brèves réflexions sur l’automatisation sociale et productive
Les effets de l’introduction de l’IA dans nos vies et dans l’organisation du travail constituent aujourd’hui l’un des principaux terrains d’affrontement au sein de la société. L’impact de l’IA et son développement sont au cœur d’une « guerre » entre les États-Unis et la Chine.
Certains en vantent le potentiel tandis que d’autres la critiquent pour son impact négatif sur les capacités cognitives de l’homme, appelant ainsi à un retour en arrière technologique. Quelle que soit l’opinion sur l’IA, une seule certitude demeure : comme toute innovation scientifique et technologique, l’IA a un rôle social bien précis, à savoir contribuer au processus de valorisation du capital. Pour comprendre en quoi l’IA et les technologies sont liées au développement du mode de production capitaliste, il suffit de se référer à Marx, qui, à plusieurs reprises, évoque le développement scientifique en général et les machines en particulier. Plus précisément, le chapitre XIII du premier livre du Capital consacre une analyse aux machines et à la grande industrie. La machine, soutient Marx, est bien plus avantageuse qu’un simple outil de travail car elle dure plus longtemps, parce que son fonctionnement est régi par des lois rigoureusement scientifiques et parce que son champ de production est infiniment plus vaste que celui de l’outil. C’est pourquoi la machine est destinée à devenir l’un des piliers du capitalisme, dans la mesure où, grâce à une productivité accrue, elle garantit une plus grande valorisation du capital. Dans l’analyse que Marx consacre aux machines, il décrit la nouvelle condition d’exploitation et d’aliénation à laquelle sont soumis les ouvriers. La machine, grâce à sa plus grande efficacité, rend superflu le travail direct de l’ouvrier, qui devient un rouage de la machine elle-même. Plus précisément, Marx, dans une page du « Fragment sur les machines », affirme textuellement que « le travail n’apparaît plus tant comme faisant partie intégrante du processus de production, mais plutôt comme si l’homme se tenait face au processus de production en tant que régulateur et gardien ». Toujours dans le même ouvrage, Marx soutient que « l’accroissement de la productivité du travail et la négation maximale du travail nécessaire constituent la tendance inévitable du capital ».
L’IA, bien qu’elle diffère de la machine décrite par Marx, s’inscrit de plein droit dans cette tendance, représentant la dernière frontière de la valorisation du capital. En effet, grâce à l’introduction de l’intelligence artificielle, il sera possible d’extorquer encore davantage de valeur, dans la mesure où les processus de production pourront être mis en œuvre en se passant encore davantage de l’activité humaine. L’automatisation, qui prévoyait néanmoins l’intervention de l’homme pour contrôler les machines, est progressivement dépassée par la régulation et la gestion entièrement automatisées mises au point par les systèmes d’intelligence artificielle eux-mêmes. On peut donc convenir que, dans un avenir proche, de nombreuses tâches seront probablement remplacées par l’utilisation de l’IA. D’après une estimation de l’Organisation internationale du travail, dans les années à venir, un travailleur sur quatre pourrait même être remplacé par une machine ou un ordinateur. Les professions les plus menacées seraient celles qui impliquent des tâches répétitives et des composantes numériques et textuelles facilement automatisables, telles que l’assistance administrative, le service client et les centres d’appels, les employés de banque et de la poste, les caissiers et les traducteurs. Mais, selon toute vraisemblance, de nombreuses autres professions viendront s’ajouter à cette liste si l’on considère les progrès considérables qui touchent actuellement le domaine de la robotique.
Ce processus est, dans de nombreux cas, célébré par la rhétorique bourgeoise, car il générerait davantage de « richesse » et garantirait la création de nouveaux emplois. Les sources qui vantent les mérites de l’IA estiment en effet que son introduction donnera naissance à de nouveaux profils professionnels, tels que des ingénieurs spécialisés, des analystes, mais surtout des experts chargés d’analyser l’impact éthique de l’IA. Ces profils, à leur tour, nécessiteront la mise en place de cursus ad hoc et de nouvelles filières au sein des départements existants. Sans parler des projets liés à l’utilisation de l’IA qui sont déjà organisés et le seront à l’avenir au sein des établissements scolaires.
Mais ce conte de fées ne fait en réalité que masquer l’aspect le plus inquiétant de la question, à savoir que le remplacement progressif de la main-d’œuvre humaine, comme Marx l’avait déjà prédit, sera de plus en plus généralisé, dans la mesure où la productivité du travail humain sera toujours inférieure à celle des machines, rendues de plus en plus performantes et autonomes par le progrès scientifique et technologique.
C’est la concrétisation de cette phase annoncée par Marx, dans laquelle la création de richesse n’est pas déterminée par le travail vivant, mais par le développement de la science et le progrès technologique. Comme toujours, la partie lésée dans ce processus est le prolétariat, dont la condition d’aliénation et de misère semble encore plus inéluctable.
Les machines ne génèrent pas de plus-value et, sans plus-value – c’est-à-dire sans travail non rémunéré –, il ne peut y avoir ni profit ni, en dernier ressort, de capital. L’utilisation de l’IA, dans la mesure où elle détruit plus d’emplois qu’elle n’en crée, à long terme, en se généralisant, rendra inévitable l’effondrement des salaires réels, l’intensification de l’exploitation de la maigre main-d’œuvre survivante et la mise à profit de chaque instant de la vie et de la vie elle-même sur cette planète.
L’IA, intégrée à l’organisation du travail, accentuera les traits d’aliénation et de contrôle, caractéristiques de toutes les machines. Le simple fait de déléguer des fonctions intellectuelles et cognitives conduira à une phase supplémentaire d’aliénation, montrant de plus en plus à quel point le capitalisme et la logique du profit sont, par nature, la négation même des facultés les plus authentiquement humaines. On peut donc affirmer que, dans son ensemble, l’intelligence artificielle met encore davantage en évidence la nature irrationnelle et contradictoire du système capitaliste, ouvrant ainsi la voie à des scénarios inédits quant aux évolutions possibles de la société actuelle.
La fonction sociale de l’IA dans le capitalisme lui confère une nature qui lui est propre ; il faut toutefois renverser dialectiquement cette fonction. Les ouvriers ne sont pas contre les machines, mais contre ceux qui les obligent à travailler… L’IA nous montre à quel point le capitalisme est désormais dépassé, une enveloppe incapable de contenir le potentiel humainune.
L’automatisation, le remplacement, à un rythme imparable, du travail humain par l’action d’automates mécaniques dépourvus de vie et de pensée, capables de se diriger, de se réguler et de se guider eux-mêmes, est un processus qui bouleverse l’organisation du travail. Le problème social n’est pas en soi nouveau : la réduction drastique de la main-d’œuvre industrielle et le chômage élevé et prévisible qui en découle, empêchant de vastes masses humaines de gagner de l’argent et donc de le dépenser, y compris pour acheter l’énorme quantité de produits déversés par les installations inanimées d’usines presque désertes, mais qui tournent sans relâche et déversent leurs produits sur le marché.
Des légions d’intellectuels, d’artistes, etc. se sont immédiatement dressées contre cette dynamique, dénonçant la dimension « totalitaire » où l’« homme » et son « génie » sont relégués au second plan, où nous sommes commandés par des robots… reprenant à bien des égards les peurs irrationnelles de la droite des années 20 (du siècle précédent), face aux mutations de l’organisation du travail et au changement social qui en découle. Dans la presse nazie en Allemagne et fasciste en Italie, l’un des éléments principaux était paradoxalement la dimension de l’homme face au collectif. La dimension collective du nazisme et du fascisme consistait à défendre une partie des hommes contre les lois « totalisantes » de la modernité (qui était inévitablement perçue comme socialiste…).
D’autres, à gauche, ont trouvé là une énième excuse pour exprimer leur anticommunisme : comment les communistes pourraient-ils exister sans ouvriers… Comment pourrons-nous affirmer que toute la plus-value créée par la société, à chaque cycle de ses équipements, provient du travail des salariés alors que la production n’exigera plus ni travail ni effort, non seulement musculaire mais aussi intellectuel, puisque les machines seront dotées de dispositifs qui se chargeront eux-mêmes de tout calculer et de tout prévoir ? Ce sera donc la fin de la loi du travail en tant que créateur de valeur, de la doctrine de la plus-value et de toute la critique de l’économie et du mode de production capitalistes.
Aux oubliettes les lois de la valeur, de l’échange d’équivalents et de la plus-value : avec elles, c’est le mode de production bourgeois lui-même qui s’enfoncera dans le néant. Les premières resteront en vigueur tant que la seconde perdurera ; lorsque la science et la technologie, bien qu’étant un monopole de classe séculaire, les briseront, cela ne sera que l’exemple suprême de la révolte des forces productives contre des formes vouées à s’effondrer. Cette doctrine de l’automatisation de la production renvoie à la nécessité du communisme, et au fait que l’enveloppe capitaliste est de plus en plus vétuste.
Ce processus n’est ni progressif, ni automatique, mais il naît de la lutte des classes, dans la remise en cause des rapports de force actuels entre les classes. C’est sous cet angle qu’il faut lire la bataille entre les États-Unis et la Chine. Les premiers défendent un développement « privé » de l’IA et les seconds un développement « open source ». Les premiers défendent par la terreur les rapports de force actuels, tandis que les seconds s’interrogent sur un monde en mutation, sur des portions de plus en plus importantes de la population qui se trouvent en dehors de l’organisation du travail, mais pas de la vie sociale. De nombreux facteurs et contradictions entrent en jeu dans cette concurrence mondiale, qu’il convient de prendre en compte ; cependant, se tourner vers le passé, aujourd’hui, revient comme toujours à défendre les rapports de force actuels entre les classes et à se montrer incapable de renverser dialectiquement le présent et son conformisme.
Supernova, revue marxiste-léniniste
