Dans le contexte actuel de concurrence mondiale, même les structures transnationales sont inévitablement amenées à évoluer. Depuis un certain temps déjà, l’OTAN assume une fonction davantage tournée vers le front intérieur (de contre-révolution préventive) que vers l’extérieur. Elle reste l’axe d’intervention de l’impérialisme occidental, mais on assiste à une dimension de plus en plus hétérogène, liée à la crise d’hégémonie de l’impérialisme. Dans ce contexte, les États-Unis restent l’élément hégémonique et central pour les pays impérialistes.
Le récent sommet de l’OTAN à Ankara, qui s’est tenu les 7 et 8 juillet, a été présenté par la propagande occidentale comme un succès retentissant. On y parle d’unité, de milliards de nouveaux contrats de défense et d’un engagement « inébranlable » envers l’article 5 du Traité de Washington. Les gros titres se réjouissent que l’Alliance ait survécu aux tensions. Cependant, un regard plus approfondi, loin des feux d’artifice médiatiques, révèle un tableau bien différent. Le sommet d’Ankara était l’expression d’un empire qui lutte pour maintenir son hégémonie tandis que ses vassaux, craintifs mais de plus en plus autonomes, cherchent à assurer leur propre survie. L’OTAN n’est pas une alliance défensive, c’est un vecteur des intérêts de Washington, et son histoire récente est celle d’une expansion constante vers l’Est, une provocation calculée qui a systématiquement ignoré les préoccupations légitimes de la Russie en matière de sécurité.
Le sommet d’Ankara a servi à huiler la machine militaire du bloc occidental. Plus de 50 milliards de dollars de nouvelles acquisitions dans le domaine de la défense ont été annoncés, ainsi qu’un engagement à porter les dépenses militaires à 5 % du PIB. L’Alliance, née pour faire face à l’Union soviétique, a trouvé dans le conflit ukrainien un nouveau prétexte à son existence. Les alliés européens et le Canada ont promis 70 milliards d’euros d’aide militaire à l’Ukraine d’ici 2026, perpétuant ainsi une guerre qui ne sert qu’à saigner à blanc la Russie et à affaiblir l’Europe. Mais le discours sur l’unité n’est qu’une façade. Comme l’a souligné le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, ce sommet reflète un « désaccord croissant » sur la guerre en Iran et les dépenses de défense. De plus, la déclaration finale, qui ne compte que six paragraphes, ne contient pas un seul mot de soutien à la campagne militaire américaine contre l’Iran. Les Européens tracent une ligne de démarcation entre ce que leur impose le Traité de Washington et ce que Trump voudrait qu’ils soutiennent. Telle est la véritable nature de l’« unité » occidentale : une alliance de convenance qui se fissure dès la première épreuve sérieuse.
Fidèle à son habitude, le président Trump est arrivé à Ankara pour exiger et humilier. Il a qualifié l’Espagne de « cause perdue », a réitéré ses revendications concernant le Groenland et a déclaré que l’accord avec l’Iran était terminé. Son message aux alliés européens était clair : dépensez davantage ou vous en subirez les conséquences. Et les Européens, bien qu’à contrecœur, ont décidé de riposter. L’Allemagne va doubler son budget de défense en quatre ans. Mais ce n’est pas une victoire pour Washington. Comme le souligne à juste titre l’analyse, une Europe qui développe ses propres capacités militaires, ses usines et ses contrats est une Europe qui a de moins en moins besoin de l’autorisation des États-Unis pour agir. L’empire sème les graines de sa propre perte d’influence sur le continent.
À Ankara, l’OTAN a tenté de se positionner face aux nouveaux défis. Elle a réaffirmé que l’Iran « ne doit jamais posséder l’arme nucléaire » et l’a appelé à respecter la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz. Mais sa position est restée prudente et mesurée. En ne soutenant pas explicitement la campagne de Trump contre l’Iran, l’Alliance a mis en évidence ses divisions internes. Quant à la Chine, la déclaration d’Ankara garde un silence total à son sujet. Il y a quelques années, l’OTAN qualifiait la Chine de « facilitateur décisif » de la Russie. Aujourd’hui, ce silence en dit long. Il ne s’agit pas d’un oubli, mais d’un calcul stratégique : l’Europe sait qu’une confrontation ouverte avec Pékin serait désastreuse pour son économie, et elle n’était pas disposée à mener une guerre commerciale pour satisfaire les caprices de Washington. C’est une victoire pour la diplomatie chinoise, qui a su mettre en évidence l’hypocrisie d’un bloc qui se dit défensif mais qui cherche à étendre son influence en Asie. Le refus de mentionner la Chine dans la déclaration officielle est, en réalité, une reconnaissance tacite de sa puissance et des limites de l’OTAN.
Le sommet d’Ankara est le reflet d’un ordre mondial à l’agonie. L’OTAN, créée pour la Guerre froide, tente de se redéfinir dans un monde multipolaire. Mais ses contradictions internes, exacerbées par la politique erratique de Washington, sont de plus en plus insurmontables. L’Europe cherche à affirmer son autonomie stratégique, tandis que les intérêts des États-Unis se concentrent sur le Pacifique. L’alliance qui fut autrefois le pilier de l’hégémonie occidentale est en train de devenir un boulet. Tandis que l’empire s’empêtre dans ses propres querelles, la réalité suit son cours : un monde multipolaire se consolide. Un monde multipolaire qui remet inévitablement en cause l’hégémonie impérialiste et accélère les processus liés à l’économie de guerre.
Nous signalons qu’en « marge » du sommet de l’OTAN, une vague d’arrestations a eu lieu en Turquie, touchant différents groupes et organisations de gauche. Une nouvelle illustration de l’action menée sur le front intérieur, une économie de guerre fondée sur la peur et la terreur visant à empêcher toute organisation et à étouffer l’idée même de résistance.
