Alors que les premiers jours de cette nouvelle année venaient à peine de s’écouler, la presse internationale concentrait son attention sur les bombardements américains au Venezuela, beaucoup ont ignoré un événement d’une importance politique et sociale extraordinaire sur le continent africain : au Burkina Faso, le peuple et son gouvernement ont réussi à déjouer une tentative de coup d’État contre le président Ibrahim Traoré.
Ce qui pourrait sembler pour certains une information de plus dans la crise persistante du Sahel, est en réalité la manifestation la plus récente d’une lutte pour la souveraineté, la dignité et le développement propre d’un peuple qui a embrassé une nouvelle orientation politique, inspirée des voies tracées il y a des décennies par Thomas Sankara et reprises avec une force renouvelée par Traoré.
Cet épisode, qui a impliqué des conspirateurs à l’intérieur et à l’extérieur du pays, révèle quelque chose de plus profond que la simple dynamique d’un coup d’État : la résistance et la consolidation d’un projet politique qui revendique l’indépendance face à l’ingérence étrangère et à l’exploitation des ressources naturelles.
Le gouvernement de Traoré a annoncé l’arrestation des personnes impliquées et s’est félicité de la mobilisation populaire dans la capitale, soulignant que de larges secteurs de la société étaient descendus dans la rue pour défendre le processus politique incarné par son administration. Dans un contexte où l’hégémonie médiatique mondiale semblait se concentrer sur d’autres régions, cet événement a mis en évidence qu’une politique de résistance mérite d’être examinée de près au Burkina Faso.
Depuis qu’Ibrahim Traoré a pris les rênes du pays en septembre 2022, après avoir évincé l’ancien chef de la junte militaire, son gouvernement s’est présenté comme un tournant historique par rapport aux politiques précédentes.
Son approche ne se limite pas à la simple administration de l’État : Traoré a adopté une position frontale contre les formes traditionnelles de domination néocoloniale, cherchant à libérer le Burkina Faso de la dépendance qui a marqué la vie politique et économique depuis l’indépendance.
L’un des symboles les plus évidents de ce tournant a été l’expulsion des troupes françaises en 2023, un acte qui a non seulement mis fin à des décennies de présence militaire étrangère, mais a également marqué la volonté de retrouver la souveraineté sur son propre territoire. Parallèlement, le gouvernement accumule des progrès tangibles dans la révision des contrats miniers, augmentant les attentes en matière de redevances publiques, exigeant des investissements locaux et imposant le transfert de technologie, des mesures qui visent à faire en sorte que les ressources naturelles du Burkina Faso profitent réellement à sa population.
Il ne s’agit pas de simple rhétorique : sous la direction de Traoré, des politiques d’industrialisation naissante, de création d’infrastructures productives propres et de renforcement de l’agriculture et de la souveraineté alimentaire ont été mises en œuvre, ce qui a permis une croissance économique soutenue et une amélioration des recettes publiques. Ce programme de développement, bien qu’il soit confronté à d’énormes défis structurels, a fait du pays une référence pour d’autres mouvements similaires dans la région.
Sur le plan international, Traoré a encouragé les alliances souveraines. Son pays fait partie de l’Alliance des États du Sahel (AES) avec le Mali et le Niger, un bloc qui cherche à renforcer la coopération régionale face aux influences extérieures et aux modèles traditionnels de dépendance. Ces initiatives reflètent l’ambition d’une politique étrangère qui revendique l’autodétermination face à des mécanismes tels que la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), considérés par le gouvernement comme des instruments de pression et d’intervention extérieure.
L’héritage de Thomas Sankara et l’horizon révolutionnaire
Mais pour vraiment comprendre ce que représente le projet de Traoré, il faut le replacer dans un continuum historique qui remonte à Thomas Sankara, le leader révolutionnaire emblématique du Burkina Faso dans les années 80, assassiné en 1987.
Sankara était bien plus qu’un président : il était un symbole d’émancipation face au colonialisme, un promoteur des réformes agraires, un défenseur de l’égalité des sexes et l’artisan d’un projet de changement profond qui a touché l’identité même de la nation.
Aujourd’hui, plusieurs décennies plus tard, l’esprit de Sankara semble renaître dans les politiques de Traoré. Le président actuel a revalorisé la mémoire de Sankara, tant dans des actes publics que dans des politiques visant à restaurer la dignité productive et culturelle du peuple, depuis la promotion des productions textiles locales jusqu’à la représentation internationale du Burkina Faso comme un pays qui ne se soumet pas à la logique de la dépendance.
Il est significatif que, dans le cadre du processus de consolidation du projet politique de Traoré, il y ait eu une réouverture des espaces et des symboles liés à l’héritage de Sankara, rappelant à toute une génération d’Africains que l’indépendance réelle n’est pas seulement un concept juridique, mais une pratique quotidienne de contrôle sur l’économie, la culture et la politique.
Vers une nouvelle phase
Le fait que le Burkina Faso ait réussi à déjouer une nouvelle tentative de coup d’État n’est pas un simple fait sécuritaire : c’est la preuve qu’il existe un processus politique vivant qui tente d’ouvrir une voie différente de celle des élites traditionnelles et des impositions extérieures. Tant les progrès concrets en matière économique et de souveraineté que la portée symbolique de son lien avec la pensée émancipatrice de Sankara montrent qu’au-delà des gros titres, une bataille essentielle pour l’autodétermination se livre en Afrique de l’Ouest.
Le projet politique de Traoré, avec ses contradictions et ses défis, représente une alternative qui ne peut être réduite à la simple catégorie de coup d’État ou de mouvement militaire. Il trouve ses racines dans une profonde volonté historique de reprendre le contrôle de ses propres ressources, de dignifier la vie de la population et d’affirmer sa souveraineté face aux anciens centres de pouvoir mondiaux.
Dans un monde où les discours dominants ont tendance à occulter ces lignes de force, le Burkina Faso tient à rappeler que l’histoire des peuples ne s’écrit pas seulement de l’extérieur, mais surtout à partir de la volonté collective de construire leur propre chemin.
