La lutte des classes dans la métropole impérialiste français

Mais qui a dit qu’il n’y en avait pas ?

Nous reviendrons foule sans nombre

Nous reviendrons par tous les chemins

Spectres vengeurs sortant de l’ombre

Nous viendrons, nous serrant les mains

Les uns vêtus des blancs suaires

Les autres encore sanglants

Les trous des balles dans leur flanc

Pâles sous les rouges bannières

Louise Michel, Chant de mort à mes frères, 4 septembre 1871, Maison d’arrêt de Versailles

Le mouvement lycéen

Contre toute attente, le mouvement lycéen ouvre la voie à une nouvelle phase des luttes de classes en France. Ce mouvement est parti d’un « grain de sable », une simple protestation contre une absence de professeurs dans un lycée de Créteil le 17 septembre 2026, dans la banlieue proche de Paris. Puis, la propagation de la lutte à eu lieu depuis les lycées de banlieues, véritable cœur tellurique de la lutte, jusqu’aux écoles d’élite dans lesquelles se concentrent les chérubins de la bourgeoisie. 1/3 des 3600 lycées en France, outre-mer compris, ont été bloqués. Et cette propagation est devenue européenne, avec le feu dans les rues de Milan ou de Berlin. La banlieue influence Paris, Paris influence le monde. D’où vient cette puissance si particulière d’un mouvement de jeunesse qui crée l’effroi des Autorités et du consensus bourgeois alors qu’il inspire l’espoir de millions qui ne sont pas encore résignés ? Bien sûr, et en premier lieu, c’est une lutte contre un système scolaire inégalitaire, définancé et à la dérive. Mais, c’est bien davantage. Dans les conditions d’une crise profonde de l’hégémonie bourgeoise, en quelques semaines, les lycées bloqués sont devenus le lieu centrifuge d’une confrontation bien plus large, bien au-delà des moyens matériels d’étude, une lutte d’une jeunesse qui refuse ce que cette société promet comme non-avenir. Or, ce non-avenir est l’horizon promis à toutes les classes populaires. La bourgeoisie le sait pertinemment : la force de ce mouvement est en mêm temps la marque de sa propre impuissance et de son discrédit. La bourgesoisie, dans sa version « progressiste » ou réactionnaire, toutes deux engluées dans la fausse conscience, se contorsionne en admettant que les revendications de la jeunesse sont « légitimes » sans qu’elle puisse les satisfaire. Les aspirations de la jeunesse sont limpides : simplement de ne pas subir un monde capitaliste en décomposition qui ne promet qu’un régime de précarité et d’apartheid, qu’un ordre policier de terreur et qu’une économie de guerre qui exigera le tribut du sang. Quel sort est réservé à cette jeunesse dans un pays désindustrialisé et menacé par la gestion capitaliste de l’IA ? Finalement, tout se passe comme si la jeunesse populaire de France concentrait aujourd’hui l’espoir des classes populaires contestataires face à la classe dominante qui ne promet plus l’accès à une meilleure vie comme horizon d’attente du capitalisme. Sur les places publiques, dans une joie collective incroyable, un sujet politique est né au milieu des feux de poubelles, des danses, des bris de vitrines, des gaz lacrymogènes, des arrestations et des mutilations. Ce mouvement a d’ores et déjà créé une grande lutte d’ampleur, puissante et endurante, en dehors de l’habituel conformisme contestataire impuissant, celui qui cantonne toute lutte dans le cadre étroit d’une légalité mortifère et d’échéances électorales qui prolongent le statu quo. Le principal acquis du mouvement est là : il montre le type d’alliance de classes qui est capable de faire reculer le sentiment d’impuissance après les mouvements des dix dernières années : loi travail en 2016, Gilets Jaunes en 2018-2019, grève contre la réforme des retraites, révolte contre l’exécution policière de Nahel Merzouk en juin 2023, manifestations contre le génocide en Palestine depuis octobre 2023, « Bloquons tout » le 10 septembre 2025. Le mouvement lycéen a servi de catalyseur et de revanche pour ces diverses luttes et leurs impasses.

Et ce courant catalyseur s’est exprimé en un moment « insurrectionnel » le 17 octobre. Une date d’explosion sociale qui à l’échelle des luttes de classes immédiates en France, coupe l’histoire en deux. Il n’y a pas que les vitrines alléchantes du capitalisme ostentatoire qui ont volé en éclats ce jour-là. Qu’est-ce qui a changé entre le 10 septembre 2025 et le 17 octobre 2026 ? Pourquoi le 17 octobre a « réussi » là où le 10 septembre avait « échoué » ? La réponse ne relève ni des stratégies conscientes (la présence et les idées de la gauche de rupture, le retour de black blocks ou de la gauche prolétarienne) ni d’un état social objectif (« la vie chère », plus personne ne fait le plein dans sa voiture, les 15% de taux de pauvreté en France, le plus haut taux existant depuis que l’Insee le mesure). La différence essentielle tient en réalité à la composante sociale du mouvement. C’est avant tout une donnée simple et incontestable : la présence massive et combative de la jeunesse des milieux populaires, la jeunesse prolétarienne des quartiers « sensibles », qui sans être la seule composante de la protestation est l’élément dialectique qui change la quantité en qualité, autant par sa détermination que par le tort général que lui fait la société présente. Ce secteur de classe a été la variable qui a fait basculer de grandes manifestations férocement réprimées depuis septembre en réponse populaire offensive du 17 octobre avec un recul partout sur le territoire des forces de l’ordre établi. Il n’y a pas ici à endosser une posture métaphysique sur les qualités intrinsèques et révolutionnaires de cette jeunesse. Tel n’est pas notre propos. Nul romantisme ne nous sert. Ce qui explique la puissance de sa rage, c’’est la situation objective de classe de cette partie de la jeunesse, dans la vie concrète et grise du centre impérialiste. C’est de là que vient sa puissance d’entraînement d’autres secteurs, ainsi que sa créativité et sa capacité de lutte dans les métropoles urbaines (que cette rage soit inscrites sur des pancartes, dans les face à face avec la police ou dans le pillage redistributif ou de récupération). L’immense majorité de ce secteur de classe est scolarisée soit en lycée général et technologique soit en lycée professionnel dans un système français qui fonctionne sous la forme d’un véritable apartheid scolaire. Un lycéen de quartier défavorisé a 40 moins de chances d’accéder à une formation supérieure « élitiste » que des étudiants des « grands lycées » de centre-ville. La promesse d’une méritocratie républicaine basée sur les études est d’ailleurs un des mythes les plus funestes de la société française. Le tri humiliant de Parcoursup n’en est que la manifestation la plus visible. La jeunesse lycéenne prolétarienne est un secteur des classes populaires qui est exposé frontalement et régulièrement à l’humiliation policière. Elle est exposée en premier lieu à l’arôme idéologique de l’époque imbibé d’un racisme d’Etat, institutionnel et médiatique qui désigne cette jeunesse en la déshumanisant comme une population menaçante et surnuméraire. Les jeunes scolarisés de la « Nouvelle France » sont aussi suite à leurs études les premiers discriminés à l’embauche et les premiers licenciés avec un statut réel qui les placent juste au-dessus des sans-papiers dépourvus de droits. Désignée comme la « horde sauvage » allogène qui mène une « Intifada » (selon les mots de l’immonde Eric Ciotti, maire de Nice, sur BFM, le soir du 17 octobre) la jeunesse populaire des métropoles est en réalité une des plus grandes forces actuelle et à venir de tout projet révolutionnaire en France. Tout se fera avec elle et par elle. Tout ce qui est sans elle et contre elle est contre-révolutionnaire. C’est elle qui unifie les différents secteurs de la jeunesse et les adultes solidaires. C’est elle qui sonnera la « fin de l’époque contemporaine » c’est-à-dire la fin de l’impuissance politique.

L’idée d’une redite des Gilets Jaunes est ce qui a dominé les subjectivités pour le 17 octobre. Mais il faut noter les différences. La jeunesse protestataire porte une perspective antifasciste viscérale ce qui n’était pas le cas explicite des Gilets Jaunes. Elle se lève en face d’une mobilisation réactionnaire des masses qui atteint de très larges couches de milieux populaires. Ces couches sont désormais convaincues que leur sort s’améliorera en s’en prenant aux « parasites d’en bas » et donc, selon cette logique, en retirant les droits sociaux aux catégories sociales les plus pauvres du pays. Cette « guerre des pauvres » et cette guerre de la petite bourgeoisie contre le prolétariat international de France se fait à travers la promotion du RN qui est pensé comme alternative souhaitable par de larges courants de la bourgeoisie (son slogan actuel est comme chacun sait « tout sauf LFI »). Comme d’habitude, les bonnes consciences démocrates considèrent comme une aberration et une faute de goût le rejet total du RN et de ses appendices par le mouvement lycéen. La prise de conscience que l’enjeu d’une lutte dépasse de loin ses propres revendications syndicales est pourtant ce qu’il y a de plus précieux dans une perspective anticapitaliste. La politisation est le plus grand bouclier mental de cette jeune génération. On le voit avec la présence partout du drapeau palestinien. Par solidarité avec la Palestine mais aussi parce que la Palestine a dépassé la Palestine. Les réactionnaires de tous poils sont en plein désarroi et écument de rage devant ce drapeau. Il leur rappelle ce qu’ils sont et ce qu’ils soutiennent. Le tort absolu et universel fait aux palestiniens par le colonialisme israélien, armé et soutenu par les démocraties impérialistes d’Europe et des USA, c’est ce qui est rejeté dans le Sud global comme parmi la jeunesse protestataire des métropoles. 1

La solidarité internationaliste est aussi un élément des luttes de classes ici, dans un cadre national d’un pays impérialiste. Ce n’est pas nouveau. Dans les années 1920, la jeunesse communiste des faubourgs parisiens manifestait pour soutenir Abdelkrim Al-Khattabi qui luttait pour la République du Rif agressée par la France et l’Espagne. La jeunesse ouvrière de 1936 se mobilisait pour aider l’Espagne antifasciste, au prix parfois de sa vie. De même pour les opposants à la guerre d’Indochine puis à la guerre d’Algérie en France, du mouvement étudiant aux porteurs de valise. De même aussi avec les Comité Vietnam de Base en 1968 pour soutenir la victoire des Viêt-Congs. Chaque mouvement de jeunesse, quand il est bien orienté, est aussi un mouvement internationaliste qui arrive à la conscience qu’il s’agit au final d’une lutte contre un système mondial. Le cœur de la jeunesse contestataire est heureusement plus large que les limites et l’étroitesse du sinistre esprit chauvin bourgeois.

La répression, la mobilisation réactionnaire, le crime raciste

Quatre rapporteurs de l’ONU, membres du Conseil des droits de l’homme, ont affirmé, mercredi 28 octobre, être « consternés » par la « répression » des manifestations de lycéens et d’étudiants ces dernières semaines en France. Ils se disent « consternés par le niveau de violence subi par les lycéens et étudiants qui manifestent dans toute la France pour réclamer ce qui leur est dû de longue date : un système éducatif qui fonctionne, des conditions matérielles d’éducation dignes, des rythmes scolaires et universitaires adaptés, et l’égalité territoriale et sociale dans l’accès à une éducation de qualité, notamment ». Leur conclusion est la suivante, le « recours excessif à la force, violences et interpellations massives ne sont pas des réponses appropriées à un mouvement social de contestation dans un Etat de droit ». Dans un pays comme la France, ce type de remarques n’est pas considéré comme une alerte ou un rappel à l’ordre démocratique. Pour les impérialistes, elles ne valent que pour les « Etats voyous » qu’ils mettent sous sanction et pour les « ennemis » stratégiques que sont la Chine et la Russie. Le constat est pourtant implacable : le mouvement lycéen avec les journées du 17 et 24 octobre contre la vie chère et la politique autoritaire du pouvoir sont le mouvement social le plus réprimé des dernières décennies. Plus de 8000 arrestations, des milliers de garde à vue, des condamnations à de la prison ferme pour des présences sur un lieu de manifestation ou la possession d’objets pouvant servir à se défendre, des centaines de blessés, des jeunes blessés grièvement ou mutilés à vie. Dès le mois de septembre, une circulaire commune du ministère de l’Education Nationale et de L’intérieur demandait aux forces de l’ordre d’aller « au contact » des lycéens et d’empêcher manu militari les blocus. Par la suite, le ministre Nunez, premier flic de France, a considéré à maintes reprises qu’il ne s’agissait pas d’un mouvement lycéen mais d’émeutes urbaines qui sont traitées en France par l’usage de CRS et d’équipes mobiles qui blessent à l’aide d’armes dites intermédiaires (des armes de guerres létales de catégorie A2 selon le Code de sécurité intérieur). Les blessures et amputations sont donc des choix politiques même si la tendance policière à la surenchère et à s’autonomiser est aussi de plus en plus présente. La police est en « roue libre » dès lors qu’elle peut sévir en toute impunité. Rappelons que sur 378 dossiers de plaintes de l’IGPN (police des polices) suite aux Gilets Jaunes, seuls deux ont été retenus, sans qu’une décision s’en suive. Le statut juridique d’enfant a disparu dans les pratiques policières réelles à l’instar des pays dits autoritaires. Des voitures béliers policières chargent des jeunes comme on l’avait vu au Maroc ou en Turquie. La stratégie de la terreur civile est validée du gouvernement à l’extrême-droite mais aussi dans nombre de salles de professeurs pour lesquelles le lycée est un espace sacro-saint de leur autorité et qui tendent à devenir des annexes pédagogiques des préfectures sous la conduite des proviseurs. Le principe qui veut qu’ne poubelle en flammes soit plus « violente » et plus sacrilège qu’un corps de jeune gazé et blessé montre l’aliénation durale d’une partie non négligeable du corps enseignant et d’autres « corps intermédiaires ». Aucune grève enseignante d’ampleur n’a eu lieu pour rejoindre et protéger les élèves. Mais, la chaîne répressive a été contrecarrée dès le début par les lycéens et étudiants qui ont dans leur grande majorité refusé le discours des « bons  manifestants » opposés aux « mauvais casseurs » puisqu’ils ont été traités immédiatement et globalement en menace sécuritaire. Le 13 octobre, le gouvernement a accélèré une procédure pour adopter une énième loi « casseur-payeur » qui vise à sanctionner la présence à une manifestation durant laquelle il y aurait des attroupements non autorisés. Depuis le 17 octobre, Gérald Darmanin, ministre de la Justice, ordonne de punir lourdement et de dénoncer les fautifs aux employeurs et il propose de supprimer les aides sociales aux familles des mineurs condamnés et de supprimer le droit de vote des majeurs poursuivis suite aux manifestations. Gabriel Attal demande à ce que les réseaux sociaux soient coupés pour limitér la préparation des rassemblements à l’instar de ce qui s’est déjà fait lors du soulèvement en Kanaky. Emmanuel Macron a distingué ceux qui manifestaient légitimement (en ordre derrière une banderole syndicale, en cogestion avec la préfecture) des manifestant illégitimes (lycéens et Gilets Jaunes) remettant ainsi en cause un droit constitutionnel. Le « chaos et la sidération » du 17 octobre, la perte du contrôle de la rue par la police et les scènes de pillage et d’accès gratuit aux marchandises ont été le déclencheur d’une réponse répressive de grande ampleur qui a suivi deux axes : 1) diaboliser et rendre responsable LFI des dégradations. L’idée d’une interdiction/dissolution pour le seul mouvement réel d’opposition sur la scène parlementaire anime les discussions des réactionnaires 2) racialiser le mouvement social en le présentant comme une invasion de « hordes arabo-musulmanes », des forules que l’on trouve dans la bouche des tenants du RN, de Reconquête, de la droite Retailleau et des chaînes d’information en continu. Ces deux lignes se sont rejointes dans des appels à s’armer et à se défendre ou à se venger pour les petits commerçants et pour tous ceux pour qui une vitrine et des marchandises valent plus que des corps humains, surtout s’il s’agit du corps de personnes noires et arabes. La radicalisation raciste a abouti quasi immédiatement à la mort de Pengo Bossio Wengi et à de graves blessés par balles lors d’une tuerie itinérante par Kevin Tessier à Trappes. Le tueur voulait venger les commerçants pillés du 17 octobre. Le passage à l’acte fasciste est la résultante chimiquement pure de la fascisation idéologique, politique et médiatique. Ce qui se met ainsi en place plus généralement, dans un régime politique déjà hyperprésidentiel (possibilité de recours à l’article 16 de la Constitution, pouvoir de dissolution), c’est la tentative de relancer l’accumulation du capital par un retour à l « ordre ». Cet ordre doit être imposé aux contestataires à travers des mesures d’exception intégrés au droit commun. L’autre volet de la fascisation en cours est une chasse aux sorcières des « mauvais français » qui osent sortir de leurs ghettos ou de leur place assignée par le capitalisme en crise. La « vraie France » républicaine et bourgeoise met en place une fascisation renforcée face à l’« Anti-France » selon la formule pétainiste reprise par la ministre Aurore Bergé. La solution aux maux d’une démocratie impérialiste en crise serait alors des mesures de l’état d’urgence pour les « ennemis de l’intérieur ». Telle est la ligne commune de l’actuelle alliance entre les marconistes, la droite et l’extrême-droite dont on prépare de plus en plus ouvertement l’avènement au pouvoir. Nous savons qu’il n’existe pas de mouvements de lutte sans réaction bourgeoise mais la jeunesse populaire a commencé à monter qu’elle souhaitait y faire face.

Recomposer la classe

Face à la réapparition de mouvements sociaux de protestation qui font irruption dans la vie politique du pays, il faut comprendre comment donner de la force et une perspective au mouvement lui-même. Pour nous, communistes, au cœur de la métropole impérialiste, il est fondamental de partir de la recomposition de la classe. Une classe qui voit dans le prolétariat « sans réserve » – fragmenté, mobile, marqué par la précarité et l’alternance entre emploi et chômage – le sujet social le moins lié à l’« échange inégal » impérialiste. Ce sujet social est pour nous central au sein de la métropole impérialiste, le seul capable de construire un mouvement populaire qui rompe avec le discours impérialiste. Nous insistons sur cet aspect, car l’idée d’une simple « convergence des luttes » s’est révélée largement insuffisante ces dernières années. L’« intersection » ou la coordination ponctuelle de mobilisations distinctes ne suffisent pas à générer une force collective durable. Ce qui est en jeu, ce n’est pas la somme arithmétique de différentes composantes, mais la capacité de recomposition à travers des formes de lutte et la capacité du prolétariat, sans réserve, à exercer son hégémonie et sa force au sein des mouvements. Cela passe également par un travail d’organisation sur les lieux de travail, dans les quartiers populaires, dans les écoles, dans les prisons…

La convergence des luttes est souvent perçue comme une convergence interclassiste. Cet élément n’est pas faux en soi, la force d’un mouvement réside dans sa capacité à dépasser ses propres limites, mais il faut bien comprendre que sans une véritable présence prolétarienne au sein des mouvements, notre travail ne servira que les intérêts des classes moyennes… Et cela vaut également au sein même du prolétariat : nous vivons dans une nation impérialiste, qui se nourrit d’échanges inégaux, où l’aristocratie ouvrière est puissante. En France, nous ne sommes pas face à un 99 % contre un 1 %, mais face à une polarisation sociale et politique qui divise le pays, avec un puissant mouvement réactionnaire de masse.

Les slogans en faveur de l’unité ne suffisent pas, tout comme la « prose » radicale peut jouer un rôle dans la construction d’un imaginaire mais ne devient pas un programme. Il faut être capable d’établir un programme minimum, qui serve à rallier le prolétariat sans réserve, afin de ne pas disperser sa force dans la lutte et d’essayer d’exercer son hégémonie sur les mouvements de protestation. Aujourd’hui, nous sommes confrontés à des mouvements où la « Nouvelle France » commence à avoir sa propre représentation sociale et politique, principalement liée à La France Insoumise. LFI, indépendamment de son horizon limité dans le cadre de la « démocratie parlementaire », est aujourd’hui le « front » de la Nouvelle France. Mais un mouvement ne se réduit pas à un front. Il faut se doter d’un programme capable de s’insérer dans le système nerveux de ce mouvement qui, par nature, est magmatique et contradictoire. Des points qui deviennent un programme lorsqu’ils ne sont pas de simples slogans pour l’avenir, mais des questions qui s’inscrivent dans les contradictions du présent et constituent le baromètre permettant de définir aujourd’hui les rapports de force au sein de la Nouvelle France.

Revenu universel

Le travail, quand il y en a, devient une « condamnation », et un « cauchemar » quand on n’en trouve pas. La précarité sociale est généralisée et la pénurie est artificielle !

Dans un monde où l’automatisation, l’intelligence artificielle et la production standardisée rendent le travail de moins en moins lié à l’activité humaine, il devient nécessaire de placer la question du revenu universel au cœur des préoccupations. Il est significatif qu’aujourd’hui, la République populaire de Chine considère cette question comme fondamentale pour l’avenir. Cela rend encore plus évidente l’obsolescence de la société occidentale actuelle.

La démilitarisation de la police

Les forces de police se transforment en une force militaire ; elles assument leur rôle d’armée interne en guerre contre certains secteurs sociaux de la population. La dimension néocoloniale de la police française dans les quartiers populaires est monnaie courante. Il faut promouvoir la démilitarisation de la police.

Islamophobie et délits d’opinion

L’abrogation de la loi n° 2004-228 (qui, sous prétexte de laïcité, lance une attaque ciblée contre la communauté musulmane) et de la loi n° 2014-1353 (relative à l’apologie du terrorisme) est nécessaire pour renforcer le développement d’espaces et de garanties démocratiques dans ce pays, aujourd’hui profondément remis en cause au sein d’une économie de guerre qui cherche de plus en plus à terroriser la population.

La capacité à imposer ce programme au mouvement, et donc aux différentes composantes sociales qui le constituent, représenterait le degré de force que le prolétariat sans réserve exerce au sein même du mouvement…

Mouvements et communistes

Nous vivons dans les métropoles impérialistes d’une société post-industrielle ; les rythmes sociaux sont tellement accélérés et atomisés qu’il est réellement difficile d’identifier une dimension collective… Il faut être capable, en tant que communistes, de dépasser et de briser le « présent », et de saisir, au sein de la dimension chaotique et contradictoire des mouvements et des manifestations, la dimension collective qu’elle exprime. Dans les métropoles, nous sommes submergés de marchandises, produites à un rythme effréné, grâce à l’organisation des chaînes de valeur à l’échelle internationale (où domine l’échange inégal avec le Sud du monde globalisé), au sein d’un marché anarchique qui engendre une pénurie « artificielle » et une polarisation sociale de plus en plus massive. Une polarisation, et non une pauvreté absolue. Dans les métropoles, on mange (de la malbouffe), on s’habille, on va à l’école (délabrée), on travaille (en survivant au travail et au chômage), etc. Nous sommes confrontés à ce que Marx appelait la pauvreté relative2.

Les marchandises nous entourent et envahissent notre vie, où les rythmes sont dictés par le binôme flexibilité-précarité sociale. Parallèlement, nous assistons à une crise du « rêve » occidental, avec son mythe du progrès continu qui s’impose avec force aux nouvelles générations, où l’ancien slogan underground des punks « no future » est aujourd’hui la perception de masse d’une grande partie des très jeunes et des jeunes. Le prolétariat sans réserve qui vit dans les quartiers populaires, au sein des différentes métropoles, il présente caractéristiqueses souvent similaires, où le lien entre la dimension de classe, de genre et de « race » est de plus en plus étroit. Au sein des métropoles impérialistes se développent de véritables politiques d’apartheid, d’un néocolonialisme lié à la logique de plus en plus contraignante d’une économie de guerre de l’impérialisme, qui engendre de nouvelles dynamiques conduisant à la fascisation de l’État.

Il est évident que, dans ce contexte, les manifestations et les protestations elles-mêmes changent de forme. On a beaucoup parlé de capitalisme « féodal », en confondant souvent cause et effet3, mais on n’a pas voulu voir comment cette dynamique modifie également les formes du conflit. Aujourd’hui, nous assistons à des pillages de magasins et d’entrepôts, sur le modèle des attaques contre les boulangeries dans les sociétés préindustrielles, des formes de protestation liées au monde urbain dans les villes des XVIIe et XVIIIe siècles en Europe. Avec une différence de fond ! Dans les sociétés préindustrielles, on attaquait les entrepôts pour s’emparer d’objets ; aujourd’hui, on pille et on saccage uniquement des marchandises. … Des marchandises qui constituent une insulte à la vie humaine, lorsqu’un sac de luxe coûte l’équivalent de trois mois de salaire d’un ouvrier, etc. Des objets qui ne sont pas cachés dans les palais des princes, mais qui sont les symboles des centaines de magasins qui composent le paysage urbain des métropoles impérialistes. On s’empare donc parfois de ces marchandises simplement pour le plaisir de s’en débarrasser, pour rejeter cette pornographie qui nous assaille chaque jour. L’écart entre le train de vie luxueux des influenceurs qu’ils voient défiler quotidiennement sur TikTok et leur propre réalité matérielle s’est tellement creusé que la bulle finit par éclater. On réalise alors qu’on nous a vendu un mensonge. Le roi est nu.

La porosité entre la dimension du travail et celle du non-travail nous fait comprendre qu’aujourd’hui, au sein des grandes métropoles impérialistes – et nous le constatons à Milan comme à Barcelone, tout comme à Paris –, la nouveauté ne réside pas dans la violence des manifestations (sur ce point précis, la véritable nouveauté réside dans les dispositifs militaires de la police), mais dans la forme que prend le pillage lors des émeutes.

Les grèves, y compris la grève générale, prennent dans ce contexte une valeur différente. Cela ne signifie pas que la grève soit inutile – c’est un outil de lutte et d’organisation –, mais il faut sortir du mythe de la grève générale. La simple grammaire syndicale ne parvient pas à recomposer la classe, ni même à représenter la partie avancée dans le conflit. Se battre pour généraliser le mouvement par la grève est une étape nécessaire, mais il faut avoir bien à l’esprit quelle est aujourd’hui la composition de classe au sein de la métropole impérialiste ; ne pas en tenir compte revient à projeter de fausses attentes dans le mouvement.

Il faut toutefois bien comprendre que toutes les formes de protestation ne naissent pas de l’esprit d’un « groupe », mais sont l’expression du magma social et des contradictions mêmes de la société. Ce sont des manifestations volcaniques et spontanées qui se cristallisent en des moments et sous des formes spécifiques, mais elles n’ont pas de « laboratoires » où elles sont créées. Le gouvernement, et ses différents organes, tente de trouver des « coupables et des commanditaires politiques », de l’extrême gauche à LFI, jusqu’aux « organisations musulmanes » en France. Tout cela n’est que de la propagande, une politique de terreur et de criminalisation visant à museler ceux qui ne respectent pas le discours dominant. Il n’y a ni chefs, ni mandats ; ces manifestations sont de masse, car elles sont spontanées et chaotiques. La répression peut certes fermer des journaux et des sites web, jeter en prison des camarades et des militants, mais elle ne fait pas disparaître les contradictions qui se sont ouvertes. Là où le Sud global non seulement met en crise l’hégémonie impérialiste, mais se concrétise également au sein même des périphéries des métropoles impérialistes…

La fin de la « fin de l’histoire »

Aujourd’hui, nous ne traversons pas une révolution, mais nous vivons une reprise de la lutte des classes et de la résistance au sein même de la métropole impérialiste.

Mais déjà ces manifestations, l’irruption des jeunes dans les manifestations et la crise de l’hégémonie impérialiste, sont autant de signes de la fin possible de la « fin de l’histoire », c’est-à-dire de la possibilité de placer au cœur même de la métropole impérialiste le socialisme, le pouvoir populaire, c’est-à-dire la rupture avec l’État impérialiste, avec le capitalisme lui-même. Les milliers de personnes qui descendent dans la rue ne pensent certainement pas au socialisme, mais elles savent clairement qui défend les « privilèges » au sein de la métropole impérialiste. En tant que communistes, nous devons être capables de saisir le changement social et politique que nous vivons. Il faut remettre au centre l’idéologie marxiste-léniniste, en tant qu’algèbre de la résistance, et avoir la capacité d’intégrer la « guerre de mouvement » à la « guerre de position », comme le dirait Antonio Gramsci.

Cela signifie rejeter deux approches que l’on retrouve au sein des organisations communistes et parmi les camarades du mouvement

– Ceux qui voient la révolution toujours au coin de la rue, sans jamais tenir compte des rapports de force. Dans la guerre de mouvement, comme le rappelait Gramsci, l’ennemi est faible et une attaque rapide peut briser la cage. Il ne fait aucun doute que, dans les métropoles impérialistes, nous traversons une phase de crise générale, et que les réponses de la politique et de l’État impérialiste sont souvent convulsives et révèlent une division interne au sein même de la bourgeoisie, mais penser que la métropole impérialiste est « fragile » et « simple » est une erreur tragique…

Ce ne sont ni les vitrines brisées, ni les affrontements plus ou moins pittoresques contre la police qui déterminent la révolution… mais la capacité des masses populaires à exercer le pouvoir et son autonomie vis-à-vis de l’État impérialiste…

– Ceux qui ne voient jamais la révolution ou qui la situent dans des délais « bibliques », détournant la « guerre de position » de Gramsci pour justifier le conformisme, le réformisme et, dans certains cas, un véritable chauvinisme (les travailleurs pensent cela… et il faut s’y conformer… selon la pire attitude opportuniste).

La révolution n’est pas un jour X, mais la capacité à accumuler force, expérience, etc., au sein d’un processus réel qui implique chaque camarade jusqu’à l’organisation. C’est considérer l’État, non pas comme une entité neutre, mais comme l’expression du pouvoir exercé par les classes en lutte les unes contre les autres.C’est être capable de lutter au quotidien contre l’idéologie impérialiste

La dimension même de l’organisation et des mouvements doit être envisagée selon une optique marxiste-léniniste :

Le rôle des communistes et de l’organisation n’est pas de créer des mouvements, mais plutôt de les guider, de leur donner une orientation idéologique et politique claire. Ces aspects ne sont pas séparés ; ils entretiennent une relation continue, mais il est erroné de vouloir les confondre. Les communistes vivent la spontanéité et non le spontanéisme. La spontanéité est la condition initiale positive de la croissance : chaque individu commence par faire plus ou moins ce que font déjà les autres, puis il se met à réfléchir à la manière d’améliorer ce qu’il fait déjà et à ce qu’il pourrait faire mieux. Par la suite, il sort de la spontanéité et commence à agir de manière de plus en plus consciente : en essayant d’anticiper les circonstances de la lutte, d’élaborer des plans, de créer des conditions plus favorables, de nouer des alliances, de trouver les moyens les plus appropriés, etc.

Le spontanéisme, quant à lui, est la théorie selon laquelle il faut rester au stade primitif : faire ce que l’on a l’habitude de faire, ce que l’on fait par hasard, le comportement de ceux qui ne veulent pas réfléchir, de ceux qui ne veulent pas utiliser leur matière grise dans la lutte, mais seulement agir…

Nous devons nous battre pour que le mouvement se généralise, qu’il sache se connecter aux autres métropoles en lutte, qu’il déverse sa force dans les rapports de force entre les classes. Nous ne savons pas combien de temps durera la mobilisation, ni quelles formes elle prendra, mais il est certain que pour éteindre cet incendie, les serviteurs du privilège mettront en œuvre tous les moyens possibles…

Supernova revue marxiste leniniste

novembre, 2026

1 On observe aussi l’usage du drapeau français, largement brandi devant les lycées de banlieue. Il ne s’agit pas seulement d’une référence cocasse à la Révolution français dont les références ont abreuvé les cerveaux des élèves. Parmi les multiples symbolisations que peut recouvrir l’usage ce drapeau, assez rare au préalable dans les contestations, à l’exception des Gilets Jaunes, il est possible de comprendre facilement qu’il s’agit d’une inversion de stigmate pour un secteur populaire souvent montré du doigt comme « mauvais français », « français de papier » qui n’aiment pas le pays selon un lieu commun diffusé à flot continu par les réseaux de droite et d’extrême-droite. Y voir l’adhésion à un programme souverainiste relève de l’acrobatie politique propre aux opportunistes.

2 Pour Karl Marx, la misère relative est la détérioration de la situation sociale et économique du travailleur par rapport à la richesse produite et accumulée par les capitalistes. Le travailleur peut certes gagner davantage en termes absolus, mais devenir relativement plus pauvre par rapport au capitaliste, car la richesse et les profits de ce dernier croissent plus rapidement que le salaire.

3 Le capitalisme « féodal », « tributaire », « techno » : théorie erronée, enjeu véritable, Supernova, n° 2, 2026

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