorité mondiale ; il est en train de remplacer le système occidental sclérosé appelé Organisation mondiale des communications interbancaires (SWIFT), qui gère au moins un billion de dollars de transactions quotidiennes. Trump cherche à dominer le secteur énergétique afin d’utiliser le pétrole comme une arme, d’où son intérêt à dominer l’Iran, où la Chine achète près de 15 % de son pétrole, tandis que 19 % de ses achats de pétrole proviennent de Russie et 15 % d’Arabie saoudite. Les achats de la Chine auprès de l’Iran représentent plus de 90 % de ses exportations de brut ; quant au Venezuela, il ne représente que 4 % des importations de pétrole de la Chine. Cette guerre pour le pétrole oblige les États-Unis à se procurer 20 millions de barils, soit leur consommation quotidienne, alors que leur production, issue de la fracturation hydraulique, s’effondre, avec des réserves suffisantes pour à peine 6 ans.
2. Les historiens rappellent que les empires moribonds lancent des interventions militaires désespérées pour retrouver leur gloire impériale qui s’évanouit, en développant un « micromilitarisme ». C’est pourquoi, alors que l’influence impériale de Washington en Eurasie est en recul, l’agression des États-Unis contre l’Iran n’est que la version américaine de ce « micromilitarisme » ; lancée contre ce qu’ils considéraient comme le « maillon faible » du triangle géostratégique formé par la Chine, la Russie et l’Iran ; tout en laissant à l’Europe la tâche d’épuiser la Russie et en attendant le moment propice pour s’en prendre à la Chine. Un chœur de généraux américains à la retraite promeut le culte de « l’invincibilité militaire américaine » adopté par le Pentagone, dans le but de réorganiser la domination dans l’hémisphère occidental, afin de maintenir une suprématie partielle, puisqu’ils ont cessé d’aspirer à la suprématie mondiale ; c’est pourquoi ils cherchent à anéantir la rébellion populaire et à soumettre les gouvernements progressistes, et dirigent leur puissance militaire contre les petits pays, comme la Palestine, le Venezuela, Cuba, et des acteurs non étatiques comme l’ELN. L’offensive impérialiste sur le continent vise à mettre fin au cycle de progressisme connu au cours de ce siècle ; elle inaugure une phase où les oligarchies vassales sont alignées comme un « bouclier » contre d’autres puissances telles que la Chine et la Russie ; c’est pourquoi ils décrètent que leur « périmètre de sécurité immédiate » comprend les nations situées au nord de la ligne de l’équateur, qui seront désormais contrôlées par l’appareil militaire fusionnant le Commandement Sud et le Commandement Nord de leur armée, qu’ils baptisent Commandement de l’hémisphère occidental (WHC, selon son acronyme anglais).
Les États-Unis manœuvrent pour déléguer à l’OTAN la poursuite de la guerre en Ukraine, par laquelle ils tentent d’atténuer la défaite qu’ils subissent aux mains de la Fédération de Russie. Ce retrait américain s’appuie sur l’état de vassalité dans lequel ils ont plongé les nations européennes, qui suivaient à la lettre le plan de guerre perpétuelle de l’empire occidental, mais qui ne se sont pas jointes à la guerre contre l’Iran lorsque Trump les a appelées à livrer bataille pour rouvrir de force le détroit d’Ormuz.
3. La reconfiguration du Moyen-Orient bénéficie d’un dynamisme accru de la part de puissances régionales telles que l’Arabie saoudite, la Turquie, l’Iran et le Pakistan. Le 17 novembre dernier, au Conseil de sécurité de l’ONU, la Russie et la Chine ne se sont pas opposées à ce que Trump mette en œuvre son plan de gouvernance et de reconstruction de Gaza. Tandis que l’Arabie saoudite accueille la Syrie, par l’intermédiaire de la faction d’Al-Qaïda qu’elle maintenait dans le nord-ouest du pays depuis 15 ans. Un remaniement visant à affaiblir l’Axe de la résistance (Palestine, Liban, Irak, Yémen et Iran). Lors de la guerre des 12 jours de juin 2025, l’Iran a porté un coup à l’entité sioniste d’Israël, qui tente cette année de rétablir l’équilibre, avec une implication directe accrue des États-Unis, dans cette nouvelle saison de guerre impérialiste lancée contre l’Iran depuis le 28 février. De son côté, la Chine encourage l’alliance stratégique de l’Iran avec le Pakistan, afin que ce dernier lui apporte son soutien grâce à ses armes nucléaires.
4. L’offensive actuelle de Trump contre l’Iran oblige la Chine et la Russie à soutenir le gouvernement de Téhéran, afin de respecter les accords antérieurs de défense mutuelle, par lesquels elles tentent d’empêcher les États-Unis, en affaiblissant l’Iran, de leur ouvrir deux brèches : une brèche au sud vers la Russie par le Caucase et la mer Caspienne, et une brèche à l’ouest vers la Chine à travers l’Asie centrale. Cette agression vise des projets stratégiques de voies de communication en Eurasie, comme la Route de la soie construite par la Chine, qui permet de transporter des marchandises via le corridor Chine-Iran-Turquie en seulement 15 jours, alors que la route maritime traditionnelle nécessite entre 30 et 40 jours, une alternative qui rend caduque l’hégémonie navale des États-Unis. L’agression contre l’Iran vise également le Corridor international de transport nord-sud (INSTC), ce réseau multimodal de 7 200 kilomètres que la Russie, l’Inde et l’Iran ont mis en place pour relier Mumbai à Saint-Pétersbourg, via les ports iraniens et la mer Caspienne ; cette route réduit les délais de transit des marchandises de 40 jours de navigation à 15, et diminue les coûts jusqu’à 55 %, par rapport à la route traditionnelle passant par le canal de Suez. La guerre asymétrique avec laquelle l’Iran se défend suit une stratégie qui ne vise pas à gagner sur le champ de bataille, mais à étendre le conflit, afin que son coût soit si onéreux que les alliés du Golfe fassent pression sur les États-Unis pour y mettre fin. Un cinquième du pétrole consommé dans le monde transite par le détroit d’Ormuz, contrôlé par l’Iran, et son blocage a fait grimper le prix du baril au-delà de 100 dollars, ce qui a des répercussions sur l’ensemble de l’économie mondiale. Ce sont les pays du Golfe qui sont les plus touchés, car ils importent la majeure partie de leur nourriture : 75 % de leur riz transite par le détroit, ainsi que plus de 90 % de leur maïs, de leur soja et de leur huile végétale. À cela s’ajoute le fait que les alliés des États-Unis dans le Golfe ont subi des représailles de la part de l’Iran, qui ont détruit ou endommagé plus d’un tiers de la capacité de raffinage de pétrole et de gaz naturel liquéfié (GNL). Trump n’a pas réussi à imposer à l’Iran trois points de négociation : qu’il cesse d’armer des acteurs non étatiques dans la région (Hamas, Hezbollah, Yémen et groupes basés en Irak), négociation rejetée par l’Iran ; l’Iran réaffirme également que sa défense antimissile n’est pas négociable ; et que les droits de l’Iran en vertu du Traité de non-prolifération (TNP) – enrichir de l’uranium à des fins pacifiques – ne sont pas négociables ; par conséquent, les discussions se limiteraient à la question de l’armement nucléaire.
Dans la phase actuelle de la guerre impérialiste contre l’Iran, les États-Unis passent d’une guerre indirecte (par procuration) à une guerre directe entre grandes puissances, s’y engageant avec des préparatifs très superficiels. Il semble qu’ils soient en train de répéter les désastres des agressions militaires précédentes, lorsqu’ils ont subi ce qu’ils appellent une « expansion progressive de la mission », selon laquelle les petites interventions se transforment inexorablement en interventions de plus grande envergure. Dans le débat interne aux États-Unis sur cette guerre contre l’Iran, ils ont dû rappeler la « doctrine de Colin Powell », secrétaire d’État entre 2001 et 2005 – aujourd’hui ignorée par Trump et ses partisans –, dans laquelle il postulait que les États-Unis ne devraient pas s’engager dans une guerre, à moins d’avoir : un objectif clair, un intérêt national vital, un large soutien national et international, une force de combat écrasante et une stratégie de sortie.
5. Depuis 2001, les invasions menées par les États-Unis et l’OTAN ont causé la mort de 4,5 millions de personnes et provoqué le déplacement de plus de 38 millions d’autres, affectant plus de 100 millions d’habitants. Ces guerres ratées lancées par l’empire occidental après les attentats du 11 septembre 2001 ont coûté 8 000 milliards de dollars au budget américain ; rien qu’en Irak, 1 000 milliards de dollars ont été dépensés, alors que les dépenses avaient été estimées entre 50 et 100 milliards de dollars, guerre dans laquelle les États-Unis ont à peine obtenu un match nul face à un acteur armé non étatique, après 20 ans de guerre qui ont fait des centaines de milliers de victimes de chaque côté. Tirant les leçons de ses défaites dans les guerres ratées susmentionnées, Trump développe la stratégie consistant à « assiéger, entrer, frapper et rester pour contraindre sans envahir », appliquée au Venezuela, afin de maintenir une contrainte à la manière de « négocier en pointant un pistolet sur la tête ». Depuis la mi-décembre dernier, il existait déjà un plan américain visant à fragmenter les zones riches en minerais du Venezuela entre plusieurs consortiums étrangers propriétaires de ces ressources, et à laisser le reste à un gouvernement sans revenus ni moyens pour les dépenses sociales ; une option qu’ils ont écartée lorsque Trump a pu imposer son agenda, par la contrainte exercée, après l’enlèvement du président Maduro et de son épouse le 3 janvier dernier.
6. Avec l’attaque du 3 janvier, la situation au Venezuela a considérablement changé et les États-Unis mettent en œuvre une transition sous tutelle par le biais de la menace militaire et du chantage. Ils imposent ainsi des changements politiques, juridiques, économiques et militaires sur des questions fondamentales, qui constituaient les acquis des 25 dernières années de lutte du chavisme ; le gouvernement actuel en place dispose de peu de marge de manœuvre. Avec la présence permanente sur le terrain du Département d’État, de la CIA et du Commandement Sud de l’armée américaine, des « accords imposés » se concrétisent entre les gouvernements des États-Unis, de la Colombie et du Venezuela, afin de mener des actions dans les domaines de la sécurité, du terrorisme et du trafic de drogue. Ce plan s’étend également à la lutte contre l’ELN, considéré comme une menace pour la stabilité des intérêts américains sur le continent.
Toute réponse visant à défendre la souveraineté du Venezuela et ses acquis sera le fruit de la volonté et des capacités à mener une résistance émanant du peuple et de ses dirigeants.
7. En Colombie, le progressisme s’est transformé en acteur de la guerre contre-insurrectionnelle, à l’instar de l’accord conclu entre le Commandement Sud, le gouvernement par intérim du Venezuela et le gouvernement colombien. Le problème central de ce virage à droite de Petro est que les mouvements sociaux qui co-gouvernent ou soutiennent le gouvernement se taisent ou applaudissent la militarisation du pays et la guerre contre-insurrectionnelle, ce qui représente un recul sur le plan politique et surtout idéologique. En résumé, l’impérialisme impose un programme contre-révolutionnaire de spoliation à l’ensemble du continent, et le progressisme s’y est rallié, entraînant avec lui une partie importante des mouvements sociaux. La contribution de Petro au régime politique est d’avoir porté un coup à la légitimité insurgée tant populaire qu’armée, car il entraîne une partie importante du mouvement populaire dans son programme contre-révolutionnaire. Il faut s’attendre à ce que l’accord imposé par Trump soit repris par les prochains gouvernements. 8. Pour dresser le bilan de cette phase de déclin de l’empire occidental, il faut citer l’un de ses principaux idéologues, Zygmunt Brzezinski, qui, dans l’ivresse qui a suivi l’effondrement de la plus grande puissance socialiste – laissant les États-Unis comme seule puissance mondiale –, a écrit son ouvrage le plus connu en 1998, dans lequel il énonçait les facteurs indispensables pour assurer, selon lui, au moins 100 ans d’hégémonie impérialiste sur la Terre : « Les trois grands impératifs de la géostratégie impériale sont : éviter les affrontements et maintenir la dépendance des vassaux en matière de sécurité, afin de garder les puissances tributaires soumises et protégées, et de maintenir les barbares divisés ». Suite à l’agression impérialiste de cette année contre le triangle Chine-Russie-Iran, les États-Unis ont fait croître la résistance dans le Sud global, tout en fissurant leurs relations avec l’Union européenne et l’OTAN ; ils ont en outre réussi à unir la majorité mondiale contre eux. Ce deuxième mandat de Donald Trump restera dans les mémoires, et ce n’est pas un hasard.
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Retour sur l’histoire de l’ELN
Commandant Aureliano Carbonell Entretien avec le commandant Nicolás Rodríguez Bautista
Nicolás Rodríguez est l’un des fondateurs de l’Armée de libération nationale (ELN) ; il faisait partie des 17 camarades qui ont entrepris la « Première Marche », le 4 juillet 1964, date considérée comme celle de la fondation ou de la naissance de l’ELN. Il a participé à la prise de la municipalité de Simacota, dans le département de Santander, par les guérilleros, action qui a fait connaître l’ELN au pays et au monde entier. Il a été responsable militaire de 1984 à 1998, date à laquelle le commandant Manuel Pérez est décédé, puis a pris la fonction de responsable politique et de premier commandant, responsabilité qu’il a exercée jusqu’en 2021, lorsque le Commandement central a accepté sa démission. Compte tenu de son parcours et de son expérience, nous l’avons interrogé dans cette interview sur l’histoire et la dimension militaire de l’ELN au cours de ses premières années. Dans ce numéro 67 de la Revue militaire, nous vous proposons un résumé concis de la conversation que nous avons eue, que nous partagerons plus en détail dans d’autres publications.
Les débuts en tant que force de guérilla
Aureliano Carbonell (AC) : Comment se sont déroulées les activités et l’expérience militaire au cours des premières années ? Nicolás Rodríguez Bautista (NRB) : Entre 1964, année de notre création, et 1969, notre activité militaire visait avant tout à assurer notre développement et à éviter les coups qui auraient pu nous anéantir. Nous avions à cette époque deux grands défis : nous implanter et nous faire connaître ; c’est pourquoi il était indispensable de planifier l’action militaire et la vie de guérilla avec de fortes garanties de succès. Les actions de cette époque étaient également motivées par l’objectif et la nécessité de récupérer les armes de l’ennemi, car à ce moment-là, nous n’en avions pas et nous n’avions pas non plus d’argent pour en acheter. Les actions étaient nombreuses mais de petite envergure, et poursuivaient cet objectif. À cette époque, nous vivions très clandestinement, c’est pourquoi le soutien de la population paysanne était limité. Lorsque l’ennemi découvrait où nous nous trouvions, il lançait de grandes opérations, au cours desquelles les forces militaires exerçaient une forte pression et intimidaient la population par des assassinats, des disparitions et des emprisonnements. Pour des raisons de sécurité, nous ne restions jamais dans les maisons ; les paysans nous contactaient à l’extérieur, en secret et en prenant toutes les précautions nécessaires. Malgré cela, nous avons subi de très durs coups au cours de ces années. Le plus marquant et le plus significatif fut la mort au combat du prêtre Camilo Torres, le 15 février 1966. Il était le dirigeant populaire le plus important de Colombie à cette époque ; ce fut une perte immense pour nous et pour le peuple colombien. La même année, l’armée a anéanti une de nos forces de guérilla, causant la mort de neuf camarades à Sangilito, dans la municipalité de Simacota, dans le département de Santander. Parmi eux figuraient Miguel Pimienta Cotes, dirigeant étudiant de l’Université industrielle de Santander, et deux autres étudiants de la même université. Le 9 mars 1967, une opération militaire a été menée contre le « Tren Pagador », le chemin de fer de l’Atlantique. Au cours de cette opération, six policiers ont été tués et leurs armes ont été récupérées. Cette action a eu un grand retentissement médiatique, grâce à la publication d’un reportage très complet, accompagné d’images filmées en direct, par le magazine mexicain Sucesos, qui traitait de cet événement et de l’ELN.
Ces images ont été réalisées par le journaliste mexicain Mario Renato Menendez et son photographe Armando Salgado. La riposte ennemie ne s’est pas fait attendre : ils ont lancé une vaste opération contre nous, qui nous a contraints à nous retirer de la zone du fleuve Opón à Santander.
Les conflits sociaux de ces années-là
AC : Quelle était la situation sociale à cette époque ? NRB : Le pays vivait à cette époque un climat de grande agitation sociale, à l’instar du reste des pays du continent latino-américain, marqué par une forte montée des luttes populaires. Cela, ajouté à l’atmosphère révolutionnaire générée par la Révolution cubaine, nous a grandement aidés à encaisser ces coups et à nous développer. C’était la présidence de Carlos Lleras Restrepo (1966-1970), la promesse de ce gouvernement concernant la réforme agraire n’avait pas été tenue et l’Association nationale des utilisateurs paysans (ANUC), initialement promue par le gouvernement lui-même, commençait à se radicaliser, à prendre ses distances par rapport à celui-ci et à passer à l’action, par le biais de occupations de terres, avec le slogan « la terre à celui qui la travaille ». Les universités publiques étaient un foyer de révolution et les travailleurs menaient eux aussi d’importantes luttes. Dans cette montée des luttes populaires, les forces de gauche avaient une présence importante, des secteurs de l’intelligentsia sympathisaient avec les idées révolutionnaires, la figure de Camilo Torres était très présente dans les centres étudiants, où l’on percevait clairement la sympathie pour la révolution et pour les guérillas qui naissaient à cette époque, comme les FARC, l’EPL et l’ELN. Partout sur le continent, des groupes de guérilla se formaient et la crise de gouvernance était évidente dans de nombreux pays d’Amérique latine.
Une fois les premières années de la mise en place passées
AC : D’après ce que je sais, après 1969, y a-t-il eu des avancées importantes, notamment sur le plan militaire ? NRB : Les frontières entre l’ancienne et la nouvelle période sont floues dans le temps ; ce sont des situations changeantes qui apparaissent sans grande notoriété, presque imperceptibles ; ce n’est qu’avec le temps qu’elles deviennent visibles, lorsque nous reconstruisons, périodisons et théorisons l’histoire. Après 1969, grâce à une implantation et une croissance accrues, notre développement nous rend moins vulnérables à un coup de grâce. De 1970 à 1974, sous le gouvernement de Misael Pastrana, nous avons réussi à nous étendre à de nouvelles zones : le nord-est d’Antioquia (Amalfi, Yalí, Vegachí, El Bagre), le sud de Bolívar (San Pablo, Simití, Santa Rosa, Morales, Río Viejo), de l’autre côté du fleuve Magdalena, vers le nord-est, en passant par Sabana de Torres, Rionegro dans le département de Santander, avec un nouveau front, le Camilo Torres. De 1969 à 1973, nous avons mené une action militaire plus soutenue, à travers de petites opérations qui nous ont endurcis ; ce furent des années de croissance soutenue. Au début de l’année 1972 a lieu la prise de la municipalité de San Pablo, dans le département de Bolívar ; par la suite, la colonne dirigée par Manuel et Antonio Vásquez, qui se déplaçait à la recherche d’un campement à l’ouest du fleuve Cauca, mène plusieurs actions militaires réussies, presque simultanées, qui ont eu un retentissement national : les prises de Remedios, de Santa Isabel et de l’aéroport d’Otú par la guérilla.
En avril de cette même année, une embuscade est également tendue à l’armée, au cours de laquelle 9 soldats trouvent la mort ; le 14 septembre, dans une autre région, celle de San Vicente de Chucurí, dans le département de Santander, la colonne placée sous le commandement du commandant Luis José Solano Sepúlveda a tendu une embuscade au cours de laquelle quatre militaires ont été tués, dont le capitaine Rogelio Correa ; un major et trois soldats ont également été blessés. Le 24 janvier 1973, à la suite d’une embuscade tendue à l’armée dans le hameau de La Vizcaína, à Barrancabermeja, Luis José Solano trouve la mort dans un accident absurde. Le 9 avril de la même année, la colonne qu’il commandait tend une embuscade dans le hameau de Guayabito, à Cimitarra (Santander), où six soldats sont tués et trois autres blessés. À cette époque, la guérilla rurale de l’ELN était répartie en trois colonnes : celle qui opérait à San Vicente (Santander), où le commandant Luis J. Solano venait de trouver la mort ; une autre dans le sud de Bolívar, dirigée par le commandant Fabio Vásquez, et la troisième dans le nord-est d’Antioquia, sous le commandement des commandants Manuel et Antonio Vásquez. À la fin de 1973 ou au début de 1974, trois grands entrepreneurs de Medellín, Angel Villa et les Mora de la Hoz, ont été enlevés, ce qui a représenté d’importants revenus économiques, qui étaient jusqu’alors très rares.
Dans les villes
AC : À cette époque, quelle était la situation en milieu urbain ? NRB : En 1972, la majeure partie du réseau urbain a été capturée, soit plus de 150 camarades, après la perte, à la suite d’un combat, du sac à dos du commandant Fabio, en juin de cette année-là, près du ruisseau La Inanea, à Santa Rosa, au sud de Bolívar ; dans ce sac à dos, il avait le registre détaillé et les coordonnées des camarades qui composaient le réseau urbain de l’ELN.
Le pays à l’époque
AC : Comment était le pays à cette époque ? NRB : C’était le gouvernement de Misael Pastrana Borrero (1970-1974), le mouvement de masse continuait de prendre de l’ampleur. À cette époque, d’importantes mobilisations de travailleurs ont eu lieu, notamment celles des ouvriers du pétrole avec l’USO, des étudiants, ainsi que le plus grand essor des occupations de terres par le mouvement paysan, coordonné par l’Association nationale des utilisateurs paysans (ANUC), sous le slogan « la terre à celui qui la travaille ». En Amérique latine, la lutte des peuples continuait également de s’intensifier, tandis que divers groupes de guérilla persistaient et voyaient le jour sur le continent, notamment dans le Cône Sud et en Amérique centrale. Rappelons-nous les Tupamaros, le PRT-ERP, les Montoneros et bien d’autres encore.
