Thomas Sankara et Ibrahim Traoré (Burkina Faso)

« Prendre notre destin en main » : anti-impérialisme et souveraineté dans le discours politique burkinabé, de Thomas Sankara à Ibrahim Traoré

Résumé

Ibrahim Traoré invoque souvent la mémoire de Thomas Sankara et, sur les réseaux sociaux et dans la presse, on l’a comparé à lui. À travers une analyse des discours publics de Traoré, cet article examine l’influence de la défense de la souveraineté anti-impérialiste de Sankara au Burkina Faso. Les deux dirigeants s’accordent sur leur rejet du patronage de la Françafrique, de la dette et de la dépendance vis-à-vis de l’aide internationale, ainsi que sur leur insistance sur la dignité, l’autodétermination et les formes d’autarcie portées par la communauté. L’article développe le concept de « positivité formelle » afin de comprendre certains aspects du discours anticolonial de Traoré qui sont normativement légitimes dans leur forme, leur position et leur ancrage historique, notamment le rejet explicite des systèmes de sanctions et des alliances de sécurité impulsées par l’Occident, ainsi que la mobilisation et la consolidation de l’indignation collective burkinabé face aux conditions historiques de dépendance, les schémas de domination politique et économique soutenus par la France et les humiliations géopolitiques. La souveraineté est une composante centrale du discours anticolonial de Traoré, bien que sa concrétisation soit conditionnée par la capacité locale à transformer l’économie, compromise sporadiquement par la pratique consistant à attribuer la responsabilité des frictions internes à des acteurs externes et limitée au sein d’un système économique capitaliste mondial qui marginalise et exclut explicitement les expressions d’autodétermination du peuple burkinabé.

Texte principal de l’article

Introduction

Nous, les chefs d’État africains, devons cesser de nous comporter comme des marionnettes qui dansent chaque fois que les impérialistes tirent les ficelles. 1

Ibrahim Traoré, 28 juillet 2023, lors du deuxième Sommet économique et humanitaire Russie-Afrique ( Traoré 2023a )

Le 24 janvier 2022, le président du Burkina Faso, Roch Marc Christian Kaboré, a été renversé par un groupe d’officiers du Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR), dirigé par le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba. Huit mois plus tard, le 30 septembre 2022, une faction militaire dirigée par le capitaine Ibrahim Traoré, âgé de 34 ans, a mené un deuxième coup d’État. Le coup d’État, en tant qu’expression du pouvoir, trouve son origine dans les conditions historiques de la formation de l’État néocolonial, notamment la monopolisation par l’État du recours à la violence, les héritages administratifs autoritaires et l’absence persistante d’autodétermination politique et économique endogène ( Sylla 2024 ).

Né en 1988, un an après l’assassinat du capitaine Thomas Sankara, Traoré est devenu le plus jeune chef d’État du monde. Un mois plus tard, Traoré s’est forgé une réputation de leader s’inscrivant dans la lignée de Sankara en évoquant délibérément le langage et l’héritage de la Révolution d’août : « assumer notre révolte ». À l’instar de Sankara en 1983, Traoré a cherché à fonder sa légitimité sur des précédents révolutionnaires et des impératifs historiques à un moment où celle-ci ne reposait pas sur la continuité juridique (voir Engels 2026), déclarant lors de son premier discours en tant que président :

Cela nous a conduits, en janvier dernier, à entreprendre des actes inconstitutionnels pour redresser et redynamiser cette nation. L’objectif de l’émergence du Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration était donc de prendre notre destin en main. 2 ( Traoré 2022 )

Des analystes, journalistes, militants et intellectuels ont comparé le style de direction de Traoré à la gouvernance politique révolutionnaire initiée en 1983 sous la direction de Sankara (voir Atimniraye 2023). Par exemple, le film ghanéen de 2025, Capitaine Ibrahim Traoré, porte le sous-titre « le dernier héros africain », et des articles parus dans Nation Africa le décrivent comme « un nouveau visage de la résistance et de la dignité africaines » ( Kamau 2025 ) ; les comptes et publications sur TikTok, YouTube, Facebook et X le comparent fréquemment à un « nouveau Thomas Sankara ». Ces comparaisons constituent de puissants imaginaires politiques qui mobilisent un désir panafricain intergénérationnel et la détermination à ce que la rupture révolutionnaire de Sankara ancre la légitimité de Traoré dans le présent. Il n’a pas toujours été facile de faire la distinction entre les hagiographies, les rejets impériaux anti-Traoré et les impacts concrets de ses politiques. Ce bref débat aborde certaines des urgences politiques inhérentes à cette tâche à travers une lecture attentive de sept discours publics de Traoré, en mettant l’accent sur les échos avec la pensée politique de Sankara, 4 et en esquissant certaines des questions en suspens et les recherches futures nécessaires.

La souveraineté et la pensée politique de Thomas Sankara

Thomas Sankara, président du Burkina Faso de 1983 jusqu’à son assassinat en 1987, avait une vision et une pratique singulières de la souveraineté. Il a consacré des efforts sans précédent à la critique de la dette et de l’aide étrangère à une époque où le Consensus de Washington dominait la pensée économique, et a œuvré systématiquement (bien que de manière expérimentale et dans une lutte constante contre les manœuvres néo-impérialistes) à la mise en œuvre d’une série de politiques endogènes audacieuses visant à construire une économie indépendante (Sankara 2007d). L’ouvrage fondateur de Kwame Nkrumah (1964) sur le néocolonialisme avait souligné la nécessité pour les pays nouvellement indépendants de construire leur indépendance économique comme condition préalable à l’indépendance politique, et démontré que l’indépendance politique ne serait qu’une simple façade sans une véritable indépendance économique. S’appuyant sur cette génération antérieure d’ouvrages panafricains et anti-impérialistes, Sankara a compris et mis en pratique la souveraineté comme une relation entre autonomie politique, autodétermination économique et dignité populaire, rejetant la fiction postcoloniale selon laquelle l’indépendance juridique pourrait coexister avec la dépendance économique, militaire et politique :

Ils construiront pour prouver qu’ils sont capables de transformer leur existence et les conditions concrètes dans lesquelles ils vivent. Ils n’ont pas besoin que nous cherchions des bailleurs de fonds étrangers ; ils ont seulement besoin que nous rendions au peuple sa liberté et ses droits. Cela sera fait. (Sankara, « Qui sont les ennemis du peuple ? », 26 mars 1983 ( Sankara 2007a ))

Pour Sankara, la souveraineté reposait sur la capacité collective du peuple burkinabé à déterminer les conditions de sa propre reproduction, de son travail et de sa vie sociale (ibid.), et cette conviction sous-tendait sa critique intransigeante de l’aide étrangère et de la dette. Il considérait tant la dette que le paradigme du développement comme des mécanismes de domination néo-impériale qui contraignaient les États africains à se soumettre à une économie politique internationale structurée par l’extraction, l’exploitation, l’oppression et la hiérarchie (Harsch 2014). Pour Sankara, la dette était une technologie de recolonisation qui transformait les États en intermédiaires fiscaux du capital mondial, empêchant ainsi tout choix politique et toute autonomie significatifs (Sankara 2007c, 2007d). La souveraineté exigeait le refus : refus de la dette odieuse, refus des modèles de développement fondés sur la dépendance et refus de la subordination diplomatique aux anciennes puissances coloniales. Il s’agissait là d’une revendication tant panafricaine que nationale ; aucun État africain ne serait souverain de manière isolée au sein d’un ordre mondial impérial (ibid.).

Cette notion de souveraineté était indissociable de la pratique de Sankara et de sa conviction quant à la politisation des masses (Sankara 2007b). Il défendait une pédagogie révolutionnaire qui impliquait le peuple en tant qu’acteur principal de sa propre transformation sociopolitique et écologique. Au cours des quatre années de son mandat, la souveraineté s’est concrétisée par le travail collectif, la priorité donnée à la production endogène et une combinaison de ruptures symboliques et matérielles ; celles-ci se sont traduites par des politiques allant de la réforme agraire et des campagnes de santé publique au changement de nom de la Haute-Volta en Burkina Faso (pays des gens intègres) : un geste qui résumait son attachement à l’affirmation de soi sur les plans culturel, linguistique et épistémique. Ainsi, la pratique de la souveraineté de Sankara ne correspondait ni à l’étatisme marxiste orthodoxe ni au développementalisme libéral. Sa vision politique s’est écartée des modèles doctrinaux et a donné la priorité à la dignité panafricaine, à l’émancipation de genre au service de la transformation sociale ( McFadden 2018 ) et à la responsabilité écologique en tant que dimensions constitutives, et non secondaires, de la souveraineté ( Biney 2018 ). Sankara a cherché à redéfinir radicalement l’État, en faisant de la souveraineté un projet éthico-collectif, reproduit en permanence à travers la lutte, la construction de relations territoriales, le sacrifice et la participation populaire.

La Francafrique au Burkina Faso

L’assassinat de Sankara a été perpétré avec le soutien implicite des dirigeants politiques ivoiriens, en particulier de Félix Houphouët-Boigny (beau-père de Blaise Compaoré), qui aurait fourni le financement. L’historien américain Brian J. Peterson (2021, 272) retrace les « efforts résolus des services de renseignement français pour manipuler la presse » au cours des années qui ont précédé son assassinat, en écrivant :

Même si la France n’a peut-être pas orchestré le renversement de Sankara d’un point de vue militaire, le gouvernement français a créé les conditions rendant un coup d’État plus probable… les ramifications de l’influence française, par le biais des canaux militaires et des services de renseignement, étaient omniprésentes, notamment à travers le grand nombre de soldats africains formés dans les écoles militaires françaises.

C’est un point que réitère l’historien français Bruno Jaffré (2018), qui souligne le retrait économique systématique, voire le sabotage, de la part de la France à la demande du Premier ministre Jacques Chirac, alors que la France avait contribué à hauteur de 30 à 40 % au budget du parti révolutionnaire.

En avril 2022, 35 ans après les assassinats de Sankara et de 12 de ses compagnons, un tribunal militaire spécial à Ouagadougou a condamné par contumace Blaise Compaoré (qui vivait en exil en Côte d’Ivoire depuis qu’il avait été renversé lors de la révolution populaire de 2014, à l’exception d’un bref retour sous la présidence de Damiba en 2022). Compaoré a été reconnu coupable de complicité dans l’assassinat de Sankara, de dissimulation de cadavre et d’atteinte à la sûreté de l’État ; il a été condamné à la réclusion à perpétuité, bien que cette peine n’ait jamais été exécutée et qu’aucune démarche officielle n’ait été entreprise en vue de son extradition. Au cours du procès, plusieurs témoins ont confirmé la présence d’agents français à Ouagadougou au lendemain de l’assassinat.

La souveraineté et la pensée politique d’Ibrahim Traoré

Le gouvernement de Traoré et ses partisans font régulièrement référence à Sankara, à ses actions et à ses discours, afin d’affirmer la légitimité historique et sociale du programme politique du MPSR. À l’occasion du 37e anniversaire de l’assassinat de Sankara, une publication sur le compte Facebook présidentiel a directement souligné l’importance de la pensée et de la pratique politique de Sankara :

Son combat et sa vision restent une référence qui guide notre action et alimente notre engagement et notre détermination pour la reconquête du territoire national et la construction d’un nouveau Burkina de paix, de sécurité, de prospérité et de progrès pour tous les Burkinabés. 5 ( LeFaso.net 2024 )

Invoquant la nécessité pour les peuples africains de prendre en main le destin de leur continent, Traoré accuse régulièrement l’Europe en général, et la France en particulier, d’être responsables du terrorisme qui ravage le Sahel et de la persistance de la pauvreté économique :

En ce qui concerne le Burkina Faso, cela fait plus de huit ans que nous sommes confrontés à la manifestation la plus barbare et la plus violente du néocolonialisme et de l’impérialisme : l’esclavage qu’ils tentent encore de nous imposer. 6 ( Traoré 2023a )

Le discours souverainiste et anticolonial de Traoré remet en cause une économie politique néocoloniale fondée sur la dépendance financière et la dette, l’extraversion économique, le contrôle monétaire et les activités des multinationales. À l’instar de Sankara, il critique l’aide étrangère et encourage les initiatives locales portées par la population elle-même.

Les questions que se pose ma génération peuvent se résumer ainsi : nous ne comprenons pas comment l’Afrique, avec tant de richesses sous son sol et un environnement naturel si généreux, peut être aujourd’hui le continent le plus pauvre. Comment est-il possible que les chefs d’État africains parcourent le monde pour mendier ? 7 ( Traoré 2023a )

Parmi les initiatives nationales les plus marquantes figure la création de l’Agence pour la promotion de l’entrepreneuriat communautaire (APEC), lancée en juin 2023, dont les objectifs incluent le développement endogène et la création d’emplois. Grâce à cette initiative, les citoyens burkinabés sont invités à financer eux-mêmes le développement national. Il s’agit là d’un exemple d’adhésion partielle à la conception de la souveraineté de Sankara, fondée sur une dignité collective et partagée et sur le rejet des conditions matérielles de dépendance, même si elle s’inscrit dans un cadre capitaliste. Le Fonds de soutien patriotique (FSP), lancé en janvier 2023, est alimenté par des contributions volontaires des citoyens, des retenues sur salaire et des taxes sur les produits de consommation tels que les boissons alcoolisées et les services de communication, afin de financer des activités antiterroristes (évitant ainsi l’aide militaire traditionnelle de la France et des États-Unis). L’initiative « Faso Meebo », lancée en octobre 2024, vise à mobiliser des fonds endogènes pour le développement routier, urbain et rural.

Chacune de ces initiatives s’appuie sur la conscience populaire et la mémoire historique des efforts résolus de Sankara pour impliquer le peuple burkinabé dans le projet révolutionnaire et la lutte anti-impérialiste : elles font écho à son insistance, fondée sur le concept de burkindlim dans l’ontologie de Mooré, sur des manifestations militantes, « droites » et visibles d’abnégation et d’autodéfense. Dans la pratique politique de Sankara, ce sacrifice s’accompagnait d’une critique implacable des privilèges, de la corruption, de l’isolement de l’élite et du patriarcat. Dans le même ordre d’idées, à l’issue d’une réunion du Conseil des ministres le 16 novembre 2022, le porte-parole du gouvernement, Jean Emmanuel R. Ouédraogo, a annoncé que Traoré renoncerait à son salaire de président et conserverait son salaire plus modeste de capitaine ; lors de cette même réunion, les ministres ont annoncé qu’ils verseraient 50 % de leurs salaires de novembre au Fonds national de solidarité, qui vient en aide aux personnes déplacées à l’intérieur du pays ( LeFaso.net 2022 ).

Les discours de Traoré ont mis en avant un engagement dans la lutte contre l’impérialisme et le refus de participer, en tant qu’intermédiaires bourgeois du capital étranger, au néo-impérialisme. Sankara et Traoré ont tous deux condamné les collaborateurs de l’élite et les intellectuels, les qualifiant de « valets locaux » (valets locaux), une expression utilisée pour désigner les Burkinabés qui collaborent avec les puissances impériales. Plusieurs discours de Traoré dénigrent des personnalités qu’il qualifie de « traîtres », les désignant comme des ennemis intérieurs qui sapent la souveraineté et la libération nationale ( Traoré 2023b , 2024b , 2025 ) ; cette tactique peut également servir de mécanisme visant à délégitimer et à réprimer la dissidence des militants, journalistes, intellectuels, dirigeants syndicaux, étudiants et autres (Amnesty International Canada 2023 ; Amnesty International 2025). Ces dernières années, Traoré a utilisé l’expression « esclaves domestiques » ( esclaves de salon ) pour désigner les élites compradore et les collaborateurs impériaux, une francophonisation de la terminologie issue des luttes de résistance noire aux États-Unis et popularisée dans les années 1960 par des figures telles que Malcolm X, qui faisait la distinction entre ce qu’il appelait le « Noir domestique » et le « Noir des champs » (X 1965). Cela suggère que le lexique de Traoré s’inscrit dans un écosystème plus large de forums intellectuels et militants panafricains, puisque l’expression « esclaves de salon » a circulé dans des bulletins étudiants et des tracts militants avant de devenir une dénonciation courante sur les chaînes panafricaines francophones de YouTube et Facebook.

L’anti-impérialisme de Traoré

Le paradigme postcolonial de coopération entre la France et ses anciennes colonies — la Francafrique — s’est caractérisé par une relation de supériorité française ( Beti 1972 ). Sous la direction de Traoré, la France a fait l’objet de critiques et d’accusations de la part d’activistes et de sympathisants, tandis que les militants politiques au Burkina Faso étaient persécutés et réduits au silence ( Murrey 2025 ). La prise de conscience populaire des conséquences répressives et oppressives de la politique étrangère française au Burkina Faso s’est manifestée en ligne, comme en témoignent, de manière formelle et informelle, les mouvements anticoloniaux et panafricains de la dernière décennie (Ndiaye 2023). Il existe ce que l’on appelle une « positivité formelle » dans la position anticoloniale de Traoré ; cette positivité repose sur la légitimité politique de l’anti-impérialisme à l’époque contemporaine. Le discours souverainiste et anticolonial de Traoré représente une rupture légitime qui s’inscrit dans la lignée d’une longue série de luttes africaines pour l’affirmation et l’autodétermination contre les anciennes puissances coloniales et les puissances néo-impériales actuelles. Les élites économiques et politiques françaises sont depuis longtemps les artisans de l’instabilité politique et de l’échec de la gouvernance à travers les réseaux et les pratiques communément connus sous le nom de « Françafrique » ; Traoré explique :

L’Afrique est le continent qui a énormément souffert, et qui continue de souffrir, à cause des impérialistes. Ces impérialistes n’ont qu’un seul stéréotype en tête : l’Afrique est le continent des esclaves ; c’est ainsi qu’ils la perçoivent. 9 ( Traoré 2024a )

Dans ses discours et déclarations publiques, Traoré a reconnu que des agents français étaient responsables de la mise en œuvre de politiques postcoloniales diviseuses et violentes au Burkina Faso, ainsi que du soutien apporté à une classe dirigeante locale propice au maintien de la domination économique et culturelle française dans les anciennes colonies :

Ces impérialistes, en plus de piller nos États, en plus de nous dépouiller par l’intermédiaire des laquais locaux qu’ils ont placés à la tête de nos États – États qu’ils considèrent d’ailleurs comme leurs sous-préfectures –, ont aujourd’hui atteint leur paroxysme en nous envoyant une horde de criminels qui tuent des hommes, des femmes et des enfants. 10 ( Traoré 2023b )

Traoré critique le néo-impérialisme et considère le terrorisme comme un phénomène délibérément entretenu par les puissances impérialistes pour protéger leurs intérêts. En parlant de « sous-préfectures », il fait allusion au Burkina Faso en tant qu’ancienne colonie française : une colonie que la France prétend toujours contrôler et monopoliser. Le 11 juillet 2024, il a attribué la déstabilisation délibérée du Burkina Faso à la France, par l’intermédiaire de la base militaire française au Bénin, qui apporte aux groupes terroristes une aide en matière de stratégies opérationnelles, de soins médicaux et de logistique.

Nous disposons d’enregistrements audio d’agents français au Bénin qui opèrent au cœur même des centres d’opérations terroristes. Ils planifient des opérations avec eux. Ils les aident à bénéficier de soins médicaux. Ils y font tout. Nous disposons de tous les détails les concernant. 11 ( Traoré 2024c )

Au Burkina Faso, la rupture géopolitique avec la France et la fin de la coopération militaire et de l’aide étrangère ne se sont pas (encore) accompagnées d’une recrudescence généralisée des activités terroristes, ni de l’avènement d’une rédemption politique et économique pour le peuple burkinabé. Le discours anticolonial de Traoré articule un horizon politique et mobilise l’affection populaire (Prashad 2025) ; de plus, il s’inscrit dans un contexte social déjà saturé de perceptions négatives à l’égard de la France. Dans une économie politique mondiale structurée par l’exploitation du travail et de l’environnement, et un régime de développement international organisé autour de ce que Sankara décrivait comme une « simple survie » et que Traoré qualifie à plusieurs reprises d’« esclavage » (Traoré 2023b, 2024d, 2025), les Burkinabés se sont longtemps vu refuser une représentation digne, de justice politique et d’autodétermination économique (ce dernier point est abordé par Traoré ; voir, par exemple, son message du 23 décembre 2025 : Traoré 2025). Pour Sankara, la connaissance de soi est née du travail collectif, de la créativité et de la construction partagée grâce à une pédagogie révolutionnaire axée sur la réhumanisation. C’est pour cette raison qu’il est si important d’examiner l’Alliance des États du Sahel et les discours contemporains sur la souveraineté et l’anti-impérialisme au Burkina Faso : ils nous rappellent que la libération doit être à la fois matérielle et culturelle. Pour Sankara, la production intellectuelle devait se mettre au service de la reconstruction du monde pour les classes populaires et les plus vulnérables, une tâche qui exige nécessairement la désobéissance dans la pensée et la pratique politique.

Wendwoaga Anselme Kiemtoré et Amber Murrey (ROAPE), le 14 juillet 2026

Notes

1

Cet extrait, ainsi que d’autres extraits ultérieurs des discours de Traoré, sont des traductions en anglais fournies par les auteurs. L’original en français figure dans les notes de fin correspondantes. Texte original : « Nous, chefs d’État africains, devons cesser de nous comporter comme des marionnettes qui dansent chaque fois que les impérialistes tirent les ficelles. »

2

Texte original : « Cela nous a conduits, en janvier dernier, à poser des actes anticonstitutionnels pour redresser et redonner vie à cette nation. L’objectif de la création du Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration était donc de prendre notre destin en main. »

3

Bien que des images, des mèmes et des publications générés par l’IA et glorifiant Ibrahim Traoré et l’anti-impérialisme circulent en ligne, ces contenus n’ont pas été inclus dans notre analyse. Dans cet article, nous examinons des sources médiatiques officielles et institutionnelles dont le contenu n’a pas été généré par l’IA générative.

4

Compte tenu des réalités de la censure en temps de guerre et de la communication stratégique dans le contexte de menaces néo-impérialistes aiguës, cette analyse des discours et des représentations médiatiques doit être abordée avec prudence, car les sources peuvent refléter, voire renforcer, les récits officiels tout en occultant la dissidence interne ou l’ambiguïté stratégique.

5

Texte original : Son combat et sa vision demeurent un repère qui oriente notre action et nourrit notre engagement et notre détermination pour la reconquête du territoire national et la construction d’un nouveau Burkina de paix, de sécurité, de prospérité et de progrès pour l’ensemble des Burkinabè.

6

Texte original : En ce qui concerne le Burkina Faso, nous sommes confrontés depuis plus de huit ans à la forme de manifestation la plus barbare, la plus violente du néocolonialisme, de l’impérialisme. L’esclavage qu’on nous impose encore.

7

Texte original : Les questions que se pose ma génération sont les suivantes, si je peux les résumer : c’est de ne pas comprendre comment l’Afrique, avec tant de richesses sous notre sol, avec une nature généreuse, … soit aujourd’hui le continent le plus pauvre. Comment se fait-il que les chefs d’État africains parcourent le monde pour mendier ?

8

Pour plus de détails, consultez https://apec.bf .

9

Texte original : L’Afrique est ce continent qui a tant souffert, et qui continue de souffrir, à cause des impérialistes. Ces impérialistes ne sont pas qu’un simple cliché dans leur esprit. L’Afrique est le continent des esclaves ; c’est ainsi qu’ils voient l’Afrique.

10

Texte original : Ces impérialistes, en plus de piller nos États, en plus de nous spoliant par l’intermédiaire des laquais locaux qu’ils ont placés à la tête de nos États – États qu’ils considèrent d’ailleurs comme leurs sous-préfectures –, ont aujourd’hui atteint leur paroxysme en nous envoyant une horde de criminels qui tuent hommes, femmes et enfants.

11

Texte original : Nous disposons d’enregistrements audio d’agents français au Bénin qui opèrent au cœur des opérations des terroristes. Ils organisent les opérations avec eux. Ils les aident à se soigner. Ils font tout là-bas. Nous avons tous les détails à leur sujet.

Aller à la barre d’outils