L’expérience chinoise – Torkil Lauesen

25 juillet 2026

De la fondation du Parti communiste chinois à l’émergence d’un ordre mondial multipolaire, Torkil Lauesen analyse l’expérience chinoise à la lumière de l’évolution des contradictions principales du siècle dernier. Abordant successivement le Komintern, la libération nationale, la praxis maoïste, la Révolution culturelle, la mondialisation néolibérale et l’essor contemporain de la Chine, ce texte s’interroge sur ce qu’il reste de l’horizon socialiste lorsque la révolution est contrainte de passer par l’État-nation — et sur ce que signifierait, aujourd’hui, de repenser cet horizon à l’échelle mondiale.

Introduction

Ce texte traite de l’influence du communisme chinois sur le mouvement communiste international et la gauche mondiale en général – et inversement. Il couvre la période allant de la fondation du Parti communiste chinois en 1921 jusqu’à aujourd’hui. Cette interaction est envisagée dans une perspective mondiale, avec l’évolution de ses contradictions principales au cours du siècle dernier.

La tension entre nationalisme et internationalisme dans la quête du socialisme est un thème récurrent dans ce processus. Dans l’effort visant à construire le socialisme, on oublie souvent aujourd’hui que la stratégie du mouvement communiste, depuis la publication du Manifeste du Parti communiste en 1848 jusqu’aux années 1930, était explicitement celle de la révolution mondiale – ou du moins de révolutions anticapitalistes dans la majeure partie du monde – sans quoi le socialisme ne pouvait se développer dans les différents États-nations.

Cette stratégie a été remise en cause par le virage de l’Union soviétique vers le développement du « socialisme dans un seul pays », en réponse à la menace d’une invasion par l’Allemagne nazie dans les années 1930. Dans la lutte anticoloniale qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, le nationalisme a été le moteur de la mobilisation, même lorsque les communistes menaient la lutte. Il s’agissait avant tout d’une lutte de libération nationale.

Ainsi, à quelques exceptions près – Cuba – et pendant de courtes périodes – « la Révolution culturelle » de 1965 à 1970 –, l’idée de la révolution mondiale a été reléguée au second plan, et cette stratégie reportée à un avenir lointain. Le socialisme doit être construit et défendu au sein de l’État-nation. Cela n’a rien de surprenant – ni d’erreur – compte tenu du fait que le capitalisme continuait de dominer le système mondial sur les plans économique, politique et militaire, même s’il limitait également la possibilité de construire le socialisme.

Je n’ai jamais aimé le terme « socialisme réellement existant (SRE) » pour définir l’Union soviétique par le passé, ou la Chine aujourd’hui, car il suggère qu’il s’agit de socialisme, qui coexisterait – et serait en concurrence – avec le mode de production capitaliste. Ce n’est pas et n’a jamais été le cas. Ce qui existe, ce sont des États de transition, dotés d’un mode de production de transition, qui tentent de survivre et de développer un mode de production socialiste, au sein d’un système mondial dominé par le mode de production capitaliste. Selon Lénine, l’État soviétique « attendait la marée » de la révolution mondiale, car celle-ci était essentielle à la survie de la Révolution russe. Dans un rapport politique adressé au Comité central le 7 mars 1918, Lénine écrivait :

D’un point de vue historique mondial, il n’y aurait sans doute aucun espoir de victoire finale pour notre révolution si elle restait isolée, s’il n’y avait pas de mouvements révolutionnaires dans d’autres pays. … Je le répète, notre salut face à toutes ces difficultés réside dans une révolution paneuropéenne. [1]

Comme aucune nouvelle révolution n’a suivi la Révolution russe en Allemagne ou dans d’autres nations européennes, l’Union soviétique a abandonné la stratégie de la révolution mondiale coordonnée par l’Internationale communiste (Komintern) pour se tourner vers le « socialisme dans un seul pays » afin de survivre à une invasion impérialiste. Comme la lutte de libération nationale dans le Tiers-Monde au cours des « longues années 60 » n’a pas conduit à une libération économique de l’impérialisme ni au développement d’États socialistes, la Chine a opéré une « ouverture «contrôlée» au capitalisme transnational afin de sauver son projet national de l’offensive de la mondialisation néolibérale.

Mais tout cela appartient désormais à l’histoire. Avec le déclin de l’hégémonie américaine, la montée en puissance de la Chine et l’émergence d’un système mondial multipolaire, nous assistons à des changements économiques et politiques sans précédent depuis des centaines d’années. Pour la première fois dans l’histoire, un mode de production transitoire, tel que celui de la Chine, semble supérieur au mode de production capitaliste au cœur du système impérialiste. Cela marque la fin du mode de production capitaliste en tant que forme dominante du système mondial et ouvre la voie à une transition possible – et plus que nécessaire – vers un mode de production socialiste au sein du système mondial au cours de ce siècle.

Cette transformation doit encore s’opérer par le biais de révolutions nationales – avec la prise du pouvoir d’État – dans le but de construire le socialisme. Cependant, il est désormais possible pour l’État de transition de sortir de l’ombre de l’ancien mode de production capitaliste dominant et de se débarrasser des des vestiges du mode de production capitaliste. Dans un monde encore plus globalisé, cela implique également la nécessité de développer le socialisme au niveau international, afin de résoudre les inégalités mondiales héritées de siècles d’impérialisme, ainsi que les problèmes écologiques générés par le mode de production capitaliste.

Un système mondial multipolaire n’est pas un pays des merveilles garantissant une transition en douceur vers le socialisme. La principale contradiction future pourrait très bien opposer les différentes aspirations à construire le socialisme au niveau national à la nécessité d’un socialisme mondial universel, afin de sauver la planète Terre de futures guerres et de la destruction de son équilibre écologique et de son climat. La question d’une perspective socialiste universelle en tant qu’objectif stratégique a refait surface comme condition préalable au développement du socialisme.

Pour cadrer la discussion entre nationalisme et socialisme universel, je commencerai par l’histoire de la première tentative de mener à bien la révolution mondiale.

Lénine, Zinoviev, Boukharine et Gorki lors du deuxième congrès mondial de l’Internationale communiste.

Prélude : Qui mènera la révolution mondiale – l’Occident ou l’Orient ?

L’Union soviétique fut le principal architecte du Komintern, la troisième tentative internationale visant à organiser le prolétariat à l’échelle mondiale et à promouvoir l’idée d’une révolution mondiale. Lors du congrès fondateur du Komintern, le 2 mars 1919, l’hôte était le premier État au monde fondé par une révolution prolétarienne. À cette époque, une vague de soulèvements révolutionnaires déferlait sur l’Europe centrale. Lénine assura aux délégués qu’ils verraient un jour « la fondation de la République fédérative mondiale des Soviets ».[2]

Le Komintern s’était donné pour mission de promouvoir et de coordonner la révolution mondiale. Il devait apporter son aide et assurer une direction disciplinée, faisant office de Bureau politique (Politburo) du communisme mondial. Contrairement à la Deuxième Internationale, la position du Komintern sur l’anti-impérialisme était sans équivoque. Une résolution adoptée lors du congrès de 1919 stipulait :

Au détriment des peuples coloniaux spoliés, le capital a corrompu ses esclaves salariés, créé une communauté d’intérêts entre les exploités et les exploiteurs contre les colonies opprimées — les peuples coloniaux jaunes, noirs et rouges — et enchaîné la classe ouvrière européenne et américaine à la « patrie » impérialiste.[3]

Cependant, en 1919, le Komintern partait encore du principe que les batailles décisives pour la révolution mondiale se livreraient en Europe. Le « Manifeste de l’Internationale communiste au prolétariat du monde entier » de 1919 stipulait :

Les ouvriers et les paysans non seulement d’Annam, d’Alger et du Bengale, mais aussi de Perse et d’Arménie, n’auront la possibilité d’une existence indépendante qu’à l’heure où les ouvriers de Grande-Bretagne et de France, après avoir renversé Lloyd George et Clemenceau, auront pris le pouvoir d’État entre leurs mains. … Esclaves coloniaux d’Afrique et d’Asie : l’heure de la dictature prolétarienne en Europe sera aussi l’heure de votre libération ![4]

Cependant, cette stratégie échoua. La Grande-Bretagne et la France n’atteignirent jamais le stade d’une situation révolutionnaire, et les tentatives révolutionnaires en Allemagne, en Autriche, en Hongrie et en Finlande furent écrasées. Finalement, ce sont les sociaux-démocrates qui tirèrent profit des crises économiques qui suivirent la Première Guerre mondiale, formant des gouvernements soutenus par la majorité de la classe ouvrière. En Europe, les réformes semblaient plus sûres que la révolution.

En juillet 1920, le deuxième congrès du Komintern se réunit ; pour la première fois, il comprenait des sections d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine. La réponse aux défaites en Europe fut de tenter de renforcer la discipline afin d’éliminer les tendances réformistes et nationalistes. Le congrès s’est également engagé à établir un lien entre la lutte pour le socialisme en Europe et la lutte anticoloniale.

Cependant, même parmi les communistes européens, le soutien aux luttes anticoloniales était souvent tiède et l’idée selon laquelle les mouvements communistes au cœur de l’empire étaient plus importants que ceux de la périphérie était largement répandue. Les communistes d’Asie critiquèrent ces attitudes. Pak Din Shoon, délégué coréen au congrès du Komintern de 1920, tenta d’attirer l’attention « sur l’Orient, où le sort de la révolution mondiale pourrait bien se jouer »[5]. Le délégué indien Manabendra Nath Roy, chef du Bureau d’Extrême-Orient du Komintern, déclara que l’exploitation des colonies constituait le facteur limitant d’une révolution européenne :

Les surprofits tirés des colonies sont le pilier du capitalisme moderne et tant qu’ils existeront, il sera difficile pour la classe ouvrière européenne de renverser l’ordre capitaliste. … En exploitant les masses des colonies, l’impérialisme européen est en mesure de faire concession après concession à l’aristocratie ouvrière chez lui. [6]

Lors du congrès de 1920, un débat intense eut également lieu entre Nath Roy, venu d’Inde, et Lénine au sujet de la stratégie communiste dans les colonies. En raison de la relative faiblesse des partis communistes dans ces régions, Lénine suggéra qu’ils nouent des alliances avec les mouvements démocratiques bourgeois. Roy s’opposa toutefois à toute collaboration avec le Congrès national indien, qu’il considérait comme un « cercle de débat ». Lénine fit remarquer qu’il n’existait pas de parti communiste opérationnel en Inde et que, dans ces circonstances, l’idée que les communistes agissent seuls était vouée à l’échec.[7] Il ajouta qu’il n’y avait « pas le moindre doute que tout mouvement national ne puisse être qu’un mouvement démocratique bourgeois, puisque la masse écrasante de la population dans les pays arriérés est constituée de paysans qui représentent des rapports bourgeois-capitalistes ».[8]

Le Komintern adopta une série de positions sur la « question nationale et coloniale ». Les communistes d’Asie reçurent pour consigne de s’impliquer pleinement dans la lutte pour l’indépendance nationale et de former des alliances avec d’autres mouvements en faveur de la libération coloniale. Les révolutions dans le monde colonial étaient considérées comme un processus en deux étapes : d’abord, une révolution bourgeoise nationale contre la domination coloniale, puis une révolution socialiste.

En Chine, alors pays semi-colonial, le Mouvement du 4 mai déclencha en 1919 un tel soulèvement nationaliste, qui contribua à la réorganisation du Parti nationaliste (Kuomintang) et favorisa également la fondation du Parti communiste chinois en 1921. Cela constitua un terrain d’essai pour la stratégie du Komintern. Le Parti communiste chinois, sous la direction du Komintern, , a conclu une alliance avec le Kuomintang, dans le but de mener une révolution bourgeoise. Les communistes ont laissé au Kuomintang le commandement militaire dans la lutte contre les seigneurs de guerre. Cependant, comme nous le verrons, la stratégie du Komintern a conduit à une catastrophe pour le mouvement communiste.

En septembre 1920, le Komintern organisa un « Congrès des peuples de l’Orient » à Bakou, en Azerbaïdjan. Ce congrès fut la première tribune où des militants anticolonialistes se réunirent pour discuter de l’avenir des peuples de l’Orient. L’objectif était de parvenir à une compréhension commune de la lutte contre la domination impérialiste et l’exploitation capitaliste, et de former une alliance entre le Komintern et les mouvements de libération anticoloniaux en Asie, l’objectif ultime étant de les rallier pleinement au communisme.[9]

Des participants préparant une banderole portant des slogans pour le Congrès des peuples de l’Orient du Komintern à Bakou, en septembre 1920. Photographe inconnu. Source : Institut international d’histoire sociale (IISG).

La conférence adopta un « Manifeste des Peuples de l’Orient » avec le slogan : « Ouvriers de tous les pays et peuples opprimés du monde entier, unissez-vous ! » « Les peuples opprimés » apparaissaient désormais aux côtés des « ouvriers » comme des sujets révolutionnaires à part entière. Cette formulation représentait une innovation par rapport à Marx et Engels — non pas pour abandonner la perspective de la lutte des classes et de l’internationalisme, mais pour tenter de saisir la configuration particulière que chacun d’eux revêtait dans un monde système caractérisé par des inégalités coloniales internationales croissantes. Un organe exécutif fut élu pour mener à bien le travail du Komintern en Orient. À une époque où l’Union soviétique était au bord de la faillite et confrontée à une grave famine, Moscou alloua 750 000 roubles-or pour créer deux stations de radio d’une portée de 20 000 kilomètres – parmi les plus étendues au monde – afin de diffuser le message de la politique anti-impérialiste aux nations colonisées d’Asie.[10]

Le cinquième congrès du Komintern s’est tenu du 17 juin au 8 juillet 1924. Ho Chi Minh, qui allait devenir plus tard le chef de file de la lutte de libération vietnamienne, avait quitté Paris pour Moscou fin 1923, après la mort de Lénine, afin de travailler pour le Komintern. Il participa au congrès en critiquant les communistes européens pour avoir ignoré la question coloniale :

Vous devez excuser ma franchise, mais je ne peux m’empêcher de constater que les discours des camarades des pays métropolitains me donnent l’impression qu’ils souhaitent tuer un serpent en lui marchant sur la queue. Vous savez tous aujourd’hui que le venin et l’énergie vitale du serpent capitaliste sont davantage concentrés dans les colonies que dans les pays métropolitains. … Pourtant, dans notre discussion sur la révolution, vous négligez de parler des colonies. … Pourquoi négligez-vous les colonies, alors que le capitalisme s’en sert pour se maintenir, se défendre et de vous combattre ?[11]

Les partis communistes d’Europe n’ont jamais pris à cœur la critique de Ho. En 1925, Ho s’installa à Canton afin d’approfondir les contacts avec le Parti communiste chinois nouvellement formé, au nom du Komintern. Il se rendit également au Siam (l’actuelle Thaïlande) et dans d’autres pays asiatiques pour coordonner les activités du Komintern.

Le Komintern n’avait pas renoncé à tenter de forger une alliance entre les communistes de l’Ouest et de l’Est. Au milieu des années 1920, sa direction fit appel à l’aide du communiste allemand Willi Münzenberg pour mettre en place une organisation de front large destinée à la lutte contre l’impérialisme, la Ligue contre l’impérialisme (LAI) .[12] En 1927, la LAI fut lancée lors d’un congrès à Bruxelles, auquel participèrent 174 délégués représentant 134 organisations issues de 34 pays. [13]Albert Einstein, nommé président d’honneur, a déclaré dans son discours d’ouverture :

« C’est au sein de votre congrès que prend corps l’effort solidement uni des opprimés pour parvenir à l’indépendance. »[14]

Pour de nombreux militants des colonies, le congrès de la LAI fut l’occasion de rencontrer des militants d’autres colonies. Ils ont échangé leurs expériences et discuté des stratégies futures. Cela explique l’importance historique de cet événement. Lorsque Sukarno, en tant que président de l’Indonésie, a ouvert la Conférence de Bandung en 1955, il a explicitement mentionné le congrès de la LAI de 1927 comme un tremplin crucial dans le développement de la lutte anti-impérialiste, tout comme les pays du BRICS+ font aujourd’hui référence à la Conférence de Bandung.

Ho Chi Minh lors de ses activités révolutionnaires en France, en 1924. Photographe inconnu. Source : VietNamNet.

La LAI n’a jamais répondu aux attentes du Komintern, ne parvenant pas à forger une alliance entre les communistes de l’Ouest et de l’Est. Les doutes de Hô Chi Minh concernant la mobilisation des travailleurs européens en faveur d’une politique anti-impérialiste étaient justifiés. Cependant, la LAI a joué un rôle significatif dans l’adoption du marxisme-léninisme par de nombreux mouvements de libération nationale.

Le Komintern, néanmoins, lors de son sixième congrès en 1928, a continué à tenter de placer la question de l’anti- impérialisme au premier plan de l’ordre du jour des partis communistes. Le secrétaire du Komintern, Otto Kuusinen, présenta un document intitulé « Thèses sur le mouvement révolutionnaire dans les pays coloniaux et semi-coloniaux ». Celui-ci abordait l’approche peu enthousiaste des partis communistes européens à l’égard de la politique anti-impérialiste :

Il faut admettre que, jusqu’à présent, tous les partis de l’Internationale communiste n’ont pas pleinement saisi l’importance décisive que revêt l’établissement de relations étroites, régulières et ininterrompues avec les mouvements révolutionnaires nationaux dans les colonies pour apporter à ces mouvements une aide active et concrète. [15]

Pour Kuusinen, l’engagement dans la politique anticoloniale constituait « l’un des points faibles de l’activité du Komintern ». Selon lui, depuis la création du Komintern en 1919, les partis communistes avaient soit ignoré l’anticolonialisme, soit considéré celui-ci comme une perte de temps.[16] Les efforts répétés du Komintern pour amener les partis communistes européens à faire de la question anticoloniale une priorité se sont en grande partie avérés vains. De nombreux Européens étaient convaincus que le but principal des colonies était de servir leurs colonisateurs et que cela était dans leur propre intérêt, puisque cela leur apporterait la civilisation. Les souffrances indéniables qu’entraînait ce processus étaient considérées comme des « dommages collatéraux ». »

Avec la montée du fascisme en Europe dans les années 1930, la préoccupation centrale du Komintern était désormais la défense de l’Union soviétique. Lors du septième – et dernier – congrès du Komintern en 1935, il devint évident que la poursuite de la révolution mondiale et l’accent mis sur les pays de l’Est n’étaient plus des priorités. Le sentiment était, une fois de plus, que l’avenir de l’Union soviétique se jouerait en Europe occidentale. Staline ne se faisait aucune illusion sur les classes ouvrières de cette région. Dans une correspondance avec Dimitrov, Staline écrivait :

Sans leurs colonies, elles [les puissances impérialistes] ne pourraient pas exister. Les ouvriers le savent et craignent la perte des colonies. Et à cet égard, ils sont enclins à se ranger du côté de leur propre bourgeoisie. Sur le plan interne, ils ne sont pas d’accord avec notre politique anti-impérialiste. Ils ont même peur de cette politique. Et c’est précisément pour cette raison qu’il est nécessaire d’expliquer les choses et d’aborder ces ouvriers de la bonne manière. … Nous ne pouvons pas gagner immédiatement et si facilement des millions d’ouvriers en Europe. [17]

Au cours du congrès, la lutte anticoloniale fut à peine évoquée. Après avoir énuméré divers groupes susceptibles de contribuer à la lutte contre le fascisme – sociaux-démocrates, catholiques, anarchistes, ouvriers non syndiqués, paysans, petite bourgeoisie et intelligentsia –, Dimitrov qualifia alors les luttes des peuples dans les colonies de « réserve importante pour le prolétariat mondial ».[18]

Cela acheva la transformation du Komintern, qui passa d’une organisation visant à promouvoir la révolution mondiale à une organisation défendant les intérêts nationaux de l’Union soviétique. La transformation du Komintern en un instrument de la politique étrangère soviétique avait jeté les bases de la désintégration, après la guerre, du mouvement communiste en tant que force politique internationale unifiée. Au lieu de cela, divers chemins nationaux menant à une transition vers le socialisme se développèrent.

Dans une analyse expliquant pourquoi le mouvement communiste international est passé d’une force aux ambitions révolutionnaires mondiales à serviteur de l’Union soviétique, l’historien Neil Redfern écrit :

C’est l’une des grandes ironies de l’histoire que le Komintern, fondé en rupture avec les « socio-patriotes » de 1914-1918, soit lui-même devenu avant tout une organisation de « socio-patriotes », même si cela était perçu comme une défense internationaliste de l’Union soviétique. Comment expliquer cela ? Pour l’auteur de ces lignes, la raison fondamentale était d’ordre matériel — la force de l’idéologie bourgeoise dans les pays impérialistes, y compris au sein du mouvement communiste.[19]

J’aimerais ajouter que la « force de l’idéologie bourgeoise » trouvait ses racines dans l’impérialisme, c’est-à-dire dans le fait que la majorité de la classe ouvrière des pays impérialistes bénéficiait des profits impérialistes.

Un système mondial multipolaire n’est pas un pays des merveilles garantissant une transition en douceur vers le socialisme. La future contradiction principale pourrait très bien opposer les différentes aspirations à construire le socialisme au niveau national à la nécessité d’un socialisme mondial universel, afin de sauver la planète Terre de futures guerres et de la destruction de son équilibre écologique et de son climat. La question d’une perspective socialiste universelle en tant qu’objectif stratégique a refait surface comme condition préalable au développement du socialisme.

En résumé : Au cours des années 1920, le Komintern a sincèrement tenté de mettre en place un mouvement communiste mondial, fondé sur les classes et révolutionnaire. Il a échoué. La division de la classe ouvrière mondiale s’est avérée être un obstacle trop important. Dans les pays impérialistes, le « social-patriotisme » régnait. Les travailleurs s’identifiaient avant tout comme citoyens de leurs États-nations respectifs. Ils étaient intégrés au système politique de l’État-nation et les partis politiques qui les représentaient faisaient souvent partie du gouvernement — parfois même à sa tête. La stratification entre la classe ouvrière du centre impérialiste et les exploités de la périphérie constituait un fossé que le Komintern ne parvint pas à franchir.

Rétrospectivement, l’un des effets importants de la Révolution russe fut la création du Komintern. Ce fut la première — et jusqu’à présent, la seule — tentative sérieuse et bien organisée, soutenue par un État, visant à promouvoir une révolution communiste mondiale. Elle n’a pas abouti. Mais le Komintern a joué un rôle crucial dans la transmission de la flamme révolutionnaire de l’Ouest vers l’Est et le Sud dans les années 1920. En ce sens, la Révolution russe a ouvert la voie à la lutte anticoloniale depuis la fin de la Première Guerre mondiale jusqu’au milieu des années 1970. Les révolutions chinoise et vietnamienne – ainsi que les processus de décolonisation – auraient progressé plus lentement sans le Komintern.

Depuis la dissolution du Komintern, il n’y a plus eu d’Internationale efficace. Le mouvement communiste n’a jamais atteint l’unité idéologique et d’action qui prévalait à l’époque de Lénine. Au lieu de suivre la voie principale menant à une révolution socialiste mondiale coordonnée, la transition a consisté à emprunter des voies nationales, en développant le socialisme avec des caractéristiques nationales différentes.

La création du Parti communiste chinois

Si la Russie était la semi-périphérie du centre capitaliste européen en 1917,

alors la Chine en était la périphérie ; ou plutôt, elle avait été transformée en périphérie par l’impérialisme du XIXe siècle. La révolution industrielle en Europe a redessiné l’ordre économique et politique mondial. C’est dans ce contexte que la Chine a été subordonnée à l’impérialisme occidental. Le capitalisme commercial chinois, déjà sous la pression de contradictions internes, dut céder face à la concurrence étrangère. La Chine ne fut jamais véritablement colonisée, mais elle devint un pays semi-colonial dans lequel les puissances étrangères établirent des enclaves autour de Shanghai et d’autres grandes villes et jouissaient de privilèges extraterritoriaux, tels que leur propre administration, leurs tribunaux et leur police.

L’affaiblissement de l’Empire chinois a suscité un ressentiment contre l’influence occidentale. La réponse fut une immense révolte paysanne, la Révolte des Boxers (1898-1900). Les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne et le Japon envoyèrent des troupes pour réprimer le soulèvement. L’Empire chinois, autrefois puissant, avait été mis à genoux. Un mouvement révolutionnaire nationaliste, sous la direction de Sun Yat-sen (1866-1925), vit le jour et conduisit à la révolution républicaine de Xinhai de 1911, qui mit fin à la dynastie Qing et à quatre mille ans de règne monarchique. Mais la révolution ne parvint pas à instaurer l’unité nationale. La Chine devint de plus en plus fragmentée. Les années qui suivirent furent marquées par des soulèvements paysans et des querelles entre différents seigneurs de guerre. Mao décrivit ainsi les effets de la pénétration du capitalisme occidental en Chine à la fin du XIXe siècle :

La collusion de l’impérialisme avec les forces féodales chinoises pour freiner le développement du capitalisme chinois… leur but est de transformer la Chine en leur propre semi-colonie ou colonie.[20]

Les se sont partagé les plus grandes villes chinoises et en ont fait des concessions étrangères. Elles ont dominé les ’s exportations et importations. En l’absence de la cohérence antérieure de la régulation étatique impériale, l’extraction de la plus-value issue de la production agricole par les élites rurales s’intensifia et fut exacerbée par la fiscalité des seigneurs de guerre. Il en résulta un sous-développement des forces productives en Chine, qui conduisit à un appauvrissement sans précédent de la population.

Il n’est donc pas surprenant que le Komintern, après la défaite de la révolution allemande, se soit tourné vers l’Orient. En Asie de l’Est, le colonialisme a créé un terrain propice au développement du socialisme révolutionnaire, inspiré par la théorie léniniste de l’impérialisme.

Cependant, en raison du sous-développement, Lénine proposa que les petits partis communistes des colonies concluent des alliances avec les mouvements démocratiques bourgeois afin d’assurer la libération nationale. En Chine, le « Mouvement du 4 mai » – un soulèvement nationaliste mené par des étudiants en 1919 – devint une pierre angulaire de la stratégie du Komintern. Le Mouvement du 4 mai conduisit à une réorganisation du parti nationaliste bourgeois, le Kuomintang, toujours sous la direction de Sun Yat- sen. Mais surtout, ce mouvement a mobilisé des intellectuels radicaux, tels que Li Dazhao (1889-1927) et Chen Duxiu (1879 -1942), qui devinrent deux ans plus tard des membres fondateurs du Parti communiste.

Li Dazhao fut le premier intellectuel chinois à déclarer son soutien à la Révolution russe. Dans un article publié en juillet 1918, il décrivit la Révolution d’octobre comme le début d’une nouvelle vague de révolutions mondiales qui dépassait le patriotisme étroit de la Révolution française de 1789.[21] La même année, Li devint bibliothécaire en chef et professeur d’histoire à l’université de Pékin. Son assistant de bibliothèque n’était autre que le jeune Mao Zedong. Li organisa le premier groupe d’étude marxiste à l’université de Pékin, qui se réunissait secrètement dans son bureau de la bibliothèque, bientôt surnommé la « Chambre rouge ».[22]

Li Dazhao (29 octobre 1889 – 6 avril 1927), pionnier du communisme chinois et l’un des fondateurs du Parti communiste chinois.

Au sein du Mouvement du 4 mai, Li diffusait activement les idées communistes, publiant plus d’une centaine d’articles au cours des deux années suivantes. Li affirmait que « la Chine est une nation rurale et que la classe ouvrière est majoritairement composée de paysans. S’ils ne sont pas libérés, alors notre nation tout entière ne le sera pas ; leurs souffrances sont celles de notre nation tout entière ; leur ignorance est celle de toute notre nation ; les avantages et les inconvénients de leur vie sont ceux de toute notre politique. »[23] S’appuyant sur l’esprit révolutionnaire de cette classe, tel qu’il s’était exprimé lors de la révolte des Boxers de 1900 et de la révolution de Xinhai de 1911, Li considérait les paysans comme la force principale d’une future révolution menée par les communistes, Cela représentait une innovation dans la pensée marxiste, qui s’appuyait traditionnellement sur la classe ouvrière industrielle pour mener la lutte. [24] Le 1er mai 1919, il publia l’article « Mes opinions marxistes », dans lequel il exprimait sa vision volontariste de la révolution. Il mettait l’accent sur la lutte des classes en tant qu’action politique consciente, dans laquelle la « volonté » et « l’esprit révolutionnaire » des masses – les forces subjectives – jouaient un rôle significatif dans la transformation matérielle de la société. [25]

En janvier 1920, Li Dazhao proposa le concept de « nation prolétarienne ». Selon Li, il existait une différence de situation entre le prolétariat des colonies et celui du centre impérialiste. En Europe, le prolétariat n’était opprimé que par la classe capitaliste nationale, mais en Chine, les puissances impérialistes opprimaient l’ensemble du peuple chinois. La Chine dans son ensemble constituait une nation prolétarienne. La conception de Li selon laquelle la nation chinoise était prolétarienne impliquait qu’il considérait les paysans comme une force révolutionnaire. Dans une lettre datée du 20 mars 1921, Li écrivait :

bien que la Chine elle-même n’ait pas encore connu un processus de développement économique capitaliste tel qu’il s’est produit en Europe, en Amérique et au Japon, le peuple [de Chine] souffrent néanmoins indirectement d’une oppression économique capitaliste d’une manière encore plus cruelle que l’oppression capitaliste directe subie par les classes ouvrières des différentes nations [capitalistes]. … Par conséquent, si nous voulons développer l’industrie en Chine, nous devons organiser un gouvernement composé exclusivement de producteurs afin d’éliminer les classes exploiteuses au sein du pays, de résister au capitalisme mondial et de suivre [la voie de] l’industrialisation organisée sur une base socialiste.[26]

Selon Li, bien qu’elle ne disposât ni d’un capitalisme industriel développé ni d’un prolétariat bien défini – conditions préalables à la construction du socialisme –, la Chine était prête pour une révolution socialiste car c’était une nation souffrant sous le joug de l’impérialisme.

Comme nous le verrons, ces questions devinrent des thèmes récurrents dans la « sinisation du marxisme » et constituèrent le fondement du développement ultérieur du « socialisme aux caractéristiques chinoises », car elles étaient ancrées dans les réalités économiques et politiques de la Chine, ainsi que dans sa position à la périphérie du système mondial capitaliste.

En février 1920, Li s’associa à Chen Duxiu, doyen de la faculté des lettres et des arts de l’université de Pékin, qui s’était également radicalisée sous l’influence du Mouvement du 4 mai. Ils rencontrèrent Grigori Voitinsky, représentant du Komintern, à Pékin afin de jeter les bases d’un parti communiste. En mai 1920, Chen Duxiu créa une cellule communiste à Shanghai, tandis que Li en fonda une à Pékin.[27] Cet arrangement établit la structure de direction informelle connue sous le nom de « Chen au Sud, Li au Nord ».

Selon les documents du Parti, le Parti communiste chinois a été fondé les 23 et 24 juillet 1921 lors de réunions secrètes, dont la première, qui s’est tenue dans la concession française de Shanghai, a été perturbée par les forces de sécurité, ce qui a conduit les délégués à se rendre dans la province voisine du Zhejiang ; les travaux ont alors été menés à bien sur une péniche amarrée sur un lac afin d’éviter toute nouvelle perturbation. Ces réunions ont rassemblé au maximum 13 personnes au maximum, dont Mao Zedong. Ils ne représentaient que 53 membres. De plus, deux représentants du Komintern étaient présents en tant que conseillers. Li n’a pas pu y assister et a été représenté par l’un de ses étudiants, tandis que Chen Duxiu a été élu premier secrétaire général.

En 1922, le Komintern a donné pour instruction aux communistes chinois de former un « front uni » avec le Kuomintang (KMT) de Sun Yat-sen. Cette politique reposait sur le postulat que la révolution chinoise se trouvait dans sa phase « démocratique bourgeoise » et nécessitait une alliance nationale interclassiste contre l’impérialisme et le système des seigneurs de guerre. Suivant les conseils du Komintern, le Parti communiste (alors encore assez modeste) laissa ainsi le Kuomintang prendre la tête de la lutte de libération nationale. À ce stade, Li Dazhao prônait un large front uni national et joua un rôle central dans la formalisation de l’alliance. Li interprétait cette alliance comme représentant la Chine en tant que « nation prolétarienne ». Après avoir rencontré l’agent du Komintern Maring et Li à Shanghai en août 1922, Sun Yat-sen accepta d’autoriser les membres communistes à rejoindre le KMT, et à l’automne 1922, Li devint le premier membre du Parti communiste à rejoindre le KMT à titre individuel.[28] En janvier 1923, l’Union soviétique signa un pacte avec Sun Yat-sen et le KMT afin de mener une campagne contre les seigneurs de guerre en Chine. Les communistes et le KMT créèrent une académie militaire commune — placée sous la direction de Tchang Kaï-chek, avec le communiste Zhou Enlai comme commandant en second. Mao fut une autre figure clé de cette nouvelle coopération militaire ; en effet, il connut un tel succès qu’il fut élu au Comité exécutif central du KMT en janvier 1924.[29]

Un autre conseil donné par le Komintern au Parti communiste chinois était de s’ancrer au sein de la classe ouvrière urbaine. En janvier 1922, le Parti communiste organisa une grève des marins à Hong Kong. Au cours des douze mois suivants, plus de 300 000 ouvriers participèrent à une centaine de grèves. Cependant, la grande grève des cheminots de la ligne Pékin-Hankou marqua un tournant dans cette stratégie. La grève fut réprimée par les soldats et la police et se solda par la mort de 52 ouvriers, des centaines de blessés et des milliers de licenciements. Cet événement détruisit la base ouvrière communiste dans le nord de la Chine.[30]

Cela confirma l’analyse de Li, selon laquelle le potentiel du prolétariat urbain n’était pas suffisamment fort pour résister à la répression. La révolution devait s’appuyer sur les paysans et sur une Armée rouge organisée dans les campagnes.

En mars 1925, Sun Yat-sen décéda et Tchang Kaï-chek, représentant l’aile droite et une tendance anticommuniste, s’empara du pouvoir au sein du KMT. Cela entraîna l’effondrement du Front uni entre les communistes et le KMT dans le nord de la Chine à la fin de l’année 1925.[31] Dans un article consacré aux « sociétés de la lance rouge », ces organisations paysannes secrètes traditionnelles qui menaient la révolte dans le Nord, Li souligna la nécessité pour le Parti communiste de modifier sa stratégie et exprima également son soutien total à une révolte paysanne armée.[32] Il affirmait que la paysannerie, grâce à son organisation militaire et à sa conscience de classe, pouvait vaincre les propriétaires fonciers, les seigneurs de guerre et les impérialistes. Il appelait les jeunes révolutionnaires à se rendre dans les villages et à rejoindre ces mouvements.[33]

Mao parvient aux mêmes conclusions que Li, dans son Rapport sur une enquête concernant le mouvement paysan dans le Hunan, publié en mars 1927. Il s’agit d’une analyse de classe classique dans laquelle Mao identifie les paysans pauvres comme les principaux sujets révolutionnaires et exhorte le Parti communiste à prendre la tête de leur lutte.

En très peu de temps, dans les provinces du centre, du sud et du nord de la Chine, plusieurs centaines de millions de paysans se soulèveront comme une puissante tempête, comme un ouragan, une force si rapide et si violente qu’aucun pouvoir, aussi grand soit-il, ne pourra la retenir. Ils briseront tous les entraves qui les retiennent et s’élanceront sur la voie de la libération. Ils balayeront dans leurs tombes tous les impérialistes, les seigneurs de guerre, les fonctionnaires corrompus, les tyrans locaux et la noblesse malfaisante. Chaque parti révolutionnaire et chaque camarade révolutionnaire sera mis à l’épreuve, pour être accepté ou rejetés selon leur décision. Il existe trois alternatives. Marcher à leur tête et les diriger ? Les suivre de loin, en gesticulant et en critiquant ? Ou se dresser sur leur chemin et s’opposer à eux ? Chaque Chinois est libre de choisir, mais les événements vous obligeront à faire ce choix rapidement.[34],[35]

Ce changement de stratégie fut scellé par les événements de Shanghai en mars 1927. Au printemps 1925, les communistes menèrent une grève victorieuse à Shanghai, et en l’espace de quelques mois, leurs effectifs atteignirent 30 000 membres. Alors que l’armée du KMT approchait de Shanghai en mars 1927, les ouvriers, sous la direction du communiste Zhou Enlai, s’emparèrent de la ville de l’intérieur. Depuis qu’il avait pris la tête du KMT deux ans auparavant, Tchang Kaï-chek n’avait cessé de saper l’influence des communistes, et il cherchait désormais à les éliminer. Il utilisa des bandes criminelles de la ville pour attaquer les ouvriers de Shanghai tandis que l’armée du KMT assiégeait la ville. Le 12 avril 1927, un massacre eut lieu. Des milliers de communistes et de syndicalistes furent tués. Zhou, dont la tête était mise à prix pour 80 000 dollars, parvint à s’échapper. Le « massacre de Shanghai » marqua le début de l’éradication à l’échelle nationale du mouvement communiste urbain. Les soulèvements de Guangzhou, Changsha et Nanchang furent réprimés. En l’espace de vingt jours, plus de 10 000 communistes dans les provinces du sud de la Chine furent arrêtés et exécutés. En 1928, on estimait que pas moins de 300 000 personnes avaient péri lors de la campagne d’extermination anticommuniste menée par le KMT. [36]

Mao estimait que la lutte serait longue et qu’il faudrait des années pour, à partir d’une base sûre, étendre progressivement le mouvement et encercler les villes depuis les zones rurales. Ces éléments de stratégie et de tactique convenaient aussi bien à une stratégie globale qu’à des opérations plus limitées.

Par ailleurs, à Pékin, la situation politique s’est détériorée. Lors d’une manifestation au cours de laquelle Li Dazhao a prononcé un discours anti-impérialiste, les manifestants ont été attaqués par la police militaire armée ; 47 manifestants ont été tués et plus de 20 0 ont été blessés, dont Li Dazhao. Un mandat d’arrêt fut lancé contre Li. Il se réfugia à l’ambassade soviétique, d’où il continua à diriger les activités communistes à Pékin. [37] Cependant, en avril 1927, le seigneur de guerre mandchou qui contrôlait Pékin ordonna un raid contre l’ambassade soviétique avec l’accord du corps diplomatique occidental. Li Dazhao, sa famille et une soixantaine d’autres communistes et membres de l’aile gauche du KMT furent arrêtés.[38] Après un bref procès devant un tribunal militaire, Li et dix-neuf autres personnes furent exécutés par pendaison le 28 avril, à peine deux semaines après le massacre de Shanghai.[39] Cet événement marqua un tournant dans la stratégie du Parti communiste chinois. Il mit fin au premier front uni avec le KMT et réorienta l’action des communistes des villes vers les zones rurales.

La praxis du marxisme chinois

Le mérite de Mao fut d’avoir su transformer les réflexions de Li Dazhao sur la lutte en Chine en une stratégie et une pratique révolutionnaires concrètes. Au cours de ce processus, l’ancien assistant bibliothécaire devint un commandant en chef, non seulement en faisant de l’Armée rouge une force redoutable, mais aussi en élaborant, au cours des décennies suivantes, une stratégie et des tactiques militaires pour une guerre populaire agraire de longue haleine, qui inspira les luttes révolutionnaires à travers le monde.[40] La stratégie militaire de Mao s’est développée dans deux contextes étroitement liés : la guerre révolutionnaire contre le KMT (1927-1937 et 1945-1949) et la guerre de libération nationale contre le Japon (1937-1945). Dans la lutte de libération nationale, l’Armée rouge communiste s’est révélée être la plus fervente défenseuse de la nation chinoise, ce qui a jeté les bases de la victoire sur le KMT en 1949. Le thème de la libération nationale est également devenu central dans la manière dont la a appliqué sa stratégie de guérilla dans la lutte contre le colonialisme et le néocolonialisme en Asie, en Afrique et en Amérique latine tout au long du reste du XXe siècle.[41]

Les villes devenant trop dangereuses pour les communistes, les membres furent transférés à la campagne. Mao se retira dans les collines isolées à la frontière de la province du Jiangxi, qui devint une base communiste. C’est là que Mao développa ses compétences en matière de guérilla, en tirant de nombreux enseignements des sociétés paysannes secrètes et des bandits locaux, c’est-à-dire du lumpenprolétariat.

La chute de la dynastie Q

et l’impact de l’impérialisme ont donné naissance à une société en pleine désagrégation, hantée par des seigneurs de guerre rivaux qui détruisaient les moyens de subsistance de vastes masses populaires par la guerre et l’expulsion. Ce processus a contribué à l’expansion de ce qu’on appelle le ce qu’on appelle le « lumpenprolétariat ». Cette catégorie de personnes avait été chassée de ses rôles socio-économiques traditionnels et était souvent criminalisée. Elle n’avait aucun lien stable avec le marché du travail et vivait de petits boulots et/ou de la charité de ses amis, de sa famille et de ses relations claniques. Ce groupe comprenait les sans-abri, les mendiants, les petits délinquants, les membres de gangs impliqués dans le crime organisé et les travailleurs du sexe.

Le marxisme traditionnel adopte une attitude négative envers le lumpenprolétariat.[42] Il n’ont pas de position de classe claire et sont susceptibles d’être mobilisés par des forces réactionnaires, comme ce fut le cas lors du massacre de Shanghai en 1927. Cependant, un regard sur l’histoire des soulèvements révèle que le lumpenprolétariat a également joué un rôle progressiste dans le processus révolutionnaire. Cela a été évident depuis la Commune de Paris jusqu’au soulèvement à Gaza. L’un des principaux exemples de mobilisation du lumpenprolétariat est également la Révolution chinoise. Mao écrivait dans son analyse de classe de la société chinoise en 1926 :

il existe un lumpenprolétariat assez important, composé de paysans qui ont perdu leurs terres et d’artisans qui ne trouvent pas de travail. Ce sont eux qui mènent l’existence la plus précaire de tous… L’un des problèmes de la Chine est de savoir comment gérer ces personnes. Combattants courageux mais enclins à la destruction, ils peuvent devenir une force révolutionnaire si on leur fournit une orientation adéquate.[43]

Mao connaissait très bien le lumpenprolétariat. En 1929, il déclara que « le lumpenprolétariat constitue la majorité de l’Armée rouge, » que le KMT qualifiait avec mépris d’« armée de vagabonds ». Les lumpen apportaient à l’Armée rouge une expérience pratique du combat et des connaissances tactiques issues de leurs activités de gangs, ainsi qu’une extrême ténacité. Ici, ils étaient accueillis avec bienveillance plutôt qu’avec préjugés. Lorsque Edgar Snow interrogea les soldats de l’Armée rouge sur les raisons de leur adhésion à la lutte armée menée par le Parti communiste, ils répondirent :

l’Armée rouge m’a appris à lire et à écrire. … Ici j’ai appris à utiliser une radio et à bien viser avec un fusil. L’Armée rouge aide les pauvres. … Ici, tout le monde est égal. Ce n’est pas comme dans les districts blancs, où les pauvres sont les esclaves des propriétaires terriens et du Kuomintang.[44]

En mai 1928, Mao accueillit Zhu De au sein de l’Armée rouge, un ancien bandit qui avait rejoint le Parti et qui allait devenir un célèbre général de l’Armée rouge. Fort de l’expérience pratique acquise au sein des organisations paysannes et du lumpenprolétariat, et inspiré par l’ancien philosophe et général chinois Sun Tzu (500 av. J.-C.), Mao élabora la stratégie de l’Armée rouge au cours de la décennie suivante.

Bo Gu, Zhou Enlai, Zhu De et Mao Zedong à Yan’an, en 1937.

L’une de ses premières conclusions fut la nécessité de disposer d’une armée régulière, armée, disciplinée et politiquement consciente pour la conquête du pouvoir. Les grèves, les manifestations, les barricades dans les rues, les masses armées par elles-mêmes, ne suffisaient pas à accomplir cette tâche, du moins pas dans le cas particulier de la Chine. Une unité militaire organisée était nécessaire. En octobre 1928, Mao écrivait :

l’existence d’une Armée rouge régulière d’une force suffisante est une condition nécessaire à l’existence du pouvoir politique rouge. … Par conséquent, même lorsque les masses d’ouvriers et de paysans sont en action, il est absolument impossible de créer un régime indépendant, et encore moins un régime indépendant qui soit durable et se renforce de jour en jour, à moins de disposer de forces régulières d’une puissance suffisante.[45]

Mao considérait qu’il était de sa responsabilité de doter le Parti d’une « arme » efficace, c’est-à-dire l’Armée rouge. Dix ans plus tard, en 1938, il concluait :

Tout communiste doit saisir cette vérité : « Le pouvoir politique naît du canon d’un fusil ». Notre principe est que le Parti commande les armes, et qu’il ne faut jamais permettre aux armes de commander le Parti. … Selon la théorie marxiste de l’État, l’armée est la composante principale du pouvoir d’État. Quiconque veut s’emparer du pouvoir d’État et le conserver doit disposer d’une armée puissante. … L’expérience de la lutte des classes à l’ère de l’impérialisme nous enseigne que ce n’est que par la force des armes que la classe ouvrière et les masses laborieuses peuvent vaincre la bourgeoisie et les propriétaires fonciers armés ; en ce sens, nous pouvons dire que seules les armes permettront de transformer le monde entier.[46]

Les combattants de l’Armée rouge recevaient une éducation politique approfondie. Un soldat hautement motivé combattait avec un courage et une détermination inébranlables. C’est le facteur humain, et non la supériorité technologique des armes, qui fut décisif dans la guerre.

L’un des points sur lesquels Mao insistait était l’unité au sein de l’armée et entre l’armée et le peuple, une doctrine ancrée dans l’ancienne tradition martiale chinoise. C’est pourquoi Mao publia les « Huit points à respecter » à l’intention de l’Armée rouge lorsqu’elle était en contact avec le peuple : les Les écrits militaires de Mao n’étaient pas destinés aux généraux ou aux universitaires ; son public était composé de jeunes soldats paysans et de cadres politiques. Le langage était direct, simple, objectif et va droit au but :

    1. Soyez polis lorsque vous parlez

    2. Soyez honnêtes lors des achats et des ventes

    3. Rendez tous les objets empruntés

    4. Indemnisez tout ce qui a été endommagé

    5. Ne frappez pas et ne jurez pas contre les autres

    6. N’endommagez pas les récoltes

    7. Ne harcelez pas les femmes

    8. Ne maltraitez pas les prisonniers[47]

L’ennemi avance, nous battons en retraite ; l’ennemi campe, nous le harcelons ; l’ennemi se fatigue, nous attaquons ; l’ennemi bat en retraite, nous le poursuivons.[48]

« Éviter la force et frapper la faiblesse » résume l’essence des enseignements de l’ancien stratège Sun Tzu.[49] Sur le plan opérationnel, cela se traduisait par le refus d’engager le combat à moins que la victoire ne soit certaine. Cette tactique reposait principalement sur des renseignements précis, tant sur l’ennemi que sur le terrain, souvent fournis par des sympathisants locaux. L’Armée rouge était comme un poisson dans l’eau. Deuxièmement, elle s’appuyait sur sa capacité à concentrer une force supérieure au moment de la bataille et à éliminer les unités ennemies une à une. Cela exigeait des préparatifs minutieux et secrets, ainsi qu’une attaque soudaine et rapide. Elle planifiait tout dans les moindres détails, ne laissant rien au hasard.

La guérilla étant plus faible sur le plan matériel, il est essentiel de prendre l’initiative. Comme l’écrivait Sun Tzu : « Agissez lorsque cela est avantageux et modifiez la situation par la dispersion et la concentration des forces. »[50]

Mao estimait que la lutte serait longue et qu’il faudrait des années pour s’étendre progressivement à partir d’une base sûre et encercler les villes depuis les zones rurales. Ces éléments de stratégie et de tactique convenaient aussi bien à une stratégie globale qu’à des opérations plus limitées.

Le résultat de cette stratégie fut stupéfiant. En 1930, l’Armée rouge avait établi la République soviétique chinoise dans les provinces du Jiangxi et du Fujian, regroupant 3 millions de personnes. Dans les zones contrôlées par les communistes, ils commencèrent à distribuer aux paysans les terres confisquées aux riches propriétaires fonciers et organisèrent l’économie selon différentes formes de propriété afin de relancer l’activité économique. Edgar Snow décrivait ainsi l’économie dans les zones « libérées » :

L’économie soviétique du Nord-Ouest était un curieux mélange de capitalisme privé, de capitalisme d’État et de socialisme primitif. L’entreprise et l’industrie privées étaient autorisées et encouragées, et les transactions privées portant sur la terre et ses produits étaient autorisées sous certaines restrictions. Parallèlement, l’État possédait et exploitait des entreprises telles que des puits de pétrole, des puits de sel et des mines de charbon, et il faisait le commerce de bétail, de peaux, sel, de la laine, du coton, du papier et d’autres matières premières. Mais il n’établissait pas de monopole sur ces produits et, pour tous ces derniers, les entreprises privées pouvaient entrer en concurrence – ce qu’elles faisaient d’ailleurs dans une certaine mesure. Un troisième type d’économie vit le jour avec la création de coopératives, dans lesquelles le gouvernement et les masses participaient en tant que partenaires, entrant ainsi en concurrence non seulement avec le capitalisme privé, mais aussi avec le capitalisme d’État ![51]

Cependant, la création de la République soviétique chinoise impliquait que le Parti communiste consacrait beaucoup de temps et d’énergie à gouverner la République avec l’aide d’experts envoyés par l’Union soviétique. La stratégie militaire consistait alors à défendre la République contre l’encerclement du KMT. La stratégie de guérilla flexible de Mao n’était pas adaptée à la défense et à la consolidation du territoire de la République soviétique. Comment la République soviétique chinoise pouvait-elle se défendre et s’étendre en tant que petit État au sein d’un État plus vaste contrôlé par des armées ennemies ?

Ces divergences d’opinion sur la stratégie militaire, ainsi que le débat permanent sur la question de savoir si le prolétariat industriel ou la classe paysanne devait mener la révolution, ont conduit Mao à entrer en conflit avec des membres clés du Parti, dont Chen Duxiu. La priorité de Chen était une révolution à l’image de celle de la Russie en 1917, menée par la classe ouvrière. Chen considérait que l’échec de cette stratégie en 1927-1928 démontrait la futilité d’œuvrer à une révolution socialiste en Chine. Il opta plutôt pour une révolution démocratique bourgeoise menée par la classe capitaliste. Chen rejetait l’idée qu’une politique agraire radicale et une organisation vigoureuse des zones rurales sous l’égide du Parti communiste constituassent la voie à suivre .

L’une de ses premières conclusions fut la nécessité d’une armée régulière, armée, disciplinée et politiquement consciente pour la conquête du pouvoir. Les grèves, les manifestations, les barricades dans les rues, les masses armées par elles-mêmes, ne suffisaient pas à accomplir cette tâche, du moins pas dans le cas particulier de la Chine. Une unité militaire organisée était nécessaire.

Cette division au sein du Parti atteignit son paroxysme après que Chen et de nombreux membres anciens du Parti eurent refusé de publier l’un des essais de Mao, Analyse des classes de la société chinoise, dans l’organe exécutif central.[52]

La divergence de stratégie concernant les alliances conduisit Mao à mener une campagne contre ses adversaires, les accusant d’être de facto des agents du KMT. En décembre 1931, cela poussa le Parti à remplacer Mao par Zhou Enlai au poste de secrétaire de la Première Armée du Front uni et de commissaire politique de l’Armée rouge. Le conflit fut débattu lors de la conférence du Parti à Ningdu en 1932.[53] Liu Bocheng, Lin Biao, Zhu De et Peng Dehuai critiquèrent tous la stratégie de Mao. Mao reçut le soutien de Zhou Enlai, mais cela ne suffit pas. Mao fut relégué au rang de figure de proue. Le Komintern envoya deux commissaires politiques, Bo Gu et Otto Braun, alias Li De, un communiste allemand, dans le Jiangxi. En tant qu’émissaires du Komintern, ils avaient le pouvoir de dicter la ligne politique. Comme ils désapprouvaient la stratégie de guérilla de Mao, ils l’exclurent du Comité central.

À l’automne 1934, Braun prit le commandement de l’Armée rouge, aux côtés de Bo et de Zhou Enlai. Braun et Bo imposèrent une stratégie militaire conventionnelle. Braun prônait une attaque directe contre le KMT, plus important et mieux équipé. Cette stratégie fit le jeu de Tchang Kaï-chek, et l’armée communiste subit de lourdes pertes. Peu à peu, l’armée du KMT encercla le Jiangxi. En l’espace d’un an, les communistes perdirent soixante mille soldats et la moitié de leur territoire. Ils n’eurent d’autre choix que de se replier vers une zone de base éloignée et plus sûre.

L’importance d’une base arrière sécurisée est un élément essentiel de la stratégie militaire de Mao. Mao l’expliqua aux soldats en utilisant une image imagée, comme le rappelle l’un d’entre eux :

Le besoin d’une zone de base pour une révolution était comparable au besoin de fesses pour un individu. Si un individu n’avait pas de fesses, il ne pourrait pas s’asseoir. Il devrait courir partout ou rester debout tout le temps et ne tiendrait certainement pas longtemps. … Ce n’est que lorsqu’une révolution disposait d’une zone de base qu’il y avait un endroit pour se reposer et récupérer, pour reprendre des forces, pour recruter de nouvelles troupes, et ainsi poursuivre la lutte sur des bases toujours plus larges jusqu’à la victoire finale.[54]

C’est ainsi qu’est apparue la nécessité de s’échapper du Jiangxi encerclé et d’entreprendre la Longue Marche vers le nord afin d’atteindre une zone de base sûre pour la poursuite de la guerre populaire révolutionnaire à long terme.

La Longue Marche

Le 16 octobre 1934, les soldats restants de l’Armée rouge et les cadres du Parti, menés par Bo Gu et Otto Braun, entamèrent la « Longue Marche ». Après s’être échappés de l’encerclement, il était évident que l’armée du KMT avait l’intention de poursuivre ce qui restait de l’Armée rouge. Des désaccords opposèrent Bo et Braun à Mao tant sur l’itinéraire que sur les tactiques militaires.[55] Au cours de ces confrontations, Zhou soutint les propositions de Mao et encouragea les autres dirigeants à passer outre les objections de Bo et de Braun. Il fut décidé que tous les plans militaires devaient être soumis au Politburo pour approbation, privant ainsi Braun du droit de diriger les affaires militaires. Le 15 janvier 1935, l’Armée rouge s’empara de Zunyi, la deuxième plus grande ville du Guizhou. Zhou profita de l’occasion pour convoquer une réunion élargie du Politburo. Au cours de cette réunion, Mao s’opposa à nouveau aux tactiques militaires de Braun et de Bo. Leurs attaques frontales coûtaient trop de vies à l’Armée rouge. Mao suggéra plutôt que leurs forces, plus petites et et moins bien équipées, se retirent lorsqu’elles sont sous pression et mènent des attaques-coup de poing surprises, en recourant à des tactiques de guérilla. Braun et Bo furent démis de leurs fonctions de commandants et Mao devint l’adjoint de Zhou à la tête de la Longue Marche.[56] À l’issue de cette conférence, le Komintern fut écarté en tant que force influente au sein du Parti communiste.

« L’Armée rouge ne craint pas les épreuves de la Longue Marche. » Lithographie non datée. Musée d’art Jordan Schnitzer, Université de l’Oregon.

Au cours de la Longue Marche, l’Armée communiste confisqua les biens et les armes des seigneurs de guerre et des propriétaires terriens, et recruta de nouveaux membres parmi les paysans et le lumpenprolétariat. Néanmoins, seuls 8 000 soldats sur les 86 000 000 qui tentèrent de fuir l’armée du KMT ont finalement survécu. La Longue Marche a fourni aux communistes la base sûre à Yan’an dont ils avaient besoin pour se rétablir et se reconstruire. En novembre 1935, Mao devint président de la Commission militaire, avec Zhou et Deng Xiaoping comme vice-présidents.

La Longue Marche fut essentielle pour permettre aux communistes chinois d’adapter leur marxisme, passant d’un socialisme aux caractéristiques soviétiques à un socialisme aux caractéristiques chinoises. Elle créa non seulement une distance physique entre les communistes et le KMT, mais aussi une distance politique entre l’interprétation eurocentrique du marxisme par le Komintern et l’interprétation chinoise du marxisme. L’évaluation que Mao faisait du Komintern était mitigée :

Du vivant de Lénine, la Troisième Internationale était bien dirigée. Après la mort de Lénine, les dirigeants de la Troisième Internationale étaient des dirigeants dogmatiques (par exemple, des dirigeants [comme] Staline ou Boukharine n’étaient pas très compétents. … Bien sûr, la Troisième Internationale avait aussi [ses] mérites, par exemple, en aidant divers pays à fonder un parti [communiste]. Par la suite, [cependant], les dogmatiques n’ont prêté aucune attention aux spécificités des différents pays [et] ont aveuglément transposé tout ce qui venait de Russie. La Chine [pour sa part] a subi de lourdes pertes.[57]

Ce que Mao a fait pendant la Longue Marche et à Yan’an, c’est d’adapter le marxisme théorique et l’expérience de l’Union soviétique à la situation spécifique de la Chine. Le terme « sinisation » du marxisme a été inventé par Mao en 1938 à l’occasion de la réédition des Œuvres choisies de Mao Zedong, où il l’a utilisé à la place de son expression initiale « concrétisation du marxisme en Chine ». Le terme « sinisation » semblait plus approprié, car les principes fondamentaux du marxisme appartiennent au monde entier, et pas seulement à la Chine. Chaque révolution doit appliquer le marxisme à son époque et à son lieu spécifiques. « Le « copier-coller » ne fonctionne pas. Le concept de « socialisme aux caractéristiques chinoises » n’est pas un terme post-Mao. [58] Dans son rapport au Comité central du Parti en 1938, Mao déclara :

« Un communiste est un marxiste internationaliste, mais le marxisme doit revêtir une forme nationale avant de pouvoir être mis en pratique. Il n’existe pas de marxisme abstrait, mais seulement un marxisme concret. Ce que nous appelons le marxisme concret, c’est le marxisme qui a revêtu une forme nationale, c’est-à-dire le marxisme appliqué à la lutte concrète dans les conditions concrètes qui prévalent en Chine, et non un marxisme utilisé de manière abstraite. Si un communiste chinois […] parle du marxisme en faisant abstraction des particularités chinoises, ce marxisme n’est qu’une abstraction vide de sens. Par conséquent, la sinisation du marxisme – c’est-à-dire veiller à ce que, dans toutes ses manifestations, il soit imprégné de caractéristiques chinoises et utilisé en fonction des particularités chinoises – devient un problème que l’ensemble du Parti doit comprendre et résoudre sans délai.[59]

La contradiction principale

Outre l’analyse de classe de la Chine effectuée par Mao, qui met l’accent sur les paysans en tant qu’agent révolutionnaire, et l’élaboration d’une stratégie militaire pour la lutte, une troisième contribution majeure au marxisme réside dans ses écrits sur la dialectique.

En période de crise, de troubles et de situation complexe, il est utile de prendre du recul et de se référer au matérialisme dialectique. Non pas pour fuir la réalité, mais pour acquérir une compréhension fondamentale de la manière d’analyser la situation. Ce fut le cas au camp de base de Yan’an, lorsque Mao donna aux cadres des cours de philosophie dialectique. L’objectif était de leur donner la capacité – un outil – d’élaborer des stratégies pour les luttes décisives à venir. Mao résuma ses cours dans un texte court, formulé simplement mais néanmoins profond : Sur la contradiction.[60] Dans ce texte, Mao développe le concept de la

« contradiction principale », qui constitue une contribution significative à la dialectique.

Mao définit ainsi la contradiction principale :

Si, dans un processus quelconque, il existe plusieurs contradictions, l’une d’entre elles doit être la contradiction principale, jouant un rôle prépondérant et décisif, tandis que les autres occupent une position secondaire et subordonnée. Par conséquent, lorsque l’on étudie un processus complexe comportant deux contradictions ou plus, il faut consacrer tous ses efforts à identifier sa contradiction principale. Une fois cette contradiction principale cernée, tous les problèmes peuvent être facilement résolus.[61]

La contradiction principale a un effet décisif sur les autres contradictions ; cependant, l’interaction n’est pas unilatérale. La rétroaction des contradictions connexes affecte la lutte entre les aspects de la contradiction principale, en modifie l’orientation et peut même transformer la contradiction principale elle-même.

La contradiction principale n’est ni générale ni abstraite. Il s’agit du développement économique concret, des actions politiques et militaires spécifiques menées par des mouvements et des organisations politiques spécifiques, sous l’impulsion de la lutte des classes et de la concurrence entre États. La contradiction principale n’est pas seulement un concept philosophique ; c’est un outil méthodologique très pratique pour élaborer une stratégie et mettre en œuvre une praxis. D’où la nécessité de définir ses aspects de manière très précise et concrète.

Pourquoi est-il important de pouvoir identifier la contradiction principale dans le processus d’élaboration d’une stratégie ? Comme l’affirme Mao ci-dessus : « Une fois cette contradiction principale cernée, tous les problèmes peuvent être facilement résolus. » L’expression « facilement résolus » doit être prise avec des pincettes, surtout lorsqu’il s’agit de problèmes sociaux et de révolutions dans un pays de la taille de la Chine — ou du système mondial dans son ensemble. Ce que Mao entend par « facilement », c’est qu’une fois la contradiction principale identifiée, on dispose d’un guide fiable pour poursuivre l’analyse. En d’autres termes, le problème décisif consistant à définir des stratégies, des politiques et des efforts militaires utiles est résolu.

Notez que Mao parle de « trouver » la contradiction principale dans la citation ci-dessus. Cela ne peut reposer sur de simples spéculations. La connaissance théorique du matérialisme dialectique ne peut se substituer à des études concrètes. La « contradiction » est un concept abstrait, mais les contradictions réelles sur le terrain sont très concrètes. De plus, on ne peut pas se contenter de copier l’analyse d’un pays et d’une époque donnés pour en appliquer les résultats à une autre situation. Ce qu’il faut, c’est une analyse de la situation spécifique. Pour analyser et s’y s’y retrouver dans une situation aussi complexe, il est nécessaire d’examiner non seulement la configuration interne de chaque contradiction, mais aussi la manière dont elles interagissent et s’articulent au sein d’une totalité concrète.

Le sens de cette vision d’un tout interconnecté réside dans la capacité qui en découle d’agir en accord avec la réalité ainsi comprise. Le but ultime de l’identification de la contradiction principale est d’intervenir sur celle-ci. Nous ne pouvons pas créer de contradictions, mais nous pouvons influencer certains aspects de celles qui existent afin que les contradictions évoluent d’une manière qui serve nos intérêts. L’identification de la contradiction principale nous indique par où commencer. La dialectique nous permet d’analyser le monde comme une totalité interconnectée, contradictoire et en mutation.

La contradiction principale au niveau mondial

À mesure que le développement économique et politique du système mondial, depuis l’avènement du capitalisme, s’est de plus en plus fondu en un seul et même processus, la contradiction principale de ce processus s’est également mondialisée, faisant progresser le système. C’est l’impérialisme qui a unifié et polarisé le système mondial selon une structure centre-périphérie, d’abord par le colonialisme, puis par l’impérialisme néocolonial et la mondialisation néolibérale, et aujourd’hui par les luttes géopolitiques renouvelées au sein du système mondial. Ces phases historiques de l’impérialisme se caractérisent par différentes contradictions principales,

qui constituent des représentations concrètes et spécifiques de la manière dont les contradictions fondamentales du capitalisme sont gérées à certains moments de l’histoire.

De 1900 environ jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la contradiction principale du système mondial était la rivalité interimpérialiste visant à déterminer qui succéderait à la Grande-Bretagne en tant que puissance hégémonique mondiale — les États-Unis et l’Allemagne en étant les principaux concurrents. Les changements dans le rapport de forces économiques entre les pays impérialistes, dans le cadre de la concurrence entre empires coloniaux, devaient être réglés par des guerres de territoire.

Cette contradiction principale a eu un effet décisif à travers le monde. C’est la Première Guerre mondiale qui a ouvert la voie aux bolcheviks pour mener à bien la Révolution russe. En 1923, Lénine a exprimé l’espoir que la contradiction entre l’impérialisme occidental et l’impérialisme oriental (États-Unis contre Japon) offrirait un peu de répit à l’Union soviétique.

La contradiction principale n’est ni générale ni abstraite. Il s’agit du développement économique concret, les actions politiques et militaires spécifiques, menées par des mouvements et des organisations politiques spécifiques, motivées par la lutte des classes et la concurrence entre États. La contradiction principale n’est pas seulement un concept philosophique ; c’est un outil méthodologique très pratique pour élaborer une stratégie et une praxis. D’où la nécessité de définir ses aspects de manière très précise et concrète.

À la fin des années 1930, la rivalité interimpérialiste atteignit à nouveau son paroxysme. L’Allemagne chercha, une fois de plus, à devenir une grande puissance politique mondiale en s’appuyant sur la force de sa production industrielle. La rivalité s’intensifia lorsque l’Allemagne envahit la Pologne et que la Grande-Bretagne déclara la guerre à l’Allemagne. La situation s’aggrava encore lorsque l’Allemagne attaqua l’Union soviétique et que le Japon attaqua les États-Unis en 1941.

L’Allemagne entendait briser l’emprise des anciennes puissances coloniales sur l’Afrique et l’Asie, et transformer l’Europe de l’Est, les Balkans et la Russie en semi-colonies, en exploitant leurs matières premières et leur main-d’œuvre. Le Japon avait pour objectif de faire de la Chine une colonie et de dominer l’océan Pacifique.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la contradiction principale opposait spécifiquement les « puissances de l’Axe » (menées par l’Allemagne et le Japon) d’un côté, et les « Alliés » (dirigés par les États-Unis et la Grande-Bretagne). À l’instar de la Première Guerre mondiale, la Seconde Guerre mondiale fut un conflit pour le contrôle des territoires mondiaux.

La contradiction entre les forces alliées et celles de l’Axe a influencé toutes les autres contradictions à l’échelle mondiale. Elle a conduit l’Union soviétique à conclure d’abord un pacte de non-agression avec l’Allemagne nazie afin de repousser une invasion, puis à s’allier à ses anciens ennemis, les États-Unis et la Grande-Bretagne contre l’Allemagne, afin d’assurer la survie de son État de transition. En Chine, le Parti communiste a renoué une alliance avec le KMT contre l’invasion japonaise, bien qu’il eût mené une lutte à mort contre le KMT pendant une décennie. L’invasion japonaise a permis aux communistes de faire appel au nationalisme des paysans, ainsi qu’à leur soif de terres.

Le fait que Mao a utilisé la « contradiction principale » pour prendre cette décision difficile, ce qui constitue un excellent exemple de la manière d’utiliser cet outil pour élaborer une stratégie dans une situation complexe. En créant un front uni avec le KMT contre le Japon, Mao a non seulement assuré la libération de la Chine de l’occupation ; ce front uni a également immobilisé d’énormes forces militaires japonaises en Chine et a ainsi empêché le Japon d’attaquer l’Union soviétique par l’arrière pour soutenir l’invasion de l’Allemagne nazie.

En prenant cette décision audacieuse, les communistes chinois ont résolument soutenu le volet allié de la contradiction principale. Il est peu probable que l’Union soviétique aurait pu vaincre l’Allemagne dans une guerre sur deux fronts, et l’issue de la Seconde Guerre mondiale aurait été très différente. Si les puissances de l’Axe avaient remporté la guerre, l’Allemagne et le Japon se seraient probablement partagé l’Union soviétique. Or, en Chine :

Le théâtre d’opérations arrière est devenu la plaie sanglante du Japon. …

Les occupants contrôlaient les villes et les voies ferrées ; la résistance contrôlait tout le reste. … Les zones occupées étaient des cimetières, pas des colonies. … Chaque voie ferrée détruite, chaque convoi pris en embuscade démontrait une vérité simple : la supériorité en matière d’armement ne signifiait rien lorsque chaque village était hostile, chaque paysan un réseau de renseignement, chaque nuit une occasion d’attaquer. Les Japonais se sont retrouvés submergés par un océan de guerre populaire. … La Chine a prouvé que la supériorité technique de l’impérialisme s’effondre lorsqu’un peuple tout entier refuse d’être asservi.[62]

La lutte de libération nationale chinoise n’a pas été sans conséquences :

Au moins 23,6 millions de morts ont été recensés rien qu’entre 1937 et 1945 – 20,6 millions de morts directes dues aux combats et aux massacres, auxquels s’ajoutent 3 millions de victimes de la famine de 1942 dans le Henan, provoquée par les perturbations causées par les Japonais. Auparavant, de 1931 à la mi-1937, l’invasion japonaise avait également fait environ 450 000 morts. Le nombre total de morts recensés de 1931 à 1945 s’élève à 24,05 millions. En incluant les blessés, le nombre total de victimes atteint 35 millions. [63]

À titre de comparaison, l’Union soviétique a perdu environ 27 millions de personnes, tandis que les puissances de l’Axe (Allemagne, Japon et Italie) en ont perdu 11 millions, les alliés d’Europe occidentale (France, Pays-Bas et Belgique) 1,6 million, et les États-Unis et le Royaume-Uni 0,8 million.[64] La Seconde Guerre mondiale a été, dans une large mesure, menée et remportée par l’Union soviétique et la Chine.

En rejoignant le Front uni, les communistes chinois ont non seulement eu un impact considérable sur l’issue de la contradiction principale entre les forces alliées et les puissances de l’Axe, mais ils ont également assuré la libération nationale de la Chine et la poursuite du processus révolutionnaire.

De plus, l’intervention chinoise a eu un impact décisif sur les contradictions secondaires de l’époque entre l’Union soviétique et les alliés occidentaux, ainsi qu’entre l’impérialisme et la lutte pour la libération nationale en Asie et en Afrique. Ces contradictions sont devenues principales après la guerre et dans les années 1960.

Le recours à la contradiction principale comme outil d’élaboration stratégique peut parfois paraître cynique. Il peut être difficile pour les révolutionnaires engagés dans des luttes locales de se réconcilier avec ce genre d’alliances insolites. C’est également le cas aujourd’hui. Néanmoins, je pense que la contradiction principale s’est avérée être un outil utile.

La contradiction principale de l’après-guerre

L’Allemagne et le Japon ont perdu la guerre. Les anciens empires coloniaux britanniques et français ont été affaiblis. Les États-Unis ont consolidé leur position de première puissance impérialiste. L’Union soviétique, cependant, figurait également parmi les vainqueurs. La puissance militaire qu’elle avait développée tout au long des années 30 au cours d’un processus d’industrialisation brutal s’est révélée suffisamment forte pour vaincre la machine de guerre allemande. Malgré les immenses coûts humains et matériels de la guerre, l’Union soviétique s’était imposée comme un acteur politique important au sein du système mondial.

À la fin de la guerre, les États-Unis purent entrer en scène en tant que nouvelle puissance hégémonique du système mondial, et le colonialisme put se transformer en néocolonialisme, résolvant ainsi, pour le moment, les conflits impérialistes liés au contrôle territorial direct. Les États-Unis jouaient un rôle prépondérant dans trois contradictions majeures :

Les États-Unis contre les anciennes puissances coloniales (Angleterre, France, Allemagne, Japon)

Les États-Unis contre le bloc des États en transition (Union soviétique, Europe de l’Est, Chine)

Les États-Unis contre le Tiers-Monde

Les États-Unis contre les puissances coloniales

Avec l’hégémonie des États-Unis, le capitalisme est devenu nettement plus transnational. De nombreux traités internationaux ont été signés et des institutions économiques, politiques et militaires connexes ont été fondées pour gérer ce capitalisme mondial en pleine expansion. Le système financier et bancaire international a été réorganisé dans le cadre des accords de Bretton Woods, qui ont fait du dollar américain la « monnaie mondiale », consolidant ainsi la position dominante des États-Unis sur la scène internationale. Les États-Unis ont également mis en place un réseau mondial d’environ 800 bases navales et aériennes réparties dans 177 pays. Celles-ci permettent au gouvernement américain d’intervenir militairement presque partout dans le monde en un clin d’œil. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis avaient démontré la puissance de leurs armes nucléaires à Hiroshima et Nagasaki. Après la guerre, les États-Unis ont pris la tête de l’alliance militaire la plus puissante au monde, l’OTAN, fondée à Washington, D.C., en 1949. Le capital américain exigeait la « libre entreprise » et faisait pression sur les puissances coloniales européennes pour qu’elles abandonnent leurs colonies en Asie et en Afrique et les ouvrent au capital américain. La contradiction entre les États-Unis et les puissances coloniales était secondaire et a perdu de son importance à mesure que le colonialisme cédait la place au néocolonialisme. En bref, les États-Unis étaient le leader incontesté d’un capitalisme de plus en plus mondialisé, tandis que le Canada, l’Europe occidentale, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, ainsi que le Japon, agissaient en tant que partenaires subordonnés, soumis aux intérêts américains.

Les États-Unis contre les États en transition

La contradiction entre les États-Unis et les États en transition menés par l’Union soviétique est devenue la contradiction principale, à l’issue des guerres interimpérialistes. Les mouvements de résistance communistes – tant en Europe que dans les colonies – avaient joué un rôle important dans la lutte contre les puissances de l’Axe. Les pays d’Europe de l’Est avaient été arrachés au contrôle allemand à la fin de la guerre par l’Armée rouge, et l’Allemagne de l’Est, la Pologne, la Hongrie, la Tchécoslovaquie, la Bulgarie et la Roumanie furent proclamées républiques populaires sous la direction du parti communiste à la fin des années 1940. La Yougoslavie et l’Albanie passèrent également sous le contrôle des forces communistes et entretenaient, du moins au départ, des relations amicales avec l’Union soviétique. Mais surtout, la Chine devint une République populaire sous la direction du Parti communiste en 1949. La même année, l’Union soviétique procéda à ses premiers essais nucléaires, ce qui renforça le bloc des États en transition ainsi que leur position géopolitique. En substance, ce bloc empêcha le capitalisme occidental d’accéder à environ un tiers du globe.

Les États-Unis face au Tiers-Monde

Cette contradiction n’était pas nouvelle. Depuis leur création, les États-Unis avaient joué un rôle impérialiste en Amérique centrale et du Sud, dans les Caraïbes, aux Philippines et dans la région du Pacifique. Avec le processus de décolonisation et de néocolonialisme, cette contradiction s’est accentuée. Le réseau mondial de bases navales et aériennes américaines n’a pas seulement été mis en place pour lutter contre le communisme, mais aussi pour renforcer la domination des États-Unis sur le Tiers-Monde en général.

Ainsi, la position des États-Unis sur la décolonisation se caractérisait par deux éléments : (1) l’exigence d’une décolonisation dans le cadre de

contradiction «États-Unis contre anciennes puissances coloniales» ; (2) l’obligation pour les gouvernements des pays nouvellement indépendants de s’aligner sur les plans économiques, stratégiques et politiques des États-Unis dans le cadre de la contradiction «États-Unis contre bloc des États en transition».

Dès 1928, Mao avait rédigé un article intitulé «Pourquoi le pouvoir politique rouge peut-il exister en Chine ? ». Lors de sa publication en 1951, Mao y ajouta une note expliquant la position du PCC sur la décolonisation après la Seconde Guerre mondiale :

Pendant la Seconde Guerre mondiale, de nombreux pays coloniaux d’Orient, autrefois sous la domination impérialiste de la Grande-Bretagne, des États-Unis, de la France et des Pays-Bas, ont été occupés par les impérialistes japonais. Sous la direction de leurs partis communistes, les masses d’ouvriers, de paysans, de petite bourgeoisie urbaine et de membres de la bourgeoisie nationale de ces pays ont tiré parti des contradictions entre, d’une part, les impérialistes britanniques, américains, français et néerlandais et, d’autre part, les impérialistes japonais, ont organisé un large front uni contre l’agression fasciste, ont établi des zones de base antijaponaises et ont mené une guerre de guérilla acharnée contre les Japonais. Ainsi, la situation politique qui prévalait avant la Seconde Guerre mondiale a commencé à changer. Lorsque les impérialistes japonais ont été chassés de ces pays à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les impérialistes des États-Unis, de la Grande-Bretagne, de la France et des Pays-Bas ont tenté de rétablir leur domination coloniale, mais, ayant constitué des forces armées d’une puissance considérable pendant la guerre anti- , ces peuples coloniaux ont refusé de revenir à leur ancien mode de vie. De plus, le système impérialiste à travers le monde a été profondément ébranlé par le renforcement de l’Union soviétique, par le fait que toutes les puissances impérialistes, à l’exception des États-Unis, avaient été soit renversées, soit affaiblies par la guerre, et enfin parce que le front impérialiste avait été brisé en Chine par la révolution chinoise victorieuse. Ainsi, tout comme en Chine, il est devenu possible pour les peuples de tous les pays coloniaux d’Orient, ou du moins de certains d’entre eux, de maintenir pendant une longue période des zones de base révolutionnaires, grandes et petites, ainsi que des régimes révolutionnaires, et de mener des guerres révolutionnaires de longue durée consistant à encercler les villes depuis la campagne, puis à avancer progressivement pour s’emparer des villes et remporter la victoire à l’échelle nationale.[65]

Les communistes de toute l’Asie de l’Est ont suivi cette stratégie. En 1945, Hô Chi Minh a proclamé l’indépendance du Vietnam, libérant de vastes régions du pays. Lorsque les colonisateurs français ripostèrent par des attaques militaires, les communistes étendirent leur lutte aux grandes villes. Des guerres de guérilla furent également menées contre la Grande-Bretagne en Birmanie et en Malaisie, et contre les États-Unis aux Philippines. La contradiction entre les États-Unis et le Tiers-Monde s’accentua tout au long des années 1950 et fut peut-être la contradiction principale du milieu du milieu des années 1960 aux années 1970, suivie de près par la contradiction entre les États-Unis et les États en transition, à laquelle elle était étroitement liée.

La lutte pour la République populaire

Les révolutions, d’abord en Russie puis en Chine, n’auraient pas pu avoir lieu sans la rivalité impérialiste, qui a créé des situations révolutionnaires et ouvert les « fenêtres d’opportunité » qui ont rendu ces révolutions possibles. Les bolcheviks étaient la seule force capable de mettre fin à la guerre, d’abolir le féodalisme et de mettre en place des rapports de production permettant de relancer l’économie ; en d’autres termes, ils étaient la seule force capable de stimuler le développement des forces productives. La situation en Chine n’était pas si différente. Les révolutionnaires devaient briser les chaînes qui entravaient le développement des forces productives.

Là encore, les ouvriers et les paysans pauvres, menés par les communistes, constituaient la seule force capable de libérer le pays de l’occupation japonaise, d’abolir le féodalisme dans les campagnes, de se débarrasser des seigneurs de guerre, de relancer l’industrie, d’introduire une réforme agraire et de remettre la Chine sur pied.

Au cours des premières années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, l’Europe était la priorité des États-Unis. Cela a permis aux communistes chinois de vaincre le KMT de Tchang Kaï-chek et d’établir la République populaire. Mao Zedong décrivait la situation comme suit :

La politique d’agression des États-Unis vise plusieurs cibles. Les trois principales sont l’Europe, l’Asie et les Amériques. La Chine, centre de gravité de l’Asie, est un vaste pays comptant 475 millions d’habitants ; en s’emparant de la Chine, les États-Unis posséderaient toute l’Asie. … Mais tout d’abord, le peuple américain et les peuples du monde ne veulent pas la guerre. Deuxièmement, l’attention des États-Unis a été largement accaparée par le réveil des peuples d’Europe, par la montée en puissance des démocraties populaires en Europe de l’Est, et en particulier par la présence imposante de l’Union soviétique, ce rempart de la paix d’une puissance sans précédent qui s’étend à cheval sur l’Europe et l’Asie, ainsi que par sa forte résistance à la politique d’agression des États-Unis. Troisièmement, et c’est le plus important, le peuple chinois s’est réveillé, et les forces armées ainsi que la puissance organisée du peuple, sous la direction du Parti communiste chinois, sont devenues plus puissantes que jamais. [66]

Cependant, l’Union soviétique était également préoccupée par la situation en Europe de l’Est, à laquelle elle accordait la priorité. Selon Mao, Staline conseilla aux communistes de ne pas tenter de prendre le pouvoir d’État par eux-mêmes en Chine, car il craignait que cela ne conduise à une intervention armée des États-Unis qui obligerait l’Union soviétique à s’engager dans une nouvelle guerre mondiale. Le 22 août 1945, Staline envoya un télégramme à Mao dans lequel il indiquait que le Parti communiste chinois devait s’en tenir à la voie du développement pacifique. Staline estimait que le KMT et les communistes devaient parvenir à un accord de paix, car une guerre civile détruirait la nation chinoise. Il insista pour que Zhou Enlai et Mao se rendent à Chongqing afin de négocier avec Tchang Kaï-chek. Après avoir reçu le télégramme de Staline, Mao, furieux, déclara :

« Je ne crois tout simplement pas que la nation périra si le peuple se soulève et lutte [contre le Kuomintang]. » [67]

Selon Mao, la méfiance soviétique à l’égard des communistes chinois persistait :

Staline voulait empêcher la Chine de faire la révolution, affirmant que nous ne devions pas entrer en guerre civile et que nous devions coopérer avec Tchang Kaï-chek, sans quoi la nation chinoise périrait. Mais nous n’avons pas suivi ses conseils. La révolution a triomphé. Après la victoire de la révolution, il a ensuite soupçonné la Chine d’être une Yougoslavie, et de me voir devenir un second Tito . Plus tard, lorsque je me suis rendu à Moscou pour signer le Traité d’alliance et d’assistance mutuelle sino-soviétique, nous avons dû mener une nouvelle lutte. Il n’était pas disposé à signer un traité. Après deux mois de négociations, il a finalement signé. Quand Staline a-t-il commencé à nous faire confiance ? C’était à l’époque de la campagne « Résister à l’Amérique, Aide à la Corée », à partir de l’hiver 1950. Il en est alors venu à croire que nous n’étions ni Tito, ni la Yougoslavie.

[68]

La scission de cette dernière avec l’Union soviétique en 1962 doit être considérée comme le prolongement de tous les différends des communistes chinois avec le Komintern et l’Union soviétique à partir de 1927.

Dans le cas chinois, non seulement le socialisme aux caractéristiques nationales est entré en conflit avec la formation d’un front uni contre l’impérialisme en raison d’intérêts nationaux – des deux côtés –, mais il s’est également heurté à la lutte menée sous la pression d’un système mondial capitaliste dominant.

La contradiction entre les communistes et le KMT en Chine a été résolue sur une base nationale, sans intervention étrangère directe, car, à l’échelle mondiale, d’autres contradictions prévalaient à l’époque : celle entre les États-Unis et l’Union soviétique en tant que contradiction principale, et celle entre les États-Unis et les anciennes puissances coloniales européennes en tant que contradiction secondaire.

Une fois les Japonais vaincus, la guerre civile entre les communistes et le KMT reprit. Contrairement à la période d’avant-guerre, l’Armée rouge dominait désormais et balaya le pays du nord vers le sud. En octobre 1949, Mao proclama la République populaire de Chine depuis la Porte de la Paix céleste à Pékin. Les premiers mots de Mao dans cette proclamation furent « Le peuple chinois s’est levé ! » : une réflexion non seulement sur les humiliations du siècle passé, mais aussi sur la mobilisation des forces humaines sous la direction du Parti communiste.

Tchang Kaï-chek s’est enfui à Taïwan avec les vestiges de l’armée du KMT, des membres de la classe dirigeante et des élites économiques. La marine américaine patrouillait les eaux entre la Chine continentale et Taïwan, empêchant les forces communistes de poursuivre les vestiges de l’armée du KMT et de libérer Taïwan.

Défendre l’État et construire le socialisme

La lutte révolutionnaire est une chose ; construire le socialisme en est une autre. Dans la première, on démantèle des structures ; dans la seconde, on construit une nouvelle société. L’état d’esprit, les tâches, les compétences et l’organisation nécessaires sont très différents. Issue de la révolution, c’était une organisation disciplinée de 5 millions de membres dévoués qui avaient déjà acquis de l’expérience en matière d’administration en fonctionnant comme un quasi-gouvernement dans les zones libérées avant la création de la République populaire . Le Parti était présent dans chaque ville, chaque village rural et chaque lieu de travail, s’intégrant ainsi au tissu social.

En 1949, la part de la Chine dans la production économique mondiale était tombée à moins de 5 %. Après un siècle de colonialisme, d’impérialisme et de guerre civile, la Chine était devenue l’un des pays les plus pauvres du monde — encore plus pauvre que l’Inde. En 1949, 90 % de la population chinoise était analphabète, et l’espérance de vie n’était que de 38 ans. La nouvelle république se trouvait dans un état de misère.[69] Le socialisme était l’objectif futur ; le nouvel État et son mode de production devaient être « de transition », car le système mondial dans son ensemble était dominé par le capitalisme sur les plans économique, politique et militaire. Le sous-développement des forces productives dans la périphérie et l’hostilité du système mondial entravaient la transition vers une modernité socialiste plus avancée. La tâche immédiate consistait à développer l’économie et à défendre le nouvel État. La révolution de 1949 était avant tout une révolution nationale ; elle ne visait pas à promouvoir la révolution mondiale dans sa politique étrangère. La stratégie du « socialisme dans un seul pays » élaborée par Staline dans les années 30 était devenue la voie à suivre.

En 1949, la Chine s’est déconnectée du marché mondial capitaliste, une décision qui n’était pas nécessairement volontaire, les États-Unis et l’Europe occidentale cherchant à isoler le « péril jaune », considéré comme encore plus dangereux que la « menace rouge ». Cependant, au début de l’année 1950, la Chine et l’Union soviétique ont signé le

-soviétique d’amitié, d’alliance et d’assistance mutuelle. L’Union soviétique était un allié essentiel, compte tenu de l’embargo américain et de l’absence totale de voies terrestres entre la Chine et les autres nations industrialisées. L’Union soviétique a fourni à la Chine des plans, une assistance technique et des usines clés en main à très grande échelle. « Le transfert de technologies le plus vaste de toute l’histoire de l’humanité », a écrit Leo Orléans dans un rapport de l’OCDE.[70]

Tout aussi important était le fait que l’Union soviétique était la seule puissance nucléaire au monde en dehors des États-Unis, à une époque où le général MacArthur menaçait la Chine et la Corée d’attaques nucléaires. Les communistes coréens constituaient une force importante au sein de la résistance contre les Japonais. Afin de les empêcher de prendre le pouvoir en Corée, l’armée américaine repoussa les forces communistes vers le nord. Lorsque les troupes américaines atteignirent la frontière mandchoue en novembre 1950, elles se heurtèrent aux troupes chinoises. Pendant deux ans et demi, la Chine a mené une guerre et repoussé les forces américaines jusqu’au 38e parallèle, qui constitue encore aujourd’hui la frontière entre la Corée du Nord et la Corée du Sud. L’armée chinoise, composée de paysans analphabètes à moitié affamés, a réussi à tenir en échec la puissance militaire la plus avancée du monde. La guerre a pesé lourdement sur l’économie chinoise, qui commençait tout juste à se remettre de l’invasion japonaise et de vingt ans de guerre civile ; cependant, la campagne « Résister à l’Amérique et aider la Corée » a réussi à mobiliser la population en faveur de l’effort de guerre. La guerre de Corée a été un test des capacités du nouvel État. Elle a confirmé les paroles de Mao dans la proclamation de la République populaire : « Notre défense nationale sera consolidée, et aucun impérialiste ne sera plus jamais autorisé à envahir notre territoire. »[71] Le tout nouvel État de transition a dû défendre son existence dès le départ. Dans le même temps, les États-Unis établirent un protectorat militaire sur Taïwan. Des unités de l’armée du KMT traversèrent le détroit pour se rendre en Chine continentale afin de mener des attaques sur le littoral, et des agents affluèrent depuis Hong Kong, alors sous domination britannique. Lorsque la guerre de Corée aboutit à une impasse en 1951 et que la Chine parvint à maîtriser l’intervention du KMT, la menace d’une attaque directe des États-Unis s’atténua.

Direction et participation des masses

La réflexion de Mao sur la construction du socialisme s’appuyait sur son expérience et de sa stratégie acquises au cours de vingt années de lutte militaire. Il croyait fermement à la primauté de la volonté humaine et au fait que les êtres humains constituaient le facteur décisif. Aucune arme ne pouvait l’emporter sur l’activité consciente des masses mobilisées. La mobilisation du prolétariat, par le développement d’une conscience révolutionnaire, pouvait pallier le manque de capital et de technologie dans la construction du socialisme.

L’une des premières mesures fut une réforme agraire de grande envergure. Cette réforme pouvait être considérée comme une extension, dans le domaine économique, de la stratégie de guérilla consistant à encercler les villes à partir des villages. La distribution des terres aux cultivateurs mobilisa la nation et devint un outil de libération économique. De plus, elle permit de rassembler une nation divisée.

Afin d’accroître les terres destinées à la production agricole, en seulement trois ans, de 1950 à 1952, 420 000 kilomètres de digues le long des fleuves chinois furent réparés et renforcés. Vingt millions de personnes furent mobilisées pour participer à la construction d’infrastructures d’irrigation. Les travaux de terrassement furent estimés à plus de 1,7 milliard de mètres cubes, soit l’équivalent de 23 canaux de Suez. Des barrages et des installations d’irrigation ont été construits sur des cours d’eau autrefois en proie à des inondations. Cela a permis de mettre en culture des milliers d’acres de terres. Entre 1949 et 1952, la superficie totale des terres arables a augmenté de 10,25 % et la production céréalière de 46,1 %.

[72] C’est cette réussite qui a permis à la Chine de se libérer de la dépendance impérialiste et d’affirmer sa souveraineté nationale.

À l’époque de Mao, les incitations morales, sous forme de travail bénévole et de campagnes politiques visant à mobiliser la population, jouaient un rôle central dans le développement de l’économie. Dans sa déclaration intitulée « Les masses peuvent tout faire », datée du 29 septembre 1958, Mao affirme :

J’ai été témoin de l’énergie formidable des masses. Sur cette base, il est possible d’accomplir n’importe quelle tâche. Nous devons d’abord mener à bien les tâches sur les fronts de la sidérurgie. Dans ces secteurs, les masses ont déjà été mobilisées. … Il reste encore quelques camarades qui ne sont pas disposés à entreprendre un mouvement de masse à grande échelle dans la sphère industrielle. Ils qualifient le mouvement de masse sur le front industriel d’« irrégulier » et le dénigrent en le qualifiant de « méthode de travail rurale » et d’« habitude de guérilla ». C’est manifestement faux. Cependant, tout en nous consacrant à la production de fer et d’acier à grande échelle, nous ne devons pas sacrifier l’agriculture. … Par conséquent, nous devons organiser efficacement la main-d’œuvre industrielle et agricole et étendre le système des communes populaires à l’ensemble du pays.[73]

L’ appel aux masses pour développer le socialisme par des pratiques radicales était au cœur de sa ligne politique. Il avait confiance en la capacité des masses à forger leur propre destin, ce qui remontait à son analyse du mouvement paysan du Hunan en 1927. Le Parti devait établir un lien avec les masses et les écouter afin d’obtenir les informations et les connaissances à partir desquelles les idées et les politiques correctes étaient élaborées.

Mao partageait certainement l’idée du centralisme démocratique en tant que principe organisationnel du parti d’avant-garde , à l’instar des bolcheviks de Lénine. Cependant, Mao faisait davantage confiance aux masses et se méfiait davantage des bureaucrates du Parti que Staline. Ce dernier se méfiait de la population paysanne et mettait l’accent sur le rôle du Parti dans la direction des masses. Je pense que cette différence dans l’équilibre entre démocratie et centralisme au sein des partis communistes chinois et soviétique est importante pour comprendre pourquoi l’Union soviétique s’est dissoute sans grande opposition de la part des masses en 1990 et pourquoi la position du Parti communiste est aujourd’hui solidement ancrée dans la société chinoise.

Mao a utilisé la mobilisation politique et le changement culturel comme moteurs de l’industrialisation au cours des années 1950, à travers diverses campagnes. Cette stratégie a atteint son apogée avec la Révolution culturelle lancée en 1966. Cependant, la Révolution culturelle ne visait pas seulement à construire le socialisme en Chine, mais concernait également le mouvement communiste international et la stratégie de la révolution mondiale.

La Révolution culturelle

La Révolution culturelle n’était pas un phénomène soudain ni isolé. Au niveau mondial, on a assisté à l’intensification de la contradiction entre l’impérialisme américain et les luttes de libération nationale, ainsi qu’à l’hostilité croissante entre l’Union soviétique et la Chine. Le lancement de la Révolution culturelle doit être replacé dans le contexte d’une relation dialectique entre les contradictions mondiales et internes à la Chine, en constante évolution.

Au niveau national, la Révolution culturelle s’inscrivait dans la continuité de la stratégie de Mao visant à développer le socialisme en mobilisant les masses pour construire des infrastructures, développer l’industrie et stimuler la production agricole. Dans le même temps, la Révolution culturelle constituait une critique du socialisme aux caractéristiques soviétiques. Face à l’afflux de technologies, d’experts, de systèmes de gestion et d’administration soviétiques, Mao déplorait que l’économie chinoise soit devenue trop dépendante du mode de production soviétique ; cette dépendance risquait de conduire à une superstructure qui, selon lui, entraînerait la dégénérescence du Parti, le développement d’une bureaucratie dirigeante et une complaisance envers l’impérialisme de l’Union soviétique. La Chine devait développer un socialisme fondé sur ses propres spécificités.

La manière dont le système économique était géré dans les années 1950 était incompatible avec la nouvelle ligne d’« autosuffisance », rendant impérative une transformation radicale de la superstructure — une révolution culturelle.

La Révolution culturelle de Mao s’inscrivait également dans une perspective mondiale. Les diverses luttes de libération nationale menées par les peuples du monde entier contribueraient à la bataille de la « campagne » contre les « villes impérialistes ». La Chine devait être au cœur de ce processus en tant que guide de la lutte anti-impérialiste à l’échelle mondiale. Cette lutte affaiblirait l’impérialisme américain et l’empêcherait d’atteindre son objectif, à savoir la destruction de la Révolution chinoise. Ainsi, la Révolution culturelle a à la fois inspiré et tiré profit de tous les efforts révolutionnaires mondiaux. C’était là l’articulation par Mao de la dialectique entre les les intérêts nationaux de la Chine et la révolution mondiale.

Pourtant, la Révolution culturelle a également déclenché une contradiction qui a eu un impact significatif sur le mouvement communiste mondial. En 1966, la lutte au Vietnam figurait en tête des priorités des « guerres de libération populaire ». À une époque où seule l’Union soviétique était en mesure de fournir au Nord-Vietnam une aide militaire efficace, Mao envoya les Gardes rouges attaquer l’ambassade soviétique lors de manifestations contre le révisionnisme. Sur le plan international, la Révolution culturelle a déclenché une nouvelle étincelle révolutionnaire, en opposition à la politique de coexistence pacifique de l’Union soviétique, mais elle a en même temps divisé le mouvement communiste à l’échelle mondiale.

Lors d’un rassemblement organisé au stade de Pékin, des miliciens communistes chinois s’engagent à « soutenir les Vietnamiens pour vaincre les impérialistes américains ». Pékin, Chine.

Pourtant, d’une certaine manière singulière, les deux positions distinctes de la Chine et de l’Union soviétique se complétaient sur le terrain au cours des années 1960. Alors que la Révolution culturelle chinoise et la lutte armée vietnamienne insufflaient un nouvel élan révolutionnaire, l’Union soviétique constituait la puissance militaire nucléaire indispensable capable de contrebalancer l’impérialisme américain à l’échelle mondiale, de sorte que cet élan révolutionnaire pouvait disposer de l’espace nécessaire pour s’épanouir sans être écrasé. La capacité de l’Union soviétique à riposter à une attaque nucléaire a empêché le déclenchement d’une guerre nucléaire mondiale dévastatrice et a dissuadé les États-Unis d’utiliser des armes nucléaires dans leurs guerres impérialistes. Le Vietnam a tiré parti du « meilleur des deux mondes ». L’Union soviétique lui a fourni des missiles antiaériens et de l’artillerie lourde, ainsi que des garanties existentielles pour contrebalancer les États-Unis et éviter une attaque nucléaire sur Hanoï. Parallèlement, le Vietnam a mené sans compromis une « guerre populaire prolongée » sur le terrain, jusqu’à sa victoire finale, conformément à la stratégie militaire maoïste.

Pendant la Révolution culturelle, le concept de « pensée de Mao Zedong » a été établi comme la norme à l’aune de laquelle on pouvait et devait évaluer la rectitude politique en Chine. La pensée de Mao Zedong était résumée dans Le Petit Livre rouge : Citations du président Mao Zedong, publié en 1964, d’abord utilisé dans l’armée, mais qui s’est rapidement répandu dans l’ensemble de la société. L’ouvrage a acquis une influence considérable. En 1966, il était traduit et vendu dans plus d’une centaine de pays. Plus d’un milliard d’exemplaires officiels ont été vendus rien qu’entre 1966 et 1969. [74] C’est Lin Biao qui a forgé le terme « pensée de Mao Zedong » pour désigner une tendance du marxisme, de la même manière que Staline avait forgé celui de « léninisme ».

La transformation par Lin des écrits de Mao sur des sujets spécifiques en vérités universelles revêtait également une dimension internationale.

Insister sur le fait que la pensée de Mao Zedong constitue un développement du marxisme est juste si l’on entend par là que l’application par Mao de la méthode marxiste montre comment étudier la réalité et agir en conséquence. Les Vietnamiens ont appliqué avec beaucoup de succès la stratégie de guérilla maoïste et la guerre populaire prolongée. Cependant, le recours à la pensée de Mao Zedong devient erroné si l’on entend par là que les jugements spécifiques de Mao sur des situations et des phénomènes concrets, tant internationaux que chinois, à certains moments, peuvent être appliqués comme si elles avaient une validité universelle. C’est l’approche qui a été adoptée en Chine, dans une certaine mesure, ainsi que par de nombreux maoïstes à travers le monde dans les années 1970. Ces organisations maoïstes ont traité les analyses spécifiques de Mao comme des lois universelles et les appliquaient à des situations qui ne correspondaient pas nécessairement à celles dans lesquelles elles avaient été élaborées.

La reproduction aveugle du maoïsme a pris des allures grotesques lorsqu’elle a été transposée au cœur même de l’impérialisme. À la fin de l’année 1966, la presse chinoise, qui était restée jusqu’alors pratiquement muette sur les classes ouvrières des pays impérialistes, a commencé à écrire sur les travailleurs occidentaux pauvres et exploités qui s’éveillaient à la lutte révolutionnaire contre leurs oppresseurs . Des rassemblements de masse furent organisés pour soutenir les grèves à caractère purement économique des ouvriers américains blancs, et les dockers britanniques furent salués pour leur lutte héroïque contre une exploitation impitoyable.[75] Plus singulier encore, les groupes maoïstes d’Amérique du Nord et d’Europe parlaient des paysans, des pêcheurs et des ouvriers de la même manière que Mao le faisait à propos de ces classes dans la Chine des années 1930.

Il existe des similitudes entre l’attitude chinoise à la fin des années 1960 et celle de l’ancien Parti communiste soviétique dans les années 1930. La Chine avait pris la place occupée par l’Union soviétique dans le monde en tant que « patrie du socialisme ». Lorsque Lénine, dans les dernières années de sa vie, évalua les perspectives d’avenir du socialisme en Union soviétique, il souligna que la question décisive était de savoir si le pouvoir soviétique pourrait tenir jusqu’à ce que le prolétariat des pays plus avancés mène à bien sa révolution. Dans cette perspective, il conclut que les bolcheviks devaient faire tout ce qui était en leur pouvoir pour maintenir le pouvoir des travailleurs jusqu’à ce que la classe ouvrière européenne mène à bien sa révolution. Dans les années 1930, le Komintern interpréta cela comme signifiant que la tâche la plus importante pour tous les communistes était de préserver le pouvoir des travailleurs soviétiques. Pour un marxiste, la « pierre de touche » était son attitude envers l’Union soviétique.

Les Chinois ont repris cette position : la « pierre de touche » pour un marxiste est devenue son attitude envers la Chine, plus précisément envers la Révolution culturelle et la pensée de Mao Zedong, tandis que la Chine attendait que le prolétariat du Tiers-Monde suive sa voie vers le socialisme. Néanmoins, cette thèse était tout aussi erronée lorsqu’elle était appliquée à la Chine qu’elle l’était à l’Union soviétique. Pour les marxistes, la « pierre de touche » résidait dans la capacité à développer une théorie révolutionnaire fondée sur les circonstances spécifiques de leur propre pays et sur sa position au sein du système mondial capitaliste. C’est ce qui a fait la force de Mao à une époque où le Komintern et Staline avaient des théories très différentes concernant la révolution chinoise. Mao soulignait qu’être marxiste en Chine signifiait connaître, comprendre et influencer correctement la réalité chinoise. Le terme « pensée de Mao Zedong » a été utilisé pendant la Révolution culturelle d’une manière similaire à l’usage soviétique du terme « léninisme » sous Staline. Afin d’assurer la victoire de la révolution chinoise, Mao Zedong a dû s’opposer directement à ce « léninisme ».

Le « léninisme » et la « pensée de Mao Zedong » correspondent à deux étapes différentes du développement mondial du socialisme. Cependant, la Chine des années 1970, tout comme l’Union soviétique au début des années 1920, était confrontée au problème de savoir si elle pourrait « tenir le coup » jusqu’à ce que la vague des mouvements révolutionnaires puisse déboucher sur l’émergence de pays socialistes à travers le monde. Tout comme les espoirs de Lénine se sont avérés vains, ceux des Chinois l’ont été également. Les luttes de libération nationale dans le Tiers-Monde au cours des « longues années soixante » n’ont pas débouché sur une révolution mondiale socialiste. Le capitalisme mondial n’avait pas encore épuisé ses possibilités de développement.

La raison pour laquelle la Révolution culturelle ne s’est pas concrétisée par un développement économique socialiste tient à la fois à des facteurs internes à la Chine et à des facteurs mondiaux. La Chine a dû changer de cap.

Ce n’est pas seulement la Révolution culturelle qui a perdu de son élan au cours des années 1970, mais aussi les mouvements révolutionnaires partout dans le monde. Cela indique qu’une transformation plus profonde était en cours au sein du capitalisme mondial, ce qui se reflétait dans les luttes de classe mondiales. L’autodétermination nationale et l’ambition de créer le socialisme ne suffisaient pas à instaurer le socialisme dans la réalité. Les conditions étaient encore plus difficiles pour les petits pays du Tiers-Monde qu’elles ne l’avaient été pour des pays immenses comme la Russie et la Chine — notamment en termes de diversité économique et de capacité à se défendre contre l’encerclement impérialiste hostile.

La Révolution culturelle de Mao s’inscrivait également dans une perspective mondiale. Les diverses luttes de libération nationale menées par les peuples du monde entier contribueraient à la bataille de la « campagne » révolutionnaire contre les « villes impérialistes ». La Chine devait être au centre de ce processus en tant que guide de la lutte anti-impérialiste à l’échelle mondiale. Cette lutte affaiblirait l’impérialisme américain et l’empêcherait d’atteindre son objectif, à savoir la destruction de la Révolution chinoise.

Mais le plus important était la dynamique de polarisation provoquée par l’impérialisme. Les matières premières et les produits agricoles issus d’une main-d’œuvre à bas salaire du Tiers-Monde étaient échangés contre des produits industriels fabriqués par une main-d’œuvre relativement mieux dans le centre impérialiste. Les États révolutionnaires naissants n’avaient pas le pouvoir de modifier ces dynamiques. Ils ne pouvaient pas simplement augmenter les salaires et les prix des matières premières et des produits agricoles qu’ils fournissaient au marché mondial. Sans le développement et la diversité nécessaires des forces productives, se dissocier du marché mondial et tenter de produire uniquement pour le marché intérieur dans l’intérêt des ouvriers et des paysans risquait de plonger leurs économies dans la ruine. Quelles que fussent leurs aspirations, les économies des pays nouvellement pays indépendants étaient déterminées par les réalités capitalistes dominantes.

La montée de la mondialisation néolibérale

À la fin des années 70, il est apparu clairement que le Tiers-Monde n’était pas en mesure de faire évoluer la libération nationale vers une libération économique vis-à-vis de l’impérialisme. De plus, le bloc des États en transition s’est désintégré à la suite de la rupture sino-soviétique, qui s’est accélérée lorsque la Chine a qualifié les Soviétiques de « puissance impérialiste socialiste la plus dangereuse ». [76] La rupture s’est propagée aux mouvements du Tiers-Monde et aux partis communistes du monde entier. En Union soviétique, l’économie a commencé à stagner dans les années 70, et le Parti communiste n’avait pas la capacité d’innover et de trouver une nouvelle ligne politique pour faire avancer le socialisme.

L’autre aspect de la contradiction principale – le néo-

-colonialisme américain – était lui aussi en pleine mutation. Il s’avéra que le capitalisme avait encore de quoi tenir un nouveau round sur le ring. Il lança une nouvelle offensive dès la fin des années 1970 grâce aux réformes néolibérales et à la mondialisation du processus de production lui-même, en s’appuyant sur une main-d’œuvre à bas salaire du Sud. Cela déclencha le développement rapide des forces productives, tant sur le plan qualitatif (informatique, communications, nouveaux régimes de gestion transnationaux et transport par conteneurs) que quantitativement, en industrialisant le Tiers-Monde et en intégrant des centaines de millions de nouveaux prolétaires dans l’économie mondiale.

La réponse de la Chine à la mondialisation néolibérale

En Chine, la Révolution culturelle prit fin, tout comme l’espoir que les révolutions socialistes du Tiers-Monde se propagent et créent un nouveau bloc socialiste capable de sortir la Chine de son isolement. La Chine ne disposait pas de la force politique nécessaire. Il n’existait pas de Komintern maoïste pour coordonner la lutte, et la Chine de l’époque ne disposait pas de la puissance économique, politique et militaire nécessaire pour être le moteur d’un tel processus. L’esprit révolutionnaire des années soixante n’a pas suffi à vaincre un capitalisme encore vigoureux et fort sur les plans politique et militaire. La révolution mondiale n’était pas à l’ordre du jour. La Chine s’est donc retrouvée confrontée à la question de savoir comment procéder. Une fois encore, à l’instar de l’Union soviétique des années 1930 qui était passée d’une stratégie de promotion de la révolution mondiale à celle du socialisme dans un seul pays, la stratégie de la Chine consistait désormais à se concentrer sur le développement du « socialisme aux caractéristiques chinoises ». Pour cela, la Chine avait besoin d’accéder aux nouvelles avancées technologiques.

Cela a marqué un changement profond dans la politique étrangère chinoise. La première étape a consisté à établir des contacts avec les États-Unis. Au cours des dernières années du règne de Mao, Henry Kissinger en 1971, puis Nixon l’année suivante, furent invités à Pékin. Les États-Unis, quant à eux, profitèrent de cette ouverture vers la Chine pour se concentrer sur la confrontation avec l’Union soviétique.

Au cours des années suivantes, la Chine élabora une stratégie fondée sur une analyse du système mondial connue sous le nom de « théorie des trois mondes ». Lors d’une conversation avec le président zambien Kenneth Kaunda en 1974, Mao a défini les « trois mondes » comme suit :

Je considère que les États-Unis et l’Union soviétique appartiennent au premier monde. Les pays intermédiaires, tels que le Japon, l’Europe, l’Australie et le Canada, appartiennent au deuxième monde. Nous sommes le troisième monde.[77]

Selon cette théorie, les deux superpuissances, les États-Unis et l’Union soviétique, se disputaient la domination mondiale. Dans cette confrontation, la Chine affirmait que l’Union soviétique était la partie agressive. L’Union soviétique n’était plus seulement « révisionniste », elle était également « social-impérialiste ». La situation était si grave que le Tiers-Monde devait se ranger du côté du Deuxième Monde pour soutenir les États-Unis dans leur lutte contre « l’impérialisme soviétique ». Cependant, l’Union soviétique était-elle « la puissance impérialiste la plus dangereuse » au milieu des années 1970 ? Aucune preuve empirique ne suggère que l’Union soviétique se soit appuyée sur l’exploitation impérialiste pour soutenir son économie. En réalité, les Soviétiques ont soutenu de nombreux pays du Tiers-Monde ainsi que les luttes de libération encore en cours, notamment en Afrique du Sud, en Palestine et au Nicaragua à la fin des années 1970 et au début des années 1980.

La « théorie des trois mondes » a conduit la Chine à soutenir des mouvements antisoviétiques dans le Tiers-Monde, par exemple le FNLA lors de la guerre civile angolaise, qui était appuyé par le Zaïre, l’Afrique du Sud de l’apartheid et les États-Unis contre le MPLA soutenu par les Soviétiques et Cuba. La Chine a également mené une brève guerre contre le Vietnam, un proche allié de l’Union soviétique, en 1979. Je dirais que les contradictions idéologiques et nationales de la Chine avec l’Union soviétique ont conduit à une perception erronée de la contradiction principale au sein du système mondial à cette époque.

Mao est mort en 1976. Au cours des années suivantes, la « théorie des trois mondes » a été reléguée au second plan de la politique étrangère chinoise, à mesure que les crises économiques et politiques en Union soviétique s’aggravaient et que le néolibéralisme gagnait en puissance. Avec le retour de Deng Xiaoping en 1978 –

dont la réputation avait été ternie pendant la Révolution culturelle – la Chine a commencé à élaborer une stratégie fondée sur la nouvelle contradiction principale du système mondial : la mondialisation néolibérale contre l’État-nation.

Il peut sembler étrange que l’« ouverture » de Deng Xiaoping au capital transnational ait constitué une voie appropriée pour un État en transition ; cependant, compte tenu des tendances dominantes du système mondial à l’époque, la Chine y voyait le meilleur moyen de développer ses forces productives afin de pouvoir défendre et développer son projet national.

La rencontre de la Chine avec le néolibéralisme fut très différente de celle de l’Union soviétique et du reste de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique latine. L’Union soviétique fut dissoute et soumise à la thérapie de choc néolibérale sous le régime de El , ce qui eut un effet dévastateur sur l’économie. En Asie, en Afrique et en Amérique latine, les « ajustements structurels » ont contraint les pays à ouvrir leurs économies à l’exploitation par les entreprises transnationales. Contrairement à cela, la Chine a réussi à préserver intact son projet national – le socialisme aux caractéristiques chinoises. L’administration de Deng Xiaoping a adopté une stratégie de « kung-fu » face au néolibéralisme : céder à la pression de l’offensive capitaliste sans briser le pouvoir du Parti communiste. Ainsi, la Chine a pu utiliser la dynamique du néolibéralisme contre lui-même en lui permettant de développer les forces productives du pays. La politique primait sur l’économie. La Chine disposait des capacités organisationnelles, sociales et politiques nécessaires pour tirer parti du transfert de technologies de pointe afin de créer les conditions préalables à la transition vers le socialisme.

L’essor de la Chine

Le projet national chinois est devenu un défi à l’hégémonie américaine. D’une part, en raison de la mondialisation néolibérale, on a assisté à un transfert accru de valeur vers le Nord ; d’autre part, cela a conduit à un développement considérable des forces productives, permettant au pays de commencer à renverser la tendance du système économique dominant. Dans son empressement à maximiser ses profits en externalisant la production industrielle vers des pays à bas salaires, le capital transnational a transféré des technologies et des savoir-faire vers la Chine. L’essor de la Chine en tant que première puissance industrielle mondiale a brisé la dynamique de polarisation entre le centre et la périphérie pour la première fois en deux cents ans.

De 1979 à 2018, le taux de croissance économique annuel moyen de la Chine s’est élevé à 9,5 %, ce que la Banque mondiale a qualifié de « l’expansion soutenue la plus rapide jamais enregistrée par une grande économie dans l’histoire. »[78] La Chine est devenue le premier producteur industriel mondial à l’ère de la mondialisation néolibérale. Cependant, la crise financière de 2007-2008 a sonné l’alarme pour les dirigeants chinois et les a amenés à prendre conscience que le néolibéralisme n’était plus une force dynamique au service du développement des forces productives, mais qu’il était de plus en plus à l’origine de problèmes tels que la stagnation économique, les inégalités sociales et les enjeux environnementaux.

La politique chinoise est passée du principe « laissons d’abord certains s’enrichir » à celle de la « prospérité commune », donnant la priorité à l’éradication de la pauvreté absolue dans les zones rurales. La Chine a modifié sa stratégie économique : au lieu de s’appuyer sur les exportations vers le Nord, elle privilégie désormais le commerce Sud-Sud, tout en développant son marché intérieur. Ces changements ont créé une discordance croissante entre le projet de développement national de la Chine et le capitalisme mondial.

Le succès de la politique de « réforme et d’ouverture » de Deng Xiaoping vis-à-vis du capital transnational s’est appuyé sur les quarante années de développement précédentes sous la direction de Mao, qui avaient été largement animées par l’esprit révolutionnaire. La politique de Deng a changé le monde en brisant la supériorité économique de l’Occident. Cependant, ces décennies d’«ouverture» au capital transnational n’ont pas été sans danger ni conséquences, comme l’ont montré les manifestations de la place Tian’anmen en 1989 et la propagation des valeurs et normes néolibérales en Chine. Depuis 2012, le mandat de Xi Jinping est qualifié de « nouvelle ère » et a marqué un changement significatif de politique. À certains égards, il a pris la forme d’un « nettoyage » après le néolibéralisme au sein du Parti communiste et de la société en général.

Le mode de production transitoire

La Chine a développé un mode de production transitoire qui existe toujours dans une économie mondiale dominée par le capitalisme et sa loi de la valeur. Il est régi par un État de transition, qui s’inscrit lui-même, sur les plans politique et militaire, dans un système mondial capitaliste dominant.

La capacité de l’État de transition chinois à briser un siècle de dynamiques polarisantes au sein du capitalisme et, pour la première fois, à développer un mode de production de transition supérieur au capitalisme au cœur même de l’empire résulte de la gouvernance politique du développement économique tout au long de l’histoire de la République populaire de Chine. Le Parti communiste et les institutions de l’État ont utilisé leur pouvoir politique pour fixer des objectifs, définir des stratégies et organiser les secteurs et les modes de propriété en vue du développement de la science, de la technologie et de l’industrie. Le secteur capitaliste – tant le capital national qu’étranger – joue un rôle important dans l’innovation technologique dans le secteur des hautes technologies ; toutefois, ce rôle est soumis aux décisions politiques prises par le Parti communiste concernant la planification, la production et la diffusion de la technologie.[79]

La réforme agraire et l’accent mis sur l’expansion de la production agricole pour assurer l’autosuffisance alimentaire de la Chine en matière de production alimentaire, se sont accompagnées d’un effort d’industrialisation. L’économie planifiée visait à coordonner l’ensemble du processus, depuis le système de recherche scientifique et d’innovation – composé de départements de recherche industrielle et d’universités – jusqu’au développement de prototypes et à la production finale. De l’apport des ressources au processus d’innovation, tout était mené conformément au plan central. Il s’agissait d’un mécanisme institutionnel qui « concentre le pouvoir pour accomplir de grandes choses », ce qui faisait souvent référence aux capacités uniques du système socialiste.[80]

Dans les années 1970, une base industrielle globale et complète a été mise en place.[81] La priorité accordée à la reproduction élargie, en raison de la stratégie nationale visant à se concentrer sur les industries lourdes, la production de biens de consommation, tels que les téléviseurs et les voitures, a pris du retard. Plus important encore, les secteurs industriels émergents, tels que les téléphones portables, les ordinateurs personnels, les circuits intégrés et les logiciels, étaient sous-développés.

À partir de la fin des années 1970, et au cours des trois décennies suivantes, une transformation historiquement significative de la division internationale du travail s’est produite. S’appuyant sur le développement des forces productives, le mode de production capitaliste, toujours dynamique, a lancé la mondialisation néolibérale. La force économique et politique de cette offensive a profondément pénétré les États en transition. La Chine s’est ouverte aux afflux de capitaux transnationaux et a renforcé le rôle du secteur capitaliste et des mécanismes de marché capitalistes. De nombreuses industries d’État se sont transformées en coentreprises avec des multinationales occidentales afin d’accéder au marché mondial, ainsi qu’aux technologies et aux systèmes de gestion les plus récents.

Sur le plan quantitatif, l’ouverture a entraîné un développement considérable des forces productives en Chine, tiré par les exportations vers le marché mondial. La Chine est devenue l’usine du monde en l’espace de quelques décennies. Cependant, les résultats concernant l’aspect qualitatif du développement des forces productives se sont initialement révélés moins positifs. Les entreprises transnationales étrangères n’étaient pas disposées à partager leur savoir-faire technologique. Leur intérêt premier était d’exploiter la main-d’œuvre chinoise à bas salaire au sein de la chaîne de valeur mondiale.

Au moment de la crise du néolibéralisme en 2007-2008, le Parti communiste chinois a modifié sa stratégie. L’État en transition a pu le faire parce qu’il a conservé le contrôle sur les

éléments centraux de l’économie. Le capitalisme n’avait pas échappé à la « cage politique » pendant la période d’ouverture. Alors que le système mondial capitaliste entrait en récession, la Chine a pu aller de l’avant.

La Chine a commencé à réorienter le cycle d’accumulation du capital, en le détournant de sa focalisation sur les exportations vers l’Amérique du Nord et l’Union européenne pour le diriger vers la circulation intérieure et le commerce Sud-Sud. En triplant le niveau des salaires dans l’industrie en une décennie et en investissant massivement dans les zones rurales les plus pauvres, des centaines de millions de personnes ont été sorties de la pauvreté. En réduisant le transfert de valeur résultant des échanges inégaux entre le Sud et le Nord au sein du système mondial et en améliorant considérablement le niveau de vie des ouvriers et des paysans en Chine, un État en transition a brisé des siècles de tendance à la polarisation au sein du capitalisme mondial.

La contradiction principale actuelle

Dans les années 1970, le Tiers-Monde a réclamé un autre ordre mondial, mais l’esprit révolutionnaire s’est avéré insuffisant, face à la riposte des forces du marché capitaliste, pour répondre à cette aspiration. Aujourd’hui, le Sud global, avec la Chine en tête, construit un autre ordre mondial. Dans les années 1970, la classe dirigeante a pu lancer une puissante contre-offensive sous la forme de la mondialisation néolibérale. Aujourd’hui, la classe dirigeante est désorientée ; elle ne peut plus gouverner à l’ancienne. Les États-Unis restent une hégémonie dangereuse sur le plan militaire, mais le Sud est à l’offensive sur le front économique. Alors que le pouvoir de transformation du Tiers-Monde dans les années 1970 reposait sur l’ « esprit révolutionnaire » – une tentative de domination idéologique sur le développement économique –, le pouvoir de transformation actuel du Sud repose sur sa puissance économique.

Les crises de la mondialisation néolibérale et la demande d’un contrôle national accru sur les forces du marché ont transformé la contradiction principale. La dimension du capital transnational s’est affaiblie, tandis que celle de l’État-nation s’est renforcée. Les États-Unis sont le principal représentant de la puissance du capital transnational, avec l’Union européenne et le Japon comme partenaires secondaires, tandis que la Chine est le principal représentant du projet de développement national contrôlé par le pouvoir politique. Ainsi, nous pouvons formuler la contradiction principale actuelle comme suit : le déclin de l’hégémonie américaine face à la montée en puissance de la Chine, et le développement d’un ordre mondial multipolaire.

La stratégie de la Chine pour un monde multipolaire

Les conséquences négatives du néolibéralisme ont conduit à une résurgence de la critique marxiste du capitalisme en Chine, remettant en cause l’influence de la pensée néolibérale. Lorsque Xi Jinping est arrivé au pouvoir en 2012, il a lancé une campagne anti-corruption, luttant contre le népotisme qui avait résulté de l’irruption du néolibéralisme dans l’économie chinoise. Xi a également mis en place des mesures au sein même du Parti communiste afin de veiller à ce que les capitalistes chinois ne puissent pas former une classe au sens politique du terme. Des décennies d’« ouverture » au néolibéralisme ont laissé des traces, non seulement en termes d’inégalités accrues, mais aussi en termes de détérioration des conditions de travail, en particulier pour les travailleurs des zones d’exportation. Les valeurs et les normes du néolibéralisme ont également laissé leur empreinte : l’individualisme, une mentalité axée sur la compétitivité, ainsi que la cupidité, ont fait leur chemin au détriment de la solidarité et de la communauté. Les politiques de Xi visent également à freiner la nature cupide des capitalistes et les problèmes chroniques liés à la montée du matérialisme (consumériste). La nouvelle ligne politique met également l’accent sur l’équilibre écologique et la revitalisation rurale, ainsi que sur la mise en place d’une « double circulation » accordant une importance croissante au marché intérieur parallèlement au commerce Sud-Sud

toutes ces mesures visant à réduire la dépendance de la Chine vis-à-vis des marchés nord-américains et européens.

En 2013, Xi a lancé l’« Initiative de la Ceinture et de la Route », qui prévoyait la construction de lignes ferroviaires, de routes, de ports, d’aéroports et d’autres infrastructures pour relier l’Asie du Sud et l’Asie centrale au Moyen-Orient et à l’Europe. À cela s’ajoute une Route de la Soie maritime qui relierait la Chine à l’Asie du Sud-Est, à l’Asie occidentale, l’Afrique et l’Europe par diverses voies maritimes. En 2017, la Chine a encore étendu sa Route maritime de la soie à l’Amérique du Sud. Ce projet, combiné à l’organisation intergouvernementale BRICS+, implique en fin de compte un transfert du pouvoir depuis la hiérarchie Nord-Sud dominée par les États-Unis, l’Union européenne et le Japon, vers une coopération économique Sud-Sud et un système mondial politique multipolaire.

L’expérience historique suggère donc que la lutte pour le socialisme au sein du système mondial peut être envisagée comme une séquence en plusieurs étapes : la première étape consiste en la prise du pouvoir d’État par le mouvement communiste. Vient ensuite la mise en place d’un État de transition qui s’efforce de développer les forces productives nécessaires à la transition vers le socialisme, tout en luttant pour sa survie dans un système mondial dominé par le capitalisme.

Une partie de cette lutte consiste, pour l’État de transition, à tenter d’organiser un monde multipolaire en opposition à la puissance impérialiste hégémonique. On peut présenter cela comme une analogie avec la politique chinoise de « Nouvelle Démocratie » lors de la création de la République populaire en 1949 – qui visait à unir « la classe ouvrière, la paysannerie, la petite bourgeoisie urbaine et la bourgeoisie nationale » pour « imposer leur dictature sur les laquais de l’impérialisme »[82] – et l’alliance actuelle entre les États de transition à orientation socialiste et les États capitalistes nationalistes du Sud. Le BRICS+ n’est pas une organisation anticapitaliste, mais tous les pays membres sont lassés de siècles de domination occidentale.

La configuration du commerce mondial est en pleine mutation. Après plus d’un siècle, le commerce Nord-Sud est en déclin, tandis que le commerce Sud-Sud est en hausse. Le transfert mondial de valeur par des échanges inégaux du Sud vers le Nord a commencé à diminuer pour la première fois au cours des 150 dernières années. La transformation des structures commerciales s’accompagne de changements dans les secteurs de la finance et de la banque au sein du système mondial. Des alternatives aux institutions de Bretton Woods – telles que la Banque mondiale et le FMI – sont en cours de développement dans le cadre du BRICS+. Cela offre aux pays du Sud la possibilité d’investir et de commercer dans leurs propres devises plutôt qu’en dollars, et de prêter de l’argent sans exigences d’« ajustements structurels » ni d’autres conditions politiques. Les États du Sud gagnent en autonomie économique et, par là même, en possibilités d’adopter une position anti-impérialiste.

Cependant, la force motrice derrière ce qui se passe au niveau étatique est la lutte des classes. Nous devons comprendre la relation dialectique entre la multipolarité émergente et la lutte des classes, tant au sein même des États en transition, que dans la lutte des classes au sein des régimes capitalistes nationalistes conservateurs du Sud. Refuser de reconnaître que les États capitalistes nationaux – même les plus conservateurs – du Sud ont un rôle progressiste à jouer dans la lutte contre l’unipolarité américaine, c’est ne pas tenir compte de la réalité du système mondial. La lutte contre l’impérialisme doit être menée à la fois au niveau des États et au niveau des mouvements. Pour élaborer une stratégie dans ce tissu complexe de contradictions, nous devons nous en tenir à l’importance du concept de contradiction principale, comme point de départ de l’analyse, sans pour autant négliger les répercussions des contradictions régionales, nationales et locales.

La réalisation de la transition du capitalisme vers le socialisme dépend en grande partie de la manière dont la Chine parvient à gérer la multipolarité. Actuellement, la République populaire de Chine mène une politique stricte de non-ingérence dans les affaires intérieures des autres pays, qui se reflète dans sa politique étrangère au niveau de l’État. Parallèlement, le Parti communiste chinois entretient des relations avec les communistes, les socialistes et les mouvements nationalistes progressistes engagés dans la lutte des classes, tant dans le Sud que dans le Nord.

L’équilibre entre ces positions est délicat et peut évoluer à mesure que s’intensifie la lutte entre l’Occident, mené par les États-Unis, et le Sud global, que les luttes de classe dans les États capitalistes du Nord et du Sud évoluent.

La transition vers le socialisme aux niveaux national et mondial

La dialectique de l’État de transition est représentée, respectivement, par la perspective nationaliste du développement et une perspective socialiste universelle, présentes dans la pensée de Mao dès les débuts du Parti communiste chinois. Bien que les communistes poursuivent la révolution mondiale, le processus de transformation doit passer par l’État-nation tel qu’il est constitué dans le cadre historique.

Le 30 janvier 1962, Mao a défini le calendrier de la transition vers le socialisme en Chine :

Il nous a fallu entre trois et quatre cents ans pour bâtir une économie capitaliste grande et puissante ; qu’y aurait-il de mal à bâtir une économie socialiste grande et puissante dans notre pays en une cinquantaine ou une centaine d’années ? Les cinquante ou cent prochaines années seront une période épique de changements fondamentaux dans le système social mondial, une période bouleversante, à laquelle aucune époque passée ne peut être comparée. Vivant à une telle époque, nous devons être prêts à mener de grandes luttes, qui diffèrent à bien des égards des formes de lutte des périodes précédentes. Pour mener à bien cette tâche, nous devons faire de notre mieux pour combiner la vérité universelle du marxisme-léninisme avec la réalité concrète de la construction socialiste chinoise et avec la réalité de la future révolution mondiale et, grâce à la pratique, parvenir progressivement à comprendre les lois objectives de la lutte. Nous devons être prêts à subir de nombreuses défaites et revers dus à notre aveuglement, afin d’acquérir ainsi de l’expérience et de remporter la victoire finale. Si l’on considère les choses sous cet angle, il y a de nombreux avantages à envisager une longue période ; à l’inverse, il serait préjudiciable d’envisager une période courte.[83]

La Chine affirme actuellement qu’elle se trouve au stade primaire du socialisme, et que « réalisation de base » ne sera pas atteinte avant environ 2035 et que la « réalisation complète » ne le sera pas avant 2050.[84]

Au cours de cette période, la Chine, comme tout autre État en transition, entretient des relations économiques et politiques avec d’autres États capitalistes, car l’interaction avec le capitalisme mondial fait partie intégrante du processus de transition. Cela modifie le capitalisme et se présente comme une alternative à celui-ci. La Chine doit avancer vers le socialisme en suivant sa propre voie nationale – le « socialisme aux caractéristiques chinoises » – tout en gardant à l’esprit qu’un mode de production socialiste développé doit être mis en place à l’échelle mondiale : en effet, le socialisme mondial doit résoudre le problème, hérité de l’histoire, des inégalités entre le centre et la périphérie du , ainsi que les problèmes écologiques et climatiques mondiaux.

À mesure que nous progressons vers un stade plus avancé du socialisme, différentes formes de socialisme verront le jour, chacune avec ses propres caractéristiques nationales fondées sur des histoires et des cultures distinctes. Dans ce processus, il est important de maintenir un équilibre entre les intérêts nationaux et les exigences d’une transformation socialiste du . Historiquement, cela a constitué un problème. Les conflits nationalistes entre États en transition dans un monde multipolaire ne feront pas seulement le jeu de l’impérialisme résiduel, mais augmenteront également le risque de guerre nucléaire et ralentiront la recherche de solutions aux problèmes environnementaux et climatiques urgents. Cela entravera la transition vers un socialisme mondial avancé.

L’État en transition et la révolution mondiale

Aujourd’hui, on a coutume d’envisager la transition du capitalisme au socialisme dans un cadre national, bien que Marx,

et, plus tard, Lénine, étaient conscients que le socialisme ne pouvait se réaliser qu’à l’échelle d’un système mondial — ou du moins dans une partie significative du monde.

Au cours des deux derniers siècles, le mode de production capitaliste a créé une division internationale du travail qui a polarisé le monde entre pays riches et pays pauvres. Au niveau international, il n’a jamais existé de planification, décidée politiquement, ni de la division du travail ni de la distribution des produits. Les États de transition qui ont adopté une économie planifiée continuent de se présenter sur la scène internationale comme des partenaires de négociation indépendants, à l’instar de toute autre entité capitaliste.[85]

Cependant, le fait que, jusqu’à présent, le marché international et sa loi mondiale de la valeur aient toujours conditionné la division internationale du travail et la répartition des produits ne devrait pas suffire en soi pour conclure que les choses ne pourraient pas en être autrement. On peut facilement imaginer un plan mondial socialiste qui mette en œuvre de manière centralisée la division du travail et la répartition de la production à l’échelle planétaire.[86] En fait, cela sera nécessaire pour résoudre les problèmes écologiques et sociaux de la planète.

L’humanité est passée de communautés locales dispersées à des États et des empires, pour évoluer vers un système mondial de plus en plus globalisé, doté de forces productives avancées. Cependant, en chemin, nous avons développé un mode de vie qui a endommagé la planète et acquis des armes capables de détruire toute vie humaine. Nous avons également contribué aux connaissances et aux capacités nécessaires pour organiser et gérer le système mondial dans son ensemble, ce qui est indispensable à un mode de production sociale avancé. [87] La mondialisation en soi n’est pas responsable des inégalités ni de la destruction de l’écologie et du climat de la planète Terre ; c’est plutôt la mondialisation du capitalisme sous l’hégémonie des États-Unis hégémonie américaine qui en est responsable. Dans la transition vers le socialisme, le cadre national constitue une contrainte historique qui doit être acceptée comme une nécessité plutôt que comme une vertu.

Transformer les rapports de production vers le socialisme ne signifie pas revenir à des forces productives organisées uniquement dans un cadre national. L’unification mondiale n’est plus une option ; c’est une condition de notre existence future.

Ainsi, afin d’évoluer vers un mode de production socialiste avancé, nous avons besoin, en plus des « caractéristiques nationales du socialisme », de développer les dimensions universelles et mondiales du socialisme. Au niveau international, les investissements et les échanges commerciaux devraient promouvoir l’égalité mondiale et la durabilité écologique. Une économie planifiée mondiale doit être mise en place et gérée par des institutions politiques mondiales. Emmanuel ne croyait pas à l’égalisation mondiale dans le cadre du mode de production capitaliste :

En aucun cas, l’ensemble des [pays en développement] ne peuvent devenir les États-Unis, à supposer qu’ils le souhaitent. Les États-Unis ne sont les États-Unis que parce que les autres ne le sont pas. Le niveau de développement qu’ils ont atteint dépasse considérablement les marges mondiales du système capitaliste : ils sont, en termes capitalistes, surdéveloppés. Naturellement, ils ne peuvent être surdéveloppés que parce qu’il existe autour d’eux suffisamment de zones sous-développées exploitables. Il serait peut-être encore possible de parvenir à ce développement « extraverti » accéléré dans un petit pays particulier , si le peu de capital international disponible s’y concentre. Cela s’expliquera par le fait que les autres ne suivront pas le mouvement. Pour l’ensemble du Tiers-Monde, une telle tentative serait, abstraction faite de tout jugement de valeur, matériellement vaine. La seule voie qui lui reste est de mettre le feu à la scène capitaliste.[88]

Emmanuel ne croyait pas non plus qu’il fût possible de développer une forme avancée de socialisme au niveau national, ni « socialisme dans un seul pays ». Le socialisme doit être mondial. Dans une lettre adressée à Samir Amin, il écrivait :

On oublie trop souvent qu’il s’agit là d’une situation totalement nouvelle du point de vue du marxisme révolutionnaire. Lorsque nous parlions de socialisme dans plusieurs pays, personne n’avait jamais imaginé l’existence de plusieurs socialismes-dans-un-seul-pays. Staline lui-même concevait (du moins avant la dernière guerre) le socialisme dans un seul pays uniquement pour le premier pays socialiste, en attendant que la révolution se fasse dans d’autres pays.

Néanmoins, si l’on considère la nation comme une réalité contraignante que le socialisme lui-même ne peut surmonter et qu’il faudra plusieurs générations pour y parvenir, je suis d’accord avec vous pour dire que la seule façon d’unifier le monde est d’abord d’égaliser les niveaux nationaux par des développements centrés sur eux-mêmes. Mais il ne vous échappe certainement pas que ces « développements centrés sur soi » se feront au détriment de l’optimum mondial et ne pourront se faire sans heurts. Cela montre une fois de plus que la réalité nationale, que les marxistes avaient sérieusement sous-estimée, constitue une source de contradictions dans le monde que la lutte des classes ne résout pas automatiquement. [89]

Comme l’écrit l’économiste politique indien Aritro Ghosh :

Le capitalisme est un système mondial et non un simple agrégat d’économies nationales. Un pays pauvre continuera d’être exploité par des termes de l’échange inégaux même après une révolution socialiste, et la seule façon d’en sortir est une révolution du tiers-monde dans laquelle l’ensemble des pays pauvres formerait une union commune entre eux.[90]

Pour mettre en place un mode de production socialiste avancé, il faut non seulement que la Chine s’engage dans cette voie, mais aussi que la majorité des États du système mondial se joignent à cet effort. Au cours des prochaines décennies, nous pourrions assister au développement de différents socialismes aux caractéristiques nationales, fondés sur des histoires et des cultures diverses. Il est toutefois essentiel de passer d’une perspective nationaliste à une perspective socialiste mondiale. La perspective nationaliste comporte des éléments susceptibles d’entraîner de futurs conflits nationaux, qui ne feraient que profiter aux éléments capitalistes résiduels. Cette perspective accroît également le risque de guerre nucléaire et entrave les progrès dans la résolution des problèmes environnementaux et climatiques urgents.

Hickel et ses collègues ont écrit dans la conclusion de leur étude sur l’ampleur des échanges inégaux en 2023 :

Le développement et l’éradication de la pauvreté, ainsi que toute trajectoire plausible visant à réduire les inégalités mondiales, nécessitent un rééquilibrage des rapports de force entre le Nord et le Sud, de sorte que ce dernier soit en mesure de se réapproprier ses capacités productives pour répondre aux besoins humains.

À cette fin, des salaires planchers internationaux et des prix minimaux des ressources pourraient contribuer à réduire les inégalités de prix et à limiter les transferts de valeur. Mettre fin aux échanges inégaux nécessitera également de supprimer les conditions d’ajustement structurel imposées au secteur financier et de démocratiser les institutions de gouvernance économique mondiale, afin que les gouvernements du Sud soient libres de recourir à des politiques industrielles, fiscales et monétaires pour mener à bien un développement souverain et réduire leur dépendance vis-à-vis des capitaux du Nord. Il est toutefois peu probable que de telles réformes soient imposées d’en haut. Elles nécessiteront une lutte politique pour l’autodétermination nationale et la souveraineté économique d’une ampleur comparable à celle du mouvement anticolonial du XXe siècle.[91]

Le capitalisme, autrefois moteur dynamique des forces productives, est aujourd’hui devenu un obstacle au développement. Ayant perdu sa supériorité économique, les États-Unis se sont tournés vers la guerre économique, politique et militaire. Ce faisant, ils ont érodé le marché mondial et les institutions politiques mêmes qui leur ont si bien servi pendant un demi-siècle. Il s’agit là d’une tentative désespérée d’éviter de perdre leur position hégémonique.

La périphérie est aujourd’hui mieux placée pour progresser vers la libération économique de l’impérialisme que ne l’était le Tiers-Monde pendant les « Longues Années 60 ». À l’époque, c’était « l’esprit révolutionnaire » – la « volonté » – qui était le moteur de la libération nationale. L’industrialisation du Sud au cours des dernières décennies a créé les possibilités matérielles d’une avancée vers le socialisme. La Chine, ancien État périphérique, a réussi à briser la dynamique polarisante du capitalisme mondial et a développé ses forces productives jusqu’à un stade avancé. Le système mondial passe de l’unipolarité à la multipolarité, ce qui affaiblit la . Aujourd’hui, la Chine est l’un des aspects de la contradiction principale actuelle, dotée de la capacité de déterminer plus directement son propre développement et d’influencer le destin de l’humanité et de l’écosystème mondial.

Alors que nous approchons de cette « phase finale » révolutionnaire du capitalisme, la lutte des classes entre le prolétariat et la bourgeoisie s’intensifiera tant au niveau national que mondial. En évaluant les niveaux de menace mondiale de son époque, Mao a qualifié l’impérialisme de « tigre de papier » :

L’impérialisme et tous les réactionnaires, considérés dans leur essence, dans une perspective à long terme, d’un point de vue stratégique, doivent être vus pour ce qu’ils sont : des tigres de papier. C’est sur cette base que nous devons construire notre réflexion stratégique. D’un autre côté, ce sont aussi des tigres vivants, des tigres de fer, de vrais tigres capables de dévorer les gens. C’est sur cette base que nous devons construire notre réflexion tactique.[92]

Nous devons faire preuve de prudence et éviter toute action téméraire, car une guerre nucléaire mondiale serait catastrophique. Cependant, nous ne pouvons pas non plus nous permettre de céder aux menaces impérialistes.

L’espoir réside dans le fait que le déclin de l’hégémonie américaine entraînera également celui du mode de production capitaliste. Et que le système mondial multipolaire émergent s’orientera vers un socialisme aux caractéristiques nationales différentes. Aujourd’hui, après des décennies d’une intense mondialisation néolibérale de l’économie, de la politique et de la culture au sein du système mondial et compte tenu de l’urgence de s’attaquer aux inégalités mondiales ainsi qu’aux problèmes écologiques et climatiques de la planète Terre, la question d’une perspective socialiste universelle en tant qu’objectif stratégique a refait surface comme condition préalable au développement d’un socialisme avancé. Je crois qu’il est possible que le mode de production de transition puisse générer cette nouvelle forme de mondialisation afin de résoudre ces problèmes avant qu’il ne soit trop tard.

*Cet essai a été rédigé pour le dossier de Textum intitulé « Chine : de « l’homme malade de l’Orient » à un pilier du système malade ».

note

[1] V. I. Lénine, Œuvres complètes, vol. 27 (Moscou : Éditions Progress, 1972), p. 85–158.

[2] Leften Stavros Stavrianos, Global Rift : The Third World Comes of Age (New York : William Morrow & Co., 1981), p. 492.

[3] Jane Degras, éd., The Communist International, 1919–1943 : Selected Documents, vol. 1, 1919 –1922 (Oxford : Oxford University Press, 1956), p. 18.

[4] Léon Trotsky, Manifeste de l’Internationale communiste au prolétariat du monde entier (6 mars 1919), https:// soviethistory.msu.edu/1921/comintern/comintern-texts/manifesto-of-the-communist-international/

[5] Suliman Bashear, Communism in the Arab East, 1918–28 (Londres : Ithaca Press, 1980), p. 13.

[6] Ibid., p. 14.

[7] Frederik Petersson, « “Nous ne sommes ni des visionnaires ni des rêveurs utopistes” : Willi Münzenberg, la Ligue contre l’impérialisme et le Komintern, 1925–1933 » (thèse de doctorat, Queenston Press, 2013), p. 28.

[8] V. I. Lénine, « Rapport de la Commission sur les questions nationales et coloniales », dans Œuvres complètes, vol. 31 (Moscou : Éditions Progress, 1966), p. 213–263.

[9] Michael Weiner, « Le Komintern en Asie de l’Est, 1919–1939 », dans Le Komintern : une histoire du communisme international de Lénine à Staline, sous la direction de Kevin McDermott et Jeremy Agnew (Londres : Macmillan, 1996), p. 162.

[10] Anthony Cave Brown et Charles MacDonald, On a Field of Red : The Communist International and the Coming of World War II (Londres : G. P. Putnam’s Sons, 1981), p. 189.

[11] Jean Lacouture, Ho Chi Minh : A Political Biography (New York : Vintage, 1968), p. 41.

[12] Frederik Petersson, « Imperialism and the COMINTERN », Journal of Labor and Society 20, n° 1 (mars 2017) : 34.

[13] Frederik Petersson, « “We Are Neither Visionaries nor Utopian Dreamers” : Willi Münzenberg, la Ligue contre l’impérialisme et le Komintern, 1925–1933 » (thèse de doctorat, Queenston Press, 2013), p. 136.

[14] Ibid., p. 137.

[15] Jane Degras, éd., The Communist International, 1919–1943 : Documents, vol. 2, 1923–1928 (Londres : Oxford University Press, 1960), p. 526–548.

[16] Ibid., p. 526, 537–547.

[17] Neil Redfern, « Le Komintern et l’impérialisme », Journal of Labor and Society 20, n° 1 (mars 2017) : p. 13.

[18] Georgi Dimitrov, Rapport au 7e congrès de l’Internationale communiste, 1935 : Pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme (Red Star Press, 1973), p. 59.

[19] Neil Redfern, « The COMINTERN and Imperialism », Journal of Labor and Society 20, n° 1 (mars 2017) : 56.

[20] Mao Zedong, « La Révolution chinoise et le Parti communiste chinois », dans Œuvres choisies, vol. 2 (Pékin : Foreign Languages Press, 1967), p. 310.

[21] Maurice Meisner, Li Ta-chao and the Origins of Chinese Marxism (Cambridge, MA : Harvard University Press, 1967), xii.

[22] Ibid., 71-72.

[23] Ibid., 82.

[24] Ibid., 84, 86.

[25] Ibid., 91-93.

[26] Li Dazhao, cité dans Maurice Meisner, Li Ta-chao and the Origins of Chinese Marxism (Cambridge, MA : Harvard University Press, 1967), p. 150–153.

[27] Patrick Fuliang Shan, Li Dazhao : le premier communiste chinois, SUNY Series in Chinese Philosophy and Culture (Albany : State University of New York Press, 2024), p. 146.

[28] Ibid., p. 163-164.

[29] Meisner, Li Ta-chao et les origines du marxisme chinois, p. 220.

[30] Tony Saich, « Contexte de la grève des cheminots de Pékin-Hankou du 7 février », Chinese Sociology & Anthropology 25, n° 2 (1992) : 1–14.

[31] Meisner, Li Ta-chao et les origines du marxisme chinois, p. 237–250.

[32] Ibid., p. 248.

[33] Ibid., p. 249, 252.

[34] Mao Zedong, « Rapport sur une enquête concernant le mouvement paysan dans le Hunan », dans Œuvres choisies, vol. 1 (Pékin : Foreign Languages Press, 1969).

[35] L’analyse de classe et la stratégie de Mao exposées dans le « Rapport sur le Hunan » — construire une base de pouvoir dans les villages et, par le biais d’une « guerre populaire de longue durée », « encercler les villes depuis la campagne » — ont depuis été reprises, avec plus ou moins de succès, par des organisations communistes à travers le monde : le FLN (Viêt-Cong) au Vietnam, les communistes en Indonésie, les naxalites en Inde, les communistes au Népal, aux Philippines et en Thaïlande, le MPLA en Angola, le FRELIMO au Mozambique, la ZANU/ZAPU au Zimbabwe, le PAIGC en Guinée-Bissau, le Sentier lumineux au Pérou, et même le Black Panther Party aux États-Unis. Il est problématique de copier-coller une analyse chinoise très spécifique à travers différents époques et espaces.

[36] Li Yongpu et Lin Zhili, éd., Zhongguo gongchandang lishi, 1919–1949 [Histoire du Parti communiste chinois, 1919–1949], vol. 1 (Pékin : People’s Press, 1991), p. 216.

[37] Shan, Li Dazhao, p. 195.

[38] Ibid., p. 202–203.

[39] Meisner, Li Ta-chao and the Origins of Chinese Marxism, p. xii, 259.

[40] Mao Tsé-toung, Écrits militaires choisis de Mao Tsé-toung (Pékin : Éditions des langues étrangères, 1972).

[41] Stuart R. Schram, introduction à Mao Tsé-toung, Tactiques de base (New York : Frederick A. Praeger Publishers, 1966), p. 13.

[42] J. Sakai, La « classe dangereuse » et la théorie révolutionnaire : réflexions sur la formation du lumpenprolétariat (Montréal : Kersplebedeb, 2017), p. 22.

[43] Mao Zedong, « Analyse des classes de la société chinoise » (1926), dans Œuvres choisies, vol. 1 (Pékin : Foreign Languages Press, 1969), p. 19.

[44] Edgar Snow, Red Star over China (New York : Grove Press, 1994), p. 83.

[45] Mao Zedong, « Pourquoi le pouvoir politique rouge peut-il exister en Chine ? » (1928), dans Œuvres choisies, vol. 1 (Pékin : Foreign Languages Press, 1969), p. 67.

[46] Mao Tsé-toung, « Problèmes de guerre et de stratégie » (1938), dans Œuvres choisies, vol. 2 (Pékin : Foreign Languages Press, 1969), p. 224.

[47] Mao Zedong, cité dans Stephen Uhalley, Mao Zedong : une biographie critique (New York : New Viewpoints Publishing, 1975).

[48] Mao Zedong, « Une seule étincelle peut déclencher un incendie de prairie » (1930), dans Œuvres choisies, vol. 1 (Pékin : Foreign Languages Press, 1969), p. 124.

[49] Schram, introduction à Mao Tse-tung, Tactiques de base, p. 32.

[50] Sun Tzu, L’Art de la guerre, trad. Samuel B. Griffith (New York : Oxford University Press, 1963), p. 106.

[51] Snow, L’Étoile rouge sur la Chine, p. 262.

[52] Ibid., p. 160.

[53] William Whitson et Huang Chen-hsia, Le Haut Commandement chinois : une histoire de la politique militaire communiste, 1927–1971 (New York : Praeger, 1973), p. 57–58.

[54] Jen-min Ch’u-pan-she, Souvenirs de la lutte sur le Chingkangshan (Pékin, 1956), p. 11, cité dans Schram, introduction à Mao Tsé-toung, Tactiques de base, p. 21–22.

[55] Barbara Barnouin et Yu Changgen, Zhou Enlai : une vie politique (Hong Kong : Presses de l’Université chinoise de Hong Kong, 2006), p. 58.

[56] Ibid. , 60-61

[57] Mao Zedong, « Résumé d’un entretien avec les représentants des milieux de la presse et de l’édition » (10 mars 1957), dans Les discours secrets du président Mao : de la Campagne des Cent Fleurs au Grand Bond en avant, éd. Roderick MacFarquhar, Timothy Cheek et Eugene Wu, Harvard Contemporary China Series 6 (Cambridge, MA : Harvard University Press, 1989), p. 255.

[58] En réalité, l’expression chinoise « socialisme aux caractéristiques chinoises » se traduit littéralement par « caractéristiques chinoises du socialisme » (Xu Zhun lors d’un colloque à Berne le 14 mars 2026, organisé par la revue Socialism and Democracy.)

[59] Mao Zedong, « Le rôle du Parti communiste chinois dans la guerre nationale » (octobre 1938), dans Œuvres choisies, vol. 2, https://www.marxists.org/reference/archive/mao/selected-works/volume-2/mswv2_10.htm

[60] Mao Zedong, « Sur la contradiction » (1937), partie 4, dans Œuvres choisies de Mao Zedong, vol. 1 (Pékin : Éditions des langues étrangères, 1969), p. 311-347.

[61] Ibid., p. 332.

[62] Roy Neville Singham, Le 80e anniversaire de la victoire dans la guerre mondiale antifasciste : comprendre qui a sauvé l’humanité — Une histoire restaurationniste (Tricontinental : Institute for Social Research, 2025) , p. 35, https://thetricontinental.org/wp-content/uploads/2025/11/20251106_WAFW_EN_Web.pdf

[63] Ibid., p. 26.

[64] Ibid., p. 23-24.

[65] Mao Zedong, « Pourquoi le pouvoir politique rouge peut-il exister en Chine ? » (1928), note 7, dans Œuvres choisies, vol. 1 (Pékin : Éditions des langues étrangères, 1969), p. 71.

[66] Mao Zedong, « Adieu, Leighton Stuart » (1949), dans Œuvres choisies de Mao Zedong, vol. 4 (Pékin : Éditions des langues étrangères, 1969), 433–434.

[67] Sergueï Goncharov, John Lewis et Xue Litai, Uncertain Partners: Stalin, Mao, and the Korean War (Stanford : Stanford University Press, 1993), 7.

[68] Mao Zedong, « Discours prononcé lors de la dixième session plénière du huitième Comité central du PCC » (24 septembre 1962), dans Le président Mao s’adresse au peuple : discours et lettres, 1956–1971 (New York : Pantheon, 1974), p. 191.

[69] Angus Maddison, Chinese Economic Performance in the Long Run, 960–2030 AD, 2e éd., révisée et mise à jour (Paris : Centre de développement de l’OCDE, 2007), p. 213.

[70] OCDE, La science et la technologie en République populaire de Chine (Paris : OCDE, 1977), p. 106.

[71] Mao Zedong, « Discours d’ouverture de la première session plénière de la Conférence consultative politique du peuple chinois » (21 septembre 1949), dans Œuvres choisies de Mao Zedong, vol. 5 (Pékin : Foreign Languages Press, 1969).

[72] Wen Tiejun, Dix crises : l’économie politique du développement de la Chine, 1949–2020 (Londres : Macmillan, 2021), p. 53.

[73] Mao Zedong, « Les masses peuvent tout faire » (29 septembre 1958), entretien avec un correspondant de l’agence de presse Xinhua, dans Œuvres choisies de Mao Zedong, vol. 8 (Secunderabad : Kranti Publications, 1994), p. 132.

[74] Alexander C. Cook, Le Petit Livre rouge de Mao : une histoire mondiale (Cambridge : Cambridge University Press, 2014), xiii.

[75] « Lettre au Comité central du Parti communiste chinois », https://snylterstaten.dk/letter-to-central-committee-of-the-communist-party-of-china/.

[76] « L’impérialisme socialiste soviétique — la source la plus dangereuse de guerre », Peking Review, n° 5, 30 janvier 1976, https://www.marxists.org/subject/china/peking-review/1976/PR1976-05.pdf.

[77] Mao Zedong, « Sur la question de la différenciation des trois mondes » (22 février 1974), extraits de l’entretien de Mao Zedong avec le président zambien Kenneth Kaunda, dans Mao Zedong on Diplomacy (Pékin : Foreign Languages Press, 1998) .

[78] Service de recherche du Congrès, « L’essor économique de la Chine : histoire, tendances, défis et implications pour les États-Unis », https://www.everycrsreport.com/reports/RL33534.html.

[79] Yan Pan, « La voie de la Chine vers l’autonomie technologique et industrielle » (communication présentée lors de la conférence à Amsterdam, les 29 et 30 janvier 2026), p. 1.

[80] Jeroen Groenewegen-Lau, Whole-of-Nation Innovation : le système socialiste chinois lui confère-t-il un avantage en matière de science et de technologie ? (California Institute on Global Conflict and Cooperation et Mercator Institute for China Studies, 2024), https:/ /ucigcc.org/wp-content/uploads/2024/02/Jeroen-Whole-of-Nation-Innovation-10.02.24.pdf.

[81] Pan, « La voie de la Chine vers l’autonomie technologique et industrielle », p. 4.

[82] Mao Zedong, « Sur la nouvelle démocratie » (1940), dans Œuvres choisies, vol. 2 (Pékin : Éditions des langues étrangères, 1965).

[83] Mao Tsé-toung, « Discours prononcé lors d’une conférence élargie du Comité central » (30 janvier 1962), cité dans Stuart Schram, éd., Mao Tsé-toung sans script : discours et lettres, 1956–1971 (Harmondsworth : Pelican Books, 1974), p. 175.

[84] Commission nationale pour le développement et la réforme, « La pensée de Xi Jinping sur l’économie : une théorie scientifique pour guider la construction d’un pays socialiste moderne », 2023, https://www.ndrc.gov.cn/xwdt/ ztzl/NEW_srxxgcjjpjjsx/yjcg/yw/202401/t20240123_1363634.html

[85] La tentative la plus proche de mettre en place une économie planifiée internationale fut celle du COMECON pendant la période soviétique, mais elle ne semble pas avoir abouti. Voir Arghiri Emmanuel, Unequal Exchange Revisited, Document de travail de l’IDS n° 77 (Brighton : Institute of Development Studies, Université du Sussex, 1975), p. 4.

[86] Emmanuel, Unequal Exchange Revisited, p. 4.

[87] Jiang Zhaohui et Zheng Liansheng, « Expansion désordonnée du capital : performances, risques, causes profondes et réponses », CSIS Interpret : China, 2022, https://interpret.csis.org/translations/disorderly-expansion-of-capital-performance-risks-root-causes-and-responses/. Publié à l’origine dans China Development Observation.

[88] Arghiri Emmanuel, « Les sociétés multinationales et l’inégalité du développement », International Social Science Journal 28, n° 4 (1976) : 754–772, 762–763.

[89] Arghiri Emmanuel, « Lettre à Samir Amin », dans Arghiri Emmanuel Archive. La lettre commente le manuscrit de Samir Amin intitulé L’accumulation à l’échelle mondiale, publié en 1970 ; elle est donc antérieure à la publication de l’ouvrage. Citation tirée de la p. 7. https://unequalexchange.org/2024/11/30/arghiri-emmanuels-letter-fo-samir-amin/.

[90] Aritro Ghosh, « The Only Way Left to It Is to Set Fire to the Capitalist Stage », Azaad Substack, 10 février 2025, https://azaaad.substack.com/p/the-only-way-left-to-it-is-to-set.

[91] Jason Hickel, Morena Hanbury Lemos et Felix Barbour, « Échange inégal de main-d’œuvre dans l’économie mondiale », Nature Communications 15, n° 6298 (2024) : 9.

[92] Mao Zedong, « Discours prononcé lors de la réunion de Wuchang du Bureau politique du Comité central du Parti communiste chinois » (1958), dans Œuvres choisies de Mao Zedong, vol. 4 (Pékin : Foreign Languages Press, 1958), p. 98-99, disponible à l’adresse https://www.marxists.org.

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