Vijay Prashad introduit le concept d’« hyper-impérialisme ». Le fond de la théorie n’a pas changé. Ultra, super, hyper… quelle sera la prochaine étape ?
Il existe, dans tout le Midwest américain, des villes qui s’éveillaient autrefois au son du sifflet d’une usine. Ce sifflet s’est tu il y a plusieurs décennies. Les bâtiments n’ont toutefois pas été démolis : ils ont plutôt été vidés de leurs entrailles, leurs fenêtres agrandies, et quelqu’un a commencé à les appeler des « lofts ». L’ancienne école a subi le même sort. Murs en briques, plafonds vertigineux, poutres apparentes : les agents immobiliers appellent cela de l’« authenticité ». Mais tout cela ne se vend pas. Les personnes qui sont restées dans ces villes ne peuvent pas obtenir de prêt immobilier suffisamment élevé, et aucune banque ne veut leur en accorder, car les salaires ont disparu en même temps que les usines. Ce qui reste là où se trouvaient autrefois les usines, c’est de la spéculation immobilière sur des logements que personne dans les environs ne peut se permettre.
Vijay Prashad décrit cette situation dans une interview vidéo enregistrée à Colombo — non pas comme une simple anecdote, mais comme la preuve concrète d’un diagnostic. Cette interview faisait suite à une conférence qui s’est tenue dans la capitale sri-lankaise du 16 au 18 juillet 2026, intitulée « Hands Off Asia : Un appel des peuples pour la souveraineté et la solidarité ». Ce rassemblement était organisé par l’Assemblée internationale des peuples, avec le soutien de l’Institut tricontinental de recherche sociale, dirigé par Prashad. Les délégués, au nombre de plus de soixante-dix, provenaient de quarante-trois organisations réparties dans dix-sept pays, et ces trois jours se sont conclus par l’adoption de la Déclaration de Colombo. Ses revendications résument à elles seules assez bien le sujet de cet article : « Fin de l’encerclement militaire : rejet de l’AUKUS, du Quad et des bases étrangères. Fin de la domination économique : rejet des conditionnalités du FMI et de la coercition tarifaire. Nous revendiquons le droit à l’autodétermination, sans changement de régime. »
L’intervieweur, Taimur Rahman, est un universitaire et musicien marxiste pakistanais. Quant à ces logements de luxe vides, ils constituent, à tout le moins, la preuve évidente que le capital n’a aucune loyauté envers un lieu.
Généalogie d’un concept
Il y a un terme que Prashad met en avant avec une certaine insistance ces dernières années : l’hyper-impérialisme. Pour le comprendre, dit-il, il faut remonter un siècle en arrière. À la fin du XIXe siècle, le mot « impérialisme » désignait, pour les économistes libéraux, les richesses affluant des colonies vers la métropole. Dadabhai Naoroji — le premier Indien élu au Parlement britannique — parlait de « fuite des richesses » : l’Inde s’est désindustrialisée pour permettre à l’Angleterre de s’industrialiser. Ce concept a trouvé sa forme théorique en 1902, lorsque l’économiste libéral britannique John Atkinson Hobson a publié Imperialism: A Study. L’ouvrage de Hobson ne traitait pas l’impérialisme comme une nécessité structurelle du capitalisme ; il le considérait comme une distorsion née de la sous-consommation, pouvant être corrigée par des réformes. Lorsque la Première Guerre mondiale éclata en 1914, Lénine, exilé en Suisse neutre, lut cette littérature libérale — Hobson avant tout — et en tira une conclusion très différente : les groupes de capitaux, franchissant les frontières nationales à la recherche de marchés et de ressources, entrent en collision les uns avec les autres, entraînent les États dans leurs affrontements, et ces affrontements se transforment en une guerre interimpérialiste. Il s’agissait là d’une explication bien plus sérieuse que l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, ou que la logique mécanique selon laquelle « dès que les armées se mobilisent, la guerre devient inévitable ».
Prashad formule ici une observation importante, puis avance une thèse. Selon lui, c’est parce que Lénine a intitulé son ouvrage L’impérialisme que le texte a été pris à tort pour une théorie générale de l’impérialisme. Il s’agissait en réalité d’une analyse conjoncturelle — une explication des raisons pour lesquelles une guerre particulière a éclaté à un moment précis. Ce qu’il faut retenir de Lénine, ce ne sont pas les conclusions, mais la méthode : lire conjointement les relations interétatiques et les relations intercapitalistes.
Il y a du vrai là-dedans. Le texte a effectivement besoin que son historicité soit réaffirmée, face à des lecteurs qui mémorisent les cinq caractéristiques de l’impérialisme comme un texte de loi intemporel. Mais considérons les circonstances de sa rédaction. Lénine a écrit ce livre à Zurich, mais il ne s’agissait pas d’un ouvrage clandestin : il avait été commandé en vue d’une publication légale par la maison d’édition Parus à Petrograd. La censure s’appliquait non pas là où le texte était rédigé, mais là où il était imprimé, et Lénine le précise d’ailleurs dans sa préface : il a écrit en tenant compte de la censure tsariste. Le livre porte partout les traces d’un langage allégorique. Plutôt que de nommer directement les annexions territoriales de la Russie, Lénine met à l’épreuve la sincérité de la rhétorique anti-annexionniste en citant à la place le Japon et la Corée. Il y avait également une censure au sein même du mouvement. Au moment où le manuscrit parvint à l’éditeur, les éléments mencheviks qui le dirigeaient avaient supprimé les attaques les plus virulentes contre Kautsky et Martov, atténuant le terme « réactionnaire » — qui décrivait l’ultra-impérialisme — pour le réduire à un simple « arriéré ». Et pourtant, ce n’est pas l’analyse économique qui a été supprimée, mais le verdict politique qui en découlait. Le monopole, le capital financier, l’exportation de capitaux, le partage du monde : tout cela a été conservé intact, car aucun de ces éléments n’a déclenché l’alerte de la censure. En d’autres termes, les faits relatifs à la censure contredisent la conclusion que Prashad en tire. Ce n’est pas la périodisation qui a été restreinte, mais le jugement révolutionnaire que cette périodisation autorisait. Et les destinataires du texte sont loin d’être obscurs. Sa cible principale est Karl Kautsky (1854–1938), le principal théoricien de la Deuxième Internationale et idéologue officiel de la social-démocratie allemande, qui, pendant les années de guerre, avait cessé de considérer l’impérialisme comme un stade du capitalisme pour commencer à le traiter comme une politique que le capital financier «préférait» simplement — évoquant la possibilité d’un ultra-impérialisme dans lequel les capitaux pourraient fusionner pacifiquement. Le fondement économique de l’analyse de Lénine, quant à lui, provenait de Rudolf Hilferding (1877–1941), l’économiste marxiste d’origine autrichienne dont l’étude de 1910, Le Capital financier, avait été la première à analyser la fusion du capital bancaire et du capital industriel — Hilferding occupera plus tard le poste de ministre des Finances de la social-démocratie allemande et mourra en détention à la Gestapo. Ce que fait Prashad ici, cependant, c’est substituer un concept à un autre. L’analyse explique une conjoncture ; l’intervention la transforme. Ce que Lénine a fait était une intervention, et elle ne peut donc pas être réduite à une analyse conjoncturelle. Ce que cet ouvrage apporte, ce ne sont pas les causes d’une guerre, mais la reconstruction d’un terrain stratégique. La rupture avec Kautsky et le social-chauvinisme, le développement inégal, l’idée que la chaîne pouvait se rompre au niveau de son maillon le plus faible, la caractérisation de l’époque comme la veille des révolutions prolétariennes : telles sont les conclusions de cette cartographie du terrain. Les Thèses d’avril reposent sur ce même fondement, tout comme l’appel à transformer la guerre impérialiste en guerre civile. Réduire un texte qui a rendu possible la Révolution d’octobre à une liste des causes d’une guerre, c’est le dépouiller de la qualité même qui lui a permis d’être efficace.
La périodisation n’attend pas non plus d’être déduite — elle est imprimée sur la couverture : Le stade suprême du capitalisme. Lénine ne caractérise pas ici une guerre. Il caractérise une époque : le passage de la libre concurrence au monopole, la fusion du capital industriel et du capital bancaire, le remplacement de l’exportation de marchandises par l’exportation de capitaux, le partage achevé du monde. Il s’agit d’une périodisation, et elle revêt le poids d’une théorie générale. Le véritable débat ne se situe pas entre la conjoncture et la théorie générale — il porte sur les composantes de cette périodisation qui restent valables aujourd’hui et celles qui se sont érodées. La domination du capital financier et le rôle déterminant de l’exportation de capitaux restent valables ; ce qui s’est érodé, c’est l’hypothèse selon laquelle les bourgeoisies nationales se livrent une concurrence acharnée jusqu’à la mort.
Cette périodisation divise en outre le monde en un petit groupe de nations riches et puissantes et en une communauté bien plus vaste de nations qu’elles subordonnent — les notions d’État rentier et d’État usurier découlent précisément de cette division. Cette division est la forme internationale que prend la lutte des classes, et une stratégie en découle directement : le droit des nations à l’autodétermination, la question coloniale traitée comme une question révolutionnaire, une alliance entre le prolétariat et les nations opprimées. Aucune politique à l’égard des peuples de l’Orient ne peut naître d’un texte qui se contente d’énumérer les causes d’une guerre. L’asymétrie inhérente à ce principe suit la même logique structurelle : le socialiste d’une nation oppressrice reconnaît le droit à la sécession sans condition ; le socialiste d’une nation opprimée prône l’union volontaire. Reconnaître un droit et recommander son exercice sont deux choses différentes dès le départ, chez Lénine comme partout ailleurs — reconnaître le droit au divorce n’est pas la même chose que recommander le divorce. Le droit est une question de principe ; quant à savoir si son exercice a du sens, cela dépend de la situation concrète. Le critère pertinent n’est pas une quelconque sympathie abstraite pour la sécession en tant que telle — c’est contre qui la sécession est dirigée. La sécession contre l’impérialisme est juste ; le séparatisme qui fracture un pays déjà soumis à la pression impérialiste de l’intérieur va dans le sens contraire, quel que soit le nom qu’on lui donne.
Et s’il n’avait été que conjoncturel, il aurait dû disparaître lorsque la conjoncture a pris fin. La guerre a pris fin en 1918 ; la division du monde en deux camps, non. Versailles a redistribué le butin, les colonies ont changé de mains sous le nom de mandats, l’ordre sous-jacent s’est maintenu, et vingt ans plus tard, cette même structure a conduit à une deuxième guerre. Ce qui a changé, c’est la composition des camps — pas la division elle-même.
Le droit à la sécession et le bilan historique
Une théorie ne se mesure en tout cas pas à la fraîcheur de ses exemples. Les statistiques qui remplissaient les pages de Lénine étaient des arguments tirés directement de la bouche même des apologistes. Le réseau ferroviaire de 1913 n’explique rien aujourd’hui ; ce qui explique quelque chose, ce sont les déterminants théoriques qui se cachent derrière. Que le monopole naisse de la libre concurrence et persiste au-dessus et à côté d’elle plutôt que de l’abolir, que la force soit le seul critère de répartition, que le monde se divise en nations oppresseurs et nations opprimées — tels sont les déterminants théoriques. Ce qui appartient à cette période, ce sont les données et les formes juridiques. La colonie était la forme particulière, propre à cette époque, de ce que Lénine regroupait sous l’expression « territoire économique en général » ; les formes d’aujourd’hui sont la dette, la conditionnalité, les brevets, les normes, le système monétaire. La forme a changé ; le rapport de dépendance est resté. Ancrer le texte aux dates de ses données n’est qu’une autre manière de le réduire à sa conjoncture. Aucune tradition qui revendique Lénine comme héritage n’a hérité des chiffres — ce qu’elle a hérité, ce sont les déterminations.
La question de la sécession a changé de forme pour la même raison. Le colonialisme formel a été liquidé ; le néocolonialisme a pris sa place, et ainsi, l’orientation d’une revendication sécessionniste s’inscrit aujourd’hui sur une carte différente de celle d’il y a un siècle. Les mouvements visant le centre impérialiste ou ses sous-traitants ont raison. La revendication du Polisario au Sahara occidental s’oppose au Maroc et aux capitales qui le soutiennent ; l’indépendance des Kanaks en Nouvelle-Calédonie s’oppose directement à la France ; l’indépendance portoricaine s’oppose à Washington. En revanche, les mouvements visant à fracturer de l’intérieur un État encerclé fonctionnent comme des instruments de la puissance qui l’encercle, quoi qu’en pensent leurs partisans, et ils reçoivent un soutien en conséquence — argent, personnel, armes, diplomatie. La structure séparatiste syrienne a été soutenue par des armes, des formateurs, une couverture aérienne et le contrôle des champs pétroliers ; au Kosovo, le résultat concret de la séparation a été l’une des plus grandes bases militaires de la région ; les dossiers du Xinjiang et du Tibet restent perpétuellement ouverts car ils visent le corridor continental de la Chine. Dans le cas kurde, la preuve décisive réside dans le fait qu’un même peuple est dispersé sur quatre États, et que l’intensité du soutien varie en fonction de la tension des relations avec chacun de ces gouvernements. Le droit d’un peuple n’est pas un robinet que l’on ouvre et ferme au gré des intérêts d’autrui ; celui qui actionne ce robinet soutient l’instrument qui lui est utile, et non le droit lui-même.
Le bilan historique va dans le même sens. La partition de l’Inde était le fruit d’une structure préparée des décennies à l’avance, par le biais de circonscriptions électorales distinctes, et l’un des États qui en a résulté a rejoint les deux flancs de la ligne d’endiguement soviétique quelques années seulement après sa création. La carte des alliances établie par la suite répond à la question de savoir qui a tiré profit de cette partition. Lorsque l’Union soviétique s’est dissoute, l’organe des Nations unies chargé de réglementer les multinationales a été dissous, l’Organisation mondiale du commerce a été fondée, l’OTAN — dont la raison d’être officielle venait de disparaître — est passée de seize à trente-deux membres, et les guerres de l’ère unipolaire ne sont devenues possibles qu’en l’absence de tout contrepoids. La Yougoslavie illustre cette séquence étape par étape : d’abord la dette et l’ajustement structurel, puis la diplomatie de reconnaissance précoce, ensuite les armes, et enfin la base.
On ne peut pas répondre à cela par «toute société comporte des contradictions internes» — ce n’est pas une explication, c’est simplement une condition qui est toujours présente. L’écart de revenus entre le nord et le sud de l’Italie est plus que doublé ; un parti séparatiste a d’ailleurs tenté de proclamer son propre État ; trois régions linguistiques distinctes existent — et personne n’a jamais envoyé d’armes en Padanie. La Bavière a été le seul État à refuser de ratifier la Constitution allemande d’après-guerre en 1949 ; elle se qualifie toujours d’État libre et abrite un parti séparatiste qui n’a jamais cessé d’exister ; sa Cour suprême a rejeté tout droit à la sécession, et personne ne s’y est jamais opposé. La Suisse, bien qu’encore pauvre, a un jour frôlé la dissolution : en 1847, un bloc de cantons forma une ligue distincte et combattit l’armée fédérale, cherchant un soutien extérieur, mais aucun ne vint, car l’Autriche et la France étaient accaparées par leurs propres révolutions, et la contradiction fut réglée par la Constitution l’année suivante. Ce qui détermine l’issue, donc, ce n’est pas l’existence d’une contradiction — c’est qui a intérêt à la mettre en œuvre. Les contradictions au sein de son propre camp sont apaisées ; celles au sein de la cible sont exacerbées.
Il en découle une conclusion pour notre propre camp. Une contradiction non antagoniste peut être résolue par des aménagements institutionnels et des améliorations matérielles. Ce que fait l’impérialisme dans ses cibles est l’inverse : il transforme ce qui est résoluble en ce qui ne l’est pas, convertissant une contradiction populaire interne en une contradiction antagoniste. Résoudre une contradiction avant qu’elle ne se fige en antagonisme n’est pas une simple règle pour le camp anti-impérialiste — c’est un devoir, et le prix a été payé partout où cela a été négligé. C’est pourquoi résoudre l’oppression nationale n’est pas seulement une question de droits, mais une nécessité anti-impérialiste. Toute contradiction interne non résolue est un outil tout prêt, laissé à la disposition de l’adversaire.
Inflation terminologique
L’objection de Prashad, en fin de compte, repose sur un appareil conceptuel emprunté. L’hyperimpérialisme parle de monopole, de capital financier, d’exportation de capitaux, de partition du monde ; il maintient l’État et le capital dans le même cadre d’analyse ; il traite la force militaire comme un moment de l’accumulation. Tout cela relève de l’appareil conceptuel construit par Lénine. Prashad n’apporte pas un nouvel appareil — il ajuste simplement les paramètres du même, ce qui est à la fois légitime et nécessaire. Mais alors, quel est l’intérêt de confiner Lénine à une conjoncture ? Il n’a pas besoin de réduire la portée théorique de Lénine pour construire son propre concept — bien au contraire : montrer quelle partie de cette thèse tient toujours donnerait à l’hyper-impérialisme des bases plus solides sur lesquelles s’appuyer. Le préfixe, d’ailleurs, est prisonnier de sa propre logique. Kautsky a utilisé « ultra » parce qu’il affirmait que les monopoles aboutiraient à une super-fusion pacifique — une affirmation erronée, mais logiquement cohérente, dans laquelle la quantité se transformait en qualité. « Hyper » ne propose pas une telle transformation ; il ne fait que renforcer. Il s’agit là d’une inflation terminologique : chaque préfixe se légitime en déclarant le précédent insuffisant, sans jamais marquer un véritable seuil conceptuel. L’inflation n’a pas de limite naturelle — si « ultra », « super » et « hyper » ne suffisent pas, l’impérialisme interplanétaire, galactique, intergalactique, universel, voire multiversel, attend dans les coulisses, car la question n’a jamais été celle de la taille de l’univers. C’était celle de la taille du mot.
Application à notre époque : l’architecture militaro-financière et la Chine
Appliquons cette méthode au présent, et voici le tableau qui se dessine : au cours du XXe siècle, les entreprises ont brisé la carapace de l’État-nation. Un gestionnaire d’actifs comme BlackRock détient aujourd’hui plus de richesses que la plupart des États du monde et peut mobiliser des armées pour servir ses propres intérêts. C’est de là que provient l’objection de Prashad à la « multipolarité ». Selon lui, la multipolarité part encore du principe que ce qu’il faut expliquer, ce sont les relations interétatiques — entre la Russie, la Chine et les États-Unis. Ce qu’il faut en réalité expliquer, soutient-il, c’est l’ensemble fusionné des relations interétatiques et des relations inter-entreprises. L’hyper-impérialisme ne consiste pas en la colonisation directe d’un pays par un autre ; il s’agit d’un segment du monde, sous la houlette des États-Unis, responsable de 80 % des dépenses militaires, qui bafoue la souveraineté des autres, ouvrant ainsi la voie à un conglomérat s’étendant des sociétés minières aux institutions financières.
Cette architecture militaro-financière n’est pas apparue d’elle-même. Un an après la publication de la brochure de Lénine, la Révolution d’octobre a éclaté, et dès 1918, les États capitalistes attaquaient déjà le territoire soviétique. Selon Prashad, cette offensive a simplement changé de forme et s’est poursuivie jusqu’en 1991 — elle ne s’est jamais arrêtée, pas même pendant les années d’alliance contre le fascisme. Il a raison sur ce point : la Guerre froide avait déjà commencé avant 1945. Bretton Woods a vu le jour en 1944, l’OTAN en 1949, suivies par le CENTO à Bagdad et le SEATO à Manille — le Pakistan fut l’un des rares pays à adhérer aux deux. Une fois l’Union soviétique dissoute, l’attention s’est tournée vers la création d’institutions permanentes. L’Organisation mondiale du commerce a été fondée en 1994. Au cours de la même période, le Centre des Nations unies sur les sociétés transnationales — créé en 1974 à la demande insistante des pays du Tiers-Monde afin d’élaborer un code de conduite pour les multinationales — a été dissous. L’administration Clinton a transféré son mandat à la CNUCED et en a complètement inversé la fonction : un organisme destiné à réglementer les entreprises est devenu, au contraire, un organe renforçant l’emprise des entreprises sur le Tiers-Monde. L’idée d’une surveillance a duré exactement aussi longtemps que la menace qui l’avait rendue nécessaire.
La contribution la plus originale de Prashad réside dans le fait qu’il a mis en évidence comment cet ordre s’est tiré une balle dans le pied. Les entreprises qui ont délocalisé leur production en Asie en raison de salaires trop élevés ont supposé qu’elles pourraient maintenir les pays de destination comme un réservoir permanent de main-d’œuvre bon marché pour les consommateurs occidentaux. Il en a résulté au contraire une économie dans laquelle leurs propres populations se sont retrouvées coupées de l’activité productive. Le consommateur américain a maintenu son niveau de vie grâce à l’endettement. Les pays produisant effectivement de la plus-value ont commencé à dégager leurs propres excédents, qu’ils ont ensuite prêtés au Nord. La formulation la plus percutante de Prashad dans cette interview : la Chine n’achetait pas seulement des bons du Trésor — elle prêtait directement aux banques américaines, ce qui signifiait que la limite de crédit de la carte d’un consommateur réclamant « que la Chine sorte de ma vie » passait elle-même par la Chine. Lorsque la musique s’est arrêtée en 2008, la Chine, l’Inde et d’autres pays ont refait leurs comptes. Ils ont pris conscience du caractère insoutenable de produire pour la consommation d’autrui alors que leurs propres populations souffraient de la faim, et se sont tournés vers les marchés intérieurs et le commerce Sud-Sud. Le groupe des BRICS est le fruit de ce tournant. L’élimination de la pauvreté était certes un objectif humanitaire, mais c’était aussi une stratégie de création de marchés.
L’incapacité de l’Occident à inverser la tendance découle de cette même logique. Même si l’on rapatriait les capitaux des paradis fiscaux, il faudrait encore contraindre une société qui a vécu sans usines pendant deux générations à se soumettre à nouveau à la discipline industrielle. Prashad, mettant de côté tout jugement moral l’espace d’un instant, le dit sans détour : la plus-value n’est pas produite par l’affection, elle est le fruit d’un travail très dur — et lorsqu’un fabricant taïwanais de puces électroniques construit une immense usine dans le sud-ouest des États-Unis et se plaint que « les ouvriers ne travaillent pas comme à Taïwan », le problème n’est pas la paresse, c’est la dissolution de toute une couche culturelle. La part de l’industrie manufacturière dans le PIB britannique avoisine les huit pour cent ; en Chine, elle est d’environ quarante pour cent. Aucune victoire électorale ne comblera cet écart. C’est pourquoi tant « Make America Great Again » que « Build Back Better » ne dépasseront jamais le stade des slogans. Expulsez les immigrés et vous aurez chassé la seule population encore disposée à accepter un travail intensif ; bombardez le Venezuela et vous n’aurez toujours pas résolu la crise de la drogue, car le problème n’a jamais résidé du côté de l’offre — c’est la solitude et l’atomisation qui vident des villes entières de leur substance.
La montée de la droite et la bande abandonnée
La partie la plus forte de l’interview est celle consacrée à la montée de la droite. Prashad refuse de faire porter toute la responsabilité à la seule gauche. Lorsque l’Union soviétique s’est effondrée, le socialisme n’a pas été la seule chose à disparaître : le libéralisme et la social-démocratie se sont effondrés avec lui. Le centre n’a pas disparu ; il s’est transformé en néolibéralisme et a liquidé, d’un seul coup, cent cinquante ans de pensée sociale — le fabianisme, le socialisme modéré français, l’assurance sociale de Bismarck. Cette liquidation s’est poursuivie dans toute l’Asie du Sud sous le nom de libéralisation. Au Pakistan, Zia-ul-Haq a ouvert l’économie vers l’extérieur en 1977, dans le sillage de son programme d’islamisation. En Inde, pendant l’état d’urgence, un parlement réduit à un simple organe de validation a fait adopter une série de lois de libéralisation. Nehru et Jinnah s’inscrivaient tous deux dans la tradition fabienne de la pensée sociale ; tous deux estimaient que le rôle de l’État était d’empêcher les plus pauvres de mourir dans la rue. Une fois cette voie abandonnée, il ne restait plus que la charité personnelle qu’une élite accorde à son propre personnel de maison. L’argument de Prashad, tout à fait pertinent, est que les dispositions sociales existent pour que des personnes que vous ne rencontrerez jamais ne meurent pas de faim — et non pour que vous puissiez aider quelqu’un que vous connaissez.
La colère qui s’est accumulée dans cette voie abandonnée est devenue le carburant de la droite. Les syndicats se sont affaiblis, la main-d’œuvre a été répartie à travers des contrats précaires, et une gauche dont la capacité d’action s’était réduite ne pouvait plus atteindre les masses. La formulation de Prashad mérite ici d’être retenue : la gauche n’a pas choisi le terrain de la lutte pour la protection sociale, elle y a été poussée par la nécessité — ce n’est pas du réformisme, c’est simplement la condition humaine. Le choix n’a jamais été entre l’identité et l’économie. Le plus ancien slogan de gauche dans le monde hindoustani est Roti, kapda aur makaan — du pain, des vêtements, un logement. L’identité n’entre pas en ligne de compte dans ce slogan, car quelle importance a la caste d’une personne affamée et sans vêtements ? Ce sont là les conditions préalables à une vie digne. L’affirmation selon laquelle la gauche devrait abandonner les questions économiques est, comme le dit Prashad avec une certaine virulence, une phrase que seul quelqu’un qui se rend au travail en voiture pourrait formuler.
Cela renvoie à une distinction faite par Marx : l’histoire commence lorsque les êtres humains passent du domaine de la nécessité à celui de la liberté. Une personne qui enfonce ses ongles dans le sol, s’accrochant au bord d’une falaise, ne fait pas l’histoire — au mieux, elle survit. Ce qu’un être humain veut, ce n’est pas le travail ; le travail n’est qu’un moyen. Ce qu’un être humain veut, c’est du temps libre — l’amitié, les enfants, la musique, la politique, la conversation. C’est ce que recherchent ceux qui attendent la retraite comme une sorte de nirvana, ceux qui meurent au travail avant même d’y parvenir. « Le travail rend libre » était la phrase que les nazis avaient inscrite au-dessus du portail d’un camp de concentration ; ce que nous voulons, ce n’est pas la liberté de travailler, c’est la liberté par rapport au travail.
Les limites de la thèse
C’est là que la thèse est la plus forte, et que ses limites commencent à apparaître. Le concept d’hyper-impérialisme est convaincant pour mettre en évidence l’unité militaro-financière du capital de l’Atlantique Nord. Mais tirer de cette unité la conclusion que l’entreprise a supplanté l’État ne correspond pas aux réalités du terrain aujourd’hui. Les contrôles à l’exportation des puces électroniques n’ont pas été imposés par les entreprises — c’est l’État qui dicte à ASML et à Nvidia à qui elles peuvent vendre. La politique industrielle est une tentative d’orienter le capital par le biais de subventions. L’exclusion du système SWIFT, la saisie des réserves des banques centrales, la destruction des oléoducs — rien de tout cela ne relève d’une décision d’entreprise. Le gestionnaire d’actifs opère dans l’espace ouvert par l’armée ; ce n’est pas lui qui fait appel à l’armée. De l’autre côté de la balance, la question se répond encore plus facilement : en Chine, l’accumulation est dirigée par le parti-État ; la « Belt and Road » passe par les banques d’État ; en Russie, le capital existe à la discrétion de l’État ; et dans l’ensemble du Sud global, la lutte en cours est précisément une lutte pour la souveraineté. Le poids des entreprises est plus important qu’à l’époque de Lénine — mais le poids est une chose, et la détermination en est une autre.
La même faiblesse transparaît dans l’objection portée à la multipolarité. Prashad juge ce concept inadéquat car il tente encore d’expliquer les relations interétatiques. Or, un pôle n’est pas un État — c’est une configuration d’alliances. La Russie, la Chine, l’Iran et la Corée du Nord sont des États distincts dont les intérêts ne coïncident pas sur tous les points ; pourtant, face au régime de sanctions, au système du dollar et à l’encerclement militaire, ils fonctionnent dans la pratique comme un pôle unique. La définition même de l’hyper-impérialisme est, en effet, symétrique : elle décrit un groupe d’États, mené par les États-Unis, responsables de 80 % des dépenses militaires. Nier que le camp adverse puisse constituer un pôle multi-étatique tout en définissant son propre camp exactement en ces termes ne répond pas aux critères du concept lui-même.
La troisième limite réside en Chine. Le critère de Gandhi est d’ordre civilisationnel, et non lié au mode de production. L’élimination de la pauvreté absolue est une véritable réussite historique, et toute position de gauche qui la minimise manque de sérieux. Mais cette réussite ne détermine pas à elle seule la nature des mouvements du capital chinois à l’étranger. L’appel à une « analyse concrète des conditions concrètes » n’est complet que lorsque l’analyse porte également sur les relations de capital propres à la Chine au-delà de ses frontières.
Le véritable problème, sous-jacent à toutes ces objections, se résume à une seule erreur d’interprétation. Prashad confond un arrangement conditionnel avec une structure permanente. L’unité du camp impérialiste n’est pas une réalisation institutionnelle — c’est le produit de deux conditions. La première est que le surplus issu de l’exploitation extérieure fournit les moyens matériels d’atténuer les contradictions internes — de classe, régionales, sectaires. L’écrit de Lénine sur la manière dont les surprofits monopolistes achètent une partie de la classe ouvrière en est la première formulation. La deuxième condition est que les contradictions interimpérialistes ne peuvent être maîtrisées que tant qu’un rival commun se dresse de l’autre côté. Ce qui se passe en l’absence de ces deux conditions est bien connu : 1914 et 1939. Ce qui se passe en leur présence l’est tout autant : Bretton Woods, l’OTAN, le système du dollar. L’observation selon laquelle « le capital transatlantique ne se livre pas à une concurrence à mort » est un instantané de la période où la deuxième condition prévalait — et non la description d’une structure.
Aujourd’hui, cette condition a changé de forme. Il n’existe aucun système alternatif de l’autre côté ; ni la Russie ni la Chine ne proposent au monde exploité un modèle d’accumulation différent. Mais la puissance militaire de ces deux pays contrecarre néanmoins le projet du camp impérialiste — en empêchant la Russie de mener à bien le modèle même qui y avait été mis en œuvre dans les années 1990 (désindustrialisation, transfert de ressources, érosion de l’autorité centrale), tout en ne permettant jamais à ce processus de s’engager en Chine. Le lien qui unit le camp impérialiste est ainsi passé d’un pôle positif à un pôle négatif. Après 1945, Washington s’assurait son leadership en distribuant des marchés, des technologies et de la croissance à ses alliés ; aujourd’hui, il ne reste plus de butin à partager — seulement l’attente d’un butin qui ne s’est pas concrétisé et ne se concrétisera pas. Une alliance maintenue par l’attente se fissure dès que cette attente est retardée. Les barrières tarifaires érigées contre les alliés, la course aux subventions, la lutte pour savoir qui supporte le coût de l’énergie et la destruction du pipeline d’un allié sont autant de symptômes de cette tension.
La réponse de Lénine trouve ici toute sa place. Les alliances interimpérialistes, quelle que soit leur forme, ne sont rien d’autre que des trêves entre les guerres ; les alliances pacifiques préparent le terrain pour les guerres et naissent elles-mêmes des guerres. Car le seul critère de répartition est la force, et la force évolue de manière inégale. Un projet bloqué soit accroît la pression, soit divise ceux qui ne parviennent pas à s’entendre sur la manière de se partager le butin. Ce que Prashad prend pour une unité permanente n’est rien d’autre que l’aspect que revêt ce critère dans la conjoncture actuelle. Et confondre une conjoncture avec une structure est la même erreur, mais à l’envers, que celle qu’il reproche à Lénine d’avoir commise.
Pourtant, la conclusion la plus durable de cet entretien résiste intacte à toutes ces objections : la droite ne se nourrit pas de la faiblesse de la gauche, mais du terrain que les libéraux et les sociaux-démocrates ont abandonné. Ce terrain, c’est le pain, le vêtement et le logement. Lorsque la gauche y reviendra, elle ne reviendra pas vers son passé — elle reviendra à sa véritable mission.
