Il est donc facile, à la lumière de tout ce qui précède, d’en tirer désormais les conclusions. Le salaire s’appréhende comme une grandeur sociale avant tout parce qu’il concerne l’ensemble du prolétariat en tant que classe (y compris les chômeurs, les inactifs et les sous-employés) tout au long de la vie. Cela explique pourquoi l’idéologie bourgeoise tend à le représenter sous son apparence de rémunération individuelle. On en vient ainsi à briser, dans la conscience prolétarienne, le caractère le plus profond de véritable « solidarité » de classe qui est inscrit dans la relation salariale. Il en découle la nécessité de comprendre que le salaire ne se limite pas à l’achat direct des biens de subsistance, mais qu’il se compose également de l’ensemble des prestations collectives issues de la richesse sociale générale.
Ce point de vue dépasse la conception individualiste et immédiate du salaire qui prévaut, celui-ci étant considéré uniquement comme la part monétisée de la fiche de paie. Le salaire comprendra en revanche également : i) les parts différées (non seulement au cours de l’année, comme le treizième mois et les congés payés, mais surtout à la fin de l’activité professionnelle, comme l’indemnité de fin de carrière et la retraite), à mettre en regard des versements et retenues pesant sur ce qu’on appelle le « coût du travail », pris en charge en dernière analyse par les travailleurs eux-mêmes ; ii) la part fournie sous forme de services, gratuits, à des tarifs publics ou à des prix fixés par les pouvoirs publics (éducation, santé, aide sociale, transports, énergie, communications, etc.), financée en tout ou en partie par l’État par le biais de la fiscalité générale, et qu’il convient donc de mettre en regard des charges que cette fiscalité fait peser sur les revenus du travail ; iii) la part qui, plus généralement, découle indirectement des réglementations régissant les prix des biens qui constituent les principaux moyens de subsistance (du pain au logement, etc.) ; iv) enfin, la part, en apparence invisible, représentée par la valeur de la force de travail équivalente au temps de travail non rémunéré que chaque travailleur et ceux qui vivent avec lui, et de son revenu, sont contraints de consacrer pour pouvoir effectivement utiliser les moyens de subsistance (travaux ménagers, démarches administratives, temps perdu à régler des formalités administratives, etc.).
Les composantes du salaire social réel peuvent donc prendre la forme de marchandises, mais aussi celle de valeurs d’usage immédiates, qui sont au moins en partie à la disposition du prolétariat lui-même, grâce à l’intervention de l’État. Les prestations à caractère général ou spécifique sont fournies en contrepartie de prélèvements fiscaux et parafiscaux, de taxes à vocation spécifique, de tarifs ou de prix fixés par les pouvoirs publics : depuis la jouissance des prestations de sécurité sociale et d’aide sociale, des services de santé, des établissements scolaires, jusqu’à l’accessibilité des espaces, du territoire, des transports et des communications, et bien d’autres choses encore. Il convient de vérifier attentivement l’adéquation quantitative et qualitative de ces contreparties. Comme Marx l’a précisé, ces coûts nécessaires à l’existence et à la reproduction comprennent donc les prix (ou les tarifs, les impôts, les taxes,
etc.) payés pour obtenir toutes les marchandises (biens et services) reçues en échange du salaire nominal : non seulement, donc, celles qui servent au travailleur individuel qui perçoit sa paie, mais à toutes les personnes, jeunes et âgées, aptes ou inaptes au travail, dont l’existence dépend de cette source de revenu « minimale ».
Le salaire, à son niveau social minimal, est donc historiquement déterminé. Il représente le prix des moyens de subsistance nécessaires à l’existence et à la reproduction detoute la classe prolétarienne. On comprend donc quelle absurdité petite-bourgeoise constitue la revendication d’un « salaire minimum » garanti. C’est pour cette raison que Marx s’y opposait fermement. Cette idée, hier comme aujourd’hui, se retrouve facilement dans les diverses manifestations du proudhonisme, ancien et nouveau, qui fait rage. Peut-être cette revendication est-elle désormais formulée sous la forme directe d’un « revenu », et aujourd’hui, certains parlent même de « revenu de citoyenneté ». La caractéristique de ce « revenu » est d’être dissocié de l’activité professionnelle et, surtout, de la forme marchande de la force de travail : avec pour belle conséquence de transformer ainsi un élément antithétique et conflictuel de classe – le seul dans son immédiateté – en une dépendance vis-à-vis de la philanthropie du capital et de l’assistanat d’État : adieu le prolétariat !
C’est en se référant à cette circonstance que l’on comprend pleinement la signification ultime de l’État social (c’est-à-dire l’État providence ou l’État du bien-être, welfare state). Les mesures mises en œuvre par le biais de son appareil ne sont rien d’autre qu’une réponse, partielle et réduite, que le capital apporte, précisément par l’intermédiaire de son État, à la pleine reconnaissance du salaire social de la classe ouvrière. En effet, il suffit de réfléchir un tant soit peu aux conditions politiques et sociales dans lesquelles ces mesures sont mises en œuvre. Il s’agit généralement de décisions prises lors d’une phase ascendante du cycle d’accumulation du capital (qu’il s’agisse de sortie de crise ou de soutien à la création de plus-value à la veille de la saturation du marché). Dans de telles conditions, le volume de dépenses garanti par l’« État-providence » répond à deux exigences, identiques et opposées : d’une part, on veille à ce que la demande supplémentaire de « jouissances » prolétariennes (c’est-à-dire de consommations nécessaires à la reproduction de la force de travail) soit couverte de manière régulière et certaine par l’intervention publique, par le biais de marchés publics et de commandes, au nom des « citoyens » contribuables ; d’autre part, on garantit que, en étendant la répartition de la richesse générale au profit du prolétariat, on ne dépasse pas le minimum nécessaire de cette intermédiation étatique.
C’est donc ce qui apparaît au sens commun comme l’« État-providence » qui est précisément la limitation que le capital, de son point de vue particulier, impose à la revendication de ce « salaire social » qui reflète, en revanche, le point de vue de la classe ouvrière.
Il est également évident que la « conquête » de l’État-providence revêt l’apparence d’une victoire du prolétariat, précisément parce qu’elle constitue le point de médiation du conflit économique et social auquel l’État lui-même accède, au nom du capital, lorsque la lutte des classes s’intensifie et que les conditions économiques permettent de telles concessions partielles en échange de l’harmonie sociale et de la stabilité politique. Il s’agit donc d’une réponse politique consensuelle, et donc idéologique, à l’antagonisme de classe, visant à favoriser l’harmonie face à la conflittualité.
D’autre part, lorsque l’État – en temps de crise – n’est plus en mesure de proposer cette métaphore sociale qui est la sienne, l’attaque contre le salaire passe par la réduction des dépenses publiques à des fins sociales et s’appuie sur le recours à la « subsidiarité » fondée sur le bénévolat. Dans la composition du salaire social réel, les éléments du « faites-le-vous-même » prennent le dessus. Au nom de ce qu’on appelle le temps de soins, les capitalistes bourgeois, comme autrefois les esclavagistes et les seigneurs féodaux, font peser sur les épaules des travailleurs qu’ils emploient des charges de travail pénibles qui, à strictement parler, ne leur incombent pas (ou, du moins, dont l’exécution ne devrait pas être gratuite). Il s’agit de ces activités que chaque travailleur et ceux qui vivent avec lui, grâce à son revenu, sont contraints d’accomplir pour pouvoir effectivement utiliser les moyens de subsistance. On n’achète pas les pâtes déjà cuites et assaisonnées, il faut laver et raccommoder les vêtements, nettoyer la maison, payer les factures, s’occuper des enfants, prendre soin des personnes âgées, et ainsi de suite, en consacrant joyeusement à ces tâches le temps hors travail !
Pour un travailleur, le temps dont il a besoin pour acquérir ses moyens de subsistance est perdu, écrivait Marx. Ce temps consacré aux tâches ménagères et aux activités bureaucratiques, ou utilisé pour régler des formalités administratives, est, d’un point de vue scientifique, du temps de travail nécessaire pour se procurer les moyens de subsistance sous une forme pratiquement utilisable. Il s’agit d’une transformation supplémentaire des marchandises achetées ou d’un ajout d’objets et de prestations sans lesquels la force de travail ne pourrait se reproduire sous les formes historiquement données. Ce temps de travail constitue donc une part supplémentaire, apparemment invisible, à prendre en compte dans la valeur de la force de travail, équivalente à l’emploi de temps de travail non rémunéré. Dans les sociétés où prédomine le mode de production capitaliste, la force de travail étant réduite à une marchandise, nécessairement tout ce temps de travail devrait faire partie de ce qui constitue la valeur de la force de travail elle-même. Autrement dit, il faudrait l’ajouter aux autres valeurs afin de compléter la définition du salaire social réel.
Or, il n’en est rien. Il se trouve que, même par ce biais, les patrons parviennent à payer la force de travail bien moins que ce qu’elle vaut et que ce qu’il leur en coûterait s’ils devaient fournir tous les biens de subsistance sous leur forme d’utilisation finale ; c’est-à-dire par le biais de cantines, de blanchisseries, de crèches, d’hospices, etc.
Dans ce déluge de malentendus, le pape s’en donne donc à cœur joie en exaltant le rôle « irremplaçable » (et on a bien raison de le croire !) de la famille. Les belles âmes de la gauche s’y trempent aussi, redécouvrant soudain le charme et l’« humanité » des « métiers de soins ». Les femmes au foyer s’y sont laissées prendre, s’y enfonçant (même sous une vieille bannière plus ou moins féministe) : au point de confier au pape lui-même le flambeau de la revendication d’un « salaire » pour leur activité. Ce faisant, on réduit une question sociale de classe de la plus haute importance – qui se traduit également par une intégration consensuelle et idéologique – à une monétisation indirecte inappropriée. Le « salaire aux femmes au foyer » devient un simulacre de couverture pour la reproduction du rapport de capital, guère plus qu’une aumône. Car cette forme de revenu à garantir, en contrepartie d’un « service » rendu, est encore pire que cette « flatterie infantile » (comme l’appelait Marx) que représente le salaire minimum.
On ne se rend donc pas compte que le travail domestique et de soins ne peut donner lieu à un « salaire », puisqu’il n’est pas organisé et effectué sous le commandement direct du capital, dans la mesure où il n’est qu’accompli sous un semblant d’autonomie au profit indirect du capital lui-même. Ce temps de travail domestique ne peut donc pas être rémunéré par le capital, car sinon celui-ci exigerait le pouvoir d’organisation et la plus-value qui en découle, issue de la vente de la « production » obtenue grâce à ce travail lui-même. Dans ce cas, le capital pourrait à juste titre en revendiquer la propriété, comme si le travail domestique était effectué pour autrui, plutôt que pour le noyau « familial ». Ce temps de travail, en revanche, fait bel et bien partie des conditions élémentaires de reproduction de la « race » prolétarienne. C’est donc face à l’ensemble de la classe bourgeoise que la classe ouvrière peut en exiger le paiement en tant que salaire juste et équitable pour ceux qui sont employés par le capital : le salaire social, précisément.
Cette « part » salariale pourrait donc ne pas apparaître comme telle à première vue, mais la portée sociale de sa signification même met pleinement en évidence son importance indirecte, dont il convient de tenir compte. C’est un paradoxe économique que la société capitaliste, en raccourcissant le temps de travail – grâce à son moyen le plus puissant, le système des machines – transforme cette réduction en moyen le plus infaillible pour pouvoir disposer de tout le temps de vie du travailleur et de sa famille en temps de travail au service de la valorisation du capital. La soumission du temps de surtravail d’autrui, dans des proportions croissantes, constitue en effet le cœur même de la contradiction propre au capital, de sa tendance infinie à une reproductibilité illimitée.
En divisant en deux l’unité de la crise, en séparant la crise du capital de la crise du travail, on détruit et on laisse inutilisée précisément la marchandise la plus importante, la valeur valorisante, c’est-à-dire le travail humain contraint et enfermé dans la coquille exiguë de la marchandise force de travail.
Néanmoins, même en incluant tous les éléments qui composent le salaire social réel de l’ensemble de la classe ouvrière, il faut relever un fait. Aujourd’hui, pour le travail socialement nécessaire à la subsistance moyenne du prolétariat, un peu plus d’un quart de la journée de travail totale actuelle suffirait. Le reste revient aux patrons, sous forme de profits destinés à l’accumulation de capital et à leur consommation somptueuse. On comprend quelle potentialité – bien qu’inactuelle dans le cadre des rapports de production existants – s’offre aux travailleurs pour la réappropriation de la richesse qu’ils ont produite. Cela suffit pour saisir la portée significative des objectifs de réduction de la journée de travail, accompagnée d’une augmentation massive de l’emploi, tout en préservant et en rétablissant – jusqu’à la récupération sociale et de classe de la pleine valeur de la force de travail, aujourd’hui de plus en plus drastiquement réduite – les niveaux de salaire social réel. Et cela renvoie immédiatement au rejet des formes de salaire qui masquent une utilisation plus intense et plus prolongée de la force de travail (telles que le travail à la pièce, les primes de production et d’assiduité, les heures supplémentaires, etc.).
Néanmoins, même placées dans une perspective sociale appropriée et correcte, les luttes salariales présentent des limites précises. L’importance des acquis collectifs en matière de salaire social démontre leur grande supériorité de classe, ainsi que leur stabilité potentielle supérieure, par rapport aux revendications salariales individuelles. Et cette supériorité est d’autant plus grande qu’ils s’inscrivent dans une stratégie de transformation sociale et de transition. Ces acquis ont une double portée.
En premier lieu, l’antinomie entre salaire social et salaire individuel se transforme en contradiction entre l’État et le capital. En effet, le maintien d’un salaire social solide oblige l’État – qui reste tout de même l’État du capital – à faire le point sur ses recettes et ses dépenses. Dans la mesure où l’acquisition du salaire social est effective, l’État doit répartir différemment les charges de la politique budgétaire entre les différentes classes sociales, ainsi qu’au sein des diverses fractions de la bourgeoisie et du capital lui-même. Cette contradiction devient évidente lorsque le capital considère le salaire individuel comme sa partie variable, ce qui se traduit par le « coût du travail » ; tandis que le salaire social se répercute sur la fiscalité générale et sur les modalités publiques de gestion des besoins généraux de la collectivité. Cette même contradiction met clairement en évidence à quel point la revendication du salaire social est peu de nature contractuelle et très conflictuelle, antagoniste, c’est-à-dire à quel point elle relève de la lutte des classes.
Deuxièmement, cela montre donc comment, dans des situations contingentes, les acquis collectifs peuvent même permettre un certain renoncement partiel au montant monétaire du salaire individuel :
si les retraites sont suffisantes pour assurer une subsistance adéquate, si les dépenses de santé sont limitées à des montants symboliques, si les coûts de l’enseignement public restent modérés, si les tarifs de l’énergie, des communications et des transports sont fixés selon des critères de prix politiques, un salaire nominal individuel réduit est plus que compensé en termes sociaux réels. À l’inverse, il est évident que des salaires nominaux en hausse, face à des charges sociales de plus en plus lourdes, avec un chômage et un sous-emploi croissants, sont rapidement réduits à néant.
Néanmoins, et précisément pour cette raison, Marx était cyniquement conscient des ambiguïtés et des limites des luttes syndicales, surtout si elles se limitaient à des revendications redistributives de nature salariale. Il observait que si les syndicats parvenaient à maintenir dans un pays donné un niveau de salaire tel que le profit diminuerait sensiblement par rapport au profit moyen d’autres pays, ou que le capital subirait un frein dans son développement, la stagnation ou la récession industrielle qui en résulteraient provoqueraient la ruine des travailleurs ainsi que celle de leurs patrons. Si les syndicats se limitaient uniquement à fixer le salaire – et c’est là l’apparence –, si le rapport entre le capital et le travail était éternel, leur action s’enliserait lamentablement face à la nécessité des choses. Les syndicats de classe n’ont d’avenir que s’ils agissent pour que les luttes salariales prennent cette dimension sociale qui revient à la catégorie même du « salaire », conditionnant ainsi l’évolution historique de l’ensemble du rapport de capital.
C’est pourquoi, dans une situation caractérisée par la domination du capital sur le travail, la revendication pleine et entière du salaire social ne peut être confondue avec la prétention, des plus folles, selon laquelle le salarié devrait être attaché à son travail aliéné. On ne voit pas à quoi il devrait « participer », comme on aime à le dire à l’ère du néocorporatisme. Prétendre également qu’il se contente de se plier à la gestion de la production de richesse abstraite, en d’autres termes qu’il soit impliqué dans « son » travail qui n’est plus le sien, est tout aussi absurde. Tout ce qu’il peut faire, en tant que classe, c’est bien vendre sa marchandise qu’est la force de travail (comme le savait déjà Sismondi) et contrôler au mieux son utilisation par le capital (comme l’a précisé Marx).
À l’inverse, l’idéologie de l’harmonie corporatiste veut que ce ne soient plus les subalternes mais les « citoyens », non plus les classes mais le « peuple », qui « participent » à l’égale liberté juridique. Le consensus, qui, du fascisme à la démocratie, a été si amoureusement repris dans le renouveau du corporatisme, a constitué la déportation de la force de travail vers le chômage et la sous-emploi programmatique : c’est-à-dire vers les formes latentes et stagnantes de l’armée de réserve fonctionnelle à celle active. Aujourd’hui, avec la douceur institutionnelle accrue de la « solidarité », rassurer, c’est faire « participer » ; « participer », c’est s’homologuer dans des comportements stérilisés de toute connaissance, à commencer par celle relative à la stratégie d’emploi et salariale en vigueur.
D’ailleurs – comme l’observait depuis longtemps pour nous, désormais oubliés, le Dr Karl Heinrich Marx, dès ses premiers écrits de critique de l’économie politique –, la participation du travailleur à des « jouissances » supérieures, y compris spirituelles, telles que la mobilisation pour ses propres intérêts, la possibilité d’avoir ses propres journaux, de s’instruire, d’éduquer ses enfants, de développer son goût,
etc., c’est-à-dire sa seule participation à la civilisation, qui le distingue de l’esclave, n’est économiquement possible que par l’élargissement de la sphère de ces jouissances en période de prospérité des affaires, c’est-à-dire pendant les périodes où, dans une certaine mesure, l’« épargne » est possible. Mais, comme on l’a mentionné, indépendamment de tout cela, le travailleur qui épargnerait de manière véritablement ascétique n’accumulerait ainsi que des primes destinées aux escrocs et aux fripons, en les déposant dans les banques. Celles-ci, pour conserver et faire fructifier ses économies, lui versent un intérêt minime afin de permettre aux capitalistes de tirer d’énormes intérêts, ou à l’État de les rafler par le biais de la fiscalité ou de la dette publique. Ce faisant, le travailleur ne fait qu’accroître la puissance de son adversaire et sa propre dépendance, car en période de crise, il perd ses dépôts, tandis qu’en période de prospérité, il a renoncé à tout plaisir pour accroître le pouvoir du capital. En somme, dans tous les cas, en renonçant à cette partie de son salaire ou en ne la dépensant pas, il a épargné pour le capital, et non pour lui-même.
Sur la base de la conception sociale du salaire, la critique de la notion bourgeoise vulgaire de « productivité », esquissée plus haut, ne se fait plus en acceptant ses prémisses fallacieuses pour ensuite simplement les nier. Ce faisant, on nierait également la signification matérielle et contradictoire de la productivité correctement comprise, en tant que seule base matérielle permettant de remplir tous les postes du salaire social réel en tant que forme de valeur de la force de travail. C’est là que réside l’aspect contradictoire de toute la question, car dans la réalité du mode de production capitaliste, tout accroissement des forces productives, et notamment tout perfectionnement des machines, s’accompagne, parallèlement à l’augmentation de la productivité, de manière antithétique, d’une augmentation de l’exploitation : et de là, il est facile de ramener la conscience au niveau immédiat du rejet de l’un et de l’autre.
Au contraire, il est facile de comprendre quelle importance revêt, pour la lutte de classe du prolétariat, la conscience de la signification sociale réelle du salaire, face aux formes idéologiques qui en font un élément purement rémunératoire et participatif individuel. Même en ce qui concerne les luttes liées, d’une part, à la réduction du temps de travail et, d’autre part, aux prestations de l’État-providence, la différence devrait apparaître clairement entre le fait de rattacher ces luttes au salaire social réel plutôt qu’à son apparence nominale individuelle, quasi comptable. Un programme minimum de lutte des classes, qui englobe stratégiquement ces différents points, constitue la prochaine étape indispensable.
Extrait de Gianfranco Pala, Le salaire social. La définition de classe de la valeur de la force de travail, Laboratorio Politico, Naples, 1995
