Nous organisons cette conférence, en tant que Supernova revue marxiste-léniniste (Front Anti-Imperialiste France), avec deux objectifs : comprendre ce qui passe dans une période de basculement du monde qui est essentiellement une crise de l’hégémonie impérialiste américaine, mais aussi une crise de la Françafrique. Et d’autre part nous souhaitons mettre en avant des luttes de classes en Afrique et des alternatives qui se dessinent. Ces dernières années de grands mouvements anti-impérialistes et panafricains ont obtenu le départ des troupes françaises et américaines et le renversement de gouvernements vassalisés. Une grande victoire. Il existe aujourd’hui un renouveau de forces révolutionnaires avec une jeunesse marxiste active et organisée. Un grand espoir. Le panafricanisme est de retour et il est une partie de la résistance et de la révolution mondiale.
Notre conviction est que ce qui se passe en Afrique et ce qui se passera, à nouveau un mouvement continental de rejet de la soumission à l’impérialisme, du Sahel à Madagascar, est crucial pour les luttes de classes dans le monde et que les luttes en Afrique doivent nous inspirer. Les militants de la « gauche radicale » en Europe doivent se mettre à l’école des luttes africaines, pour leur détermination et pour leur rapport aux masses populaires, comme ils doivent être à l’école de la résistance à Gaza, au Liban, au Yémen, en Iran.
La crise actuelle de l’impérialisme recèle de grands dangers mais aussi de grandes opportunités. Que signifie la crise actuelle de l’impérialisme ? L’hégémonie unique des USA et de son ordre international n’a pas survécu à la crise de 2008 et de 2020. Le système de relations internationales de la bourgeoisie impérialiste est tellement bouleversé que même ses dirigeants et leurs représentants politiques reconnaissent, selon les mots du chancelier allemand Friedrich Merz, que « l’ancien ordre mondial n’existe plus ». Maintenant que dans les principaux pays impérialistes la crise du système de pouvoir des classes dirigeantes est devenue si aiguë que la moitié de la population ne va plus voter, qu’aux États-Unis la guerre civile larvée est pleinement opérationnelle et qu’au cours des derniers mois de 2025, de grands mouvements de masse se sont développés, dont la solidarité avec le peuple palestinien a été un levier essentiel. D’où vient cette crise de légitimité ? En quelques décennies, et malgré l’effondrement de l’URSS, les USA ont chuté dans la part des échanges mondiaux, le monopole des technologies, les brevets scientifiques. Ils leur restent les GAFAM, les tarifs douaniers, la fascisation et la guerre. Les sanctions, le contrôle des semi-conducteurs, les corridors énergétiques, les routes maritimes et les terres rares deviennent des enjeux immédiats de souveraineté armée se passant de toute recherche d’arbitrages juridiques tels que le capitalisme avait tenté de l’établir. Ce qui s’oppose à l’heure actuelle à cet impérialisme malade, agressif et génocidaire ce sont des formes de résistance nationales inédites comme en Iran ( qui détruit le mythe de l’invincibilité des USA et de l’OTAN) ou au Sahel (qui détruit le mythe de la Françafrique). D’autre part initiatives multipolaires comme l’ALBA, les BRICS, le Forum de Sao Paulo, le groupe de Shangaï. Pour ces dernières formes ce n’est pas l’opposition à l’impérialisme lui-même qui est en jeu, cad l’opposition au capitalisme financier mondialisé, mais une opposition à l’hégémonie américaine. Mais cela suffit à créer des brèches, il existe plus de marge de manœuvres pour les mouvements populaires et révolutionnaires.
La recolonisation comme horizon indépassable. Le projet actuel de l’impérialisme dominant a été résumé dans les années 2000 par Obama grâce à la formule de « pivot vers l’Asie », c’est-à-dire de tout faire pour arrêter le développement de la Chine. Puis face à l’échec des méthodes de sanctions et de contraintes on passe à un projet plus offensif par Marco Rubio à Münich le 16 février 2026. Marco Rubio est architecte de la reprise territoriale de l’Amérique du Sud par les USA, et l’architecte de la défense de la guerre de reconquête. Devant les dirigeants européens qui lui ont fait une standing ovation il déclare que les USA agissent :
« pour bâtir un nouveau siècle occidental. Vols spatiaux commerciaux et intelligence artificielle de pointe ; automatisation industrielle et production flexible ; création de chaînes d’approvisionnement occidentales pour les minerais critiques qui ne soient pas vulnérables au chantage d’autres puissances ; et un effort commun pour conquérir des parts de marché dans les économies du Sud global. C’est une voie que nous avons déjà empruntée ensemble et que nous espérons emprunter à nouveau. Pendant cinq siècles, avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Occident n’a cessé de s’étendre : ses missionnaires, ses pèlerins, ses soldats, ses explorateurs ont quitté ses côtes pour traverser les océans, coloniser de nouveaux continents et bâtir de vastes empires à travers le globe. Mais en 1945, pour la première fois depuis l’époque de Christophe Colomb, il a commencé à se contracter. L’Europe était en ruines. La moitié de son territoire vivait derrière un rideau de fer et le reste semblait sur le point de suivre. Les grands empires occidentaux étaient entrés dans une phase de déclin irréversible, accéléré par les révolutions communistes athées et les soulèvements anticolonialistes qui allaient transformer le monde et draper de vastes portions de la carte du marteau et de la faucille rouges pour des années. »
Tout est dit. Y compris que les seuls freins réels au maintien de l’impérialisme ont été et seront les expériences socialistes/communistes et les mouvements anticoloniaux. Les projets en rupture avec l’hégémonie américain, européen et sioniste ne sont pas anticapitaliste. C’est leur faiblesse constitutive. Mais les luttes en cours indiquent aussi que le Nord et sa démocratie impérialiste, ses ONG, sa morgue, ne sont plus un modèle de référence et que les masses populaires cherchent une alternative. En réaction le programme pour les hégémonistes c’est de recoloniser à l’ère de l’IA et de mener des guerres de prédation. C’est la condition officielle et assumée pour enrayer le déclin du capitalisme occidental. « Recommençons nos carnages car nous sommes l’Empire du Bien ». Et la France impérialiste ? Malgré des réticences cosmétiques et apparentes, elle s’aligne sur ce programme.
Ecoutons la déclaration le 14 avril 2024 du général François Lecointre, chef d’état-major de l’armée française entre 2017 et 2021, chef du cabinet militaire du Premier ministre sous Manuel Valls, Bernard Cazeneuve et Edouard Philippe et aussi commandant du groupement tactique interarmes (GTIA2) en Côte d’Ivoire entre 2005 et 2007: «Notre destin, c’est la Méditerranée et l’Afrique, notre destin se joue actuellement» « nous y retournerons (en Afrique de l’Ouest) sous une forme ou une autre, y compris militaire pour aller défendre nos intérêts ».
L’obligation faite à la France de retirer ses troupes et bases militaires du Mali, Burkina, Niger, Sénégal ne signifie pas l’abandon de tout projet de contrôle de la région : la France a renforcé sa coopération militaire avec le Bénin et la Côte d’Ivoire. Le jeudi 19 mars 2026 les chefs d’état-major des armées des trois pays se sont rencontrées à Cotonou avec à nouveau le prétexte de la guerre anti-terroriste et de la lutte contre les guerres hybrides. Cette présence est contestée dans la région. Il y a 1000 tonnes d’uranium réclamé par les français. Ils sont entreposés à l’aéroport de Niamey. Et un attentat y a eu lieu le 28 janvier 2026 sous couleurs djihadistes. La déstabilisation ne s’arrête pas. C’est une lutte pour la réappropriation des richesses et de choix des partenaires économiques. Quelle doit être la position des anti-impérialistes ici en France ? De soutenir ceux qui luttent contre la domination française, sans détour, sans reprendre les ritournelles minables contre les coups d’Etat. Lorsqu’une prise de pouvoir africaine est patriotique et anti-impérialiste c’est un impératif catégorique de la soutenir face aux tombereaux d’hostilité et de propagande.
La résistance au néocolonialisme. Nous partageons entièrement les positions de nos camarades du Parti Communiste Marxiste du Kenya à ce propos : « Les Africains prennent de plus en plus conscience du rôle néfaste de l’impérialisme en Afrique. Mais les dirigeants de la plupart des pays africains restent incapables de s’opposer à la domination impérialiste, contrairement aux exceptions remarquables des années 1960 et 1970. On observe toutefois un changement d’attitude bienvenu dans les anciennes colonies françaises. Le maintien de cette tendance dépend entièrement des masses africaines du reste de l’Afrique. L’anti-impérialisme africain a encore du chemin à parcourir pour mobiliser l’Afrique contre le néocolonialisme. L’esprit anticapitaliste des dirigeants anticolonialistes et anti-impérialistes de l’époque de la lutte anticolonialiste des années 1960 et 1970 doit être ravivé. Il est néanmoins du devoir de toutes les forces de gauche dans le monde de soutenir l’esprit naissant du panafricanisme dans le cadre de la campagne anti-impérialiste. Toutes les forces de gauche et révolutionnaires ont des leçons à tirer des actions de la gauche dogmatique de ce siècle, dont l’hostilité envers les gouvernements du Venezuela, du Nicaragua et de l’Équateur, entre autres, n’a fait que servir l’impérialisme américain et ses laquais en Amérique latine, et inverser certaines des avancées de la gauche en Amérique du Sud. »
Cette déclaration permet de comprendre deux points de cohérence idéologique et politique :
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Retrouver le lien entre le combat anticolonial et le combat contre le capitalisme. Selon les mots de Kwame Ture : « l’anticolonialisme n’est rien sans l’anticapitalisme puisque le colonialisme n’est qu’une ramification, un aspect du capitalisme, donc si vous êtes anticolonialiste vous devez être anticapitalisrte si vous êtes logique dans votre pensée et dans vos actions. Si vous êtes anticapitaliste, vous devez être pour le socialisme. Le capitalisme ne peut pas unifier l’Afrique »
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Les limites et contradictions que l’on peut constater dans le projet de l’AES ne sont pas des motifs valables pour ne pas soutenir les efforts d’autodétermination, la nationalisation et le contrôles des richesses nationales. À maintes reprises, la France et les États-Unis ont pris des mesures radicales contre des dirigeants qui ont promu le panafricanisme et la stabilité environnementale au détriment des intérêts des puissances occidentales. Nous assistons à cela en direct et avons la responsabilité de soutenir Traoré et l’AES avant qu’il ne soit trop tard.
Nous avons d’autre part un réarmement général en Europe. La Commission européenne affirme explicitement, dans sa stratégie ReArm Europe / Readiness 2030, vouloir réarmer l’Europe, produire plus vite, faciliter le déploiement des troupes et mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros via flexibilités budgétaires et prêts communs. La loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit 413,3 milliards d’euros de besoins financiers programmés, avec une montée régulière des crédits de la mission Défense jusqu’en 2030. Elle révèle donc à la fois un réarmement réel et les limites historiques du capitalisme français, poussé à la vassalisation vers les États-Unis d’Amérique mais cherchant à faire en même temps de l’Union européenne un syndicat impérialiste alternatif permettant à la France de jouer relativement sa propre partie de par ses capacités de projection, sa puissance balistique et nucléaire pensée en termes de plus en plus offensifs. Les projets de réarmement se font en opposition avec le maintien des garanties sociales. C’est donc le même impérialisme qui menace les peuples dominés par sa gestion néocoloniale de la planète et qui détruit les droits sociaux et ouvriers, ici dans la métropole. Même si le rapatriement de la plus-value vers les centres impérialistes permet de corrompre certaines couches et de réguler les luttes de classes, l’impérialisme ne profite en rien aux masses populaires. C’est l’inverse qui est vrai : il y a une communauté d’intérêts stratégiques entre les prolétariats des centres et les peuples dominés. La question qui est devant nous est de retrouver des formes politiques qui permettent d’affirmer cette unité, en commençant par lutter de façon impitoyable contre les formes du racisme colonial qui sévissent en France.
La France opère un redéploiement contraint comme nous le voyons avec le cas du Kenya. La volonté de regagner le terrain perdu est acharnée. L’ingérence française n’est pas terminée malgré les reculs : président exfiltré du président malgache et manifestations populaires de rejet du néocolonialisme français. Soutien de ses derniers valets en Côte d’Ivoire et au Cameroun. Avec des dizaines de morts. La France est un pays impérialiste, à la longue histoire coloniale et néocoloniale, dont la puissance est en crise, sans moyens technologiques et industriels de la surmonter rapidement, un pays où s’installe des mesures de contre-révolution préventive. Les chats ne font pas des chiens. Sans changements structurels la France impérialiste continuera à opprimer l’Afrique. Mais des signes avant-coureurs de changement sont sous nos yeux. Notre rôle est de souffler sur les braises pour que meure l’impérialisme et s’élève une alternative réelle.
Supernova
revue marxiste leniniste
26 avril, marseille
