ENTRETIEN AVEC LE PAN-AFRICAN PROGRESSIVE FRONT (PPF) – GHANA

1. Pourriez-vous nous parler de votre organisation ?

Le Front progressiste panafricain (PPF) est une organisation dont le siège se trouve à Accra, au Ghana. Il est à l’avant-garde de la lutte pour l’unification de l’Afrique et s’engage à coordonner et à soutenir les mouvements progressistes à travers l’Afrique et la diaspora, afin de promouvoir les véritables intérêts et l’avenir du continent. S’inspirant de Kwame Nkrumah, Patrice Lumumba et d’autres, le PPF estime que le destin de l’Afrique doit être entre les mains de ses propres peuples et que son avenir réside dans l’unité politique et économique, fondement de la souveraineté continentale. Ainsi, dans la pratique, le PPF fonctionne comme une plateforme de coordination plutôt que comme une organisation ou un parti centralisé ; il rassemble des partis politiques, des syndicats, des mouvements sociaux, des groupes de jeunes et de femmes, des universitaires et des organisations de la diaspora.

Notre initiative phare récente a été la conférence d’Accra de novembre 2025, commémorant le 80e anniversaire du Congrès panafricain de Manchester de 1945, qui a réuni des délégués de plusieurs pays et abouti à l’adoption de la « Déclaration d’Accra » sur l’intégration, les réparations, l’emploi des jeunes et un programme économique commun pour l’Afrique. Nous avons également été actifs sur la question des réparations, en menant des recherches, en publiant des lettres d’information et des déclarations, et en organisant ou en participant à des conférences, d’Accra à Malabo en passant par Genève.

2. Aujourd’hui, l’Afrique connaît de nouveaux développements : l’indépendance des pays du Sahel, la résurgence et la consolidation d’organisations socialistes et communistes dans divers pays, ainsi qu’un renouveau du panafricanisme. Que pensez-vous de ces évolutions ?

La rupture au Sahel n’est pas une anomalie régionale. C’est la réapparition, sous une nouvelle forme, de la même contradiction qui a donné naissance aux luttes passées en Afrique : l’impossibilité d’une véritable souveraineté au sein d’une architecture néocoloniale conçue pour exploiter, et non pour développer. Il est réjouissant de voir le Sahel démanteler l’échafaudage institutionnel qui le maintenait enchaîné à Paris.

Ce qui rend ce moment significatif, c’est la rapidité et la cohérence de la mise en place des institutions. En moins de trois ans, l’AES a mis en place une présidence tournante opérationnelle, un traité de confédération, un passeport biométrique commun, une banque d’investissement, un droit de douane commun, un drapeau, un hymne, une chaîne de télévision et un commandement militaire unifié fort de 5 000 hommes, porté par la suite à 15 000 soldats. C’est cette même pression historique, l’épuisement de l’ordre postcolonial, l’échec manifeste du multilatéralisme libéral à garantir tant la sécurité que le développement, qui sont à l’origine de la montée en puissance des formations de gauche et communistes dans la région. L’impérialisme ne se contente pas de survivre à ses contradictions ; il fabrique les conditions de sa propre opposition. À l’avenir, nous ne devons pas considérer le Sahel comme une simple question de sécurité, ce qui est pourtant la manière dont la plupart des médias occidentaux le présentent. C’est une question de souveraineté, et une question de classe. Les insurrections que les juntes invoquent pour justifier le maintien du régime militaire n’ont, en toute honnêteté, pas été vaincues ; cet échec est réel et mérite d’être nommé sans illusion. Mais l’énergie politique libérée, les foules à Niamey scandant des slogans contre l’impérialisme, l’accueil populaire réservé à la sortie de la CEDEAO en tant qu’acte décolonial, tout cela n’est pas fabriqué de toutes pièces. Cela reflète un véritable appétit pour le panafricanisme. Ce qu’il faut, c’est la formation d’organisations d’avant-garde pour guider les activités politiques au Sahel.

3. L’impérialisme est le principal ennemi des peuples du monde ; comment le néocolonialisme impérialiste se développe-t-il en Afrique aujourd’hui ?

Je suis d’avis que l’indépendance formelle n’a jamais signifié une véritable souveraineté, et que le néocolonialisme opère aujourd’hui sur plusieurs fronts qui se recoupent, comme la présence militaire et les bases en Afrique, ou encore les systèmes monétaires et économiques tels que le système colonial du franc CFA. Un nouvel aspect de l’impérialisme réside dans la manière dont les données africaines ont été compromises et sont devenues une marchandise

Le néocolonialisme en Afrique opère aujourd’hui à travers trois mécanismes qui se renforcent mutuellement, chacun remplissant le rôle qu’assumait autrefois la domination coloniale directe.

La dimension militaire est la plus visible. La France maintient des bases et des forces de déploiement rapide à travers l’Afrique de l’Ouest et centrale sous le prétexte d’un soi-disant partenariat de lutte contre le terrorisme, tandis que l’AFRICOM étend cette même logique sous le drapeau américain. Il ne s’agit pas là de postures défensives. Ce sont des garanties, appuyées par la force, que les flux de ressources et les alignements politiques ne s’éloigneront pas trop des intérêts occidentaux. L’expulsion des troupes françaises du Sahel a été significative précisément parce qu’elle a rompu cette garantie pour la première fois depuis des décennies.

La dimension monétaire est plus ancienne et plus profonde. Le système du franc CFA oblige 14 États africains à détenir des réserves au Trésor français et à indexer leur monnaie sur la politique monétaire d’une ancienne puissance coloniale. C’est une mise en scène de la souveraineté : drapeaux, hymnes, parlements, mais aucun contrôle sur la masse monétaire, les taux d’intérêt ou la fuite des capitaux. Un État incapable d’émettre sa propre monnaie de manière indépendante ne peut planifier son propre développement. C’est pourquoi la question du franc CFA n’est pas une simple note de bas de page technique, mais le cœur même du système néocolonial.

Le tout dernier front concerne les données. Les États africains génèrent d’énormes volumes de données via la banque mobile, les systèmes d’identification biométrique, la surveillance agricole, les dossiers médicaux, mais l’infrastructure qui stocke, traite et tire profit de ces données se trouve dans la Silicon Valley et sur des serveurs cloud européens. L’Afrique produit la matière première et réimporte les informations transformées, souvent à un certain prix, suivant exactement le modèle extractif qui a défini l’économie coloniale du cacao, du coton et du cuivre. Les données ne sont que la nouvelle matière première extraite sans captation locale de la valeur, et celui qui contrôle l’infrastructure contrôle les conditions de dépendance pour le siècle à venir, tout comme celui qui contrôlait la monnaie contrôlait le siècle dernier.

4. L’influence de la gauche occidentale, par le biais du réformisme, des ONG et autres, a toujours été un cancer pour la gauche anti-impérialiste. La gauche « occidentale » rejette le marxisme-léninisme, ainsi que le socialisme lui-même en tant que pouvoir populaire. Comment la gauche africaine se défend-elle contre les influences « bourgeoises » de la gauche occidentale ?

La défense de la gauche africaine repose sur quelques pratiques fondamentales. La plus importante d’entre elles est la clarté idéologique. Cela signifie que nous devons proclamer avec audace le marxisme-léninisme et le pouvoir populaire comme référence, plutôt que d’accepter le vocabulaire social-démocrate et réformiste des ONG – gouvernance, société civile et démocratie – qui dépolitise souvent la lutte en la réduisant à la simple prestation de services

De plus, une gauche anti-impérialiste doit se doter de ses propres sources de financement – cotisations des adhérents, réseaux de solidarité, soutien de l’État lorsque cela est possible – afin d’éviter cette mainmise et de se affranchir du financement occidental.

Il est également nécessaire d’instaurer une discipline par le biais de structures d’avant-garde ou de cadres, d’une éducation politique et du centralisme démocratique, plutôt que de suivre le modèle de coalition lâche, horizontaliste et axé sur un seul enjeu, courant dans les milieux de gauche occidentaux. C’est en partie pour cette raison que des formations telles que les « juntas » de l’AES, quelles que soient leurs limites, sont prises au sérieux par une partie de la gauche africaine : elles incarnent un pouvoir d’État organisé contre l’impérialisme, ce que l’activisme de type ONG ne peut offrir.

5. À propos du Ghana à partir de votre analyse de classes sociales, quelles sont selon vous les contradictions fondamentales et comment les forces politiques de la gauche populaire et révolutionnairese positionnent?

La formation sociale du Ghana est un cas classique de capitalisme dépendant et extraverti greffé sur des relations précapitalistes survivantes. La production s’organise autour de produits d’exportation comme l’or, le pétrole et le cacao, qui dominent ensemble les exportations de marchandises, tandis que l’économie nationale, qui emploie en réalité la plupart des Ghanéens, reste informelle, fondée sur la petite exploitation et sous-capitalisée. Il en résulte une structure de classes avec, au sommet, une bourgeoisie compradore, liée aux multinationales minières, aux opérateurs pétroliers et au capital financier plutôt qu’à un quelconque projet industriel national ; une classe bureaucratique d’État qui gère la dette, les conditionnalités du FMI et les investissements étrangers au nom de ce système ; une petite classe ouvrière formelle dans les secteurs minier, portuaire et des services ; et un vaste prolétariat et une paysannerie informels, composés de mineurs artisanaux, de producteurs de cacao et de commerçants, qui produisent la majeure partie de la richesse réelle tout en en captant la plus petite part.

La contradiction centrale oppose le développement national à la poursuite de l’extraction : les recettes issues de l’or et du cacao quittent le pays en grande partie sans avoir été transformées, tandis que le « galamsey », l’exploitation minière artisanale illégale, a connu une explosion précisément parce que l’économie formelle n’offre aucun moyen de subsistance alternatif, dévastant au passage les rivières et les terres agricoles. Une deuxième contradiction oppose Accra et le sud, où se concentrent les investissements, au nord, où la pauvreté et le sous-développement persistent par choix, un schéma spatial colonial que l’État postcolonial n’a jamais rompu. Une troisième concerne la dette : le gouvernement actuel a hérité d’un programme du FMI et d’une crise monétaire, et sa « reprise » repose sur le même cycle d’emprunts et de conditionnalités qui a provoqué le dernier effondrement, ce qui signifie que la souveraineté budgétaire reste formelle, et non réelle.

La vie politique ghanéenne est dominée par deux partis bourgeois, le NDC et le NPP, qui se succèdent au pouvoir mais convergent vers le même modèle libéral, extractif et aligné sur les bailleurs de fonds ; l’actuel gouvernement du NDC, dirigé par Mahama, se présente comme un parti social-démocrate tout en poursuivant des partenariats public-privé et en courtisant les mêmes investisseurs. Le Convention People’s Party, le parti d’origine de Nkrumah, ne survit plus que sous la forme d’un vestige marginal.

Le Mouvement socialiste du Ghana s’impose comme une véritable gauche populaire et révolutionnaire au Ghana. Sa base est constituée du prolétariat et de la paysannerie, des petits artisanaux, des producteurs de cacao, des marchandes et des travailleurs urbains précaires, dont l’exploitation est la plus directe et dont les intérêts sont structurellement opposés tant au capital qu’à l’économie extractive. Sa mission consiste à organiser cette base indépendamment des réseaux clientélistes du NDC et du NPP, et à mettre en évidence la contradiction inhérente au capitalisme.

Web: pp-front.com/

Supernova n.2 2026

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