La guerre que les États-Unis et Israël ont déclenchée contre l’Iran le 28 février a mis à l’épreuve, une fois de plus, la structure politico-militaire la plus importante que le monde arabe ait mise en place au cours des dernières décennies : l’Axe de la Résistance. Il ne s’agit pas d’une alliance formelle, elle n’est régie par aucun traité signé et ne dispose d’aucun quartier général visible. Il s’agit plutôt d’un réseau de volontés partagées, d’ennemis communs et d’une stratégie qui a défié la superpuissance la plus puissante de l’histoire. Ses enseignements sont des leçons que tout peuple souhaitant résister à l’empire devrait étudier attentivement.
Pour comprendre pourquoi Washington est prêt à déclencher une guerre de cette ampleur, il faut regarder la carte avec les yeux du Pentagone. Le golfe Persique n’est pas une région comme les autres. Il concentre les plus grandes réserves d’hydrocarbures de la planète et contrôle le détroit d’Ormuz, par lequel transitent 20 % du pétrole mondial. Pendant des décennies, les États-Unis ont construit un réseau de bases militaires au Qatar, au Koweït, à Bahreïn, aux Émirats arabes unis et en Arabie saoudite, transformant la région en le plus grand déploiement de forces américaines hors de leur territoire.
Trump l’a dit sans détour : les objectifs de la guerre sont au nombre de cinq : dégrader complètement la capacité balistique iranienne, détruire sa base industrielle de défense, éliminer sa marine et son armée de l’air, ne jamais permettre à l’Iran de s’approcher ne serait-ce que de la capacité nucléaire, et protéger les alliés des États-Unis dans la région — Israël, l’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats arabes unis, Bahreïn et le Koweït. En d’autres termes : maintenir la domination énergétique, sécuriser la route du pétrole et préserver l’hégémonie militaire qui garantit qu’aucune puissance régionale ne défie l’influence de Washington.
Le paradoxe est évident. Alors que Trump affirme vouloir « réduire la présence » au Moyen-Orient, il vient de déployer des milliers de parachutistes de la 82e division aéroportée et envisage de s’emparer de l’île de Kharg, d’où proviennent 90 % du pétrole iranien. Les bases censées garantir la stabilité ont transformé les pays du Golfe en cibles. L’Iran l’a dit sans détour : il attaque ces pays parce qu’ils abritent des installations militaires américaines, même s’ils ne participent pas eux-mêmes aux combats.
Le terme est né en réponse. En 2002, George W. Bush a inventé le concept d’« axe du mal » pour désigner l’Iran, l’Irak et la Corée du Nord. La presse arabe et iranienne a répondu par un concept qui lui est propre : « l’axe de la résistance ». Ce qui a commencé comme une réplique rhétorique est devenu une réalité géopolitique.
Le véritable architecte de ce réseau était le général Qasem Soleimani, commandant de la Force Qods des Gardiens de la Révolution. Sous sa direction, l’Iran a consolidé un réseau de groupes armés financés, entraînés et approvisionnés par Téhéran : le Hezbollah au Liban, les milices chiites en Irak et en Syrie, les Houthis au Yémen, puis, plus tard, le Hamas et le Jihad islamique en Palestine. Soleimani n’a pas constitué d’armées conventionnelles. Il a mis en place des cellules, des réseaux, des capacités asymétriques. Et grâce à eux, il a redéfini l’équilibre des pouvoirs au Moyen-Orient.
La deuxième guerre du Liban en 2006 a marqué un tournant décisif. Le Hezbollah, une milice chiite libanaise, a tiré des roquettes sur le nord d’Israël et a résisté à une offensive terrestre israélienne pendant plus d’un mois.
L’opinion internationale s’attendait à une défaite rapide des « terroristes ». Ce qui s’est produit, c’est une guerre d’usure que les Forces de défense israéliennes n’ont pas réussi à gagner. Le Hezbollah a démontré qu’une milice entraînée par l’Iran pouvait défier l’armée la plus puissante de la région et s’en sortir indemne. Ce fut une victoire politique qui a redéfini la carte du pouvoir.
La leçon était claire : la supériorité technologique ne fait pas tout. Israël disposait d’avions F-35, de missiles guidés par satellite et de moyens de renseignement électronique de pointe. Le Hezbollah disposait de tunnels, de roquettes rudimentaires et d’une population prête à soutenir la résistance. La guerre asymétrique n’est pas une faiblesse ; c’est une stratégie. Et elle fonctionne.
La guerre en Syrie (2011-2024) a été le terrain d’essai de cette stratégie. Lorsque le régime de Bachar al-Assad était sur le point de s’effondrer, la Force Qods a organisé une coalition multinationale composée de milices chiites irakiennes, du Hezbollah et de conseillers iraniens qui a soutenu Damas et assuré des couloirs terrestres jusqu’au Liban. Ce n’était pas une intervention conventionnelle. C’était une orchestration de forces locales partageant un objectif commun : empêcher la Syrie de tomber aux mains des groupes djihadistes financés par l’Arabie saoudite et les États-Unis.
La leçon à retenir ici est la coordination sans centralisation. L’Axe n’a pas de commandement unique, mais ses membres savent quand agir et comment le faire. Le Hezbollah est entré en Syrie parce que sa survie dépendait du maintien au pouvoir d’Assad. Les Houthis ont attaqué l’Arabie saoudite parce que leur contrôle sur le Yémen était en jeu. Le Hamas s’est lancé dans la guerre en octobre 2023 parce qu’il savait que l’Axe répondrait. Il n’y a pas de hiérarchie formelle, mais il y a une conscience stratégique partagée.
L’Axe de la Résistance n’est pas seulement une alliance militaire. C’est aussi un modèle de développement alternatif. Le Hezbollah a construit des hôpitaux là où l’État libanais n’intervenait pas, des écoles là où il n’y en avait pas, des réseaux d’aide sociale au service des communautés les plus pauvres. Au Yémen, les Houthis sont devenus la seule force à défier la coalition saoudienne qui a bombardé le pays pendant des années. À Gaza, le Hamas a construit un réseau de services que le blocus israélien n’a pas réussi à détruire.
La leçon est politique : la résistance ne se maintient pas uniquement grâce aux missiles. Elle se maintient grâce à un ancrage social. Grâce à la certitude que l’organisation qui lutte pour la libération est aussi celle qui fournit ce que l’État ne peut ou ne veut pas donner. C’est pourquoi, lorsque les bombes s’abattent sur Beyrouth ou Gaza, la population ne se soulève pas contre ceux qui la défendent. Car elle sait que ces mêmes combattants sont ceux qui sont là depuis des décennies, pour le meilleur et pour le pire.
Aujourd’hui, après que les États-Unis et Israël ont lancé leur offensive massive contre l’Iran, l’Axe subit la plus forte pression de son histoire. Le Hezbollah est affaibli après la guerre avec Israël qui s’est terminée fin 2024. La Syrie, le maillon d’or de l’Axe, est tombée en décembre 2024 aux mains de forces islamistes opposées à la présence iranienne. Le réseau que l’Iran a construit pendant des décennies est confronté à son plus grand défi.
Et pourtant, la résistance se poursuit. Le Hezbollah a tiré des missiles sur le nord d’Israël le 2 mars en représailles à la mort de l’ayatollah Khamenei. Les Houthis maintiennent leur pression sur la mer Rouge. Les milices irakiennes menacent d’attaquer des bases américaines au Qatar et au Koweït. Le réseau est blessé, mais pas brisé. Et cette capacité à tenir bon est peut-être la plus grande leçon de toutes.
Les leçons de l’Axe de la Résistance ne sont pas secrètes. Elles sont inscrites dans chaque bataille, dans chaque attaque asymétrique, dans chaque communauté qui soutient ses combattants. La guerre asymétrique n’est pas un luxe : c’est la seule option face à l’armée la plus puissante du monde. La coordination sans centralisation n’est pas une faiblesse : c’est la seule façon de résister à un ennemi qui dispose de satellites et de drones. L’ancrage social n’est pas une stratégie électorale : c’est la seule garantie que, lorsque les bombardements prendront fin, l’organisation qui a résisté restera debout.
La guerre que les États-Unis et Israël ont déclenchée contre l’Iran n’est pas terminée. Les missiles continuent de voler, les bases continuent de brûler, le détroit d’Ormuz reste fermé. Mais l’Axe de la Résistance tient toujours debout. Non pas parce qu’il est invincible. Mais parce qu’il a appris la leçon que l’empire ne comprendra jamais : la résistance ne se mesure pas en missiles, elle se mesure à la volonté des peuples qui ont décidé de ne pas capituler. Et cette volonté, à Téhéran, à Beyrouth, à Sanaa, à Gaza, reste intacte. Tant que l’empire continuera de croire que l’on conquiert le monde avec des bombes, ceux d’en bas continueront de démontrer que le monde ne se conquiert pas avec des bombes. Il se conquiert avec dignité. Et cela, l’empire ne le comprendra jamais.
