Cette année, dans un entretien avec des média burkinabés, Ibrahim Traoré a déclaré « La démocratie c’est pas pour nous ». La presse bourgeoise s’est ruée sur cette déclaration pour dépeindre le capitaine Traoré comme un tyran, tronquant malhonnêtement ses propos en résumant une entrevue de plus de deux heures à cette simple ligne sans contexte.
« La démocratie, » nous dit le capitaine, « tue ». Ses propos reflètent l’expérience que les peuples du Sud global ont pu avoir de ce concept tel qu’il leur a été imposé par les pays impérialistes. Ces mêmes peuples se retrouvent attaqués par nos média dès qu’ils « osent » rejeter la démocratie
Dans les nations impérialistes, on nous inculque que la démocratie est un concept merveilleux, associé à la liberté de l’individu, l’épanouissement, l’égalité, la justice et la paix. En nous présentant des pays « privés » de telles libertés, notre presse appelle au syndrome paternaliste blanc soi-disant protecteur. Ce syndrome est profondément ancré dans une sorte de consensus culturel qui sert avant tout à assurer la collaboration de classe, y compris sous une forme passive face à l’agression des peuples du Sud global
Mais derrière le terme de démocratie se cache une vérité bien différente que ce qui nous est présenté par nos écoles et dans nos média abrutissants. Tout comme la réalité des rapports de la production capitaliste reste cachée derrière le fétichisme de la marchandise, la dictature de la bourgeoisie se dissimule derrière ce beau mot de démocratie.
Il s’agit là d’un fait reconnu par l’ensemble des communistes depuis Marx et Engels. La classe capitaliste dissimule sa réalité derrière un masque de bienveillance pour mieux maintenir sa domination et ne s’en prive à aucune occasion. Toutefois, il est important de bien comprendre la relation entre démocratie et dictature, que les deux concepts ne sont pas diamétralement opposés, même s’ils existent dans une relation dialectique, comme le décrivait Lénine :
« Car, dans (…) aucun pays capitaliste, il n’existe de démocratie en général : il n’y a que la démocratie bourgeoise. (…) L’histoire enseigne qu’aucune classe opprimée n’est jamais parvenue à la domination (…) sans passer par une période de dictature pendant laquelle elle s’empare du pouvoir politique et abat par la force la résistance désespérée, exaspérée, qui ne s’arrête devant aucun crime, qu’ont toujours opposée les exploiteurs. La bourgeoisie dont aujourd’hui la domination est soutenue par les socialistes qui pérorent sur la dictature en général et qui se démènent en faveur de la démocratie en général a conquis le pouvoir (…) au prix d’une série d’insurrections, de guerres civiles, de l’écrasement par la force – des rois, des nobles, des propriétaires d’esclaves – et par la répression des tentatives de restauration.
(…) les socialistes de tous les pays ont expliqué au peuple le caractère de classe de ces révolutions bourgeoises (…) C’est pourquoi cette défense actuelle de la démocratie bourgeoise au moyen de discours sur la « dictature en général », tous ces cris et ces pleurs contre la dictature du prolétariat sous prétexte de condamner « la dictature en général », ne sont qu’une trahison véritable du socialisme, qu’une désertion caractérisée au profit de la bourgeoisie, qu’une négation du droit du prolétariat à sa révolution prolétarienne… » V. I. Lénine, Thèses sur la démocratie bourgeoise et la dictature prolétarienne, 1919.
Lénine nous montre ici que démocratie et dictature ne sont rien d’autre que deux mécanismes du processus de construction d’État, qui peuvent rapidement se succéder voire se chevaucher comme en témoigne la fascisation actuelle du centre impérialiste. Même si notre classe dirigeante se distancie officiellement du terme dictature, préférant l’assigner à ses ennemis, elle n’hésite pas à faire recours à des méthodes dictatoriales dès qu’elle sent sa mainmise sur le pouvoir menacée, la répression violente des mouvements propalestinien en étant une preuve accablante.
Car la dictature aujourd’hui n’est rien d’autre que la violence interne inhérente à l’État rendue explicite.
En tant que marxistes-léninistes, notre but est le socialisme, pour parvenir à l’abolition des classes sous le communisme. Mais selon la logique démontrée ici par Lénine, la dictature du prolétariat est une étape nécessaire pour la sauvegarde d’un État socialiste. Car tout comme l’aristocratie au temps de l’absolutisme a lutté lorsque les bourgeois les ont renversés, notre classe dirigeante ne laissera pas les communistes mettre fin à leur État comme elle le prouve maintenant depuis plus d’un siècle et demi au travers de ses attaques répétées contre le socialisme.
Devons-nous pour autant abandonner le terme de démocratie ?
Même l’utilisation de mots simples cache une lutte idéologique pour l’hégémonie culturelle, qui est elle aussi une lutte des classes.
Le simple mot «bourgeois», par exemple, est trop souvent entendu en France comme désignant une personne au salaire élevé, et non pas comme un détenteur des moyens de productions, ce qui dissimule la réalité des rapports de production, et de force. La bourgeoisie, au travers de sa propagande, est experte en ces détournements: liberté, la résistance, terrorisme, etc…
Nous devons donc nous assurer de bien comprendre les termes politiques dont nous nous servons, peu importe leur source, afin de mieux définir nos idées, de s’assurer d’être compris par nos interlocuteurs, mais aussi de combattre les attaques réactionnaires cachées dans le langage.
En ce qui concerne la démocratie, le problème repose donc sur la façon dont nous avons de l’interpréter et de l’utiliser. Autrement dit : « La question essentielle qui doit être posée lorsque des systèmes sociaux semblent inclure à la fois des éléments de démocratie et de dictature est « Pour qui y a-t-il une démocratie ? » et « Sur qui exerce-t-on une dictature ? »1
DROIT OU GARANTIE ?
Si dictature et démocratie sont deux mécanismes d’État, le droit en est un autre, bien que dans l’imaginaire populaire son bon fonctionnement soit souvent associé à la démocratie, et ses défaillances à de la dictature. En réalité, il peut faciliter l’un ou l’autre au besoin et selon la classe des personnes impliquées. La seule constante en ce qui concerne le droit dans le cadre de la société bourgeoise, c’est que nous soyons égaux face à lui :
« L’expression fondamentale qui condense toute la portée du concept d’égalité est « la loi est égale pour tous » (…) En ce sens, la loi doit être appliquée de manière égale à des individus juridiquement égaux. »
L’affirmation de Fausto Marini peut sembler douteuse lorsqu’on pense à des exemples récents tels que Sarkozy, sorti de prison après moins d’un mois malgré sa condamnation à cinq ans, ou de Marine Le Pen, autorisée à se porter candidate pour les présidentielles alors qu’elle avait été condamnée à l’inéligibilité pour ses détournements de fonds. Là où un sans domicile écope de deux mois de prison ferme pour le vol de moins de 2 euros.
Pourtant, Marini est correct, nous sommes effectivement égaux face à la lettre de la loi, car les textes et la jurisprudence en place ne font pas de distinction.
Le problème se trouve dans la mise en pratique, car l’égalité face à la loi prend fin dès que l’on considère les moyens à la disposition de l’individu pour faire valoir son droit. Un bourgeois a à sa disposition une fortune personnelle, une armée d’avocats, des connexions politiques. Un policier bénéficie du système politique qu’il défend par son activité. Les prolétaires n’ont pas accès à de tels moyens et ne sont souvent même pas conscients de l’existence de leurs droits, ou ne les comprennent pas entièrement et peuvent difficilement disposer de personnes en mesure de les leur expliquer et de les défendre. Sans parler du coût financier direct de procédures légales, du temps nécessaire à la construction d’un dossier.
La lutte des classes est ainsi présente dans la question du droit : « … les droits représentent la forme la plus avancée de la liberté bourgeoise, ils devraient définir les limites de la liberté (…) Le droit est toutefois lui-même un concept limité (…), il constitue un frein à la liberté absolue et ne peut donc pas être la base du développement de l’idéologie du prolétariat, mais seulement une référence pour sa construction. Dans la pratique historique, les droits effectivement exerçables sont toujours le résultat des rapports de force entre les classes et témoignent d’un niveau déterminé de ces rapports de force. (…) Les classes dominantes, (…) ne voient dans les droits que la limite de cette liberté. (…) Pour un capitaliste, le droit à l’existence ne constitue rien d’autre que la limite inférieure en dessous de laquelle il ne peut abaisser le niveau de l’exploitation. »
Cette limite n’est pas intangible. Elle représente le niveau de nos acquis en matière de droits. Acquis obtenus au bout de luttes acharnées contre les classes dominantes et qui peuvent être perdus, souvent bien plus facilement qu’ils ont été gagnés étant donné la mainmise de la bourgeoisie sur les institutions de l’État. Il suffit d’observer des exemples récents comme les tentatives du gouvernement français de transformer des jours de congés en journées de travail gratuites « offertes » par les travailleurs pour s’en rendre compte. Le droit obtenu par le sang des travailleurs se voit effacé par l’encre bourgeois.
Par conséquent, malgré les racines capitalistes du droit actuel, les travailleurs ne peuvent pas se permettre de le rejeter entièrement car comme le dit Marini, il s’agit d’une référence pour la construction d’un rapport qui répondra mieux à leurs besoins et attentes.
Comment définir ce rapport ? Marini nous propose le concept de garantie, à construire à partir du droit tout en le dépassant. Le droit ne disparait pas, mais sous le socialisme il donne naissance à une garantie inaliénable et universelle. Le logement, la nourriture, l’occupation, et tout autre élément essentiel à l’existence et à la production deviennent garantis et leur perte n’est plus à craindre.
Ce concept, une élaboration du principe d’« à chacun ses besoins », est quelque chose que les travailleurs réclament déjà sous d’autres formes. Le mot de garantie nous permet toutefois de plus facilement transmettre cette idée et de ne pas stagner en ne luttant que pour les droits sans regarder au-delà.
L’impérialisme se sait menacé, que ce soit au Burkina Faso, en Iran, mais aussi à domicile. Il ne peut se permettre que ses propres citoyens décident de suivre l’exemple de ses ennemis. Car la perte de nos acquis doit se comprendre comme partie intégrante de la fascisation occidentale, qui se manifeste aussi par l’apparition de droits aberrants: légalisation du “droit de tuer” par la police et la facilitation de l’État de déclarer un état d’urgence.
Ces droits ne représentent pas une référence de construction pour le socialisme, car ils servent la dictature capitaliste en s’attaquant aux intérêts des travailleurs, dont le combat pour la garantie doit inclure une lutte contre ces manifestations purement bourgeoises du droit. Un combat qui passe notamment par le soutien aux forces opposées à l’impérialisme, même quand elles doivent rejeter la démocratie «bourgeois» comme au Burkina Faso.
Supernova n.2 2026
Bibliographie
V.I. Lénine, « Démocratie et dictature », 1918
V. I. Lénine, Thèses sur la démocratie bourgeoise et la dictature prolétarienne, 1919.
Fausto Marini, Dal regno della libertà a quello della garanzia, 2002.
Karl Marx, Critique du programme de Gotha, 1875.
Pat Sloan, Soviet Democracy, 1937.
Mao Zedong, De la dictature démocratique populaire, 1949
Fidel Castro, discours de constitution de l’Assemblée nationale, 1976
Domenico Losurdo, Contre-histoire du libéralisme, 2013
Supernova n.2 2026
1 Pat Sloan.
