La culture, dans son essence la plus fondamentale, ne se résume pas à des perles, des bâtons, des danses ou des cérémonies, même si ceux-ci en constituent l’apparence visible. La culture est l’expression vivante de la manière dont un peuple survit, s’organise, croit, produit et interagit les uns avec les autres. C’est la mémoire accumulée d’une société : comment elle se nourrit, comment elle fait son deuil, comment elle célèbre, comment elle résiste. En bref, la culture n’est pas ce que les gens pratiquent occasionnellement ; c’est ce qu’ils vivent au quotidien.
Ce qui est souvent présenté comme de la culture – des hommes en tenues dites traditionnelles, armés de bâtons et chantant à l’unisson – capture quelque chose de puissant et de profondément humain. Cela montre l’identité, l’appartenance et la continuité. Mais cela soulève également une question importante : qui définit cette culture, et dans l’intérêt de qui fonctionne-t-elle aujourd’hui ? Car la culture, tout comme la terre et le travail, n’est jamais neutre. Elle est toujours façonnée par les conditions matérielles et par ceux qui détiennent le pouvoir.
Les racines historiques de la culture swazie
Historiquement, ce que nous appelons aujourd’hui la culture swazie n’est pas tombée du ciel toute faite. Le territoire que nous appelons le Swaziland a, pendant des siècles, été habité par différents clans, des groupes parlant le nguni, des communautés migrantes et des chefferies locales, chacun avec ses propres pratiques, croyances et systèmes sociaux. La culture était dynamique, contestée et en constante évolution. Il n’existait pas de culture swazie unique et figée dans un passé lointain. Ce qui existait, c’étaient de multiples modes de vie façonnés par l’environnement, la production – principalement agraire et pastorale – et les relations sociales.
À mesure que les sociétés se développaient et se centralisaient sous l’autorité royale, en particulier sous le règne de et par la suite, un processus de consolidation culturelle s’est mis en place. Il ne s’agissait pas seulement d’unité, mais aussi de pouvoir. Les rituels, les symboles et les traditions ont commencé à être normalisés et élevés au rang d’identité nationale.
Un rituel est une action symbolique répétée qui renforce des croyances communes, comme les cérémonies marquant les récoltes
ou l’allégeance à l’autorité. Une cérémonie est un événement public formalisé, souvent organisé par les détenteurs du pouvoir, qui met en scène l’ordre social : pensez aux rassemblements nationaux où la hiérarchie est visiblement affichée. Un événement national est un moment construit de participation collective, souvent utilisé pour unifier le peuple sous une identité commune, mais aussi pour légitimer le leadership et l’autorité.
Ce ne sont pas des pratiques innocentes. Elles remplissent des fonctions sociales. Sous une monarchie centralisée, elles sont devenues des outils de cohésion, mais aussi des outils de contrôle.
Le rôle du colonialisme
Puis vint le colonialisme, et avec lui, une interruption violente et une restructuration des sociétés africaines. Les Britanniques ne sont pas simplement arrivés avec des fusils ; ils sont arrivés avec des écoles, des églises, des lois et une vision du monde. La culture européenne n’a pas simplement été introduite ; elle a été imposée comme supérieure. Les systèmes indigènes ont été soit supprimés, soit remodelés, soit préservés de manière sélective.
Voici l’astuce que le colonialisme a perfectionnée : détruire ce qui vous résiste et préserver ce qui vous sert.
Au Swaziland, la domination coloniale n’a pas entièrement démantelé la monarchie. Au contraire, elle l’a préservée et remodelée. Les Britanniques ont trouvé commode de gouverner indirectement, en utilisant les structures d’autorité traditionnelles comme intermédiaires. C’est ainsi que la culture a été doublement manipulée, d’abord par les forces coloniales, puis par une monarchie qui
a appris à survivre en s’adaptant aux intérêts impériaux.
Néocolonialisme
Après l’indépendance, on pourrait s’attendre à une renaissance culturelle, à une réappropriation de la culture du peuple. Au lieu de cela, ce que nous observons, c’est la poursuite de la logique coloniale sous un autre drapeau. La monarchie, en particulier sous le régime colonial et par la suite, a élevé certaines traditions au rang d’idéologie d’État. Des cérémonies telles que l’umhlanga et l’incwala sont devenues des spectacles nationaux, présentés comme une culture intemporelle, mais soigneusement orchestrés et contrôlés.
Alors que la culture est célébrée symboliquement, les conditions matérielles du peuple – pauvreté, chômage et inégalités – restent inchangées ou s’aggravent.
Cela révèle une vérité marxiste fondamentale : la classe dirigeante contrôle non seulement l’économie, mais aussi la superstructure idéologique, y compris la culture.
La classe dirigeante et les idées dominantes
La culture, en ce sens, devient un outil de légitimation. Elle dit au peuple : « Voilà qui vous êtes, voilà comment les choses ont toujours été, voilà pourquoi l’autorité doit être respectée. »
Pendant ce temps, la base économique raconte une autre histoire, celle de l’exploitation, de la dépossession et de la division de classe.
C’est pourquoi Marx et Lénine insistent sur le fait que toutes les luttes existantes jusqu’à présent sont des luttes de classe. Au Swaziland, sous la surface de l’unité culturelle se cache une profonde contradiction entre l’élite dirigeante et les masses laborieuses.
Relations de production
Qui sont donc ces travailleurs ?
Les travailleurs ne sont pas seulement ceux qui travaillent dans les usines. La classe ouvrière comprend tous ceux qui vendent leur force de travail pour
survivre : enseignants, infirmiers, étudiants qui deviendront des travailleurs, jeunes chômeurs à la recherche d’un emploi et agriculteurs ruraux aux prises avec des contraintes foncières, entre autres. La classe ouvrière ne se définit pas par un titre professionnel, mais par son rapport à la production. Elle produit la richesse, mais ne la contrôle pas.
Et dans la Révolution démocratique nationale (NDR) du Swaziland, cette classe joue un rôle central dans la création de valeur. La RDN ne se limite pas à une simple réforme politique. Elle vise à démanteler les vestiges féodaux, à mettre fin à l’autocratie et à jeter les bases d’une véritable démocratie et, à terme, du socialisme.
C’est là qu’intervient le Parti communiste, qui se positionne comme l’avant-garde de la classe ouvrière.
Mais qu’est-ce qu’une avant-garde ?
Le rôle d’avant-garde du Parti dans la construction de la culture
Une avant-garde est la fraction la plus avancée, la plus organisée et la plus politiquement consciente de la classe ouvrière. Elle ne remplace pas les masses ; elle les dirige, les éduque et les organise. Son parti pris en faveur de la classe ouvrière n’est
pas un défaut ; c’est sa force, car seule la classe ouvrière a l’intérêt objectif, et se trouve en effet dans la meilleure position sociale, pour mettre fin à l’exploitation une fois pour toutes.
Les objectifs du Parti – liberté, démocratie, socialisme – ne sont pas des slogans abstraits. Ils sont ancrés dans une nécessité matérielle. Et la déclaration du Parti faisant de 2026 une année d’action révolutionnaire n’est pas une exagération ; c’est la reconnaissance que les conditions sont mûres pour une lutte intensifiée.
Mais la révolution ne se résume pas aux armes et aux manifestations. C’est aussi la culture.
Un révolutionnaire n’est pas quelqu’un qui participe occasionnellement à une manifestation avant de retourner à sa vie normale. Un révolutionnaire est quelqu’un qui consacre sa vie à la transformation de la société. C’est un engagement professionnel, qui exige de la discipline, de l’étude, des sacrifices et de l’organisation.
L’activisme, en revanche, peut être ponctuel et important, mais il n’est pas toujours durable ni stratégique. Une vie révolutionnaire va au-delà de l’activisme ; c’est une réorientation totale de son existence vers la libération collective.
À ce stade, une culture révolutionnaire doit émerger. Une culture qui rejette la passivité. Une culture qui privilégie la pensée critique plutôt que la tradition aveugle. Une culture qui voit clair dans l’utilisation des cérémonies comme outils de domination. Une culture qui récupère ce qu’il y a de progressiste dans la tradition tout en écartant ce qui sert l’oppression.
Parce que la vérité est inconfortable mais nécessaire, la culture, telle qu’elle est actuellement promue au Swaziland, ne sert plus pleinement le peuple. Elle a été remodelée pour servir une monarchie absolue et légitimer un système de tinkhundla autocratique, de nature féodale et aligné sur les intérêts impérialistes.
Ce qui est souvent célébré comme l’unité du pays, Mswati le considère comme une mise en scène. Ce qui est présenté comme un patrimoine n’est qu’une extension de son contrôle.
La tâche de la révolution n’est pas de détruire la culture, mais de la libérer. De la rendre au peuple, là où c’est nécessaire. D’en faire une force de résistance vivante et dynamique plutôt qu’une pièce de musée de l’obéissance.
Et peut-être alors, lorsque les gens chanteront et danseront à nouveau, ce ne sera pas parce qu’on leur a dit de le faire, mais parce qu’ils seront véritablement libres.
Victoire à tous ceux qui luttent pour l’autodétermination !
Cde Lwazi Maseko est membre du Comité central du CPS
