LA POLITIQUE DE FRONT; UNE NÉCESSITÉ TACTIQUE

Qu’est-ce qu’une politique de front aujourd’hui?

Nous sommes dans une période dans laquelle la combativité prolétarienne et populaire s’exprime de façon sporadique, irrégulière et sans grand mouvement social d’ensemble depuis l’épisode des Gilets jaunes et les émeutes à la suite de la mort de Nahel Merzouk. Le travail de front consiste à trouver les formes d’unité et de lutte afin de faire émerger et se renforcer une subjectivité révolutionnaire dans les masses populaires, afin de créer des espaces politiques et sociaux qui soient propres aux masses populaires, espaces qui sont les seuls garants d’une autonomie politique pour « ceux d’en bas ».

En termes généraux, il s’agit d’orienter notre action vers l’organisation de la résistance populaire à la crise multiforme de l’impérialisme. Il s’agit d’unir dans un front commun toutes les forces qui peuvent être mobilisées, de temps à autre et pour les raisons les plus diverses, contre les lois et mesures, les partis et les gouvernements soutenant le « programme commun » de la bourgeoisie impérialiste. Ce « programme commun » est celui de l’économie de guerre qui a une dimension interne (la gestion des rapports de forces au sein de la société française) ou externe (les opérations militaires, blocus, sanctions, alliances internationales auxquels la France impérialiste participe). L’économie de guerre signifie la destruction progressive des concessions économiques, des garanties de droits sociaux et syndicaux et corrélativement la militarisation de la vie sociale, l’élargissement des cibles de la répression (comme on peut le voir dans le cas des poursuites pour apologie de terrorisme, dans la loi de présomption de légitime défense pour la police, dans l’explosion des gardes à vue ou la saturation des prisons). La lutte contre l’économie de guerre est le contenu essentiel de la politique de front à l’heure actuelle.

Participer à une politique de front consiste à rejoindre, renforcer et orienter les comités et assemblées populaires, les comités de lutte et d’action, qui luttent concrètement contre le « programme commun ». Aujourd’hui, sur la scène politique des institutions bourgeoise, la dynamique de refus du « programme commun » est portée essentiellement par la LFI en France. Le déplorable dernier congrès du PCF a montré à quel point il était éloigné de cette lutte. Toutes les initiatives qui élargissent les contradictions sur le terrain institutionnel et en dehors, qui font faire un pas en avant à la conscience des masses, à la nécessité de la lutte contre la puissante mobilisation réactionnaire des masses, sont des initiatives à soutenir, à promouvoir et à intégrer. Plus que jamais, ce n’est pas la représentation subjective des forces anticapitalistes qui peut servir de critère et d’aiguillon (l’idée que se fait d’elle même la gauche radicale en France est très éloignée de la réalité) , mais ce qui est réellement fait, ce qui rassemble concrètement la classe ouvrière, dans ses différentes composantes, en particulier les couches les plus opprimées, et qui les mobilisent pour en faire un sujet politique qui affronte ses propres conditions de vie et de travail. Il s’agit pour les communistes d’être des cadres, ds dirigeants du mouvement des masses, d’être « comme des poissons dans l’eau » au sein des quartiers populaires et des lieux de travail.

La politique de front exige de la créativité. Contrairement à l’imagerie véhiculée par les professionnels de l’anticommunisme, l’histoire du MCI (Mouvement Communiste International) montre une créativité constante dans les formes de lutte. L’aspect dominant dans l’histoire du MCI a été le rejet du dogmatisme et des formules sclérosées. Le mouvement socialiste allemand, les zones libérées chinoises, les foyers ruraux et urbains de la guérilla sud-américaine, les fronts de libération antifascistes, les mouvements insurrectionnels en Turquie : dans chaque sommet de l‘expérience communiste, l’inventivité révolutionnaire a été présente que ce soit pour l’accumulation des forces, les tactiques et stratégies militaires ou les formes politiques d’alliances. Toute l’expérience de la première vague des révolutions prolétariennes qui parcourt le XXème siècle de 1917 à 1991 en montre mille et mille exemples. Seule l’hégémonie de la culture bourgeoise de gauche peut gommer l’importance de ce patrimoine et des leçons à en tirer. La culture bourgeoise de gauche, celles de tous les courants libertaires, autonomes, sociaux-démocrates, postmodernes, dénie une quelconque valeur à ces expériences humaines qui ont pourtant mobilisé et orienter des milliards de vies vers les objectifs du socialisme, en dehors des standards et du type de vie de l’aliénation capitaliste. La première condition de la créativité politique est le rejet conscient de la culture bourgeoise de gauche.

La seconde condition est l’analyse minutieuse de la situation concrète. La situation concrète s’impose contre tous les schémas et exige un esprit de créativité révolutionnaire. Nous devons 1) comprendre ce que signife une politique de front pour les communistes et 2) comprendre les spécifictés de la politique de front aujourd’hui. Dans son histoire, la tactique de front est avant tout défensive même s’il est possible d’envisager son aspect offensif. La tactique du front unique prolétarien (au sein de la classe ouvrière) est né du reflux de la vague révolutionnaire en Europe de 1917-1920. Dans ces conditions, les revendications essentielles pour la classe ouvrières et la nécessité de s’implanter plus avant dans les masses pour le MCI exige une tactique qui ne repose plus sur la seule préparation du soulèvement armé et la rupture prioritaire avec la social-démocratie qui en 1920 désigne des partis organisateurs de la classe ouvrière et non comme aujourd’hui une représentation des « classes moyennes » par une cohorte de notables immédiatement au service de l’impérialisme. Ce que recherche la III ème Internationale dès 1919, c’est un ensemble de méthodes pour concilier la lutte pour la dictature du prolétariat et la lutte unitaire pour des revendications immédiates. Cette tactique de front unique prolétarien a eu comme effet de transformer les PC en parti de masse. Le parti est à la fois un parti de cadres, de révolutionnaires professionnels dont l’action est subordonnée à la préparation de la rupture révolutionnaire et un parti d’organisation de la classe ouvrière. La première période de la tactique du front unique est une période de stabilisation du capitalisme et donc de risque d’être isolé au sein de la classe ouvrière. Cette situation est celle qui fait suite aux reflux des expériences révolutionnaires d’Allemagne (république des conseils ouvriers), de Hongrie ou d’Italie (1920-1921). Le parti communiste est à la fois une organisation militaire et un instrument historique d’organisation de la classe. La lettre de la Zentrale du PCA (Allemagne) invitant à l’unité d’action, le congrès de Libourne en Italie et l’action de mars 1921 en Allemagne et son revers furent les différents moments de l’apparition de la « nouvelle tactique ». Le IIIème Congrès de l’Internationale Communiste, 22 juin-12 juillet 1921, entérine cette orientation avec le mot d’ordre : « Allez aux masses ». La première expérience de front est donc celle d’une ligne qui permette de surmonter le reflux de la vague révolutionnaire. Elle est limitée aux organisations qui se réclament du mouvement ouvrier.

La seconde expérience de front est bien mieux connue. C’est celle du combat antifasciste, c’est la tactique du front populaire antifasciste démocratique (alliance de la classe ouvrières et d’autres classes face à la montée des forces fascistes en Europe). Le front populaire va naître dans une situation de crise générale du capitalisme qui succède à la stabilisation des années 1920 dans la plupart des centres impérialistes (à l’exception notable de l’Allemagne). Georges Dimitrov, rappelle au VIIème Congrès de l’IC, du 25 juillet au 21 août 1935, que la tactique du front populaire (défense des droits démocratiques face au fascisme) doit s’articuler avec le seul objectif stratégique : la dictature du prolétariat et l’avènement de nouveaux pays socialistes (article I des statuts de l’IC en 1919). C’est « l’oubli » de cette dimension qui orientera les interprétations de droite de la tactique du front populaire par les dirigeants du mouvement communiste en France et en Italie au cours et à l’issue de la guerre antifasciste. Cette limite va se reproduire dans une autre période, celle des années 1970. Au Chili, les comités de ravitaillement ont rapidement été liquidés au nom de la démocratie parlementaire tout comme les noyaux révolutionnaires dans l’armée ou les conseils de travailleurs. Au Portugal, la souveraineté de la Constituante a également pris le pas sur les commissions ouvrières. Il ne faut pas interpréter ces échecs à la manière formaliste et trotskiste d’une défaite de la démocratie directe ouvrière mais d’une absence de pouvoir autonome, seule condition d’un pouvoir réel des masses populaires. Quoi qu’il en soit, là encore, la tactique de front est défensive. Elle repose sur l’implantation et le renforcement d’une subjectivité communiste au sein des masses (les PC influencent alors réellement des millions de membres des classes ouvrières européennes).

La troisième forme de front concerne la lutte dans les pays coloniaux ou semi-coloniaux. C’est tactique du front uni anti-impérialiste mise en place par le Parti Communiste Chinois lors des différentes phases de la révolution chinoise (des bases rouges de 1928 à la prise de pouvoir de 1949). Cette tactique consiste à s’allier militairement aux forces qui s’opposent à l’occupation impérialiste et au féodalisme sans pour autant soutenir la perspective socialiste. Cette alliance implique une indépendance politique, et même territoriale dans le cas de la Chine (les fameuses « zones libérées »), des forces communistes. A nouveau, la dominante est défensive même s’il est évident que l’aspect offensif est aussi présent puisque la forme principale de lutte est la lutte armée et que les zones libérées instaurent un pouvoir ouvrier-paysan et redistribuent les terres aux collectifs qui les travaillent.

D’une façon générale aujourd’hui, on ne peut que remarquer l’absence de cerveau et de centre de la révolution prolétarienne mondiale et à l’échelle nationale, l’absence d’un centre révolutionnaire consistant et profondément implanté dans les secteurs clés du prolétariat. Cette situation est bien connue depuis les années « chaudes » de la décennie 1965-1975. Depuis 50 ans, la question de la reconstruction du mouvement révolutionnaire dans les centres impérialistes est posée et à résoudre. Dans ces conditions, la politique de front en France aujourd’hui peut néanmoins exister pour les forces subjectives communistes. Elle consiste à articuler la dimension défensive (lutter contre les diverses dimensions de la fascisation actuelle en créant ou en s’impliquant dans des comités d’action) et offensive (organiser de façon antagonique avec le pouvoir de la bourgeoisie impérialiste ceux que l’on a appelé les damnés de la France).

Pour résumer nous dirons que la politique de front consiste aujourd’hui à :

-unir toutes les forces qui luttent contre le programme commun» de la bourgeoisie impérialiste

-participer et organiser des forces là où les masses populaires ont commencé à s’organiser, principalement dans les quartiers populaires, dans le les lieux de travail et dans les divers comités d’action et de lutte.

-rejeter les styles d’engagement stéréotypés et proposer de façon créative des formes de lutte qui correspondent à la subjectivité combative des masses populaires telles qu’elles sont et non à la culture bourgeoise « de gauche »

– En faisant front, en favorisant l’organisation populaire, les éléments défensifs (la lutte contre l’économie de guerre) se transforment en éléments offensifs (la lutte pour le socialisme)

Il n’existe pas de recettes toutes faites, mais des terrains d’expérimentation adaptés à la réalité actuelle de la métropole impérialiste, traversée par des processus de crise et de nouvelles contradictions.

Supernova n.2 2026

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