Tout le monde parle du Parti du Travail de Belgique ces jours-ci. Comme une révélation tardive, presque mystique. On découvre le PTB comme on découvre que l’eau mouille : avec étonnement, indignation, et parfois une pointe de mauvaise foi. Il faut dire que dans ce théâtre politique belge saturé d’amnésie stratégique, redécouvrir ce qu’est un parti politique relève presque de l’exploit anthropologique. Bientôt, à ce rythme, on découvrira que le capitalisme produit des inégalités et que la police ne distribue pas que des bonbons.
Et pourtant, je vais prendre ici une position qui, même pour moi, a quelque chose de contre-intuitif : défendre le PTB. Oui, défendre. Pas par adhésion, ni par romantisme révolutionnaire mal digéré — j’ai passé l’âge des posters de Che Guevara dans la chambre — mais par refus du spectacle un peu pathétique auquel on assiste : celui de défections outrées, de départs indignés, de révélations choquées… face à ce qui n’a jamais été caché.
Car enfin, de quoi parle-t-on ?
D’un parti qui s’inscrit dans une tradition marxiste-léniniste assumée. D’un parti dont la structure organisationnelle repose sur un principe bien connu en science politique : le centralisme démocratique — théorisé notamment par Vladimir Lénine et pratiqué dans l’histoire des partis communistes, y compris sous Joseph Staline. Autrement dit : discussion interne possible, mais ligne unique une fois la décision prise. Discipline. Verticalité. Cohérence idéologique. Rien de très “open space horizontal participatif inclusif co-construit avec post-it de couleur et facilitation bienveillante”.
Et c’est là que le cynisme commence à grincer.
Parce que sérieusement, il faudrait nous expliquer comment des candidat·e·s, parfois devenu·e·s élu·e·s, découvrent après coup qu’ils sont dans une structure verticale. C’est comme s’inscrire à l’armée et s’étonner ensuite qu’il y ait une hiérarchie. Ou rejoindre une confrérie religieuse et s’indigner qu’il y ait des dogmes. Ou, pour rester dans le contexte belge, entrer au Mouvement Réformateur et découvrir qu’ils aiment le marché. À un moment, soit on n’a pas lu la brochure, soit on pensait pouvoir la réécrire de l’intérieur. Dans les deux cas, ça dit quelque chose… mais pas sur le PTB.
Ce que cette séquence révèle, en réalité, dépasse largement ce parti. Elle met en lumière une crise plus profonde de la socialisation politique contemporaine. Des individus, parfois porteurs de convictions sincèrement antiracistes, sociales, écologiques accèdent à des responsabilités politiques sans avoir été réellement formés aux logiques organisationnelles, aux cultures partisanes, aux rapports de force internes. Comme si la politique était devenue une extension d’Instagram et de Facebook : un espace d’expression, d’indignation, de “positionnement”, mais sans ancrage structurel. On like, on partage, on s’indigne… puis on découvre qu’il y a des statuts, des votes internes et des rapports de pouvoir. Tragédie.
Or, un parti politique, ce n’est pas un collectif affinitaire. Ce n’est pas un safe space émotionnel. Ce n’est pas une thérapie de groupe avec micro ouvert. C’est une machine de pouvoir. Et toute machine de pouvoir implique des règles, des contraintes, des hiérarchies. Même et peut-être surtout dans les partis qui prétendent transformer radicalement la société.
Dire cela, ce n’est pas faire l’apologie du modèle du PTB. Personnellement, ce n’est pas un modèle dans lequel je me projette. Mais précisément : c’est pour cela que je n’y suis pas. La cohérence minimale voudrait qu’on n’entre pas dans une structure dont on rejette les fondements, sauf à vouloir la subvertir ce qui est une stratégie en soi, mais qui implique d’assumer le conflit, pas de jouer les surpris avec un air de téléréalité politique : “je ne m’attendais pas à ça”.
Sur la question financière, autre grand moment de théâtre belge, avec plus de rebondissements qu’une série Netflix, il faut aussi arrêter l’hypocrisie. Le système de reversement des indemnités des élu·e·s au parti est connu, documenté, revendiqué. Il s’inscrit dans une logique militante où l’élu n’est pas censé s’enrichir personnellement mais servir une cause collective. On peut critiquer ce modèle, bien sûr. Mais faire semblant de le découvrir après coup relève soit de la naïveté, soit d’une stratégie de repositionnement politique un peu grossière.
Et c’est là que le cynisme devient franchement intéressant.
Parce que ce qu’on observe aussi, c’est la circulation fluide de certain·e·s acteurs politiques entre formations idéologiquement opposées. On a déjà vu des trajectoires du PTB vers le MR. Oui, du communisme revendiqué au libéralisme assumé. Une sorte de grand écart idéologique qui ferait passer un gymnaste olympique pour un amateur. Et demain ? Pourquoi pas un aller simple vers l’extrême droite, tant qu’on y est ? Dans un champ politique dépolitisé, où les appartenances deviennent des marques et les convictions des accessoires, tout semble possible. Bientôt, on fera des “packs idéologiques” comme des abonnements téléphoniques.
Mais derrière cette ironie, parce qu’il faut bien rire pour ne pas hurler, il y a une question sérieuse, et profondément politique.
Qui a accès à la formation politique ?
Qui maîtrise les codes, les structures, les habitus du champ politique ?
De nombreux travaux sur le capital politique et la reproduction sociale nous rappellent que l’entrée en politique n’est jamais neutre. Elle est socialement située. Inégalement distribuée. Et dans ce cadre, les classes populaires, et en particulier les populations racialisées, se retrouvent souvent dans une position paradoxale : surreprésentées comme base électorale, sous-représentées dans les espaces de décision.
Et là, il faut nommer les choses clairement.
Ce qui se joue aujourd’hui, ce n’est pas seulement une crise du PTB. C’est une crise de l’autonomie politique des populations issues de l’immigration.
Depuis des décennies, on délègue notre représentation politique.
Au Parti Socialiste, à Ecolo, parfois au PTB. On espère, on négocie, on s’adapte. On rentre dans des cadres qui ne sont pas les nôtres. On internalise des programmes qui ne nous sont pas destinés. Et ensuite, on s’étonne.
On s’étonne que le racisme d’État soit périphérique.
On s’étonne que l’islamophobie soit relativisée.
On s’étonne que les violences policières soient minimisées.
On s’étonne que les droits fondamentaux des musulmans — voile, abattage rituel, nationalité — soient sans cesse négociés comme des options.
Mais pourquoi s’étonner, sérieusement ?
Comme l’a montré Frantz Fanon, la structure coloniale ne disparaît pas, elle se transforme. Elle s’inscrit dans les institutions, dans les imaginaires, dans les rapports de pouvoir. Et dans les démocraties européennes, elle se traduit notamment par une incapacité structurelle à reconnaître les populations racialisées comme des sujets politiques autonomes.
Autrement dit : tant que nous ne construisons pas nos propres outils politiques, nous resterons dépendants de structures qui ne sont pas conçues pour nous. Et qui, au mieux, nous tolèrent. Au pire, nous utilisent.
Et c’est là qu’il faut être clair — quitte à déranger, quitte à casser l’ambiance du brunch politique du dimanche.
L’autonomie politique n’est pas une stratégie.
Ce n’est pas un agenda caché.
Ce n’est pas un délire identitaire.
C’est une nécessité.
Les travaux de W.E.B. Du Bois sur la double conscience, ou de nombreux auteur.ice.s sur l’articulation entre race et classe, montrent que les populations racialisées vivent une condition spécifique. Une condition où le social et le racial sont imbriqués, indissociables.
Dire que la question raciale est une question sociale, ce n’est pas la diluer. C’est dire qu’elle structure le social.
À Bruxelles, à Molenbeek, à Anderlecht, la précarité a une couleur, une origine, une religion. Le chômage, le logement, les contrôles policiers, la stigmatisation médiatique, tout cela suit des lignes raciales très concrètes.
Et dans ce contexte, un programme politique “pour tout le monde” est souvent un programme pour personne ou plus précisément, pour ceux qui n’ont pas besoin qu’on nomme les choses.
Ce qu’il faut, c’est un programme situé. Assumé. Conflictuel.
Un programme qui nomme :
le racisme d’État,
l’islamophobie institutionnelle,
la négrophobie systémique,
les violences policières,
les discriminations structurelles.
Un programme qui défend :
le droit au voile,
le droit à l’abattage rituel,
la fin des politiques de déchéance de nationalité,
la régularisation des sans-papiers,
l’accès réel au logement, à la santé, à l’emploi.
Un programme qui ne cherche pas à plaire à tout le monde. Parce que plaire à tout le monde, c’est souvent maintenir l’ordre existant avec un sourire inclusif.
Dans ce contexte, la crise actuelle autour du PTB apparaît pour ce qu’elle est : le symptôme d’un entre-deux. Entre une organisation structurée, cohérente, mais limitée sur certaines questions raciales… et des militant·e·s racialisé·e·s qui tentent d’y inscrire leurs luttes sans en contrôler les structures.
Et au lieu d’en tirer une conclusion politique, construire nos propres outils, on préfère souvent moraliser : trahison, déception, indignation. C’est plus simple. Ça évite de poser les vraies questions.
Et maintenant ?
On quitte le PTB… pour aller où ?
Au MR ?
Au PS ?
Chez Les Engagés ?
Comme si changer de maison allait changer la structure. Comme si repeindre les murs suffisait à modifier les fondations.
Mais la structure, elle, reste.
Et tant qu’on ne la construit pas nous-mêmes, elle continuera à produire les mêmes effets. Les mêmes exclusions. Les mêmes désillusions. Avec parfois, en bonus, un communiqué de presse bien rédigé.
Alors oui, défendre le PTB aujourd’hui, c’est presque un acte de lucidité minimale. Non pas pour dire qu’il a raison — loin de là — mais pour refuser une critique superficielle, opportuniste, dépolitisée.
Et surtout, pour poser une question autrement plus dérangeante :
Pourquoi, en 2026, sommes-nous encore incapables de construire une véritable autonomie politique des quartiers populaires racialisés en Belgique ?
En attendant, le spectacle continue.
Au fond, toute cette séquence donne l’impression d’un immense casting raté. Chacun change de rôle, ajuste son costume, teste une nouvelle ligne idéologique, mais le scénario, lui, ne change jamais. On remplace les acteurs, pas l’histoire. Et après quelques épisodes, on feint la surprise : “ah bon, ça finit pareil ?”
Ça finit pareil parce que les structures sont les mêmes.
Défendre aujourd’hui le Parti du Travail de Belgique, ce n’est pas s’aligner sur sa ligne. C’est refuser ce moment de panique morale où l’on reproche à une organisation d’être exactement ce qu’elle a toujours été. Mais surtout, c’est refuser de se tromper de combat.
Le problème n’est pas que le PTB soit vertical.
Le problème, c’est que nous n’avons pas d’alternative autonome suffisamment structurée.
Le problème n’est pas que certains partent.
Le problème, c’est qu’ils partent sans projet politique clair, comme on quitte une pièce sans savoir où aller, sinon dans la pièce d’à côté , souvent pire, parfois pareil.
Le problème n’est pas l’existence de contraintes organisationnelles.
Le problème, c’est de dépendre en permanence d’organisations qui ne sont pas construites à partir de nos réalités.
Et c’est là que le cynisme doit s’arrêter, pour laisser place à quelque chose de plus exigeant.
Parce qu’on peut continuer longtemps comme ça : dénoncer, quitter, rejoindre ailleurs, redénoncer, recommencer. Une sorte de circuit fermé de la désillusion politique. Une boucle presque parfaite, si elle n’était pas aussi stérile.
Ou alors, et là, ça devient moins confortable, on peut décider de faire autre chose.
Construire.
Construire une organisation qui ne cherche pas à être respectable aux yeux du centre, mais utile pour celles et ceux d’en bas.
Construire une ligne politique qui ne s’excuse pas de nommer le racisme d’État, mais qui en fait un point de départ.
Construire un espace où les quartiers populaires racialisés ne sont pas une base électorale, mais une base politique.
Pas un projet pour plaire.
Pas un projet pour intégrer.
Un projet pour exister politiquement.
Parce que tant qu’on ne fait pas ça, on restera dans cette situation étrange où l’on critique des structures tout en dépendant d’elles. Où l’on réclame de la reconnaissance sans avoir les moyens de l’imposer. Où l’on espère des transformations sans en maîtriser les outils.
Et dans ce jeu-là, on est toujours perdant.
Alors non, la question n’est pas de savoir s’il faut aimer ou détester le PTB.
La question, c’est : qu’est-ce qu’on fait, nous ?
Parce qu’à force de commenter les autres, on finit par oublier que la politique, ce n’est pas un débat télé.
C’est un rapport de force.
Et un rapport de force, ça ne se commente pas.
Ça se construit.
