“Aucun migrant africain n’est responsable du chômage, de la pauvreté, de la criminalité ou de la défaillance de l’État.” Mouvement socialiste du Ghana, Journée de la libération de l’Afrique 2026.
Tout au long de l’histoire du capitalisme, les élites au pouvoir ont sans cesse eu recours à la xénophobie pour diviser les travailleurs qui, sans cela, auraient pu s’unir autour d’intérêts économiques communs. Lorsque les salaires stagnent, que le chômage augmente ou que l’instabilité sociale s’accroît, les élites politiques et économiques détournent souvent la colère du public des entreprises et des gouvernements pour la diriger vers les migrants, les minorités ou les travailleurs étrangers. Cette tactique est ancienne, efficace et mondiale. Les travailleurs qui partagent des conditions d’exploitation similaires sont encouragés à se considérer non pas comme des alliés, mais comme des ennemis en concurrence pour les emplois, le logement et la sécurité.
La xénophobie ne fonctionne donc pas simplement comme un préjugé, mais comme une arme politique. Les employeurs s’en servent pour affaiblir les syndicats, les gouvernements pour attiser le sentiment nationaliste, et les mouvements d’extrême droite pour briser la solidarité entre les races, les ethnies, les religions et les nationalités. Pourtant, l’histoire offre aussi des moments où les travailleurs ont surmonté ces divisions et se sont battus ensemble. Ces moments nous rappellent que la xénophobie n’est pas inévitable ; elle est cultivée, et elle peut être vaincue.
Le capitalisme et la production de la division
Le capitalisme moderne dépend fortement de la migration de main-d’œuvre. Les régions plus riches et les centres industriels ont besoin de travailleurs migrants pour occuper des emplois dangereux, mal payés ou précaires. Les migrants récoltent les cultures, conduisent des camions, nettoient les tours de bureaux, s’occupent des personnes âgées, construisent des bâtiments et travaillent dans les entrepôts. Pourtant, au lieu de reconnaître à quel point ces travailleurs sont essentiels à la vie économique, le discours politique les dépeint souvent comme des menaces. Cette contradiction sert un objectif important. Si les travailleurs reprochent aux migrants le chômage ou la baisse des salaires, ils sont moins enclins à contester les entreprises et les politiques responsables de la détérioration de leurs conditions de vie. La xénophobie transforme les problèmes économiques structurels en conflits culturels ou nationaux.
Le mécanisme est bien connu, en particulier dans les pays les plus pauvres. Les multinationales s’approprient la valeur des ressources primaires, font baisser les salaires et affaiblissent les syndicats, et embauchent des travailleurs migrants sous des contrats précaires ; les gouvernements sous-financent les services publics par le biais de politiques d’austérité ; puis, les politiciens affirment que les migrants exercent une pression sur les hôpitaux et les écoles, tout en prétendant qu’ils volent des emplois. Il en résulte une fragmentation, car les travailleurs confrontés au même système d’exploitation sont encouragés par l’establishment à se craindre et à se détester les uns les autres.
La peur et les déserts industriels
La xénophobie est depuis longtemps utilisée dans les pays du Nord comme un outil politique et économique pour diviser les populations de la classe ouvrière et détourner la colère sociale des systèmes d’inégalité. Aux États-Unis, des hiérarchies de travail racialisées ont été établies par l’esclavage, puis renforcées par des politiques anti-immigrés. En période de crise économique, les migrants ont souvent été tenus pour responsables du chômage, de la baisse des salaires et de l’instabilité sociale, alors même que les changements structurels induits par le pouvoir des entreprises et l’austérité constituaient les causes profondes de l’insécurité. Ce schéma s’est intensifié sous la présidence de Donald Trump, lorsque la rhétorique anti-immigrés a présenté les migrants comme une menace pour l’emploi et l’identité nationale, tout en occultant le rôle des politiques économiques néolibérales dans la production des inégalités.
Partout en Europe, la xénophobie s’est également développée parallèlement à la restructuration économique, à l’austérité et au déclin des protections sociales. En France, le Rassemblement national a exploité les craintes liées à l’immigration et à l’islam pour canaliser le mécontentement engendré par le chômage et les réformes néolibérales. En Allemagne, la montée en puissance de l’Alternative für Deutschland (AfD) a reflété les inquiétudes concernant la migration et l’insécurité économique, en particulier après la crise des réfugiés de 2015. L’Italie, la Hongrie et d’autres États européens ont également vu se développer des mouvements nationalistes qui présentaient les migrants et les réfugiés comme des menaces pour l’identité culturelle, la sécurité publique et la stabilité économique. Ces discours ignoraient la dépendance des économies européennes à l’égard de la main-d’œuvre migrante dans l’agriculture, la construction, la logistique et les soins, tout en détournant l’attention de la privatisation, de la stagnation des salaires, de la concentration de la richesse entre les mains des entreprises et de la subordination des intérêts de l’Europe à ceux des élites de l’Atlantique Nord.
En Grande-Bretagne, la désindustrialisation, la privatisation et l’austérité avaient dévasté de nombreuses communautés ouvrières, mais le débat public s’est de plus en plus concentré sur l’immigration plutôt que sur les politiques économiques responsables du déclin social. Les migrants d’Europe de l’Est et les réfugiés du Moyen-Orient ont été tenus pour responsables de la pression sur le logement, les salaires et les services publics, alors même que la main-d’œuvre migrante était essentielle dans des secteurs tels que l’agriculture, les transports, les soins et la logistique. La politique du Brexit a redirigé la colère vers les migrants et l’Union européenne plutôt que vers la restructuration des entreprises et l’austérité, renforçant le nationalisme tout en affaiblissant la solidarité internationale de la classe ouvrière. Dans l’ensemble du Nord global, la xénophobie a donc fonctionné non seulement comme un préjugé, mais aussi comme un mécanisme visant à protéger un pouvoir économique bien établi et à fragmenter la résistance collective.
Afrophobie
L’Afrique du Sud offre l’un des exemples les plus frappants de la manière dont la xénophobie est utilisée pour diviser les travailleurs dans le Sud global contemporain. La fin de l’apartheid officiel il y a trente ans n’a pas entraîné de véritable changement en matière d’inégalités sociales. Le chômage de masse, le logement inadéquat et l’effondrement des services publics ont engendré une frustration énorme au sein des communautés ouvrières. Dans ce climat, les migrants originaires du Ghana, du Malawi, du Mozambique, de Somalie, du Zimbabwe et d’ailleurs ont été maintes fois pris pour boucs émissaires. Des attaques xénophobes ont éclaté en 2008, en 2015, puis à nouveau ces dernières années. Des politiciens et des groupes anti-immigrés ont affirmé que les travailleurs étrangers volaient les emplois des Sud-Africains (les principaux politiciens sont Herman Mashaba, Gayton McKenzie et Nhlanhla « Lux » Dlamini – encouragés par le milliardaire blanc Rob Hersov).
Mais les migrants n’ont pas créé la crise sud-africaine. Ses racines résident dans le chômage, la privatisation, la corruption et la concentration de la richesse entre les mains des entreprises. Les employeurs de secteurs tels que le transport routier, l’agriculture, l’exploitation minière et la construction préfèrent souvent la main-d’œuvre migrante précisément parce que ces travailleurs vulnérables peuvent être payés moins cher et sont moins à même de résister à l’exploitation. L’approche « paiement à la charge » du transport routier sud-africain, par exemple, encourage le recours à des chauffeurs migrants qui sont alors moins bien payés et ne bénéficient que d’avantages sociaux minimaux. Le secteur du transport routier est devenu un foyer majeur de tensions xénophobes après 2018. Certains groupes ont exigé des restrictions sur les chauffeurs étrangers, et les agressions contre les camionneurs migrants se sont multipliées. Les organisateurs syndicaux et les formations de travailleurs se sont de plus en plus opposés à cette politique de division. Ils ont fait valoir que le véritable enjeu n’était pas la nationalité, mais la déréglementation du travail et le recours à une main-d’œuvre migrante précaire pour faire baisser les salaires de tous.
Le cas sud-africain montre comment la xénophobie fragmente la classe ouvrière précisément au moment où l’unité est la plus nécessaire. Pourtant, il révèle aussi la possibilité de reconstruire la solidarité une fois que les travailleurs reconnaissent comment le capital tire profit de la division. Il est frappant de constater que la politique de division reste au niveau des travailleurs : on ne retrouve pas cette rhétorique xénophobe contre le capital étranger. Il est donc plus juste d’appeler cela de l’afrophobie, une peur des travailleurs africains qui viennent d’autres parties du continent.
La suprématie hindutva
En Inde, les divisions entre travailleurs prennent souvent la forme non seulement de xénophobie, mais aussi d’hostilité communautaire (ou, plus précisément, antimusulmane) et régionale. Les travailleurs migrants originaires d’États plus pauvres comme le Bihar ou l’Uttar Pradesh sont fréquemment pris pour cible dans les régions plus riches. La politique nationaliste hindutva canalise de plus en plus la frustration économique vers l’hostilité envers les musulmans et les minorités. Cette stratégie est devenue particulièrement visible lors du mouvement paysan de 2020-2021, l’une des plus grandes mobilisations de masse de l’histoire moderne. Les agriculteurs protestant contre les réformes agricoles ont été confrontés à d’intenses campagnes de propagande. Les manifestants sikhs ont été accusés de séparatisme et qualifiés d’« antinationaux ». La participation des musulmans a été traitée avec suspicion, tandis que les médias de droite tentaient de donner une dimension communautaire au mouvement. L’objectif était clair : diviser les travailleurs et les paysans selon des clivages religieux et régionaux plutôt que de permettre une lutte unie contre le contrôle de l’agriculture par les grandes entreprises.
Mais le mouvement a vaincu ces efforts grâce à une solidarité consciente. Les agriculteurs du Pendjab, de l’Haryana, de l’Uttar Pradesh, du Rajasthan et d’ailleurs se sont organisés conjointement malgré leurs différences religieuses.
Les organisations sikhes ont fourni de la nourriture via le système langar à toute personne participant aux manifestations, tandis que des groupes musulmans ont défendu les manifestants sikhs lors de moments de tension communautaire. Les syndicats représentant les travailleurs de l’industrie se sont joints à des grèves nationales pour soutenir les agriculteurs. Le mouvement a réussi parce qu’il a recentré l’attention sur des conditions matérielles communes : endettement, privatisation, précarité des moyens de subsistance et domination des entreprises sur l’agriculture, et qu’il a frontalement contesté le sectarisme de la suprématie hindutva.
En ce sens, la lutte des agriculteurs a représenté un défi direct à la politique communautaire. Les travailleurs et les paysans ont refusé de laisser l’identité religieuse l’emporter sur la solidarité économique. Ces luttes contemporaines révèlent une vérité importante : la xénophobie prospère là où les travailleurs sont fragmentés et en situation de précarité, mais la solidarité devient possible lorsque les travailleurs reconnaissent que cette précarité est le fait des employeurs et des systèmes économiques plutôt que des migrants.
Lutte des classes
En Afrique du Sud, les employeurs ont utilisé la main-d’œuvre migrante pour faire baisser les salaires et encourager les conflits entre travailleurs. En Inde, le communautarisme a tenté de transformer les revendications économiques en antagonisme religieux. Dans les deux cas, les élites au pouvoir ont tiré profit de la fragmentation, mais les travailleurs ont également démontré la possibilité de la résistance. Les chauffeurs routiers, les travailleurs migrants, les agriculteurs et les militants syndicaux ont commencé à identifier des intérêts communs qui transcendaient les frontières nationales, ethniques et religieuses. Cette leçon est d’autant plus importante aujourd’hui que le capitalisme lui-même s’est profondément internationalisé. Les chaînes d’approvisionnement s’étendent sur tous les continents, la migration de main-d’œuvre façonne des économies entières et les entreprises opèrent à l’échelle mondiale. Les travailleurs ne peuvent donc pas défendre leurs intérêts par le seul biais du nationalisme. Les classes dirigeantes le comprennent très bien. C’est pourquoi elles cultivent sans cesse la peur des migrants, des réfugiés, des minorités et des étrangers. La xénophobie détourne la colère de l’inégalité et de l’exploitation. Elle affaiblit l’organisation syndicale et fragmente la résistance.
Mais l’histoire montre aussi que ces divisions ne sont ni naturelles ni permanentes. Les travailleurs les ont surmontées à maintes reprises lorsqu’ils ont pris conscience de leurs conditions communes et de leurs adversaires communs. Prendre une position morale contre la xénophobie en soi peut reproduire l’attitude hostile de l’élite envers les travailleurs, dont les positions sont façonnées par les structures et non par une quelconque attitude inhérente aux communautés de la classe ouvrière. La moralité face à la xénophobie est le dernier soubresaut d’une bourgeoisie libérale refusant de reconnaître que la structure dont elle tire profit engendre cette laideur. Le défi aujourd’hui n’est donc pas seulement de s’opposer moralement à la xénophobie, mais de reconstruire des formes de solidarité internationale capables d’affronter le capitalisme mondial lui-même. Sans cette solidarité, les travailleurs restent divisés les uns contre les autres. Avec elle, ils commencent à redécouvrir leur pouvoir collectif.
