La concurrence impérialiste et les guerres qui favorisent l’extractivisme ont depuis longtemps façonné l’utilisation des ports maritimes pour accéder aux ressources, aux marchés et à une main-d’œuvre sous-payée. Au cours de la dernière décennie, les pays impliqués dans la chaîne d’exploitation impérialiste ont multiplié les tentatives visant à rétablir la domination extérieure sur les ports et les territoires africains, tout en créant les conditions propices aux guerres, à l’instabilité et à la corruption, et en perpétuant un cycle de pillage et de sous-développement. La guerre contre l’Iran ne manquera pas d’exacerber ces conditions, alors que des pays comme les Émirats arabes unis et la Turquie tentent de maintenir leurs positions au sein d’un système qui s’effrite.
En mars 2021, l’Ever Given — un porte-conteneurs de 400 mètres de long battant pavillon panaméen, exploité par une société taïwanaise, détenu par une entreprise japonaise et dont l’équipage était composé de marins indiens — s’est échoué dans le canal de Suez. Pendant six jours, il a bloqué l’une des artères maritimes les plus vitales au monde. Les pertes immédiates ont été colossales : environ 88,79 millions de dollars de coûts directs, les coûts de stockage des marchandises atteignant à eux seuls 76,29 millions de dollars. Les experts du secteur ont estimé que 9,6 milliards de dollars d’échanges commerciaux étaient pris en otage chaque jour. Plus de 450 navires se sont retrouvés bloqués. [1]
À partir de 2023, les attaques menées par Ansarallah en mer Rouge, en solidarité avec les peuples palestiniens, ont à nouveau entraîné d’importantes perturbations commerciales et une augmentation des coûts du commerce. En 2024, le trafic dans le golfe d’Aden avait chuté de 76 %, tandis que celui transitant par le canal de Suez lui-même avait baissé de 70 %. [2] L’Égypte, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (EAU) et l’Entité sioniste figurant parmi les pays les plus touchés – le président égyptien a fait état d’une perte de 60 % des recettes du canal de Suez[3] et la société DP World des Émirats arabes unis a annoncé une baisse de 59 % de son bénéfice net en 2024[4] –, les routes commerciales ont été allongées et les coûts de transport maritime ont explosé. [5]
Ces perturbations ont mis en évidence l’importance du canal de Suez et de la voie navigable de la mer Rouge pour le capitalisme mondial. La mer Rouge, qui s’étend sur près de 2 000 kilomètres, du détroit de Bab el-Mandeb au sud jusqu’au canal de Suez au nord, facilite environ un dixième du commerce maritime mondial et une part importante des exportations énergétiques du Golfe à destination de l’Europe. Avec le détroit d’Ormuz, ces voies constituent l’épine dorsale d’une économie mondiale dans laquelle 80 % du volume du commerce mondial est acheminé par voie maritime.
L’Égypte, le Soudan, Djibouti, la Somalie et l’Érythrée sont des États riverains du côté africain de la mer Rouge, tandis que l’Arabie saoudite, le Yémen et la Jordanie constituent leurs homologues d’Asie occidentale. Face aux pressions soutenues exercées par Ansarallah (appelés les Houthis) et à leur succès dans la prise de contrôle de la majeure partie de l’accès à la mer Rouge depuis la côte yéménite, les côtes africaines prennent une importance croissante.
Pour les peuples d’Afrique et d’Asie occidentale, ces voies navigables n’ont jamais été des voies commerciales neutres. Autrefois artères qui alimentaient des civilisations florissantes, elles sont aujourd’hui les artères par lesquelles circule le sang vital du capitalisme extractif : pétrole, gaz, minerais et plus-value tirée d’une main-d’œuvre surexploitée. Le contrôle de ces goulets d’étranglement a toujours été le théâtre de luttes impériales et de traite des êtres humains. Aujourd’hui, cette rivalité a pris une ampleur et un impact accrus, car l’émergence d’États plus faibles au sein du système économique mondial, nourrissant leurs propres ambitions régionales, accentue la subordination de l’Afrique au capital mondial et favorise la fragmentation politique.
Avant même que les pressions sur l’économie mondiale ne découlent de la guerre impérialiste contre l’Iran et des restrictions de circulation dans le détroit d’Ormuz, la Turquie et les Émirats arabes unis s’étaient déjà imposés comme des forces concurrentes dans la région de la mer Rouge. La Turquie, en tant que membre de l’OTAN profondément intégrée à l’architecture de sécurité atlantique, et les Émirats arabes unis, qui accueillent l’une des plus importantes présences militaires américaines au Moyen-Orient, font office de remparts régionaux au sein de l’appareil impérialiste au sens large.⁶ Compte tenu des répercussions durables de la guerre contre l’Iran dans la région de la mer Rouge, Pambazuka News met en lumière le rôle hypocrite des Émirats arabes unis et de la Turquie en Afrique.
Les Émirats arabes unis : ports, mercenaires et démantèlement des États
La stratégie africaine des Émirats arabes unis est sans doute la plus agressive et la plus lourde de conséquences parmi tous les acteurs régionaux. Avec des projets estimés à 47 milliards de dollars à travers l’Afrique de l’Est — soit environ 60 % de l’ensemble des flux de capitaux provenant du Golfe vers la région —, les Émirats arabes unis constituent la quatrième source de capitaux étrangers en Afrique, derrière l’Union européenne, la Chine et les États-Unis. Ils maintiennent des investissements actifs dans les douze juridictions africaines de la région, dans les domaines des infrastructures, de l’énergie, de l’exploitation minière, du développement portuaire, de l’agriculture et de la sécurité. [6]
La pièce maîtresse de cette stratégie réside dans le contrôle de ports stratégiques, capables non seulement de répondre à ses besoins en matière d’extraction, mais aussi d’étendre l’influence et le rôle d’Abou Dhabi dans le commerce mondial. Par l’intermédiaire de DP World, dont le siège est à Dubaï, les Émirats arabes unis ont déjà conclu des accords portuaires dans de nombreux pays africains, attisant la division et la servilité lorsque cela s’avère nécessaire. Cette dernière stratégie a conduit à un conflit ouvert entre Mogadiscio et les Émirats arabes unis, en raison des relations unilatérales que ces derniers entretiennent avec des entités autonomes de Somalie, comme en témoigne l’investissement de 442 millions de dollars de DP World, qui contourne le gouvernement fédéral pour développer et exploiter le port de Berbera. Les Émirats arabes unis sont également mis en cause dans la contrebande de « minerais du sang » provenant de zones de guerre et d’autres régions d’Afrique.
Alors que les cours mondiaux de l’or atteignent des sommets sans précédent, une grande partie de l’or soudanais contrôlé à la fois par les Forces de soutien rapide (RSF) et les Forces armées soudanaises (SAF) aboutit aux Émirats arabes unis. En 2024, les Émirats arabes unis ont importé d’importants volumes d’or via leurs réseaux de contrebande à travers l’Afrique : 29 tonnes provenant directement du Soudan, auxquelles s’ajoutent 27 tonnes d’Égypte, 18 tonnes du Tchad et 9 tonnes de Libye. Au-delà du corridor soudanais, les Émirats arabes unis ont également importé 31 tonnes d’Ouganda, 19 tonnes du Rwanda et 52 tonnes du Togo (pour une valeur de 4 milliards de dollars) — autant de pays qui produisent peu d’or eux-mêmes mais servent de plaques tournantes pour l’or de contrebande, notamment en provenance de la République démocratique du Congo. [7]
Le contrôle des ports permet aux Émirats arabes unis de s’approprier une partie des excédents générés en Afrique tout en veillant à ce que la production africaine reste orientée vers la satisfaction des besoins des marchés extérieurs.[8] Après l’annonce récente de la rupture des relations diplomatiques entre l’Algérie et les Émirats arabes unis, le président algérien Abdelmajid Tebboune a résumé ce dont nous avons été témoins à travers l’Afrique : « Partout où ils posent le pied, le sang coule ». [9] L’expansion commerciale des Émirats arabes unis s’appuie de plus en plus sur la militarisation de la région, qui passe notamment par un recours massif à des forces mercenaires. Parmi d’autres organisations de défense des droits humains, Human Rights Watch a documenté, dans un rapport de 83 pages, comment les Émirats arabes unis ont facilité le déploiement de centaines de mercenaires colombiens pour soutenir les Forces de soutien rapide (RSF), une milice paramilitaire soudanaise. ¹¹ Recrutés par le Global Security Services Group (GSSG), basé à Abou Dhabi, ces mercenaires ont transité par des installations militaires émiraties — notamment les bases de Ghiyathi et d’Al Wathba — où ils ont reçu une formation dispensée par des ressortissants émiratis. Ils ont été déployés au Soudan pour « apporter aux RSF une expertise tactique et technique, en tant qu’hommes d’infanterie et artilleurs, pilotes de drones, conducteurs de véhicules et instructeurs ».[10]
Les conséquences ont été catastrophiques. La Mission d’enquête internationale des Nations unies sur le Soudan a déclaré que les atrocités commises lors de l’assaut des RSF contre El Fasher portaient « les marques d’un génocide ».[11] On estime à plus de 150 000 le nombre de personnes ayant perdu la vie dans ces violences, et plus de 12,9 millions ont été déplacées. Le président colombien Gustavo Petro a qualifié ces mercenaires de « spectres de la mort » et a décrit leur recrutement comme « une forme de traite des êtres humains »[12]. La RSF « est issue des redoutables milices arabes janjaouid, tristement célèbres pour les atrocités qu’elles ont commises au début des années 2000 ». [13] Le soutien des Émirats arabes unis à cette force instrumentalise la guerre pour faciliter l’exploitation des ressources lorsque l’État se trouve entravé par un conflit géopolitique qui lui est imposé.
Ce n’est pas la première incursion des Émirats arabes unis dans la guerre de mercenaires. Auparavant, aux côtés de l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis avaient fait appel à des troupes soudanaises dans la guerre au Yémen contre les Houthis. Aujourd’hui, le soutien des Émirats arabes unis à la RSF au Soudan remplit plusieurs fonctions : il affaiblit un État soudanais souverain, garantit l’accès à l’or et à d’autres ressources, et positionne Abou Dhabi comme un acteur décisif dans la Corne de l’Afrique en lui fournissant de la main-d’œuvre, ainsi qu’un accès terrestre et maritime dépassant ses capacités internes. Il accentue également la rivalité des Émirats arabes unis avec l’Arabie saoudite, qui s’est rangée du côté des Forces armées soudanaises (SAF).
Turquie : drones, divisions et nostalgie ottomane
La stratégie africaine de la Turquie, bien que moins dominante sur le plan financier que celle des Émirats arabes unis, n’en est pas moins déterminante. Ankara a mené une politique africaine multidimensionnelle, combinant engagement économique, aide au développement et coopération en matière de sécurité. Au Soudan, la Turquie a tenté de prendre pied en mer Rouge dès 2017, en obtenant un bail de 99 ans sur l’île de Suakin.[14] Dans le cadre de la guerre en cours, la Turquie a fourni aux Forces armées soudanaises des drones Bayraktar TB2 et Akıncı.[15] Les Forces armées soudanaises ont utilisé ces drones pour attaquer les convois de ravitaillement des Forces de soutien rapide (RSF). Parallèlement, les Émirats arabes unis fournissent des armes aux RSF. En ce sens, la guerre au Soudan est en partie alimentée par la rivalité turco-émiratie, les deux puissances concurrentes soutenant des camps opposés dans un conflit qui a déjà fait plus de 150 000 morts.
Partout en Afrique, le nombre d’ambassades turques est passé d’une poignée à plusieurs dizaines ces dernières années.[16] La Turquie a étendu ses initiatives en matière de sécurité dans de nombreux pays africains, parfois sous le couvert de la solidarité religieuse, comme l’a démontré l’article de Pambazuka rédigé par le professeur Abdi Samatar sur la Somalie. Samatar explique comment la Turquie s’est servie de l’aide humanitaire pendant la famine qui a frappé la Somalie en 2011-2012 et d’un discours fondé sur la fraternité islamique pour se forger une image positive et tirer parti de cette confiance afin de s’assurer le contrôle des actifs économiques les plus stratégiques de la Somalie — l’aéroport et le port maritime de Mogadiscio, les droits d’exploration pétrolière et de pêche, une présence bancaire et de multiples bases militaires —, qui reposaient en grande partie sur des accords opaques soustraits au contrôle parlementaire. La Turquie présente publiquement son implication comme une solidarité fondée sur la foi tandis que, dans la pratique, elle poursuit une exploitation économique exclusive et étend sa présence militaire, sans former les Somaliens à prendre le relais des opérations. Sur le plan politique, la Turquie a soutenu l’extension controversée des pouvoirs du président somalien et a utilisé des troupes formées par la Turquie ainsi que des manœuvres politiques (notamment en installant un président de l’Assemblée nationale allié) pour consolider son influence.
La pièce maîtresse de la stratégie militaire de la Turquie est sa base de Mogadiscio — TURKSOM — qui peut accueillir jusqu’à 1 000 soldats.[17] Cette base sert de plaque tournante à l’engagement militaire turc dans la Corne de l’Afrique, en lien avec des intérêts économiques plus larges, notamment la gestion par la Turquie du port de Mogadiscio.[18] Comme le souligne une analyse, « la Turquie s’implique profondément en Somalie tant par le biais de la coopération militaire que de projets de travaux publics ».⁹ Pourtant, cet engagement est vivement contesté. L’abondance des gisements pétroliers en Somalie a « suscité l’intérêt de la Turquie, renforçant ainsi les relations entre Mogadiscio et Ankara », mais « la nature des relations bilatérales — souvent clandestines — d’Ankara avec la Villa Somalia suscite des inquiétudes croissantes ».[19]
En Libye, la Turquie a joué un rôle décisif dans la perpétuation de la division du pays. Pendant la guerre civile de 2014-2020, la Turquie a soutenu le Gouvernement d’accord national basé à Tripoli, tandis que les Émirats arabes unis, l’Égypte et la Russie appartaient à l’Armée nationale libyenne de Khalifa Haftar. Les drones Bayraktar TB2 et les systèmes de défense aérienne fournis par la Turquie ont contribué à repousser l’offensive de Haftar contre Tripoli en 2019-2020. Pourtant, le rôle de la Turquie ne s’est pas limité au gouvernement de l’ouest. Récemment, sa détente avec Haftar s’est refroidie et ce dernier s’est désormais procuré du matériel militaire turc.
L’engagement de la Turquie en Afrique revêt également une dimension culturelle et idéologique. Ankara mobilise la « nostalgie ottomane » à la fois comme instrument de soft power et comme mécanisme permettant de se démarquer de l’héritage colonial occidental. La Turquie construit un discours de solidarité islamique et de continuité historique, se positionnant comme un acteur unique en Afrique et dans le monde arabe, fort de liens historiques antérieurs au colonialisme européen. Mais cette réécriture de l’histoire occulte la manière dont les Ottomans ont trahi tous ces prétendus principes d’unité islamique lorsque les puissances coloniales sont arrivées sur le continent africain. La Turquie n’a pas mené de lutte existentielle, mais s’est plutôt retirée à Istanbul et a renoncé à ses prétendus principes islamiques. Cela dit, ce récit de nostalgie ottomane sert à légitimer les ambitions contemporaines de la Turquie tout en occultant les dimensions extractives et coercitives de son engagement. Pourtant, derrière cette rhétorique de solidarité se cache la même logique d’accumulation et de contrôle qui anime l’approche plus ouvertement militariste des Émirats arabes unis.
Les voies navigables africaines et les ambitions impériales : les enjeux pour les peuples africains
Les ports que la Turquie et les Émirats arabes unis acquièrent ou cherchent à contrôler — Berbera, Bosaso, Mogadiscio, Aden, Suakin et d’autres — remplissent de multiples fonctions. Ce sont des lieux où les marchandises sont chargées et déchargées, où la valeur est mesurée et transférée, et où s’établit le lien entre la production africaine et les marchés mondiaux. ¹⁰ Le contrôle étranger de ces ports garantit la capture d’une partie du surplus généré en Afrique, tout en veillant à ce que la production africaine reste orientée vers la satisfaction des besoins des marchés extérieurs plutôt que vers le développement national.
Mais les ports sont également des lieux de contrôle politique. En investissant dans des régions sécessionnistes comme le Somaliland, les Émirats arabes unis accentuent la fragmentation des États africains, affaiblissant ainsi leur capacité à résister à l’extraction. En s’assurant des bases militaires parallèlement aux concessions portuaires, la Turquie et les Émirats arabes unis créent une structure de coercition qui réprime toute contestation de leurs opérations. Le lien entre mercenaires et ports n’est pas seulement économique, mais profondément politique : il s’agit d’un mécanisme de « développement du sous-développement », selon la célèbre formulation d’André Gunder Frank, garantissant que l’intégration de l’Afrique dans le capitalisme mondial soit violemment perpétuée plutôt que de permettre de surmonter la dépendance. [20]
Pour les pays du Golfe, dont la sécurité alimentaire et hydrique interne est très précaire, et pour les pays africains enclavés dont l’industrialisation est limitée, ces ports constituent également une bouée de sauvetage. Pour un pays enclavé comme l’Éthiopie, qui compte plus de 100 millions d’habitants, la dépendance vis-à-vis des importations ne se limite pas aux intrants industriels, mais s’étend également aux produits de première nécessité tels que les médicaments et les engrais. Les ports de Djibouti, dont la côte forme le détroit de Bab el-Mandeb, revêtent à cet égard une importance cruciale pour l’Éthiopie. Le régime éthiopien, actuellement aux prises avec des conflits armés internes, a mené la guerre dévastatrice du Tigré à l’aide de drones fournis par les Émirats arabes unis. [21] La récente tentative du régime d’Abiy de reconnaître le Somaliland, où les Émirats arabes unis cherchaient à contourner le gouvernement somalien pour conclure des accords, démontre non seulement l’alliance entre les Émirats arabes unis et l’Éthiopie, mais met également en évidence les interdépendances entre les Émirats arabes unis et le sionisme (ces derniers ayant récemment reconnu le Somaliland). Cette tentative éthiopienne s’est heurtée au rejet et à une alliance réactionnaire de l’Égypte, de la Somalie et de l’Érythrée. [22]
La toute dernière initiative de l’Arabie saoudite parmi les pays riverains de la mer Rouge – l’Alliance multinationale de défense maritime[23] –, qui exclut les Émirats arabes unis et l’Éthiopie, montre à quel point la lutte entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis continuera d’influencer la politique mondiale. La récente prise de la côte yéménite de la mer Rouge par Ansarallah et son offensive contre les installations pétrolières saoudiennes ont désormais accru la pression sur l’un des principaux fournisseurs mondiaux de pétrole. L’accès à ces deux détroits est fondamental pour des pays comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, qui non seulement dépendent des importations alimentaires, mais dont les économies reposent largement sur le pétrole, le tourisme et le commerce. Pour l’Iran, pour qui l’intensification des agressions économiques et militaires menées par les États-Unis est devenue une menace existentielle, l’influence sur le détroit d’Ormuz et celui de Bab el-Mandeb constitue un levier de pouvoir, lui permettant de contrôler une part significative des routes commerciales mondiales et de l’approvisionnement en pétrole.
Alors que les ambitions impériales de la Turquie et des Émirats arabes unis sont de plus en plus entravées par la guerre impérialiste plus large menée contre l’Iran, le besoin de trouver des alliés ou d’en créer dans la région de la mer Rouge en soutenant des régimes brutaux et sécessionnistes va probablement s’accroître. Tout comme les Émirats arabes unis ont jugé bon de soutenir et de se forger des alliés dont les pratiques sont génocidaires, la Turquie fournira des armes et cherchera à influencer la politique africaine, quel qu’en soit le coût en vies humaines et en souveraineté pour l’Afrique. Ni ces puissances, ni celles qui tirent profit de l’ordre impérialiste, ne feront passer les vies africaines avant leurs intérêts géopolitiques et les menaces existentielles qui pèsent sur elles. Le défi immédiat pour les Africains progressistes est de veiller à ce que les relations des élites avec les puissances impérialistes ne se répercutent pas sur les relations entre les peuples, transformant ainsi l’Afrique en un simple pion. À long terme, le défi consiste à déterminer comment les États africains peuvent garantir leur souveraineté sur les ports et les routes commerciales d’une manière qui satisfasse non pas les intérêts du capital, mais ceux des populations de la région. Les actions des RSF/SAF et de Khalifa Haftar, ainsi que celles des États éthiopien et égyptien, portent la marque d’élites compradoreuses cherchant à survivre en intégrant l’Afrique dans un système défaillant. Ces actions ne doivent pas dicter les relations entre les peuples de la région. Nous devons comprendre et lutter contre la chaîne impérialiste qui intègre de manière transparente les compradors de Libye, du Soudan et d’Éthiopie à des formations telles que les Émirats arabes unis et la Turquie.
Notes
[1] Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), « Blocage du canal de Suez : implications économiques », Note d’orientation de la CNUCED, avril 2021
[2] Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement. Bilan des transports maritimes 2024. Genève : CNUCED, 2024. https://unctad.org/publication/review-maritime-transport-2024.
[3] Africanews. « Égypte : les recettes du canal de Suez s’effondrent alors que la guerre à Gaza affecte le transport maritime ». 30 septembre 2024. https://www.africanews.com/2024/09/30/egypt-suez-canal-revenues-plummet-as-gaza-war-hurts-shipping/.
[4] Magli, Dominic. « Les bénéfices semestriels de DP World chutent de près de 60 % ». Port Technology International, 15 août 2024. https://www.porttechnology.org/news/finance/dp-world-half-year-profits-fall-nearly-60-per-cent/.
[5] Al-Khansa, Mohammad. « Quels résultats Ansar Allah a-t-il obtenus après un an d’opérations en mer Rouge ? » Traduit par Noha AbuShammala. Al-Rifaq (Substack), 6 novembre 2025. Publié à l’origine dans Alsifr, le 30 octobre 2024.
https://alrifaq.substack.com/p/what-have-ansar-allah-achieved-after.
[6] https://africacenter.org/spotlight/gulf-state-actors-east-africa/
[7] SWISSAID. « Émirats arabes unis : plus que jamais une plaque tournante pour l’or issu des conflits. » Communiqué de presse, 4 novembre 2025. https://www.swissaid.ch/en/media/united-arab-emirates-more-than-ever-a-hub-for-conflict-gold/.
[8] Laleh Khalili, Extractive Capitalism: How Commodities & Cronyism Drive the Global Economy (Verso, 2025).
[9] Rédaction d’Al Jazeera. « L’Algérie rompt ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis ». Al Jazeera, 10 septembre 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/9/10/algeria-says-cutting-diplomatic-ties-with-uae.
[10] Shea, Joey. « De Bogotá à El Fasher : le rôle des Émirats arabes unis dans le déploiement de combattants colombiens et d’autres formes de soutien aux Forces de soutien rapide au Soudan. » Human Rights Watch, 25 mai 2026. https://www.hrw.org/report/2026/05/25/from-bogota-to-el-fasher/the-uaes-role-in-the-deployment-of-colombian-fighters.
[11] https://www.ohchr.org/en/hr-bodies/hrc/ffm-sudan/index
[12] https://www.bbc.com/news/articles/c1422nrgm1jo
[13] The Washington Post. « Les Émirats arabes unis accusés de former des mercenaires colombiens pour la guerre au Soudan ». 25 mai 2026. https://www.washingtonpost.com/world/2026/05/25/sudan-war-military-rsf-uae-colombian-mercenaries/a93d7aa6-58a7-11f1-8a9d-afb1148204e1_story.html.
[14] Mashamoun, Jihad. « La Turquie et le Soudan : une relation durable ? », Middle East Institute, 20 juillet 2022. https://mei.edu/publication/turkey-and-sudan-enduring-relationship/
[15] https://adf-magazine.com/2026/01/regional-powers-feed-sudans-fight/
[16] Mitchell, Charlie. « La Turquie construit des ambassades à travers l’Afrique tandis qu’Erdogan renforce son influence. » African Business, 8 mars 2021. https://african.business/2021/03/trade-investment/turkey-builds-embassies-across-africa-as-erdogan-boosts-influence.
[17] Hussein, Abdirahman, et Orhan Coskun. « La Turquie ouvre une base militaire à Mogadiscio pour former des soldats somaliens. » Reuters, 30 septembre 2017. https://www.reuters.com/article/us-somalia-turkey-military/turkey-opens-military-base-in-mogadishu-to-train-somali-soldiers-idUSKCN1C50JH/.
[18] https://www.aa.com.tr/en/africa/turkish-firm-modernizes-and-runs-somali…
[19] https://www.rusi.org/explore-our-research/publications/commentary/new-s…
[20] Ruy Mauro Marini, La dialectique de la dépendance, trad. Amanda Latimer (New York : Monthly Review Press, 2022), p. 114-115.
[21] Al Jazeera. « Le pont aérien des Émirats arabes unis apporte un soutien militaire au gouvernement éthiopien. » 25 novembre 2021. https://www.aljazeera.com/news/2021/11/25/uae-air-bridge-provides-military-support-to-ethiopia-govt.
[22] Présidence de la République arabe d’Égypte. « Déclaration commune du sommet égypto-érythréen-somalien ». 10 octobre 2024. https://www.presidency.eg/en/قسم-الأخبار/أخبار-رئاسية/news-10102024-4/
[23] Agence de presse saoudienne. « Les États fondateurs publient une déclaration commune sur la création d’une alliance multinationale de défense maritime. » 30 juillet 2026. https://www.spa.gov.sa/en/N2644911.
