entretien avec les camarades du P.CARC (Italie)
Supernova: On a beaucoup parlé de la fasciste Meloni en France, mais elle s’est immédiatement alignée sur les États-Unis et l’UE ; on retrouve la même dynamique ici en France à l’égard du parti de Marine Le Pen, qui utilise pourtant le terme « se meloniser » dans un sens péjoratif, pensant pouvoir jouer un rôle plus indépendant. Les fascistes existent, mais ils restent des forces de soutien à la fascistisation de l’État impérialiste, qui est directement encouragée par les secteurs libéraux. La criminalisation des avant-gardes politiques et des formes, même embryonnaires, de résistance émane directement des gouvernements libéraux. L’attaque contre les militants palestiniens et pro-palestiniens, l’islamophobie, etc. sont autant d’exemples d’un même dessein visant à terroriser les masses populaires et leur capacité d’organisation et de résistance. Comment cette dynamique se manifeste-t-elle en Italie et quelles caractéristiques prend-elle concrètement ?
Le gouvernement Meloni est une création du système politique des Larghe Intese (partis de centre-gauche et de centre-droit qui mettent en œuvre le programme commun de la bourgeoisie).
Entre 2021 et 2022, les partis des « Larghe Intese » étaient unis dans leur soutien au gouvernement Draghi ; les seuls partis d’opposition étaient Sinistra Italiana, une scission du Parti démocrate, et, justement, Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni.
Au cours d’une campagne électorale précipitée (élections convoquées en juillet 2022 et tenues en septembre), Giorgia Meloni a beaucoup misé sur des slogans « souverainistes » et, grâce à son rôle – tout à fait factice – d’« opposition à Draghi », elle a recueilli le soutien d’une partie des masses populaires qui cherchaient une « rupture politique » avec le système des Larghe Intese.
Cependant, les slogans « souverainistes » et la propagande « antisystème » se sont vite évaporés comme neige au soleil. Le gouvernement Meloni a d’emblée démontré qu’il poursuivait « l’agenda Draghi », le programme commun de la bourgeoisie impérialiste. Tant sur le plan international que sur le plan interne (guerre extérieure contre « les ennemis de l’UE, de l’OTAN, des États-Unis et d’Israël » et guerre interne contre les travailleurs et les masses populaires).
Cela a généré un large mécontentement, y compris parmi les électeurs de Fratelli d’Italia eux-mêmes, mais surtout parmi l’organisation et la mobilisation des masses populaires. Et cela a également produit des frictions et des contradictions constantes au sein même de la majorité gouvernementale.
Il est donc utile de le préciser d’emblée : le gouvernement Meloni est né faible, instable et « malade ». Toutes ces caractéristiques se sont aggravées au fil du temps.
Si le gouvernement Meloni est toujours en place, c’est parce que le système politique des « Larghe Intese » n’a pas encore trouvé d’alternative suffisamment fiable pour gérer la crise politique qui envahit l’Italie. Et, d’ailleurs, cela tient aussi au fait que le front hétéroclite des forces anti-« Larghe Intese » (organisations politiques et syndicales, associations, mouvements, etc.) n’a pas encore réussi à définir et à poursuivre une issue politique réellement alternative dont les conditions sont mûres : chasser le gouvernement Meloni et le remplacer par ce que nous appelons un gouvernement d’urgence populaire est la ligne que nous préconisons à ce stade.
Cela ne s’est pas produit, jusqu’à présent, non pas parce que les conditions objectives ne sont pas favorables, mais parce que le front anti-Grandes Alliances est encore, pour l’essentiel, fragmenté et animé par un esprit de concurrence et de sectarisme.
Cette introduction, apparemment « hors sujet » par rapport à la question, est nécessaire pour parvenir à quelques conclusions de synthèse. Les voici en quelques mots.
Le gouvernement Meloni est un produit typique du système politique des « Larghe Intese », il est l’expression de la bourgeoisie impérialiste telle qu’elle se manifeste en Italie. C’est donc, à part entière, un gouvernement réactionnaire, tout comme la bourgeoisie impérialiste est réactionnaire.
En raison de certaines contingences et particularités – citons-en une parmi d’autres : il est formé de nostalgiques des vingt années du fascisme et des promoteurs les plus ouverts du racisme d’État qui abondent tant au sein de Fratelli d’Italia que de la Ligue du Nord –, le gouvernement Meloni apparaît comme le fruit d’un tournant réactionnaire et autoritaire (« fascisme moderne », comme l’appelle la gauche bourgeoise), mais son action, son œuvre et ses objectifs sont tous circonscrits au programme commun de la bourgeoisie impérialiste.
Si, à la place du gouvernement Meloni, un gouvernement formé par l’autre faction de la Grande Coalition, avec à sa tête le Parti démocrate, avait été au pouvoir en Italie, l’Italie n’aurait PAS eu une position différente ni sur la guerre en Ukraine (sanctions contre la Fédération de Russie et, surtout, fourniture d’armes à Kiev), ni sur la Palestine (soutien et complicité avec les nazis-sionistes dans le génocide du peuple palestinien), ni sur la répression (les derniers décrets « réactionnaires » sur la sécurité du gouvernement Meloni sont les héritiers légitimes des décrets sur la sécurité du gouvernement du Parti démocrate, en 2017), ni sur aucune des autres urgences, grandes ou petites, qui font de la vie un enfer pour le prolétariat autochtone et immigré.
La répression, que le gouvernement Meloni déploie effectivement à grande échelle et de manière systématique, n’est pas une manifestation de sa force, mais de sa faiblesse. Les tentatives d’intoxiquer l’opinion publique et de rallier la partie la plus arriérée des masses populaires derrière des slogans « souverainistes » ayant largement échoué, il ne reste au gouvernement qu’à essayer de frapper le plus durement possible la partie avancée, active et organisée des masses populaires.
Il est utile d’étayer ce raisonnement par un élément supplémentaire : le masque du gouvernement antisystème et souverainiste étant tombé, même les secteurs les plus réactionnaires et historiquement liés à la nostalgie des vingt années de fascisme ont du mal à mobiliser les masses populaires dans un sens réactionnaire. Il existe aujourd’hui en Italie un phénomène de mobilisation réactionnaire (racisme, homophobie, nationalisme, etc.), mais celui-ci n’est PAS la manifestation de la capacité organisationnelle des groupes nostalgiques et des imitateurs du fascisme du XXe siècle, mais bien une réponse arriérée, instinctive et néfaste aux effets de la crise qui submergent littéralement les masses populaires.
Cela ne signifie pas que les manifestations de ce phénomène doivent être sous-estimées ou ridiculisées, mais cela signifie que chacune de ces manifestations n’est PAS une démonstration de force des partis au pouvoir, ni de l’influence et du prestige de la classe dominante et de ses composantes les plus réactionnaires, mais plutôt la démonstration des marges de manœuvre – nécessité, possibilité et opportunité – pour le mouvement communiste conscient et organisé.
Les communistes ont des solutions positives pour faire face aux effets de la crise. C’est donc aux communistes qu’il revient d’assumer la responsabilité de faire valoir et de mettre en pratique ces solutions. Ce n’est pas l’ennemi qui est fort, ce sont les communistes qui doivent cesser de tergiverser et apprendre à faire valoir la force des masses populaires organisées. Cette conclusion peut sans doute paraître comme un « cliché ». Nous assurons à nos lecteurs que nous sommes les premiers à nous engager dans cette voie, sans aventurisme et avec le sens des responsabilités qui s’impose. Cependant, s’il est vrai que l’avenir est la révolution socialiste, cela signifie que les révolutionnaires – et les communistes en premier lieu – doivent être à la hauteur de leur époque, de leurs tâches et de leur objectif.
Supernova: L’attaque dont vous avez été victimes s’inscrit, selon nous, en partie dans la diabolisation par les classes dominantes de l’expérience de la gauche révolutionnaire italienne entre les années 70 et 90 du siècle dernier. Pourquoi, encore aujourd’hui, cette expérience, et plus particulièrement les Brigades rouges, effraie-t-elle tant la bourgeoisie italienne ?
Les Brigades rouges font encore très peur à la bourgeoisie italienne pour diverses raisons.
La première raison – il est plausible de supposer que la bourgeoisie n’a même pas les outils pour la cerner, mais en subit les conséquences – est que, dans l’histoire particulière de notre pays et du mouvement communiste de notre pays, les Brigades rouges ont représenté une rupture avec les conceptions dominantes, imprégnées de tares idéologiques telles que l’attentisme, l’électoralisme et le réformisme, qui poussaient les communistes italiens à attendre et à espérer que la révolution éclaterait tôt ou tard ou qu’on pourrait faire la révolution par la voie électorale (la voie indiquée par Togliatti, le plus haut dirigeant du PCI).
Par leur formation et leur action, les Brigades rouges ont balayé, dans la pratique, le voile de révisionnisme que le PCI assurait à la classe dominante. Les Brigades rouges ont donc représenté un bagage d’expérience extrêmement important pour le mouvement communiste italien, tant par leur aspect novateur et révolutionnaire que par les erreurs d’ordre idéologique puis politique qui ont scellé leur épuisement et leur fin. Nous faisons explicitement référence au poids du militarisme.
En Italie, le sujet reste tabou, même dans de vastes secteurs et composantes du mouvement communiste conscient et organisé. Notre courant politique, la Carovana del (nuovo)Pci, a en revanche consacré beaucoup de temps et d’énergie à dresser le bilan du mouvement communiste international et italien, y compris celui des Brigades rouges.
Ce qui, d’ailleurs, a poussé à maintes reprises les autorités judiciaires à tenter des assimilations faciles et superficielles du type « Carc = BR » ou « sympathisants » ou « partisans ». Mais après tout, c’est inévitable : pour la bourgeoisie, celui qui ne condamne pas devient complice. Dans le cas des BR, cela se produit de manière particulière, notamment en raison de cette terreur qui imprègne encore la classe dominante.
Il y a ensuite une autre raison. Bien que « tout ait changé », les années 70 « sont d’hier ». Faisons un raisonnement que, une fois encore, la bourgeoisie ne peut pas faire : il n’y a aucune possibilité que se répètent à la lettre des expériences étroitement liées à un contexte historique, économique et social déterminé.
Cependant, les Brigades rouges n’existent plus, mais le besoin politique qui les a fait naître, lui, existe toujours. Et les conditions de vie matérielles de millions de prolétaires se sont largement détériorées. Voilà, cela, la bourgeoisie le sait très bien. La « peur des BR » est en définitive la peur de devoir rendre des comptes aux masses populaires sur sa domination de la société et sur les conséquences qu’elle a provoquées et continue de provoquer.
Supernova: Votre organisation est active sur différents fronts et terrains, et aujourd’hui, la moindre forme de résistance et d’organisation populaire est un problème pour l’État. Pourquoi et sous quelles formes les forces répressives vous attaquent-elles ?
Avant d’entrer dans les détails de la répression contre notre espace politique, et en particulier contre le P.Carc, il est utile de dresser un bref tableau plus général.
L’ensemble du mouvement populaire est la cible d’attaques répressives incessantes. La répression s’est intensifiée en particulier au cours des huit derniers mois, après le pic des mobilisations populaires de l’automne dernier. Des dizaines d’enquêtes sont en cours, accompagnées d’arrestations (notamment de Palestiniens), de perquisitions et d’amendes, impliquant différentes organisations et plusieurs centaines de personnes qui ont été à la tête ou ont simplement participé à ces mobilisations.
Le P.Carc est donc pris pour cible au même titre que d’autres organismes, partis, mouvements et organisations syndicales. Nous tenons à le préciser pour deux raisons. La première est que les lectrices et lecteurs aient la possibilité d’avoir une vue d’ensemble, aussi partielle soit-elle. Le mouvement révolutionnaire, communiste, ouvrier et populaire en Italie est actif et ses multiples manifestations sont frappées de plus en plus durement. La deuxième raison de cette précision tient au fait que – nous en sommes convaincus, nous poursuivons cette ligne – la répression peut effrayer et effectivement ralentir les activités, mais qu’en définitive, elle est l’un des moteurs de la mobilisation populaire : la solidarité de classe, la résistance à la répression, la coordination des formes de rébellion et d’insubordination sont quelques-uns des ingrédients qui alimentent le camp des masses populaires et contribuent à le souder, à l’unir, à le renforcer. La résistance à la répression est une école de lutte de classe et, à ce stade, en Italie, des centaines d’organisations, de partis et d’organismes fréquentent cette même école. Nous, avec notre histoire et nos particularités, nous sommes parmi eux, avec eux, à leurs côtés.
Pour entrer dans les détails, il est utile d’approfondir la question.
La répression contre notre courant politique est « une constante ». Au cours de notre histoire, qui a débuté au milieu des années 80 du siècle dernier, nous avons fait face à plus de dix procédures judiciaires pour terrorisme et association subversive. Le fait qu’aucune d’entre elles n’ait réussi à « nous mettre à terre » est, selon nous, la preuve de ce que nous disions plus haut : si l’on apprend à faire face à la répression, malgré les problèmes et les contradictions, la répression renforce l’organisation révolutionnaire.
L’enquête qui a conduit aux perquisitions du 21 avril trouve ses racines dans les procédures précédentes et s’inscrit, bien qu’elle comporte de nombreux aspects mal assemblés, dans la lignée des tentatives visant à mettre hors-la-loi le P.Carc et la Carovana del (nuovo)Pci. Cependant, cette même enquête comporte également des aspects qui s’inscrivent dans le cadre des dispositifs répressifs les plus récents. En particulier, tout le dispositif s’articule autour de ce qui est un délit d’opinion que les enquêteurs traitent comme la preuve du lien avec les BR : vouloir faire la révolution socialiste. Il s’agit de nuances du « terrorisme de la parole », une formulation bizarre pour justifier le délit d’opinion, en le faisant passer pour une incitation à commettre un délit. Dans le cas présent, les « preuves à notre charge » sont des publications sur les réseaux sociaux et quelques manœuvres de la police politique (sur www.carc.it, nous avons publié les mandats de perquisition précisément pour démontrer le caractère instrumental de l’argumentation accusatoire).
Ce qui est particulier, cependant, c’est le fait que l’enquête a été manifestement commanditée par certains députés de Fratelli d’Italia auprès du ministre de l’Intérieur, lors d’une audition parlementaire le 8 octobre 2025. Tant les députés que le ministre se sont « alarmés » du contenu d’un tract dans lequel le P.Carc affirmait la nécessité de « chasser le gouvernement Meloni pour le remplacer par un gouvernement qui applique la Constitution de 1948 ». Voici une démonstration, bien que partielle, de ce que signifie le fait que la bourgeoisie impérialiste devienne subversive pour rester au pouvoir.
Outre le volet « terrorisme », nos camarades sont la cible, comme beaucoup au sein du mouvement populaire en cette période, d’amendes et de plaintes pour les mobilisations de l’automne dernier. Les accusations sont diverses : blocage routier, blocage des ports ou des gares ferroviaires, résistance à un agent de la force publique, manifestation non autorisée, etc.
Récemment, l’enquête pour incitation à la délinquance aggravée par la haine raciale a été classée contre sept camarades accusés d’avoir dévoilé, lors d’un défilé à Milan, les visages de certains agents sionistes opérant en Italie (dont Liliana Segre, Marco Carrai, le ministre Crosetto et d’autres).
À première vue, on pourrait conclure que oui, nous sommes « assiégés ». Mais en ce qui nous concerne, chaque procédure est l’occasion de passer à la contre-attaque, de passer du statut d’accusés à celui d’accusateurs et de faire de la répression un fardeau qui retombe sur la tête de ceux qui l’ont soulevé.
Supernova: Quelles réponses pensez-vous qu’il soit important d’apporter aujourd’hui face à la répression et à l’avancée des mouvements réactionnaires de masse ?
La répression et les mouvements réactionnaires « de masse » ont les mêmes commanditaires, mais ce sont des phénomènes différents.
Essayons de nous expliquer. La répression n’est jamais un conflit limité et circonscrit entre ceux qui répriment et ceux qui sont réprimés, c’est toujours le « reflet » de l’affrontement plus général entre les classes. Par conséquent, la ligne que nous défendons est la suivante : demander une solidarité à large spectre (et offrir une solidarité à large spectre à ceux qui sont touchés par la répression, indépendamment des affinités ou des divergences politiques) pour faire échouer la tentative de désagrégation des organisations et d’isolement qui est l’objectif de toute attaque répressive ;
faire valoir et approfondir le fossé entre le camp des masses populaires et celui de la bourgeoisie impérialiste, donner une continuité aux activités politiques ordinaires ET AUSSI à celles qui font l’objet de la répression (si elles ont déclenché la répression, c’est qu’elles sont efficaces !) et organiser toutes les forces disponibles pour se mobiliser dans un front commun de lutte et de solidarité.
Le principe est de « se mettre à dix contre un », où dix représentent les forces du mouvement populaire et un l’ennemi commun, la classe dominante et ses autorités.
En ce qui concerne les mouvements réactionnaires de masse, la contradiction fondamentale est différente. Ils sont promus par la bourgeoisie, mais retombent sur les masses populaires, en enrôlent et mobilisent la partie la plus abrutie et la plus arriérée. Nous devons donc être attentifs au fait qu’il faut souvent les traiter comme des contradictions au sein du peuple et faire valoir le critère de classe.
Pour prendre un exemple : il est objectivement beaucoup plus réactionnaire le PDG progressiste – « woke » de la multinationale qui respecte l’environnement et les minorités que l’ouvrier aux sympathies nationalistes, voire fascisantes, si vous voulez.
Le premier fait partie de la classe qui exploite et opprime, dont il est même un rouage ; le second fait partie de la classe exploitée et opprimée. Plus le mouvement révolutionnaire hésite à assumer le rôle d’avant-garde qui lui revient dans la promotion de la lutte des classes, plus l’ouvrier arriéré est poussé à reconnaître le patron démocrate comme « la gauche » ou « le communiste ».
Cependant, les communistes n’ont pas pour référence les ouvriers arriérés, mais les ouvriers avancés. Cette armée de prolétaires que l’influence du révisionnisme moderne, d’abord, puis de la gauche bourgeoise, ensuite, a éduquée à croire que « la lutte des classes n’existe plus et que, si elle existe, ce sont les patrons qui l’ont gagnée ».
Par conséquent, une synthèse de solution commune à deux phénomènes différents : tout dépend des communistes. De la mesure dans laquelle les communistes assument la responsabilité de devenir – et veulent devenir – les dirigeants de la révolution socialiste. Car, cela est clair, elle n’éclate pas d’elle-même, mais nous devons la construire.
