Boltxe (Euskadi)
Entretien réalisé par Daniel Seixo.
Iñaki, bienvenue. Nous tenons à te remercier de nous accorder un peu de ton temps pour discuter de ce sujet qui nous tient tant à cœur. Aujourd’hui, à la demande générale, nous allons aborder le droit à l’autodétermination dans le cadre de « Semente de Vencer ». Je voudrais te poser directement la question : les ouvriers ont-ils une patrie ?
Précisons ta question : est-il important, à l’heure actuelle, de savoir si la nation ouvrière galicienne, son prolétariat, a une patrie ? Il ne s’agit pas d’un débat théorique abstrait, mais d’une question directement politique, c’est-à-dire de la théorie mise en pratique qui, en dernier ressort, est celle qui valide, améliore ou fait échouer cette théorie. Il est évident qu’il est important que le peuple travailleur sache qu’il n’a pas de patrie, qu’il ne peut en avoir tant qu’il reste soumis à l’exploitation capitaliste et à la domination espagnole. Mais pourquoi la « patrie socialiste » est-elle nécessaire » ? Parce qu’elle est indissociable d’un État socialiste, qui est le seul instrument capable de garantir au peuple travailleur qu’il ne disparaisse pas en tant que nation galicienne pour ne devenir qu’un simple bout de terre dévasté matériellement et culturellement, que le peuple ne soit pas surexploité par l’impérialisme, qu’il puisse se développer dans la liberté internationaliste, qu’il puisse créer sa culture populaire et sa langue nationale en vainquant l’industrie politico-médiatique et ses moyens d’aliénation, Dans ce texte, nous répondrons à ces questions et à d’autres en partant du degré actuel d’aggravation des contradictions qui ronge le capitalisme, qui poussent l’impérialisme à provoquer la guerre mondiale et qui, face à tout cela, rendent indispensables le socialisme et la libération nationale des peuples. Nous le ferons en utilisant la méthode marxiste, en partant de deux textes fondateurs de l’évolution du marxisme : le premier est « Les débats sur la loi relative au vol de bois de chauffage », de 1842 – 1843, dans lequel Marx, alors âgé de 24 ans, prend la défense du droit coutumier, du droit aux biens communaux : « Nous revendiquons pour les pauvres le droit coutumier, un droit coutumier qui n’est pas local mais qui appartient aux pauvres de tous les pays. » Nous allons encore plus loin et affirmons que le droit coutumier, de par sa nature, ne peut être que le droit de cette masse inférieure, dépossédée et élémentaire. Ce que l’on entend par les soi-disant coutumes des privilégiés, ce sont des coutumes contraires au droit […] On en est même arrivé, dans certains endroits, à transformer un droit coutumier des pauvres en monopole des riches. On a apporté la preuve concluante qu’il est possible de monopoliser un bien commun ; […] Cette logique, qui transforme les serviteurs du propriétaire forestier en autorités de l’État, transforme les autorités de l’État en serviteurs du propriétaire forestier. La division de l’État, la fonction de chacun des fonctionnaires administratifs, tout doit être bouleversé pour que tout soit réduit à un instrument au service du propriétaire forestier, dont l’intérêt apparaît comme l’âme qui détermine l’ensemble du mécanisme. Tous les organes de l’État se transforment en oreilles, bras et jambes grâce auxquels l’intérêt du propriétaire forestier entend, espionne, calcule, protège, s’empare et court. Nous verrons l’importance de cette citation dans les réponses, mais pour l’instant, nous souhaitons en donner un aperçu. L’oppression nationale dont souffre la Galice s’accompagne du pillage de son identité et de ses ressources afin d’accroître les profits du bloc de classes dominant au sein de l’État espagnol, dont fait partie la bourgeoisie galicienne. Lorsque le jeune Marx prit la défense de la propriété communale des forêts, il préfigurait en quelque sorte, sans le savoir, l’impressionnante mobilisation galicienne victorieuse contre l’écocide de la multinationale Altri. Environ 23 % des montagnes galiciennes sont régies par des règles communales vieilles de plusieurs siècles, et tout porte à croire que le domaine communal devait être plus étendu par le passé, avant d’être liquidé par la vague de privatisations soutenue par les forces envahissantes. Et nous ne parlons ici que des montagnes et des forêts, car les biens communs, selon la théorie communiste, constituent la nation dans son intégralité, y compris sa langue et sa culture. Ce que Marx voulait dire, c’est que seul le peuple est propriétaire collectif de lui-même, et c’est en cela que consiste la patrie socialiste. Nous verrons comment ce que nous pouvons définir, d’un point de vue marxiste, comme le « droit au vol » de bois de chauffage privatisé par la violence bourgeoise, est en réalité le « droit à la lutte pour l’indépendance », c’est-à-dire le droit du peuple à se libérer lui-même par tous les moyens. Qu’il s’agisse du peuple galicien ou du peuple chinois, comme nous le verrons. Le second est le Manifeste communiste de 1848, que nous résumons ici : La nécessité de trouver des marchés stimule la bourgeoisie d’un bout à l’autre de la planète. Partout, elle s’installe, partout elle construit, partout elle établit des relations. […] Les anciennes industries nationales s’effondrent, balayées par de nouvelles, dont la mise en place est un enjeu vital pour toutes les nations civilisées ; des industries qui ne transforment plus comme autrefois les matières premières du pays, mais celles importées des contrées les plus lointaines et dont les produits trouvent des débouchés non seulement à l’intérieur des frontières, mais dans toutes les parties du monde. […] Elle oblige toutes les nations à adopter le mode de production de la bourgeoisie ou à périr ; elle les oblige à implanter en leur sein ce qu’on appelle la civilisation, c’est-à-dire à devenir bourgeoises. Elle crée un monde à son image et à sa ressemblance. […] De par sa forme, mais non de par son contenu, la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie est avant tout une lutte nationale. Il est naturel que le prolétariat de chaque pays doive d’abord venir à bout de sa propre bourgeoisie. […] On accuse également les communistes de vouloir abolir la patrie, la nationalité. Les ouvriers n’ont pas de patrie. On ne peut leur enlever ce qu’ils ne possèdent pas. Mais, dans la mesure où le prolétariat doit d’abord conquérir le pouvoir politique, s’élever au rang de classe nationale, se constituer en nation, il reste national, bien que nullement au sens bourgeois. En 1848, Marx avait 30 ans et Engels 28 ; ils militaient au sein de la gauche communiste et disposaient d’informations très limitées sur les brutalités coloniales à l’échelle mondiale, bien que, comme nous l’avons vu, cinq ans plus tôt, Marx eût déjà exposé l’un des éléments clés de l’expansion du capital : ce qu’on appelle aujourd’hui « l’accumulation par dépossession ». De même, en 1845, alors qu’ils avaient respectivement 27 et 25 ans, les deux amis avaient rédigé dans *L’idéologie allemande* une description historique très juste et précieuse de la manière dont le capitalisme s’est étendu parallèlement au développement de l’oppression nationale, au pillage brutal des biens communs et à l’exploitation colonialiste. Autrement dit, déjà à cette époque, ils expliquaient que l’oppression et le pillage nationaux constituaient une nécessité aveugle du capitalisme. Leur militantisme intense et urgent les a contraints à attendre le Manifeste pour approfondir ce qu’ils avaient écrit trois ans auparavant, avec les mots que nous avons cités plus haut, mais il faudra attendre 1850 et 1853 pour qu’ils analysent à nouveau en détail la question nationale, précisément à travers les agressions contre une Chine qui a subi la première guerre de l’opium de 1 839 – 1842. Quel rapport ces défenses acharnées des droits nationaux de la Chine ont-elles avec le présent ? Plus encore, pourquoi, en 1900, peut-être dans son premier texte sur l’oppression nationale, Lénine a-t-il lui aussi pris la défense de la Chine, sans doute sans savoir que, peu de temps auparavant, un président américain, William McKinley (1843−1901), avait déclaré que les États-Unis étaient désignés par Dieu pour s’emparer de la Chine et de l’Asie ? Et les questions se succèdent : quelle logique interne relie la question de l’existence actuelle d’une patrie ouvrière galicienne à la défense marxiste de l’indépendance de la Chine, de 1850 à nos jours en passant par 1900 ? Rappelons que pour la République populaire de Chine, le « siècle d’humiliation » de 1849 à 1949 a été le siècle des agressions sanglantes menées par des puissances étrangères, causant des centaines de millions de morts, des pillages immenses et un appauvrissement généralisé. Depuis 1949, avec la victoire de la révolution socialiste, la conscience nationale chinoise est entrée dans une ère nouvelle dans laquelle le peuple galicien n’est pas encore entré ; il n’a pas encore créé de patrie socialiste car il n’a ni vaincu ni chassé l’impérialisme de ses terres, ni récupéré ses forces productives et reproductives. Nous nous sommes donc un peu attardés sur le fil rouge qui relie la Galice à la Chine populaire, car cela confirme à la fois l’importance de la défense des biens communs et les thèses du Manifeste à ce sujet, rédigées bien avant que la Chine ne conquière sa patrie socialiste au terme d’un long siècle de guerres de libération. En 1849, le peuple travailleur chinois n’avait pas de patrie, car celle qui existait, officiellement et formellement, appartenait à l’empereur, exploiteur et soumis au colonialisme et à l’impérialisme. Il a fallu un siècle au peuple chinois pour y parvenir, jusqu’à ce que la révolution socialiste impose un changement qualitatif dans la question de la patrie impériale, en y mettant fin et en amorçant le processus de construction de la patrie socialiste chinoise. Pour le sujet qui nous occupe, il est fondamental de savoir que l’impérialisme ne la tolère absolument pas et que, dès le début du XXIe siècle, il s’est lancé dans sa destruction et l’intégration de ses vestiges au capitalisme mondial. Sans entrer dans le faux débat sur la question de savoir si la République populaire de Chine est capitaliste ou non – débat qui, en fin de compte, profite à l’impérialisme en désorientant et en semant la confusion au sein de l’anti-impérialisme –, nous constatons que, dans ce cas comme dans tous les autres, la patrie socialiste est inconciliable avec la patrie bourgeoise. Que devons-nous retenir de cet antagonisme en comparant la réalité galicienne à celle de la Chine ? Quelles différences existent entre les deux ? Sont-elles qualitatives, insurmontables, car il n’y aurait aucun lien génétique-structurel entre elles, ou s’agit-il simplement d’une différence historico-génétique qui n’affecte que les formes et les rythmes de deux processus particuliers de luttes de libération nationale et de classe, et non l’essence objective et universelle de la révolution socialiste, ou si l’on veut : n’affecte pas la contradiction irréconciliable entre le capital et le travail, qui est le talon d’Achille du mode de production capitaliste. Pourquoi t’attardes-tu sur ces questions qui semblent insignifiantes face aux différences gigantesques entre la Galice et la Chine populaire ? Je m’y attarde parce qu’elles sont fondamentales pour savoir comment s’orienter dans la crise actuelle du capital, la plus grave et la plus longue de son histoire, grâce à l’application du matérialisme historique. Nous devons d’abord réfléchir à la pertinence de la méthode marxiste pour répondre à cette question : sur quoi Marx et Engels se sont-ils appuyés pour affirmer que le prolétariat n’avait pas de patrie, compte tenu de la base logique et historique très limitée dont ils disposaient en 1848 ? En effet, à cette époque encore, la critique marxiste de l’économie politique bourgeoise en était à ses balbutiements, la théorie de l’aliénation avait été esquissée dès 1844, celle de la critique de la sociologie et de l’idéalisme historique dès 1845, la critique du réformisme depuis 1847… Le Manifeste synthétise tout cela magistralement, et cette réussite est également due à l’étude de la lutte concrète des nations pour leur indépendance. Concentrons-nous sur cette pratique décisive. Le prolétariat était une classe minoritaire dans l’Europe du milieu du XIXe siècle et avait été encore plus restreint lors de la révolution de 1830. La paysannerie et l’artisanat constituaient les classes ouvrières largement majoritaires dans la majeure partie de l’Europe. Mais comme nous le verrons plus loin, ces classes et ces peuples exploités entretenaient des croyances utopiques qui s’inscrivaient dans des traditions survivantes des cultures populaires précapitalistes, de sorte que, dans de nombreux cas, on peut parler d’un choc entre deux ou plusieurs courants de modèles de société antagonistes. La question de savoir si, vers la guerre de Cent Ans entre la France et l’Angleterre (1337-1453) on puisse entrevoir les prémices d’un nationalisme proto-bourgeois, débat qui s’étend également aux guerres sociales européennes des XIVe et XVe siècles, de la Jacquerie à la guerre des Hussites, en passant par celle des Irmandiños en Galice (1467-1469), bien que leurs répercussions se soient prolongées un peu plus longtemps. On dit que les guerres de religion qui ont suivi immédiatement étaient déjà empreintes d’un sentiment national proto-bourgeois. La révolution hussite (1419–1434) en Bohême fut celle qui fit le plus progresser le nationalisme pré-proto-bourgeois, en s’appuyant sur un syncrétisme idéologique où les utopies libératrices du Moyen Âge se mêlaient aux sentiments linguistiques et culturels du peuple travailleur tchèque écrasé par le pouvoir allemand de l’époque. On peut tirer des enseignements très précieux sur le développement du premier nationalisme sous influence bourgeoise, déjà indéniable à la fin du XVIe siècle, de l’accord signé entre le Portugal et l’État espagnol lors des Cortes de Tomar en 1581. L’annexion militaire du Portugal par la monarchie espagnole en 1580 a déclenché une rébellion indépendantiste bénéficiant d’un large soutien populaire. Conscient que, pour apaiser le peuple portugais en révolte, il fallait s’assurer le soutien de la bourgeoisie et de la noblesse, sans quoi la domination espagnole serait très incertaine et coûteuse, Philippe II, après avoir amnistié les insurgés vaincus, le roi d’Espagne signa une série de concessions lors des Cortes de Tomar, que nous résumons ainsi : usage officiel et public de la langue portugaise, fonctions institutionnelles portugaises, absence de création de nouveaux impôts, maintien des lois portugaises qui ne seraient décidées que dans le pays, administration portugaise de l’économie d’outre-mer et, surtout, non-transfert des revenus portugais vers la Castille et retrait de l’armée espagnole du Portugal. Ces concessions ont contenu les aspirations portugaises à la liberté jusqu’à ce qu’en 1640 éclate une nouvelle révolte qui a donné lieu à une longue guerre de libération, conclue par la victoire définitive en 1668. Parallèlement, aux Pays-Bas et en Angleterre, le premier nationalisme bourgeois vainquait l’empire espagnol et son nationalisme médiéval tardif. Rappelons que vers 1640, l’alliance historique entre le Portugal et l’Angleterre s’est renforcée. Nous pouvons tirer quatre grandes leçons des Cortes de Tomar : premièrement, le processus de formation de l’identité nationale bourgeoise en 1580 et en 1668 est lié, d’une part, à l’évolution des contradictions internes de la nation occupée et de l’État occupant, et, d’autre part, à l’évolution du contexte international qui entoure cette lutte. Deuxièmement, la comparaison entre le Portugal et la Galice de l’époque, qui démontre l’importance cruciale, pour le peuple opprimé, de disposer de ses propres moyens d’auto-organisation nationale, notamment d’une puissance militaire suffisante. Troisièmement, l’importance de comparer ce nationalisme bourgeois initial, exploiteur de « ses » travailleurs, esclavagiste et colonialiste, aux mesures proposées par Marx et Engels pour l’indépendance de la Pologne et de l’Irlande, dans lesquelles ils soulignent la nécessité de la révolution agraire, afin de déterminer ce qui subsiste et ce qui ne subsiste pas parce que cela a été dépassé par le développement capitaliste, comme nous le verrons. Et quatrièmement, et c’est encore plus important, avec le développement du marché bourgeois, de la loi de la valeur et du travail abstrait, fondamentalement, les peuples accordent presque toujours davantage d’importance à leurs propres langues et cultures. Ce n’est pas un hasard si la traduction de la Bible du latin vers les langues nationales, réservant le latin à la bureaucratie vaticane, a constitué dès la fin du XVe siècle une revendication croissante qui venait renforcer d’autres revendications antérieures : contrôler les dépenses et les finances royales et ne jamais renoncer au droit de se rebeller contre l’injustice. Il ne faut donc pas s’étonner que ce soit au XVIIe siècle que se soient posées les bases matérielles permettant, à partir de lord Bolingbroke (1678−1751), le début des réflexions bourgeoises sur la « nation », la « nationalité », le « nationalisme » et leurs relations avec l’État, avec ce que l’on pouvait entendre par « peuple », etc., et encore moins qu’elles se soient généralisées à partir du XVIIIe siècle avec des auteurs allant de Hume (1711−1776) et au-delà, adaptant les thèses de Bolingbroke aux nouveaux besoins de leurs classes dominantes respectives. Les limites du nationalisme bourgeois à partir de ce moment-là se trouvent dans l’ouvrage de Sièyes (1748−1836) sur le Tiers État, publié en 1789 : un ensemble interclassiste unifié par la timidité de la bourgeoisie face à la noblesse et à l’Église, qui soutient à demi-mot l’exécution du roi, mais qui combat le radicalisme de Robespierre, partisan d’un coup d’État militaire visant à rétablir l’ordre et à stimuler l’expansionnisme napoléonien. Puis, enfin, la Révolution française rédigea en 1789 la Déclaration des « droits de l’homme et du citoyen », que l’on peut définir comme la synthèse de la nation bourgeoise : elle ne reconnaissait les droits de l’homme blanc qu’à partir d’un certain montant de biens, son droit à la sécurité pour défendre ses biens et son droit à une justice et une égalité exclusives. C’était le droit à la liberté d’exploitation. C’est la lutte des classes qui a imposé l’extension de ces droits à d’autres couches sociales et ce sont les victoires bourgeoises dans cette lutte qui reviennent réduire ces droits, voire les annuler ; c’est-à-dire que la patrie bourgeoise s’élargit ou se rétrécit sous l’effet de la lutte des classes. Comme nous le verrons, depuis la fin de la deuxième vague de révolutions bourgeoises, les nations opprimées ne peuvent construire leur nouvelle patrie que par la libération nationale de classe, révolutionnaire. À partir des premiers développements aux XVIIe et XVIIIe siècles – Pays-Bas, Angleterre et les Treize Colonies –, telle était la définition essentielle du patriotisme bourgeois et de ses « droits de l’homme » coloniaux et impérialistes, à partir de laquelle ont émergé toutes ses variantes ultérieures. Chacune des quatre révolutions bourgeoises avançait pas à pas vers la création du modèle définitif du patriotisme bourgeois, mais chacune d’entre elles a dû réprimer les mobilisations populaires qui surgissaient de plus en plus dans leurs pays, de plus en plus radicales et de plus en plus réprimées. Si nous faisons un petit bond dans le temps, le premier choc brutal entre ces modèles nationaux opposés eut lieu lors de la Commune de Paris de 1871, comme nous le verrons. Pour en revenir à l’époque qui nous intéresse, les acquis de la Révolution française suscitèrent sympathies, espoirs et illusions dans certaines franges de la bourgeoisie européenne et d’Amérique latine : dans de nombreux endroits, on les appelait les « francophiles », les rattachant au courant « moderniste » ; tandis que ces victoires de la révolution bourgeoise multipliaient les forces expansionnistes du capitalisme français et de ses armées napoléoniennes, qui bénéficiaient du soutien de troupes d’autres pays. Mais leur mode de guerre, pillard et ravageur, consistant à faire peser sur les peuples occupés le coût de l’occupation, a fait naître des résistances plus ou moins organisées. Parallèlement, leurs objectifs sociopolitiques ont suscité des mouvements de rejet réactionnaires et cléricaux qui ont tenté de rétablir l’absolutisme et les privilèges médiévaux, détruisant ainsi les maigres acquis démocratiques et bourgeois. De même, mais dans un sens opposé, à partir d’une réalité sociale antagoniste, sont apparues des réactions populaires qui ne voulaient ni le retour à l’absolutisme, qui aurait multiplié l’exploitation, ni l’occupation française qui profitait aux classes riches collaborationnistes s’enrichissant grâce à cette domination. Cette position comportait de nombreuses variantes, mais elle ne se situait pas à mi-chemin entre deux extrêmes d’une même logique fondée sur la dictature de la propriété privée ; elle s’inscrivait au contraire dans une autre dimension qualitativement différente, car elle annonçait, de manière encore floue, des tendances radicales fondées sur de profondes réformes sociales et sur le réarmement du peuple. Des guérillas et des mouvements populaires anti-français, plus ou moins bien armés au départ, ont vu le jour dans plusieurs pays européens. Nous verrons que bon nombre d’entre eux n’étaient pas et ne pouvaient pas encore être même présocialistes, et encore moins protosocialistes, mais tant leurs revendications que leurs armes pouvaient ouvrir certaines perspectives d’avenir qui effrayaient les bourgeoisies anti-françaises. Depuis l’imposition de la propriété privée, les classes propriétaires ont interdit d’une manière ou d’une autre aux classes et aux nations exploitées d’être armées et de savoir s’en servir. Déjà sous le capitalisme, il existait et il existe toujours cette peur panique de la bourgeoisie à l’idée d’armer les classes exploitées sous la forme de milices populaires et de guérillas autonomes par rapport à l’armée officielle, même si celles-ci luttaient contre l’envahisseur, surtout dans ses arrières, ce qui lui causait de sérieux problèmes. Clausewitz (1780−1831), en particulier, a entrevu les contradictions qui se faisaient jour au sein des États envahis par Napoléon, où surgissaient des guérillas et des milices en marge de l’armée régulière ou peu contrôlées par celle-ci. Des débats et des discussions houleuses eurent lieu dans les États confrontés à Napoléon sur les avantages et les dangers, pour leurs classes dominantes, de soutenir ces groupes armés. Le pouvoir approuvait à contrecœur l’aide populaire armée contre les Français, mais insistait pour la contrôler d’une main de fer ; il entravait autant que possible leur armement et leur organisation autonome par crainte de leur radicalisation sociale, ou bien il les désarmait et les dissolvait. Les gouvernements, bien qu’en guerre contre l’occupant, ne voulaient pas que les classes exploitées acquièrent l’expérience politico-militaire de se battre à mort pour leur nation, car ils savaient que, depuis toujours, au sein du peuple battaient, avec plus ou moins de précision, des utopies et des rêves libérateurs susceptibles de dépasser les ridicules droits bourgeois. Ils craignaient que ne se répètent, dans les conditions du début du XIXe siècle, les processus de radicalisation sociale des luttes paysannes médiévales, où s’affrontaient également deux modèles de société inconciliables : la société seigneuriale et féodale, et la société hérétique qui voulait instaurer le royaume de Dieu sur Terre. Bien qu’au début du XIXe siècle, le socialisme utopique et l’anarchisme ne faisaient qu’apparaître à l’horizon sociopolitique , il existait déjà des utopies radicales de communisme utopique, telles que la Conspiration des Égaux de 1796 et d’autres qui actualisaient des utopies antérieures, ouvrant la voie au développement de concepts socialement plus concrets tels que « peuple », « nation », « droit », « pouvoir », etc. , ce qui semait la terreur parmi les classes dominantes, en particulier celles composées d’autres bourgeoisies. En 1832, William Benbow publia *Grande fête nationale et congrès des classes productrices*, dans lequel il réaffirmait la capacité des travailleurs à s’autogérer, c’est-à-dire l’indépendance politique de la classe prolétarienne, ce qui nous amène à la question suivante : l’auteur ne suggérait-il pas l’existence d’un autre concept de « nation ouvrière », indépendant de la bourgeoisie ? Dans presque toutes ces utopies, les revendications centrales s’articulaient essentiellement autour de cinq demandes qui, à leur tour, nous amènent à nous demander s’il n’existait pas déjà à l’époque un concept embryonnaire de nation et de patrie ouvrière qui allait se concrétiser grâce aux leçons de la lutte des classes. Ces cinq demandes sont les suivantes : premièrement, la question de la propriété foncière ; deuxièmement, l’accaparement d’immenses richesses par une minorité monarchique et ecclésiastique armée jusqu’aux dents ; troisièmement, la restauration des droits communaux et du droit coutumier ; quatrièmement, la fin des droits patriarcaux oppressifs à l’égard des femmes travailleuses ; et cinquièmement, la défense des cultures populaires réduites à de simples patois ou « dialectes » par les cultures dominantes. Certaines d’entre elles étaient à leur tour plus ou moins influencées par des revendications bourgeoises ou petites-bourgeoises, ce qui leur conférait une dimension de « modernité » qui les rapprochait de revendications ultérieures plus radicales. Or, ces luttes et ces revendications se déroulaient en Europe, en Amérique du Nord et, dans une moindre mesure, en Amérique latine à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, mais leur influence était minime, voire nulle, sur l’immense Chine et, à une autre échelle, sur notre petite Galice. Alors ? Ne t’impatiente pas. Nous avons vu comment des milices et des groupes de guérilla ont vu le jour, laissant entrevoir l’émergence de modèles de nation populaire antagonistes à la nation officielle qui se pliait aux exigences de l’occupant. Nous manquons d’espace pour étendre notre réponse aux leçons tirées des États-Unis au cours du dernier tiers du XIXe siècle et de notre Amérique quelques années plus tard ; nous allons donc nous limiter à l’Europe pour voir comment les luttes nationales entre 1801 et 1848 ont créé les bases matérielles qui ont confirmé par des faits incontestables les thèses marxistes élaborées à partir d’études abstraites de l’histoire depuis les premières idées révolutionnaires de la jeune gauche hé gelienne. Sans trop approfondir et en procédant à une analyse chronologique, nous constatons que la suppression de l’autonomie de l’Irlande en 1801 par l’Angleterre a conduit son identité, jusqu’alors floue, à se préciser jusqu’à prendre forme en 1823, surtout au sein de la paysannerie la plus pauvre. En 1829, l’Angleterre dut accepter la présence irlandaise au Parlement de Londres, ce qui facilita la radicalisation nationale et sociale en Irlande dans les années 1830, conduisant à une situation pré-insurrectionnelle qui fut trahie en 1843 par le nationalisme réformiste, celui-ci renonçant au droit à l’insurrection pour n’accepter que le pacifisme parlementaire britannique. La révolution de 1848 raviva les aspirations à l’indépendance, provoquant de petits soulèvements locaux, mais, une fois de plus, la direction réformiste refusa de donner l’ordre d’insurrection unitaire, facilitant ainsi la victoire de la répression britannique. Entre-temps, la Serbie s’était soulevée en 1804 contre l’Empire ottoman, obtenant un gouvernement autonome en 1817 qui ne résolvait pas le problème de l’exploitation de classe, bien qu’il profitât à la classe dominante serbe. Parallèlement, entre 1815 et 1817, un nationalisme essentiellement culturel, rapidement réprimé, prit de l’ampleur en Allemagne, ce qui provoqua pendant des années désunion et crainte, de sorte que la participation allemande à la révolution de 1830 fut moindre et plus disparate que dans d’autres pays : ce n’est que dans le nord-ouest de l’Allemagne qu’une sorte d’États-Unis d’Allemagne vit le jour, avant d’être facilement vaincu. La bourgeoisie industrielle prussienne s’est tournée vers un nationalisme de droite, autoritaire, avec pour ambition que ce soit la Prusse qui dirige l’unification d’une Allemagne autoritaire. Seule la jeune gauche hégélienne, au sein de laquelle militaient Marx et Engels, a lutté pour une Allemagne républicaine autour du Parlement de Francfort défendu par des milices populaires, mais en 1848, le roi de Prusse trahit ses belles paroles nationalistes en rétablissant à coups de canon l’absolutisme le plus réactionnaire, en maintenant l’ordre par l’autoritarisme, la censure et l’emprisonnement, et en contraignant de nombreux révolutionnaires à l’exil. La Grèce s’est soulevée contre ce même empire ottoman en 1821 au cours d’une longue guerre de libération qui dura jusqu’en 1830, mobilisant une large base sociale, allant des paysans aux bourgeois libéraux, en passant par les prêtres orthodoxes et les intellectuels, et bénéficiant en outre du soutien du romantisme de gauche européen, mais les contradictions de classe ont continué à marquer l’histoire interne de la Grèce malgré l’indépendance bourgeoise obtenue en 1833. Outre leur détermination à lutter, la Serbie et la Grèce ont profité de la faiblesse irrémédiable de l’Empire ottoman et de la volonté des puissances européennes de s’accaparer des pans de cet empire moribond. C’est également en 1821 que surgirent en Italie des révoltes contre l’occupation autrichienne, qui couvaient depuis des années et étaient organisées par des sectes secrètes, parmi lesquelles se distinguaient les Carbonari. La révolution de 1830 précipita cette résistance qui se concrétisa en 1831 par des insurrections dans les principales villes, mais celles-ci se heurtèrent à la force réactionnaire, tant matérielle que morale, de l’État du Vatican qui, en plus de s’opposer au peuple avec son armée, sollicita et légitima également la répression austro-italienne. Comme ailleurs, la révolution de 1848 a également renforcé les aspirations à la liberté des Italiens avec trois grandes insurrections urbaines à Naples, en Lombardie et dans le Piémont, où la monarchie progressiste s’est ralliée à la guerre de libération qui, malgré son héroïsme, fut écrasée. Rome, l’État du Vatican, joua à nouveau un rôle clé dans la victoire de l’envahisseur autrichien. Dès 1825, les Magyars exigèrent davantage de droits et de libertés de la part d’une Autriche très réactionnaire, qui dut en concéder certains face à la force du mouvement hongrois. Mais le nationalisme hongrois était oppressif : il visait à exploiter d’autres peuples slaves, et surtout la Roumanie. La révolution de 1830 a exacerbé ces conflits, mais la répression les a condamnés à rester enchaînés à l’Autriche, même si, en 1847, les Hongrois ont réussi à imposer le magyare comme langue officielle dans leur partie de l’empire, ce qui a poussé la Croatie à légaliser sa propre langue sur son territoire. La révolution de 1848 donna un nouvel élan aux Hongrois, qui adoptèrent des lois démocratiques-bourgeoises fondamentales, bien qu’elles limitassent les droits nationaux de la Croatie, du Banat et de la Transylvanie, où des dizaines de milliers de paysans roumains se soulevèrent contre les propriétaires terriens hongrois et allemands. Nous avons là un autre exemple typique de la manière dont une libération nationale bourgeoise, celle de la Hongrie, entraîne en même temps l’oppression d’autres nations au profit de la classe dominante du pays nouvellement indépendant, plus puissante à tous les égards – sur les plans économique, militaire, culturel… – que les autres. Dans ces conditions, les peuples opprimés par la Hongrie « libérée » se sont alliés sous l’égide de la Serbie pour affronter leurs nouveaux oppresseurs, ouvrant ainsi très tôt la voie à ce qui allait devenir la Yougoslavie à partir de 1918. Mais tout s’est effondré lorsque l’armée tsariste a aidé l’Autriche à réprimer ces revendications, déjà affaiblies par la guerre menée par la Croatie et la Roumanie contre l’oppression hongroise. La Tchéquie, qui s’industrialisait rapidement, se souleva également contre les grands propriétaires terriens allemands et contre l’Autriche en 1848, aspirant à l’union avec la Slovaquie, mais cette gloire fut de courte durée et, en 1867, elle fut officiellement absorbée par le nouvel Empire austro-hongrois. Entre-temps, la Belgique obtint son indépendance en 1830, poussée par la révolution de cette année-là, en raison de sa forte détermination anti-néerlandaise et du soutien de la Grande-Bretagne et de la Prusse, qui souhaitaient créer un « État-tampon » pour freiner l’ascension néerlandaise et de nouvelles opérations militaires françaises vers le nord de l’Europe ; mais dès lors s’ouvrit une nouvelle phase de l’histoire belge, celle du choc entre la population wallonne, détentrice de la majeure partie du pouvoir, et la population flamande, plus appauvrie et marginalisée. Une forme d’exploitation nationale et sociale interne garantissait le pouvoir de la bourgeoisie wallonne, de culture et de langue françaises. Le Congrès de Vienne de 1815 entérina le partage de la Pologne entre la Russie, l’Autriche et la Prusse, la petite Cracovie étant le seul territoire indépendant. Dans les trois territoires, la paysannerie subissait une exploitation implacable, ce qui faisait que la paysannerie ne soutenait guère les revendications nationales de ses classes dominantes respectives, comme on l’a vu lors de l’insurrection de 1830 en Pologne russe, menée par les militaires, la bourgeoisie libérale et une partie des propriétaires terriens ; mais, ne bénéficiant que d’un maigre soutien paysan, elle fut écrasée par la Russie, aidée par de grands propriétaires collaborationnistes ainsi que par la Prusse et l’Autriche. En 1846, la noblesse de la Pologne autrichienne s’insurgea, mais là encore, le gros de la paysannerie, qu’elle exploitait elle-même, refusa de donner sa vie pour une noblesse barbare. Vienne, consciente de cette haine de classe réciproque, récompensa financièrement chaque noble polonais exécuté ou capturé par le peuple, ce qui donna lieu à des massacres d’exploiteurs polonais aux mains de paysans assoiffés de vengeance. L’Autriche profita de l’écrasement de l’insurrection pour mettre fin à l’indépendance de la petite Cracovie. Nous comprenons désormais pourquoi Marx et Engels affirmaient, plusieurs mois avant même la publication du Manifeste, que la révolution agraire et d’autres mesures sociopolitiques facilitant l’élimination des piliers de l’oppression nationale et du capitalisme dans leurs propres nations constituaient une condition nécessaire à l’indépendance de la Pologne, et nous verrons plus loin qu’il en allait de même pour l’Irlande. Ces mesures montraient que la nouvelle patrie populaire irlandaise et polonaise était incompatible avec la patrie bourgeoise et des grands propriétaires terriens. Les leçons tirées avant et pendant 1848 leur ont permis de comprendre que la bourgeoisie, qu’elle soit ou non opprimée sur le plan national, subordonnait toujours le sort de « ses » classes ouvrières aux intérêts du capital, sacrifiait toujours le prolétariat au profit de la bourgeoisie. Cela leur a également appris que lorsque les classes ouvrières commençaient à prendre conscience de leur condition politique, elles s’engageaient tôt ou tard dans l’apprentissage de la théorie politique révolutionnaire et, avec elle, de leur conception de la nation, ce qui leur permit de parler de l’existence de la « nation ouvrière » opposée à la bourgeoisie dans *Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte* de 1852. Or, ces avancées portaient les chaînes des limites objectives et subjectives, par exemple : leur incompréhension du démembrement du Mexique par les États-Unis lors de la guerre de 1846 – 1848, y compris ses propos racistes à l’égard des Mexicains ; ou encore les thèses d’Engels sur les peuples « sans histoire » condamnés à disparaître, alors même que les rébellions tchèques, croates, serbes, etc., faisaient preuve d’une radicalité démocratique enviable. Selon l’Engels de cette époque, le Pays basque aurait lui aussi dû disparaître. Les limites de la pensée de Marx à cette époque sont réapparues dans ses écrits sur le colonialisme en Inde, notamment en 1853 : contrairement à ce qu’il pensait, les classes dominantes indiennes se sont alliées aux envahisseurs britanniques, les aidant à piller le pays jusqu’à l’épuisement, tout en s’appropriant une partie des bénéfices. Ces limites se sont même manifestées en 1858, une décennie plus tard, dans les opinions très négatives de Marx sur Bolívar, pour ne citer qu’un autre exemple. La lutte des classes qui a suivi la crise de 1857 a démontré la nécessité d’étudier le nouveau développement du capitalisme à partir des effets sismiques de ce qu’on a appelé la « panique de 1857 ». Quelle est l’importance de la crise de 1857, considérée par beaucoup comme la première crise d’ampleur mondiale, dans la question de la patrie ouvrière et du fil conducteur qui relie la Chine populaire à la Galice ? Entre autres conséquences, la crise a stimulé et renforcé le colonialisme naissant dès le XVIe siècle, qui constituait l’une des trois grandes alternatives du capital, les deux autres étant la surexploitation interne et le cannibalisme de classe des grandes entreprises qui phagocytent les petites. En ce qui concerne le sujet qui nous intéresse, c’est à partir de 1857 que Marx a renforcé sa solidarité avec le peuple chinois qui subissait la deuxième guerre de l’Opium entre 1856 et 1860. Marx a défendu la nécessité d’une « guerre populaire » pour la survie de la nation chinoise et Engels a fait une véritable « apologie du terrorisme », comme dirait aujourd’hui la propagande bourgeoise, en expliquant et en justifiant la violence défensive très dure de la Chine. Ils se sont également portés à la défense sans réserve de la rébellion des cipayes indiens en 1857, qui a provoqué un extermination sauvage de la part des Britanniques. Nous ne citons là que quelques exemples illustrant comment leur pensée s’enrichissait à mesure que s’intensifiaient les luttes anticoloniales ; mais parallèlement, Marx rédigea en 1859 la célèbre « Préface » à la Critique de l’économie politique, qui s’avère fondamentale pour comprendre les contradictions profondes et insolubles au sein du capitalisme et qui, entre autres, expliquent pourquoi les nations exploitées tendent de plus en plus à créer leurs propres patries prolétariennes. Dans la « Préface », Marx soutient qu’il arrive un moment où le développement des forces productives entre en contradiction avec les rapports sociaux de propriété, ouvrant ainsi la voie à une période de révolution sociale. L’histoire montre que les nations opprimées tirent parti de cette contradiction pour renforcer leur lutte de libération. Si, lors de la Guerre de Cent Ans (XIVe-XVe siècles) le proto-nationalisme bourgeois a commencé à émerger, c’est parce que l’économie bourgeoise naissante en Angleterre et en France engendrait des sentiments nationaux différents de ceux de l’époque féodale, générés par la nouvelle idéologie au service de l’accélération de la loi de la valeur et du fétichisme de la marchandise inhérent au capitalisme de l’époque, aussi peu développé fût-il. Les deux premières révolutions bourgeoises, aux Pays-Bas et en Angleterre au XVIIe siècle, disposaient déjà d’une solidité nationale suffisante pour vaincre les armées d’occupation et réactionnaires ; le traité de Westphalie de 1648 reflète l’avancée du premier nationalisme bourgeois et le recul du nationalisme absolutiste. Les révolutions américaine et française révèlent déjà l’essence du nationalisme bourgeois du capitalisme en expansion : le Congrès de Vienne de 1815 illustre le choc final entre ce nationalisme en plein essor et le nationalisme absolutiste en recul inexorable. Le nationalisme bourgeois, qu’il soit démocratique, réactionnaire ou fasciste, est l’expression idéologique normalisée et quotidienne du fétichisme de la marchandise, car la dialectique entre production et profit exige un espace naturel et symbolique pour se réaliser, et cet espace, c’est la patrie bourgeoise perçue comme une marchandise et comme un profit à accroître. Mais c’est cette dialectique, avec son unité et sa lutte des contraires, qui explique à son tour que des germes de la patrie socialiste se développent également au sein du capitalisme. En 1845, Benjamin Disraeli a admis cet antagonisme irréconciliable en parlant de « deux » Londres : le Londres bourgeois et le Londres ouvrier, engagés dans une lutte souterraine ou publique permanente. En 1859, Marx a expliqué la raison profonde de cet antagonisme : la contradiction entre les forces productives et les rapports de propriété. Dans *Le Capital* de 1867, Marx propose une théorie plus systématique et plus complète de la patrie bourgeoise que l’on peut résumer ainsi : la contradiction entre expansion et contrainte inhérente au concept même de capital fait que la bourgeoisie a besoin d’un espace matériel et moral, politique -militaire et culturel, dans lequel elle puisse garantir sa propriété privée et à partir duquel elle puisse relancer de nouveaux cycles d’accumulation élargie du capital. L’État-nation bourgeois, avec son patriotisme expansionniste, est l’espace socio-économique, politico-militaire, culturel et linguistique, etc., qui renforce l’exploitation sociale interne et l’expansion externe afin de conquérir des marchés, des ressources et des pays. Ces deux mouvements sont garantis et stimulés par la violence répressive interne et la violence militaire externe, active ou préventive, jalousement monopolisée par l’État bourgeois. L’idéologie nationaliste bourgeoise est la structure qui relie les processus d’accumulation, les facilite et les légitime. On pourrait dire que le capital, en tant que relation sociale, fonctionne comme le cœur : la systole est la force qui stimule la production pour obtenir un profit accru au sein de l’État-nation par le biais de lois et de mesures répressives, mais aussi en tant que force centrifuge vers la mondialisation colonialiste et impérialiste afin de maximiser le profit en recourant à la violence militaire de son propre État-nation lorsque cela s’avère nécessaire ; la diastole, c’est le retour du profit vers la sécurité de l’État-berceau, vers sa bureaucratie ministérielle, pour comptabiliser les bénéfices et prendre les mesures adéquates, toujours avec le soutien de l’État, mais force centripète vers la garantie de l’État-nation, même s’il s’agit de grandes multinationales, de capitaux financiers et spéculatifs, etc., qui ont besoin de se réfugier dans un havre sûr en tirant parti de sa violence militaire. Le célèbre chapitre XXIV du livre I du Capital, consacré à la « soi-disant accumulation primitive », résume l’histoire sanglante et bestiale de la formation du capitalisme à partir de tout ce que nous observons. La systole et la diastole, ce va-et-vient ascendant, cette spirale expansive chargée de violences terroristes destructrices sans pareilles, apparaissent sans être nommées dans chaque paragraphe ; et au fond même de la souffrance humaine causée par la propriété privée, bouillonne le spectre de la revendication, fût-elle utopique, du communisme originel. Lié à cette aspiration millénaire, apparaît l’autre désir d’une patrie commune à l’espèce humaine dans son ensemble, dont les manifestations concrètes dans le mode de production capitaliste sont les patries socialistes, antichambre de la fraternité communiste. Mais en attendant, il faut détruire les patries impérialistes. Naturellement, jusqu’ici nous parlons de bourgeoisies non opprimées sur le plan national, dotées d’États indépendants, mais la situation change lorsqu’il s’agit de peuples opprimés comme nous l’avons vu plus haut : pour tous ces peuples, l’objectif était précisément de conquérir cet État ou, dans le pire des cas, d’élargir considérablement leurs libertés et leurs droits à l’autonomie au sein de l’État ou de l’empire dominant. Prenons le cas de la Chine : la révolution des Taiping en 1851 a profondément affaibli les fondements matériels et moraux du pouvoir impérial, discrédité par sa passivité face au colonialisme et parce que les Taiping (Grande Paix) exigeaient des réformes socio-économiques radicales concernant la redistribution des terres confisquées aux grands propriétaires terriens et à l’empereur, réformes dans lesquelles les femmes avaient exactement les mêmes droits que les hommes. On comprend ainsi pourquoi la crise de 1857 et les événements qui suivirent ont mis en évidence l’incapacité de la classe impériale chinoise à repousser les invasions successives et à gagner la confiance de son peuple, qui se soulevait contre l’exploitation interne et contre les invasions extérieures. L’identité politique galicienne s’est affirmée avec force en 1845 et 1846 en réponse au processus de centralisation de l’État libéral espagnol et au démantèlement de l’unité politico-territoriale de l’ancien royaume de Galice par le biais de la division en provinces. Dans le contexte de la crise économique et sociale qui secouait la façade atlantique européenne (hausses d’impôts, épidémies décimant la récolte de pommes de terre), la création de la Junta Superior du Royaume de Galice a donné une expression politique à un mouvement qui a dépassé le cadre d’une simple déclaration militaire : parallèlement au soulèvement de Miguel Solís, une vaste insurrection civile et populaire s’est développée, s’étendant à de nombreuses villes et communes, et réclamant de profondes transformations politiques, sociales et économiques. Inspiré par les courants du socialisme utopique et du républicanisme démocratique, la pensée d’Antolín Faraldo a contribué à élaborer un projet qui revendiquait la Galice en tant que sujet politique et remettait en cause la légitimité de l’ordre étatique en vigueur. Vaincue par la supériorité militaire de l’armée espagnole, la révolution fut réprimée par l’exécution des martyrs de Carral, l’exil de centaines de participants et la dissolution de la Junta. Bien que ces événements aient longtemps été interprétés comme une manifestation de régionalisme romantique ou d’un premier provincialisme galicien, une partie de l’historiographie récente a mis en avant leur dimension nationale, populaire et révolutionnaire, les considérant comme un antécédent fondamental du Rexurdimento et de l’articulation ultérieure du nationalisme galicien. Nous commençons à entrevoir le fil rouge qui relie la Galice et la Chine populaire, ainsi que de nombreuses autres nations, au processus de formation de la patrie prolétarienne au milieu du XIXe siècle, au-delà des différences spatiales et temporelles qui les séparaient. Mais comment cela a-t-il évolué ? La Commune de Paris de 1871 fut l’explosion révolutionnaire qui apporta un éclairage nouveau sur la théorie marxiste. Elle fut la réponse du bloc des classes exploitées et des secteurs républicains à la crise d’effondrement de la nation impériale imposée après la défaite de la révolution de 1848, précipitée par la victoire militaire écrasante de la Prusse lors de la guerre de 1870. Des milliers de soldats et de miliciens de la guérilla d’arrière-garde ont péri pendant la guerre, auxquels il faut ajouter les plus de 30 000 ouvriers et ouvrières assassinés lors du massacre de la Commune et dans d’autres villes insurgées, ainsi que la faillite économique aggravée par les indemnités de guerre versées à la Prusse. En réponse, et à l’instar de ce qui allait se passer en Allemagne et dans d’autres États, la bourgeoisie française a entrepris dès 1872 une construction rigoureuse et systématique de la nation française dont elle avait un besoin urgent, en remodelant l’armée, la culture et l’éducation, la diplomatie, la bureaucratie d’État, la presse, l’expansionnisme impérialiste, la production, etc. Les analyses critiques rigoureuses de la Commune menées par Marx et Engels montrent que, pour eux, elle incarnait le modèle de pouvoir ouvrier « enfin trouvé ». Un pouvoir ouvrier qui était le véritable représentant de la nation ouvrière, défendue par le peuple en armes et autogérée par un gouvernement peu coûteux et transparent, directement éligible et révocable par la classe ouvrière organisée en coopératives qui, par leur pratique, enseignaient au peuple que les patrons sont superflus, que la bourgeoisie n’est pas nécessaire. Cependant, ils ont toujours formulé une critique fondamentale, à l’époque comme aujourd’hui : la Commune n’a pas osé récupérer les fonds économiques, les capitaux déposés à la Banque de France ; elle a stoppé sa progression face au noyau dur de la propriété capitaliste, le secteur bancaire, ce qui l’a privée des moyens indispensables pour soutenir la résistance. Le processus vers la patrie socialiste qui était en cours d’expérimentation au sein de la Commune s’est brusquement interrompu en raison de sa propre incapacité théorique et politique à comprendre que la nation ouvrière ne peut se constituer en État socialiste, communale, si elle ne détruit pas la propriété bourgeoise. Pour anticiper un peu, la Commune de Donostia a commis la même erreur stratégique durant l’été 1936 : elle n’a pas non plus osé récupérer les capitaux déposés à la Banque de Gipuzkoa alors qu’elle luttait, pratiquement sans armes, pendant trois mois contre le fascisme, avant d’être noyée dans un océan de sang. Engels et Marx ont apporté une autre contribution autocritique qui prend de la valeur à mesure que les peuples prennent conscience et acquièrent une perspective historique. S’appuyant sur les leçons de la Commune de 1871, Engels a reconnu en 1875 que Marx et lui avaient commis une erreur en utilisant toujours le concept d’État alors qu’ils auraient dû employer celui de Commune, plus juste et doté d’un plus grand potentiel révolutionnaire. Nous avons vu au début de ce texte l’importance que Marx accordait, en 1842 – 1843, au droit coutumier, à la propriété collective des biens communaux anéantis par les privatisations bourgeoises. Avec plus ou moins d’intensité, cette défense a toujours été maintenue et, un demi-siècle plus tard, Engels l’a réaffirmée. Le débat russe sur la valeur révolutionnaire des communes paysannes s’est déroulé parallèlement aux études que les deux amis ont menées sur les sociétés anciennes, dépourvues de propriété privée. Pendant ce temps, en 1871, Wilhelm Liebknecht a déclaré à la bourgeoisie allemande : « vous nous accusez de ne pas avoir de patrie, vous qui nous l’avez enlevée » . Rappelons que l’Allemagne n’a pas pu se réunifier démocratiquement lors de la révolution de 1848, et que ce sont la bourgeoisie et les junkers militaires de Prusse qui l’ont unifiée de manière dictatoriale et verticalement par le haut, en imposant une patrie militariste à coups de police et de canons. C’est précisément cela que W. Liebknecht a dénoncé : en 1848, on a arraché au prolétariat, à coups de bombes, la possibilité de créer une patrie démocratique -radicale qui aurait ouvert la voie à la patrie socialiste. L’exploitation salariée, l’oppression politique et patriarcale, ainsi que la domination idéologique monarchico-bourgeoise, empêchaient, par la répression et l’aliénation fétichiste, le prolétariat de participer ne serait-ce que superficiellement aux questions décisives de la patrie prussienne, militarisée et impérialiste. Pire encore, comme on le verrait définitivement en 1914, la bourgeoisie endormait peu à peu le prolétariat avec l’opium de son nationalisme impérialiste, auquel le réformisme social-démocrate ne s’opposait pas depuis la fin du XIXe siècle. Nous avons vu plus haut qu’à la fin du XVIIIe siècle, le nationalisme bourgeois s’était définitivement imposé dans son essence. Prenons maintenant un autre exemple illustrant la complexité du sujet que nous traitons, très fréquent dans l’histoire : les guerres entre puissances oppressives pour s’emparer de territoires qui ne leur appartiennent pas. À la fin des années 1880 débuta en Afrique du Sud la longue guerre entre la Grande-Bretagne et les deux républiques boers, qui dura, avec des hauts et des bas et différentes phases, jusqu’à la victoire britannique en 1902. La force des Britanniques provenait de leur capitalisme industriel et la faiblesse des Boers de leurs limites agricoles, ce qui se reflétait dans leurs différences culturelles : anglo-saxonne pour les premiers, germano-néerlandaise pour les seconds. Mais ce qui nous intéresse, c’est que les peuples africains faisaient face à un ennemi unique, bien qu’ils s’entretuaient pour des intérêts opposés. Cet ennemi unique était le capitalisme européen et son nationalisme expansionniste, qui faisait abstraction de leurs intérêts contradictoires pour imposer une même idéologie fondamentale, celle de la dictature de la propriété privée avec sa culture fondée sur le fétichisme de la marchandise. Bien sûr, les peuples africains avaient eux aussi leurs contradictions et s’affrontaient également entre eux ; et même, comme sur les autres continents, certains peuples collaboraient avec les envahisseurs en les aidant à exterminer ou, à tout le moins, à exploiter d’autres peuples, quelles qu’en soient les raisons. Pour le thème que nous abordons, la patrie ouvrière face à la patrie bourgeoise, ces guerres à plusieurs fronts menées par les puissances capitalistes tant entre elles que simultanément contre des peuples communaux, tributaires, esclavagistes, féodaux et en transition vers le capitalisme revêtent une grande importance car elles mettent en avant des problèmes récurrents : le rôle, dans les identités actuelles, des vestiges des traditions et des mémoires du passé, même s’ils ont été manipulés, persécutées et/ou réactualisées par les pouvoirs successifs. À mesure que Marx et Engels étudiaient ces sociétés, ils comprenaient l’importance de ces questions pour la lutte des classes sous sa forme de lutte de libération. Leur recueil d’articles sur le colonialisme en est un exemple éclatant. La lutte irlandaise a conduit Marx et Engels, dès 1870, à lui accorder à nouveau une grande attention, les amenant à des conclusions cruciales pour le sujet qui nous occupe : l’indépendance du peuple irlandais ne viendra pas de la révolution anglaise, mais de la lutte irlandaise elle-même. La raison de cette affirmation est plus profonde et dépasse le cas concret, car les deux amis insistaient sur le fait que les bénéfices du pillage colonial, par exemple en Inde, aliénaient les ouvriers anglais. En 1867, Marx déclara à Engels que le prolétariat anglais devait exiger la dissolution de l’Union et que l’Irlande devrait mettre en œuvre trois mesures pour garantir sa liberté : un gouvernement indépendant, une révolution agraire et une protection douanière contre l’Angleterre. Avant d’analyser plus en détail cette opinion de Marx sur l’Irlande, qui nous éclaire sur les tâches de la patrie socialiste, il faut savoir que lors de la présentation du Manifeste en 1892, Engels a affirmé que l’indépendance polonaise ne serait obtenue ni par la noblesse ni par la bourgeoisie, mais par un prolétariat jeune et déterminé, suivant la logique de l’argumentation précédente sur la nécessité d’une révolution agraire en Pologne. De même, il convient de savoir que lors de sa visite à Londres en 1902, Lénine a confirmé ce qu’avait déclaré Benjamin Disraeli en 1845 concernant l’existence de « deux » Londres ennemis l’un de l’autre : le Londres bourgeois et le Londres ouvrier. Nous disposons ainsi de trois points de départ pour une analyse plus précise de la transition révolutionnaire vers la patrie prolétarienne. Mais il faut y en ajouter d’autres : existait-il « deux » nations opposées au sein de la Galice et de la Chine à cette époque ? Sans aucun doute, oui. En effet, vers 1891 est apparu le premier drapeau galicien, comportant une bande bleue oblique sur fond blanc, dans le cadre du mouvement appelé Rexurdimento, mal vu par l’élite pro-espagnole. Nous devons accorder toute l’importance qu’elle mérite à la création de cet emblème national et, pour cela, nous référer à l’exemple héroïque du peuple maori, très lointain, de Nouvelle-Zélande, qui sortait tout juste de la culture paléolithique. À partir de 1840, la résistance maorie face à l’invasion britannique s’est intensifiée : au cours des guerres contre l’envahisseur, les Maoris ont abattu à quatre reprises le drapeau britannique, car ils haïssaient sa symbolique oppressive. Les Britanniques comptaient dans leur armée des Maoris collaborationnistes, des mercenaires chargés d’assassiner leurs propres frères pour imposer le drapeau britannique. Nous voyons ainsi la contradiction inhérente à toute nation envahie entre un secteur indépendantiste et un autre de « cipayes », ainsi que le rôle des symboles et emblèmes antagonistes qui représentent ces deux camps. La création du premier drapeau galicien a marqué le début de l’accélération des contradictions internes à la nation opprimée, car plus tard serait créé le drapeau indépendantiste orné d’une étoile rouge, qui exprimait l’essence socialiste de la nation ouvrière galicienne. En Chine, les nouvelles invasions occidentales de 1883 et 1885 ont affaibli un gouvernement pusillanime écrasé par le Japon en 1894, ce qui a ravivé la haine populaire envers la classe dominante. Il existait également « deux » Euskal Herria, comme cela se confirmait de plus en plus depuis la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe, même si ce fut avec l’irruption des grèves générales ouvrières à partir de 1890 que surgit l’embryon de « l’autre Euskal Herria », indépendantiste et socialiste. L’effondrement définitif de l’empire espagnol en 1898 a favorisé l’émergence du « régénérationnisme » visant à « raviver l’Espagne », réprimer le nationalisme catalan et basque, renforcer le catholicisme, surveiller le mouvement ouvrier, réarmer l’armée, etc. Comme on le voit, les principaux États bourgeois européens menaient une intense campagne de réadaptation de leurs nationalismes et patriotismes oppressifs aux nouvelles exigences découlant du passage de la phase colonialiste du capitalisme à sa phase impérialiste, qui se produisait à cette époque. Que se passait-il dans d’autres pays et pourquoi ? Notons qu’en 1905, l’organisation Tung Meng-hui fut créée dans une Chine écrasée afin de reconquérir l’indépendance bourgeoise. De même, en 1907, la paysannerie galicienne commençait déjà à créer des réseaux de coopération défensive liés à la renaissance culturelle et linguistique pour freiner l’avancée de la domination espagnole. Eh bien, c’est en cette année 1907 que le tsarisme achève d’écraser, par la terreur militaire, la révolution de 1905 qui venait tout juste de débuter trois ans après que Lénine eut rédigé une grande partie de *Que faire ?*, impressionné par les « deux » Londres qui s’opposaient l’une à l’autre. Et la question est la suivante : quelle dialectique interne peut-il y avoir à cette époque entre la montée des nationalismes démocratiques et populaires, de plus en plus opposés au nationalisme impérialiste en pleine réorganisation, et l’approfondissement de la théorie marxiste ? Entre 1867, date de la lettre de Marx à Engels sur les trois mesures pour l’Irlande, et 1905 – 1907 – années qui marquent la réorganisation des identités galicienne et chinoise à cette époque –, s’écoulent quarante années au cours desquelles la phase impérialiste fait définitivement irruption ; dont la date officielle de naissance peut être fixée, à vue de nez, à la destruction de l’indépendance formelle de la Chine à partir de la signature du « Protocole de 1901 », qui livrait la nation, pieds et poings liés, au pillage occidental protégé par ses armées criminelles, ce qui provoquera de nouvelles résistances populaires. La Galice n’était pas en reste : le malaise paysan, exacerbé par les crises successives depuis la fin du XIXe siècle, a fini par donner naissance, vers 1907, à des ligues et associations paysannes dans un climat de lutte pour la langue et la culture galiciennes. Mais le facteur décisif fut l’éclatement, en 1873, de la première Grande Dépression, qui dura jusqu’en 1896. Il y avait eu d’autres crises économiques auparavant, comme celle de 1857 et même au XVIIe siècle, mais celle-ci était « nouvelle » en ce sens qu’elle découlait des contradictions du capitalisme industriel, qui imposait une surproduction excédentaire que la sous-consommation des classes appauvries ne pouvait résoudre, entre autres causes. La déflation, c’est-à-dire la chute des prix, la baisse de la production et l’effondrement des salaires, étouffait le taux de profit, créant une spirale destructrice dont on ne pouvait sortir qu’en appliquant la solution que Marx avait déjà exposée dès 1847 : la destruction de la richesse produite afin d’ouvrir, sur ce désert de pauvreté imposée, une nouvelle phase d’expansion. La triade fondamentale de la destruction n’est autre que : la surexploitation de la nation ouvrière par la nation bourgeoise ainsi que le cannibalisme intra-bourgeois, c’est-à-dire que les grandes entreprises dévorent les petites ; l’expansion mondiale par le pillage des peuples et l’épuisement de la nature ; et la multiplication de l’industrie du massacre humain, le rôle de la violence injuste dans la civilisation capitaliste. Autrement dit, la première Grande Dépression, de 1873 à 1896, confirmait la théorie marxiste de la crise énoncée entre 1859 et 1867, avec des prémices prémonitoires en 1847 – 1848. Les deux grandes dépressions qui ont suivi, celle de 1923 – 1939 et celle de 2007 à aujourd’hui, s’inscrivent dans ces coordonnées théoriques, bien qu’elles présentent des variantes et des particularités qui leur sont propres. Nous verrons comment cette évolution historique enrichit les enseignements susceptibles de faciliter la construction des patries socialistes. Cela signifie, premièrement, que lorsque Marx a exposé ses trois points sur l’Irlande – indépendance, révolution et protectionnisme –, il s’appuyait sur une théorie non seulement déjà confirmée par l’histoire, mais également validée par la première « grande crise » qui a débuté six ans après la publication du Capital. Et deuxièmement, cela signifie que ces trois conditions, qui constituent à leur tour le fondement indispensable de la patrie socialiste, resteront inchangées dans leur essence, car à partir de cette première Grande Dépression, le capitalisme est définitivement entré dans une autre phase, l’impérialiste, dans laquelle tout peuple souhaitant être véritablement libre devait, doit et devra conquérir son indépendance révolutionnaire. Mais les surprofits impérialistes ont accéléré des processus d’aliénation qui trouvaient déjà leur origine dans le colonialisme et qui ont renforcé l’emprise mentale de la bourgeoisie sur le prolétariat. L’industrialisation imparable a fait que le fétichisme de la marchandise a pénétré la structure psychique précapitaliste qui subsistait chez les masses travailleuses et que la subsomption formelle du travail au capital a été remplacée par la subsomption réelle. En termes simples, ce processus est appelé « embourgeoisement du prolétariat » et, en ce qui nous concerne dans ce texte, « nationalisme bourgeois et impérialiste ». Marx et Engels ont très tôt pris conscience de ces dangers réactionnaires inhérents à la capacité du capital à manipuler l’idéologie prolétarienne en mêlant traditions réactionnaires et innovations bourgeoises. Un ouvrage marxiste qui, dès 1852, définissait le cadre conceptuel de ce problème récurrent est *Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte*, auquel nous avons déjà fait référence. Prenons un exemple : entre 1876 et la Première Guerre mondiale, les grands États européens se sont partagé la quasi-totalité de l’Afrique par le biais de négociations internes et d’une terreur sauvage à l’extérieur. Ils se sont également lancés à l’assaut de la Chine, lui imposant la capitulation du « Protocole de 1901 » comme nous l’avons vu, sans parler de l’expansion criminelle dans de vastes régions d’Asie, irréversible dès la première moitié du XIXe siècle, comme en Inde. Une bourgeoisie occidentale euphorique se croyait propriétaire du monde et, d’une certaine manière, y parvenait ; dans le même temps, quelques miettes des gains considérables étaient distribuées à « ses » classes ouvrières, renforçant ainsi l’efficacité aliénante des moyens de soumission inhérents au capital. De plus en plus exploitées, ces classes se croyaient membres de la nation bourgeoise qui leur garantissait une petite amélioration sociale grâce à l’impérialisme, partant du principe qu’elles pouvaient accepter passivement une exploitation de classe accrue en échange de ces avantages ; pire encore, elles devaient soutenir cet impérialisme afin d’augmenter ces miettes. Prenons un autre exemple : dans leurs lettres sur l’Irlande, Marx et Engels avertissent que l’oppression nationale, l’exploitation sociale et la domination religieuse et culturelle de l’Irlande par l’Angleterre sont désastreuses pour la classe ouvrière anglaise, car elles en font un sujet réactionnaire actif dans la lutte des classes en faveur de la bourgeoisie britannique : elles opposent les ouvriers irlandais qui défendent leurs droits aux Anglais qui les méprisent, brise l’unité de classe en transformant les Anglais en instruments de répression au service de la patrie anglaise et en fait des exploiteurs de l’Irlande en tirant profit de ses souffrances atroces. Ces mises en garde remontaient au pillage de l’Inde au milieu du XIXe siècle et sont également d’actualité, mais appliquées à toute l’Europe, surtout sur le plan directement politique, en raison des effets désastreux de l’oppression de la Pologne qui renforce le pouvoir réactionnaire des trois puissances qui l’occupent : la Prusse, l’Autriche et la Russie. On voit ainsi la conception dialectique du soi-disant « problème national » de Marx et Engels : l’indépendance révolutionnaire des peuples opprimés était nécessaire pour ces peuples et, en même temps, pour ceux qui les oppriment. En réalité, ils ne faisaient qu’appliquer à leur époque l’avertissement lancé par un représentant de Notre-Amérique lors des réunions de 1812 à Cadix : un peuple qui en opprime un autre ne sera jamais libre. Mais l’apport qualitatif de Marx et Engels a consisté à offrir la clé qui ouvrait le verrou de l’indépendance, du moins à cette époque. Avant d’examiner si ces trois clés – indépendance, révolution agraire et protection douanière – sont utiles à l’indépendance anti-impérialiste actuelle, nous devons comparer en quoi elles ont progressé par rapport au premier nationalisme tel que nous l’avons observé dans la lutte portugaise pour son indépendance de 1580 à 1668, pour ne citer que cet exemple. Entre la fin du XVIe siècle et la première moitié du XVIIe siècle, le pouvoir était presque exclusivement entre les mains des monarchies absolutistes, la nation étant la propriété du roi, avec plus ou moins de soutien de la part de la noblesse et de la bourgeoisie, et face à une assez grande indifférence du peuple, sauf lorsque celui-ci constatait que l’exploitation interne et externe – une invasion, par exemple – aggravait considérablement ses conditions de vie déjà précaires. Dans ces cas-là, la lutte des classes interne et la résistance à l’invasion, voire le soutien apporté à l’envahisseur pour renverser le roi, exigent des analyses particulières et spécifiques. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, en revanche, l’absolutisme est bel et bien vaincu, car la bourgeoisie a réussi à lui arracher le pouvoir, ne lui laissant qu’une force symbolique d’unité d’un État-nation différent de celui d’il y a trois siècles. Il en est ainsi parce que le capitalisme industriel et impérialiste n’est plus celui, mercantile et colonialiste, d’autrefois : désormais, le prolétariat fait irruption avec suffisamment de force pour créer la Première Internationale, pour se lancer dans la première tentative de construction d’une patrie socialiste : la Commune ; pour unir l’indépendance des peuples à la nécessité de la révolution, comme on le constate déjà en 1905 en Europe et, avec un peu plus de retard, en Chine et en Galice. Mais dans le même temps, l’opium du patriotisme bourgeois se répandait parmi les classes exploitées plus rapidement et plus profondément que sous le capitalisme des XVIe et XVIIe siècles, car l’industrialisation rapide et l’impérialisme accéléraient la subsomption réelle du travail au capital, renforçaient le fétichisme de la marchandise qui aliénait le prolétariat, jetaient les bases de l’explosion raciste, de l’autoritarisme militariste et machiste, des Freikorps, autant de piliers du proto-fascisme qui frapperait à la porte en 1918. La réorganisation du nationalisme impérialiste visait à étouffer dans l’œuf les germes révolutionnaires, le communisme et sa défense de l’indépendance ouvrière, et de maintenir en réserve une force irrationnelle des masses susceptible d’être mobilisée au moment où le capital en aurait besoin. Lorsque, en 1867, Marx soulignait la nécessité de l’indépendance, de la révolution agraire et du protectionnisme face à l’asservissement économique anglais, il proposait trois mesures que d’autres peuples n’auraient d’autre choix que d’adopter le moment venu. Les deux amis savaient que ces trois mesures impliquaient un processus révolutionnaire susceptible d’entraîner une guerre entre l’Irlande libre et l’Angleterre oppressive ; ils savaient que le prolétariat polonais n’obtiendrait pas l’unification nationale et la révolution agraire sans s’exposer à une guerre de libération. Déjà à l’époque, l’indépendance, la révolution agraire et le protectionnisme, même s’il ne s’agissait que d’une proposition, laissaient présager un affrontement frontal avec les bourgeoisies occupantes. C’est d’ailleurs exactement ce qui se passait au Soudan, pays précapitaliste qui défendait son indépendance contre l’occupation anglo-égyptienne, qui appliquait les règles communautaires et justes de l’islam et dont la vie économique avait rompu avec le colonialisme. En 1898, le peuple soudanais, très mal armé, sans aucune notion des tactiques militaires occidentales, affronta avec un héroïsme désespéré les mitrailleuses, canons et fusils britanniques modernes. Omdurman ne fut pas une bataille, ce fut un massacre effroyable, avec près de 30 000 Soudanais morts, blessés ou faits prisonniers contre un peu plus de 400 pertes britanniques. À ce crime, et à tant d’autres, il faut appliquer la même condamnation que celle prononcée par Marx contre la civilisation capitaliste qui a exterminé 30 000 communards en 1871. Mais la théorie marxiste qui expliquait pourquoi il fallait lutter pour l’indépendance, pour la révolution agraire et pour rompre avec le capitalisme, s’appliquait également à la lutte des classes dans l’empire tsariste de 1905 à 1908. Les soviets constituaient l’expression synthétique de cette théorie. Si la Commune a montré au monde que le prolétariat osait tenter de construire sa patrie socialiste, les soviets russes de 1905 ont démontré que les classes et les nations opprimées avaient franchi des étapes décisives dans l’auto-organisation horizontale, directe et indépendante des institutions bourgeoises, de leurs partis d’ordre et de leurs bureaucraties syndicales. Les soviets dirigeaient la révolution dans les casernes et dans les usines, dans les campagnes et dans les quartiers populaires. Les soviets décidaient comment mettre en œuvre l’indépendance économique vis-à-vis du marché capitaliste : ils incarnaient le peuple en armes, épine dorsale de la patrie socialiste. Les soviets ont vu le jour pour diverses raisons, parmi lesquelles nous en soulignons trois en raison de leur importance pour la question de la patrie ouvrière : premièrement, la majorité de la classe ouvrière entretenait encore des liens directs ou indirects avec la culture populaire paysanne, où la mémoire de la lutte anti-tsariste était très vive, comme l’avait constaté Lénine en 1902 ; deuxièmement, la défaite dans la guerre contre le Japon quelques mois avant de la révolution avait anéanti le peu de légitimité qui restait au tsarisme, soulignant l’urgence de profondes réformes de modernisation et ouvrant les brèches par lesquelles se manifestèrent les aspirations des ouvriers et des paysans à une société totalement différente ; et troisièmement, la faiblesse du réformisme politico-syndical et culturel au sein du peuple ouvrier, et en particulier dans les usines, ce qui explique l’absence quasi totale de mécanismes de contrôle et de blocage réformiste de toute radicalité, ainsi que l’inexistence d’un projet national bourgeois alternatif au projet tsariste ou susceptible de l’adapter à la terrible crise de survie de l’empire. Mais si la théorie marxiste se développait au rythme des contradictions objectives, le retard subjectif des organisations révolutionnaires à se mettre au niveau des nouvelles pratiques du peuple travailleur, telles que les soviets, était notable : peu de bolcheviks ont immédiatement saisi ce qu’ils représentaient, même s’ils l’ont découvert par la suite et ont su s’y intégrer. Quelle importance revêt pour notre présent et notre avenir, en tant que peuples opprimés, ce retard, au début du XXe siècle, de la subjectivité révolutionnaire par rapport à l’avancée de la lutte des classes en général et, concrètement, aux luttes de libération ? Gardons à l’esprit qu’en 1905 – 1908, l’irruption des luttes nationales anti-tsaristes finlandaises, baltes, polonaises… a été très importante ; notons également que les luttes anticoloniales s’intensifiaient et que, d’un autre côté, l’opium nationaliste bourgeois s’imposait imperceptiblement au sein du prolétariat occidental, tout comme, de manière très perceptible, le réformisme social-démocrate, sur lequel nous reviendrons. La révolution russe a été totalement écrasée en 1908, peu avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale en 1914. La Deuxième Internationale débattait de la conduite à tenir face à la guerre, mais les diverses propositions n’ont pas pu empêcher le soutien massif des classes ouvrières à leurs bourgeoisies respectives au cours des deux premières années du conflit. Tout semblait indiquer que la « patrie ouvrière » avait disparu des revendications en Occident avant même les protestations sociales de 1916. Profitant du contexte mondial, en 1915, le Japon a contraint la Chine à signer le document intitulé « Les 21 conditions », qui transformait ce pays à l’agonie en son protectorat, une humiliation à laquelle Pékin s’est plié. En Irlande eut lieu l’insurrection de Pâques 1916 et en Galice, la conscience nationale progressait grâce à des mobilisations politico-culturelles : entre 1916 et 1918 furent fondées l’Irmandade de la Fala et la Ière Assemblée nationaliste galicienne, pour ne citer que deux exemples. Il est très révélateur que, dès 1912, le groupe bolchevique au sein duquel militait Lénine ait commencé à constater qu’une nouvelle vague de luttes nationales reprenait après la défaite de la révolution de 1905 – 1908. C’était vrai, mais son contraire l’était tout autant : en août 1914, la quasi-totalité des peuples travailleurs ont commencé à s’entre-tuer pour accroître la richesse de leurs bourgeoisies respectives. Que s’était-il passé ? La réponse est complexe, car il s’agit de pénétrer l’identité nationale contradictoire des peuples, même si nous avons déjà avancé de nombreuses idées à ce sujet et d’autres que nous aborderons plus loin. Jusqu’en 1914, on ignorait bon nombre des ouvrages marxistes nécessaires pour étudier ce qu’étaient le fétichisme, l’aliénation, la subsomption formelle et la subsomption réelle, ainsi que leur importance pour le sujet qui nous occupe, les implications des Grundrisse pour cette même question, etc. Il suffit de savoir que le soi-disant quatrième livre du Capital, ou « Histoire critique de la théorie de la plus-value », n’a été imprimé qu’en 1910, ce qui explique que son étude ait été très superficielle et réservée à une minorité. De plus, une multitude de lettres échangées entre les deux amis, ainsi qu’entre ceux-ci et de nombreuses connaissances, n’avaient pas été publiées. On ignorait également l’existence de brouillons sur l’ethnographie, sur des peuples qui ne connaissaient pas la propriété, sur les terres communales sur de nombreux continents, et pas seulement en Russie, ainsi qu’une multitude d’autres manuscrits qui n’ont toujours pas été édités. Une telle masse d’idées nous révèle peu à peu une méthode de pensée propre aux deux amis, dans laquelle la dialectique de leurs textes initiaux acquiert un potentiel cognitif et d’action consciente qui ne cesse de surprendre à mesure qu’on l’étudie. La redécouverte de la dialectique matérialiste et son application méthodique à l’histoire de la lutte des classes ont connu un sort moins favorable. Au cours de ses dernières années, Engels s’est livré à une autocritique, en son nom et au nom de Marx, concernant la priorité qu’ils avaient accordée à ce que l’on appelle aujourd’hui les « facteurs objectifs », reléguant au second plan les « facteurs subjectifs », indispensables pour comprendre les luttes et les guerres de libération nationale. Pour ne citer qu’un seul exemple, la décisive Lettre à Bloch a été écrite en 1890, mais sa publication a pris plusieurs années. Et si l’on s’étend à la dialectique vitale, on constate que *La Dialectique de la nature*, un brouillon rédigé par Engels entre 1873 et 1883 avec l’aide de Marx, n’a été publié qu’en 1925, et que le brouillon décisif de Lénine, *Cahiers philosophiques*, rédigé entre 1914 et 1916, n’a été rendu public en russe qu’en 1934. À partir de ces lacunes, nous comprenons mieux les lacunes inévitables dans les textes marxistes sur les contradictions inhérentes à la conscience nationale des peuples, qu’ils aient été opprimés ou oppresseurs. Le premier texte conservé de Rosa Luxemburg sur la question nationale date de 1896. Lénine avait déjà pris la défense de la Chine en 190 0, alors qu’elle était attaquée par la Russie tsariste. Les thèses de la social-démocratie internationale sur l’autodétermination des peuples étaient formelles et générales. Otto Bauer avait publié en 1907 *La question des nationalités et la social-démocratie*, accordant une grande importance au poids de la culture. Lénine avait signalé en 1912 que les luttes nationales reprenaient de plus belle après leur défaite de 1905 – 1908, demandant à Staline de rédiger un texte sur le sujet, qui fut intitulé « Le marxisme et la question nationale » et publié en janvier 1913. Immédiatement après, Lénine rédigea son propre texte, « Le droit des nations à l’autodétermination », en mai 1914, trois mois avant la Première Guerre mondiale. En d’autres termes, la quasi-totalité des différentes thèses de la gauche sur la question nationale en août 1914 ne faisaient qu’effleurer la surface de l’océan profond et obscur des contradictions nationales, non pas par ignorance ou indifférence face au problème, mais en raison des limites objectives alors insurmontables. Même l’insistance d’Otto Bauer, en 1907, sur l’importance de la culture nationale fut balayée dès le premier jour de la guerre, sept ans plus tard. L’amère incrédulité de Lénine lorsqu’il apprit le soutien massif des ouvriers à leurs bourgeoisies en est un exemple concluant. On se fait une idée approximative de la réponse à la question de savoir ce qui s’était passé en observant ce que fit Lénine : il s’est lancé dans une relecture de Hegel, a approfondi l’étude de l’oppression nationale et de la guerre, a commencé à étudier l’impérialisme et l’État, tout en continuant à exercer une critique cinglante de la social-démocratie et en redoublant d’efforts pour transformer la guerre interimpérialiste en une guerre révolutionnaire anticapitaliste et, plus tard, à partir de 1919, il a impulsé l’Internationale communiste en tant que direction révolutionnaire mondiale, ce qui fut un choix incontestablement judicieux pour la question qui nous occupe, afin de faire avancer la création des patries ouvrières. Comme nous le verrons, les patries socialistes trouvent dans l’eurocentrisme et le réactionnariat de la patrie impérialiste l’un des principaux obstacles à leur triomphe, entre autres parce que le patriotisme eurocentrique non seulement s’oppose aux peuples, mais plonge également ses classes exploitées dans l’ignorance historique ; or, on sait que l’ignorance renforce l’irrationalisme et le réactionnariat. Nous en avons un exemple dans l’indifférence de la gauche face à la révolution mexicaine de 1910 à 1917, qui était une rébellion massive de la paysannerie et des ethnies opprimées contre un pouvoir qu’elles percevaient comme étranger et qui leur arrachait par le sang et le feu leur culture précolombienne et leurs terres communales. Le Plan d’Ayala de 1911 exigeait, entre autres revendications, la restitution des terres communales, l’expropriation des terres et leur répartition aux paysans pauvres, la nationalisation des biens des contre-révolutionnaires pour financer les pensions de guerre et indemniser les pauvres, etc. Il existait d’autres classes et factions de classe, allant de la grande bourgeoisie aux petits propriétaires terriens, en passant par les commerçants et les professions libérales, mais nous ne pouvons pas ici entrer dans les détails ; nous nous contenterons de dire que le peuple exploité a fait preuve d’une impressionnante créativité militaire. La révolution mexicaine avait des points communs avec la révolution chinoise, mais elle souffrait d’une faiblesse mortelle : elle ne disposait pas d’un parti communiste pour la guider, ce qui a empêché l’émergence d’une nation mexicaine ouvrière. Récupérer les biens communaux, les rivières, les forêts, les pâturages, récupérer les biens créés par la sueur du peuple, nationaliser la richesse des exploiteurs, subvenir aux besoins des révolutionnaires blessés à la retraite et aider à vie les familles et les veuves des héros tombés au combat… Tout cela, et bien plus encore, constituait les piliers fondamentaux de la patrie paysanne, indigène et ouvrière : mais le « facteur subjectif » a fait défaut. Ce qui s’était produit, c’est que le prolétariat européen, qui ne subissait pas d’oppression nationale, avait été contaminé par le nationalisme impérialiste de ses bourgeoisies respectives pendant environ trois lustres, malgré les leçons de la révolution russe de 1905. La Deuxième Internationale ne savait ni ne pouvait combattre cette avancée réactionnaire, car cette réalité à peine perceptible à première vue ne cadrait pas avec son mécanisme linéaire et son mépris du « facteur subjectif ». La puissante et vaste bureaucratie social-démocrate, ainsi que la force interne, mais non officielle, du courant bernsteinien, ont étendu la domination idéologique bourgeoise au point d’entraîner le prolétariat dans le carnage, au grand désarroi de la gauche internationaliste. Mais dès le début de l’année 1916, des signes de doute sont apparus dans plusieurs armées, une tension qui s’est propagée avec les massacres inexplicables de la Somme et de Verdun sur le front occidental, sur sur le front oriental avec l’échec de l’offensive de Brousilov à l’automne de cette même année, ainsi que dans les arrières ouvriers et paysans. De nombreux soldats protestèrent, désobéirent et se rebellèrent sur divers fronts. En février 1917 éclata la première phase de la révolution russe, la phase démocratique-bourgeoise, qui allait déboucher sur la révolution socialiste en octobre de cette même année, annonçant le printemps de la patrie socialiste dans lequel la libération des peuples opprimés par le tsarisme joua un rôle majeur. Si, dans le malaise social de 1916 en Europe occidentale, commençaient à se dessiner les prémices d’un autre modèle de nation « non au sens bourgeois », tendance qui allait se concrétiser davantage à partir de 1943, c’est au cours des deux phases de la révolution russe qu’elle est définitivement apparue. Les limites du marxisme de l’époque pour comprendre la soumission initiale du prolétariat jusqu’en 1916 se sont confirmées dans le cas contraire, celui du soulèvement irlandais de Pâques du 24 avril 1916. Une insurrection si surprenante que Lénine fut l’un des très rares internationalistes à prendre sa défense. L’Irlande s’était toujours battue d’une manière ou d’une autre, voire de toutes les manières, pour ses droits nationaux et sociaux. À Dublin, par exemple, des luttes acharnées avaient eu lieu lors d’une grève qui avait débuté en août 1913 et qui avait conduit les travailleurs à créer une milice d’autodéfense préparée militairement. La grève fut vaincue après six mois de luttes acharnées, mais la leçon d’autodéfense militaire ne fut pas oubliée puisqu’elle resurgit avec force à Pâques 1916. Entre-temps, la guerre de 1914 avait empêché Londres d’accorder l’autonomie à l’Irlande. Les deux grandes villes, Belfast et Dublin, étaient des pôles industriels en pleine expansion, dotés d’un prolétariat très moderne qui commençait à s’ouvrir aux idées socialistes face à la réalité de l’oppression nationale dans un pays où la campagne du sud était majoritairement catholique. Au terme d’une semaine de combats totalement inégaux, au cours desquels un peu plus de 300 personnes trouvèrent la mort, l’insurrection populaire de 1916 fut réprimée et nombre de ses dirigeants fusillés, le plus influent d’entre eux étant le marxiste James Connolly, organisateur d’une armée ouvrière qui savait que l’indépendance et le socialisme sont les deux faces d’une même médaille. Mais la répression ne fit que multiplier la haine anti-britannique, si bien que la lutte armée reprit en 1919 avec une violence redoutable qui contraignit la Grande-Bretagne, en 1921, à proposer une solution trompeuse profitant à la bourgeoisie du sud de l’Irlande : diviser l’île entre le nord, plus industrialisé et ouvrier, et le sud, paysan et conservateur. Le projet britannique de diviser la nation fut à l’origine d’une guerre civile acharnée au cours de laquelle la Grande-Bretagne soutint le camp qui acceptait de s’intégrer au Commonwealth en tant qu’« État libre » soumis au contrôle britannique, une dépendance totalement contraire à la pensée de Marx et de Connolly. Au final, la guerre civile a mis un terme à la tendance au renforcement du mouvement indépendantiste socialiste à Belfast et à Dublin pendant de nombreuses années, garantissant ainsi le pouvoir du capital dans ces deux territoires. La Première Guerre mondiale a montré que les contradictions alimentant l’extension des luttes nationales s’intensifiaient, mais elle a également mis en évidence le retard de la gauche à comprendre théoriquement pourquoi cela se produisait. La première étape de la solution, consistant à retrouver une partie du pouvoir théorique, viendrait avec le travail de l’Internationale communiste en 1919. Pendant ce temps, les peuples opprimés continuaient d’avancer de leur propre chef : en Galice, en 1920, parut la revue *Nos*, parmi tant d’autres exemples de reconquête de leur identité, et dès 1921, les premiers communistes galiciens s’organisaient déjà. En Chine, à la même époque, fut constitué le Mouvement du 4 mai, dont naîtrait le PCC à l’été 1921. En tant que synthèse définitive de cette période qui marque marque le début définitif d’une nouvelle phase dans la création des patries ouvrières sous l’impérialisme, nous avons le célèbre document de février 1918 rédigé par Trotski et signé par le premier gouvernement soviétique dirigé par Lénine : « La patrie socialiste en danger ! » Quel horizon s’ouvrait aux classes et aux peuples exploités avec cet appel ? L’appel soviétique à défendre à tout prix la première patrie socialiste de l’histoire, patrie internationaliste fondée sur le pouvoir armé des soviets, a été un véritable séisme dans la conscience des peuples travailleurs, qu’ils subissent ou non l’oppression nationale. Pour ceux qui ne la subissaient pas, mais qui étaient exploités par « leurs » bourgeoisies, l’appel soviétique leur a ouvert les yeux sur le fait incontestable qu’il pouvait exister une autre patrie, antagoniste et inconciliable, face à celle sous laquelle ils vivaient et souffraient au quotidien : celle de « leur » bourgeoisie. Les forces de gauche de ces peuples connaissaient la portée historique considérable de la Commune de 1871, mais elles ont soudain constaté qu’à partir d’octobre 1917, quelque chose de supérieur à la Commune avait vu le jour, quelque chose qui explorait concrètement les voies tracées par la Commune et en ouvrait de nouvelles. Les révolutions qui ont immédiatement suivi la Première Guerre mondiale en Allemagne, en Finlande, en Italie, en Hongrie… ainsi que la montée des mobilisations et des affrontements dans d’autres pays, comme la longue rébellion en Inde à partir de 1919, qui fut à nouveau étouffée par la terreur britannique avec le soutien du pacifisme de Gandhi, lequel appela à la paralysie des luttes et à la démobilisation du peuple insurgé, facilitant ainsi la victoire britannique par sa férocité criminelle. Pour les gauches des peuples opprimés, le séisme soviétique a bouleversé montagnes et océans, mettant en lumière le fait que la patrie ouvrière est une nécessité réalisable par la révolution, plutôt qu’une utopie millénariste à la manière du paradis sur Terre : belle mais impossible. Plus encore, lorsque cette patrie soviétique a fondé l’Internationale communiste et déployé un effort titanesque pour opérer un saut qualitatif dans la théorie marxiste de la liberté des peuples, ceux-ci ont compris que leurs propres sacrifices et luttes devaient constituer le fondement de cette avancée théorique indispensable. Ils comprirent donc qu’ils jouaient eux aussi un rôle essentiel dans la marche vers le communisme, en tentant de prendre d’assaut le ciel. En 1926, les ouvriers anglais n’avaient pas encore atteint le niveau de conscience de Liebknecht en 1871 concernant la reconquête de leur patrie expropriée par la bourgeoisie allemande, comme nous l’avons vu plus haut. Mais, malgré des hauts et des bas, ils menaient depuis 1921 une lutte des classes qui ne cessait de s’intensifier et qui fit un bond en avant en 1924, aboutissant à la convocation d’une grève générale pour le 3 mai 1926. La bourgeoisie et son gouvernement accusaient la classe ouvrière de préparer une guerre civile et prirent des mesures pour la vaincre en instaurant l’état d’urgence, en mobilisant l’armée et la marine. Elle craignait la contagion de la révolution soviétique et était prête à tout pour remporter cette guerre civile. Bon nombre des conseils d’action créés par les ouvriers avaient des orientations révolutionnaires. Mais le PCGB était très petit et, bien qu’il soit passé de 6 000 à 10 000 militants, il n’a pas pu contrer le réformisme de la bureaucratie syndicale, obsédée par l’idée d’affaiblir la grève avant même qu’elle n’éclate et de la faire échouer par la suite. Pendant un bref instant, la possibilité d’une patrie socialiste anglaise s’est profilée à l’horizon. En effet, la nécessité du communisme devint plus impérieuse après la fin de la Première Guerre mondiale, car l’antagonisme entre l’enrichissement de la bourgeoisie et l’appauvrissement de la classe ouvrière resurgit avec plus de force qu’auparavant : les « années folles » de champagne et de débauche de la grande oligarchie masquaient, par une bulle financière et spéculative incontrôlable, la stagnation économique réelle, jusqu’à ce que cette gigantesque bulle, ce ballon spéculatif, éclate en octobre 1929, plongeant le monde, à l’exception de l’URSS, dans la deuxième Grande Dépression. Mais dans ces pays appauvris par le pillage colonial et impérialiste, par la brutalité des classes dominantes, etc., il n’a pas fallu attendre la crise de 1929 pour que les peuples se soulèvent contre l’exploitation insupportable, inspirés par l’exemple soviétique et l’action de l’Internationale communiste. Prenons le cas de la Chine. Nous savons qu’en 1921 fut créé le PCC, déterminé à obtenir l’indépendance réelle d’un pays où les étrangers pillards ne pouvaient être jugés selon les lois chinoises car ils bénéficiaient du privilège de l’extraterritorialité, pour ne citer qu’un seul exemple parmi une liste insupportable de privilèges et de brutalités. Le mouvement communiste s’est développé en luttant contre les seigneurs de la guerre, la bourgeoisie chinoise et l’impérialisme. En 1927, des soulèvements populaires, notamment à Shanghai en avril, ont été massacrés, faisant des dizaines de milliers de morts. Le PCC a obéi à la directive de Moscou de se subordonner à la bourgeoisie, qui n’a pas respecté les accords, a organisé un coup d’État militaire et a procédé au massacre des communistes. La bourgeoisie a créé des escadrons de la mort composés de membres de la mafia, dans une parfaite division du travail répressif. La bourgeoisie « démocratique » a également passé au fil d’épée, en décembre 1927, la Commune de Canton, tandis que dans les zones rurales surgissaient des « républiques soviétiques » qui résistaient aux attaques du Kuomintang jusqu’à leur extermination. Les bandes armées des seigneurs de guerre, ainsi que les bandits et les groupes criminels des campagnes, apportaient leur aide à la lutte anticommuniste car leurs intérêts coïncidaient avec ceux de la bourgeoisie et des propriétaires terriens. La division du travail répressif entre criminels mafieux et criminels militaires, active à Shanghai et dans de vastes régions de Chine, avait trouvé un précédent dans la contre-révolution française de 1848, comme l’avait constaté Marx, ainsi que en partie chez les Freikorps allemands de 1918, les Chemises noires fascistes à partir de 1919 et les SA nazis à partir de 1920. Il ne faut donc pas s’étonner qu’ils aient refait surface en Chine. Le patriotisme bourgeois tire profit de « ses » criminels, qui constituent le revers sinistre des valeurs patriotiques, lesquelles ne sont autres que celles du capital. Nous avons fait ce bref tour d’horizon historique afin de mieux comprendre la complexité du fascisme, son rôle dans le patriotisme bourgeois et les difficultés rencontrées par de larges secteurs marxistes de l’époque pour le saisir. Nous abordons ainsi la deuxième incapacité de nombreux marxistes à promouvoir la patrie ouvrière. Dès 1919, l’Internationale communiste s’est attachée à étudier, entre autres, les raisons des défaites successives des révolutions qui avaient éclaté après la révolution soviétique. Vers 1922, le fascisme italien et divers mouvements militaristes ont fait leur apparition dans d’autres pays. Un peu plus tard, les ambiguïtés du freudisme ont favorisé l’émergence de courants à tendance révolutionnaire qui se radicalisèrent après la crise de 1929, donnant naissance au freudo-marxisme, lequel proposait des réflexions suggestives sur la manière d’intervenir sur le « facteur subjectif » ; mais son influence au sein de la gauche fut minime, en partie aussi à cause du rejet dont il fit l’objet de la part des partis communistes. Auparavant, des marxistes tels que Bordiga, Clara Zetkin, Gramsci, Trotski, Dimitrov et bien d’autres encore, avaient analysé le fascisme avec rigueur, mais la plupart d’entre eux n’ont pas pu ou n’ont pas voulu étendre leurs études à la réserve d’irrationalité que le fascisme a mobilisée, enrichissant ainsi les leçons que la bourgeoisie européenne avait tirées entre 1830 et 1848 : bonapartisme, césarisme, mafias réactionnaires, terreur pré- et proto-fasciste, manipulation des angoisses et des peurs de la petite bourgeoisie, manipulation de la psychologie des masses et de la structure psychique aliénée, exaltation du racisme et du nationalisme patriarcal, obéissance inconditionnelle au leader protecteur, droits de la race supérieure, etc. Comme nous l’avons dit, de petits courants freudo- -marxistes ont tenté de gagner en influence et d’ouvrir de nouveaux fronts de lutte des classes antifascistes, mais elles ont été écrasées par la répression interne et externe. L’échec de ce petit courant freudo-marxiste a eu deux effets négatifs majeurs : il n’a pas permis d’enrichir le marxisme sur cette problématique avant la fin des années 1960, ce qui a fait perdre des années importantes dans la lutte des classes ; et, dans le même temps, de laisser le champ libre à la « science » de la marchandisation de la politique, qui manipulait la structure psychique des masses aliénées à l’aide de techniques de marketing commercial. Ces deux effets négatifs ont renforcé la patrie bourgeoise à des moments critiques pour le capital. Si, en 1914, la social-démocratie s’est montrée incapable de mobiliser la conscience internationaliste qu’elle avait proclamée avec grandiloquence lors de ses congrès, dans les années 1930, elle-même ainsi que les partis communistes n’ont pas su combattre le fascisme pour diverses raisons, parmi lesquelles se détache l’incompréhension du fait que la lutte des classes se livre également au niveau de la subjectivité du prolétariat et du peuple opprimé dans son ensemble. Les gouvernements de la République de Weimar n’ont pas voulu mobiliser le peuple contre le fascisme en pleine montée depuis 1929, alors même que le prolétariat allemand pouvait se rapprocher du moment critique où il allait créer sa patrie socialiste. Le KPD pensait que les conditions objectives et subjectives d’une insurrection ouvrière qui donnerait le pouvoir au prolétariat étaient en train de se mettre en place, mais la victoire nazie a fait échouer et anéanti ce projet décisif. Hitler avait été informateur des services de renseignement militaires et il est probable que les services de sécurité allemands aient été plus ou moins au courant que les communistes préparaient « quelque chose », ce qui aide à expliquer la rapidité des changements introduits par la succession de gouvernements jusqu’à ce que le pouvoir soit confié à Hitler, d’autant plus que le soutien électoral au nazisme commençait à baisser tandis que celui de la social-démocratie et des communistes se maintenait, voire augmentait. Pour anéantir à la racine l’avancée du peuple ouvrier, le capital a lâché le chien fasciste afin de l’empêcher, non seulement par une terreur génocidaire inconnue jusqu’alors, mais aussi par une idéologie nationaliste dans laquelle la « nouvelle patrie » reposait sur une technique efficace de provocation de peurs, d’angoisses et de désirs refoulés. Si la répression fasciste a sévi en Allemagne de 1933 à 1945, en Chine, en 1932, le militarisme japonais a attaqué Shanghai et ses environs avec une armée de 200 000 000 soldats contre une armée chinoise de 40 000 hommes. La bataille fut sauvage, mais les quartiers les plus dévastés furent ceux des classes populaires, ceux des classes ouvrières, tandis que les quartiers riches, ceux de la bourgeoisie, souffrirent beaucoup moins. Une coïncidence ? À l’époque, un débat agitait le Kuomintang, parti de la bourgeoisie nationaliste : fallait-il d’abord écraser les communistes puis les Japonais, comme c’était le cas, ou, au contraire, unir ses forces à celles des communistes pour chasser les envahisseurs ? Le fait est que, face à la férocité japonaise, les bourgeois ont moins souffert que les travailleurs. Le Japon comprenait que les communistes étaient le véritable ennemi de classe national pour son impérialisme. Le Kuomintang, défenseur acharné du capitalisme, pouvait négocier des concessions et s’est d’ailleurs à plusieurs reprises allié au Japon contre les communistes. Le Kuomintang faisait tout ce qui était en son pouvoir pour étouffer le PCC en lui coupant l’approvisionnement en armes, en argent, en informations, etc., même pendant les phases où ils collaboraient ensemble contre les Japonais. C’est pourquoi, lorsque, vers 1933 – 1934, la « république soviétique » fit son apparition à Juichin ainsi que d’autres communes rouges comptant des milliers de membres, le Kuomintang vit qu’il se préparait bien plus qu’un simple embryon de patrie ouvrière préfigurant l’avenir de la Chine populaire, et il les attaqua jusqu’à les détruire. En Galice, la victoire de la IIe République en 1931 a déclenché les luttes paysannes et ouvrières qui se sont organisées avec plus de liberté, parallèlement au développement de la conscience linguistique et culturelle qui constituait là-bas, comme dans tant d’autres nations opprimées, l’une des premières étapes vers le développement de la conscience nationale. La lutte des enseignants et enseignantes galiciens, notamment à Orense, fut l’une de celles qui ont le plus sensibilisé le peuple travailleur. Il est très significatif qu’en 1932, le maire de Compostelle ait lancé un mouvement municipaliste visant à obtenir l’autonomie galicienne, victoire qui fut officiellement remportée en 1936, quelques jours avant le soulèvement franquiste. Ce qui nous intéresse dans ces premières années de la décennie 1930, c’est que l’État a très tôt commencé à organiser un premier coup d’État militaire dirigé par le général Sanjurjo, qui a échoué en août 1932. Pour en revenir à l’Allemagne, la « nouvelle patrie » nazie ne constituait pas une négation totale de la patrie bourgeoise allemande, mais son adaptation sauvage, nécessaire pour vaincre la patrie ouvrière qui frappait à la porte. Ses piliers étaient même renforcés par la terreur et la propagande. Quels piliers ? Celui de la propriété capitaliste intouchable, celui de la nécessité d’étendre le territoire de l’État, même au prix d’exterminations génocidaires, etc. Le grand capital, l’Église et l’armée l’ont immédiatement compris, comme ils l’avaient fait auparavant en Italie et comme ils le feraient ensuite, presque instantanément, en France et en Espagne, sans parler du soutien de la famille royale britannique, des oligarques américains… La capacité des nazis à séduire la petite et la moyenne bourgeoisie, les milieux libéraux et paysans, ainsi que certains ouvriers, indiquait qu’ils avaient trouvé la clé de la manipulation pour fédérer la « Grande Allemagne » afin de surmonter la crise de 1929 en retrouvant la puissance impérialiste dont elle disposait autrefois. Pour cette population, il n’y avait pas de grandes différences entre le nationalisme impérialiste prussien et le nationalisme nazi, tout comme il n’existe pas d’opposition forte entre cette longue idéologie et l’autoritarisme militariste allemand actuel. Toute bourgeoisie adapte son nationalisme dès lors que cela renforce ses objectifs de pouvoir ou, à tout le moins, permet de les maintenir avec la même efficacité qu’auparavant. Des centaines de milliers de bourgeois se sont couchés fascistes, nazis, franquistes, tout comme des juges, des policiers, des journalistes, des tortionnaires, des mafieux… et se sont réveillés « démocrates de toujours », acceptant de pouvoir à nouveau « changer de camp » : tout cela pour le profit. Le patriotisme bourgeois tourne autour du compte courant, de la poche en somme. Au moins cinq bourgeoisies européennes – autrichienne, française, espagnole, galicienne et basque – ont durci ou mis fin à leur démocratie pour rétablir le taux de profit : au début de l’année 1933, la droite catholique pro-nazie autrichienne a mené un coup d’État réduisant drastiquement les droits et libertés, mais la social-démocratie a refusé de s’opposer au coup d’État et de lutter contre le nazisme, enhardi par la passivité sociale. La social-démocratie espérait vaincre le fascisme lors des prochaines élections, mais la droite pro-nazie est passée à l’attaque en février 1934, la classe ouvrière a résisté pendant quatre jours au sein de la Commune de Vienne, fonctionnant comme une petite « patrie socialiste » jusqu’à son extermination. Ce même mois de février 1934, une manifestation d’extrême droite à Paris a exigé la démission du gouvernement conservateur. De violents affrontements, faisant des morts et des blessés, ont eu lieu jusqu’à ce que le gouvernement cède à leurs revendications, mais la gauche politico-syndicale a riposté par de grandes mobilisations, faisant échouer la tentative fasciste. Les débats internes et la stratégie front populaire de la Troisième Internationale ont favorisé la victoire électorale du Front populaire en mai 1936. Si la lutte des classes avait déjà progressé, la victoire électorale a multiplié de manière exponentielle la force ouvrière, qui a imposé de grandes conquêtes au capital, en occupant des usines, etc. La bourgeoisie a pris peur et, avec le soutien du Front populaire, a freiné la lutte des classes en affirmant qu’il n’était plus possible d’obtenir davantage d’améliorations. Parallèlement, le Front populaire s’est rallié au plan de non-intervention en faveur de la IIe République espagnole qui résistait au fascisme avec très peu de moyens. Peu à peu, le moral des travailleurs s’affaiblit tandis que celui de la bourgeoisie se renforçait, ce qui permit au gouvernement du Front populaire de réduire de nombreux acquis sociaux et au patronat d’exercer des pressions par le biais de la fuite des capitaux. Léon Blum démissionna en juin 1937 et, en avril 1938, Daladier revint au pouvoir, le même président qui, en 1934, avait cédé face à l’extrême droite. Des pans entiers de la classe ouvrière refusèrent d’accepter la défaite, mais ils furent vaincus. Les ouvriers de Renault furent contraints de quitter l’usine en saluant à la manière nazie et en criant « Vive la police ! ». La répression se déchaîna et de nombreux sièges de partis de gauche furent fermés. En mai 1940, les nazis occupèrent l’État français, où ils trouvèrent une extrême droite puissante qui les aida à réprimer de manière atroce les résistants. Le 18 juillet 1936, une coalition contre-révolutionnaire tenta de renverser le gouvernement de la IIe République espagnole, démocratiquement élu. Mussolini, Hitler, Salazar, de grands capitalistes espagnols et internationaux, ainsi que le Vatican, aidaient les putschistes en leur fournissant de l’argent, du carburant, des armes, des troupes, un soutien politico-religieux et une aide diplomatique internationale. Des avions militaires nazis ont transporté des troupes d’Afrique vers l’Andalousie, une opération qui a empêché la défaite immédiate des insurgés. Les « démocraties occidentales » et le Front populaire français se sont déclarés « neutres » ; non seulement ils n’ont pas envoyé la moindre balle, mais ils ont veillé à ce qu’aucune ne parvienne d’ailleurs. Seuls l’URSS, la Troisième Internationale et des volontaires antifascistes étrangers ont combattu à ses côtés. Le gouvernement de Madrid disposait de renseignements suffisants pour au moins tenter de décapiter la direction militaire du coup d’État, mais il ne l’a pas fait ; de plus, il a ensuite perdu des jours cruciaux en tardant à armer le peuple et à passer à l’offensive. Si l’art de l’insurrection exige de l’audace, de la rapidité et de la coordination, l’art d’écraser un coup d’État militaire réactionnaire exige une anticipation répressive, de l’audace, de la rapidité, de la coordination et la mobilisation du peuple armé. Dans de nombreuses villes et nations opprimées, des insurrections ont éclaté, donnant naissance à des communes, des conseils et des milices populaires qui garantissaient des changements socio-économiques et culturels parfois révolutionnaires, mais qui, d’autres fois, s’arrêtaient à mi-chemin. La faible bourgeoisie républicaine a cherché à amputer la démocratie ouvrière initiale pour l’intégrer à sa démocratie bourgeoise, annulant peu à peu les acquis nationaux et sociaux qui avaient été obtenus sous prétexte qu’il fallait d’abord gagner la guerre, puis gagner la révolution. Le fait est que la guerre a été perdue et que la révolution s’est éteinte à partir de mai 1937. Malgré tout, le fascisme international a eu besoin de trois ans, d’une aide impérialiste impressionnante et d’une terreur interne méthodique pour écraser la IIIe République et les nations qui luttaient pour leurs libertés et leurs droits. En Galice, le Statut d’autonomie avait été voté le 28 juin 1936, mais il n’a pas pu entrer en vigueur car le coup d’État fasciste a eu lieu le 18 juillet. Le peuple travailleur, la gauche révolutionnaire et les républicains fidèles ont résisté dès le 19 juillet dans de nombreuses régions, notamment à La Corogne, Ferrol et d’autres, notamment dans la région de Vigo, la plus importante à l’époque, où des milices se sont constituées pour combattre les militaires entre le 20 et le 28, avec très peu d’armes légères et des bombes artisanales. La défaite populaire a été suivie d’une répression massive ; des centaines de personnes ont dû se cacher, fuir dans les montagnes ou au Portugal. Des dizaines d’entre elles ont formé des groupes de guérilla dans les hautes chaînes de montagnes reliant la Galice, León et Zamora, et d’autres encore sont allées jusqu’aux Asturies. Au Pays basque, la Commune de Saint-Sébastien de l’été 1936 n’a pas su surmonter la peur viscérale du droit de propriété bourgeois en ne récupérant pas les capitaux déposés à la banque de Gipuzkoa, ce qui a rendu impossible l’achat d’armes, de matériel, de vivres, etc., malgré quoi elle a résisté pendant trois mois. La gauche n’a pas non plus osé militariser totalement l’industrie moderne de Biscaye, la livrant intacte aux envahisseurs qui, quelques jours plus tard, l’ont remise entre les mains de techniciens nazis venus d’Allemagne. En août 1937, la partie de l’armée basque commandée par le PNV, la bourgeoisie autonomiste, s’est rendue à Santoña au fascisme italien, mais le reste a continué à résister. La création de la patrie socialiste basque n’aurait pu être réalisée que par la victoire révolutionnaire du peuple travailleur, ce qui aurait impliqué la lutte des classes interne et la lutte contre l’invasion extérieure. Les cinq cas analysés – l’Autriche, les États français et espagnol, la Galice et l’Euskal Herria – nous conduisent au développement inégal et combiné de la patrie ouvrière dans les différents pays où la lutte des classes débordait les limites de l’ordre imposé. Dans le cas de la Galice et de l’Euskal Herria, nations opprimées, la patrie ouvrière représentait un danger majeur pour l’État occupant précisément parce qu’elle exigeait l’indépendance et le socialisme, c’est-à-dire qu’elle sapait les fondements de la patrie bourgeoise espagnole. En Chine, les communistes ont très tôt organisé des communes et des républiques soviétiques là où ils libéraient un territoire, jusqu’à ce qu’ils soient contraints de l’abandonner. La Longue Marche, entre 1934 et 1935, illustre comment, dans les zones libérées sur 12 500 kilomètres, des pouvoirs paysans armés émergeaient, les exploiteurs et les collaborationnistes étaient exécutés, les terres et le bétail étaient socialisés puis répartis équitablement entre les paysans, on mettait en place une éducation intensive et des soins de santé sociaux, on collaborait activement à la lutte de guérilla et, lorsqu’il n’y avait d’autre choix que le retrait de l’Armée populaire de libération, il restait des réseaux de guérilla clandestins qui poursuivaient la guerre et qui apparaîtraient publiquement lors de l’offensive finale. Les communistes chinois connaissaient l’histoire de la solidarité communautaire de la paysannerie, sa mémoire de la lutte, et s’en sont inspirés pour préfigurer la patrie paysanne et resserrer les liens avec les luttes ouvrières. Ils ont fait ce que tant de forces révolutionnaires ont fait et continuaient de faire en pleine Seconde Guerre mondiale tout en combattant l’envahisseur : former le peuple et l’armée, créer des bases socio-économiques, définir les programmes sociopolitiques pour l’après-guerre et une fois le pouvoir conquis. La préfiguration de la patrie ouvrière et son passage à la patrie socialiste. Il serait trop long de simplement énumérer la longue liste des peuples qui ont affronté l’impérialisme pendant la Seconde Guerre mondiale et les décennies qui ont suivi. La patrie ouvrière perd-elle de sa pertinence avec les changements survenus ces derniers temps ? Un mensonge de la propagande néolibérale affirmait que l’État n’était plus nécessaire car la soi-disant « mondialisation » avait développé des systèmes de production, financiers et de gestion mondialisés qui permettaient de gérer les usines, les marchés et les sociétés presque en temps réel, en quelques minutes grâce aux nouvelles technologies de communication. Ce mensonge visait à faire valoir le caractère inévitable du démantèlement des États exigé par le Consensus de Washington de 1988 – 1990, que l’impérialisme voulait imposer aux peuples, même à coups de canon s’il le fallait. Ce mensonge était renforcé par une pléthore d’intellectuels à la solde du capital, de journalistes et de serviteurs du capital qui, dès les années 1970, parlaient de la « mort du prolétariat », de la « fin de l’histoire », de l’« extinction de l’impérialisme », etc. La défaite de l’OLP palestinienne à Beyrouth en 1982 semblait le confirmer. En Espagne, la fameuse « intégration européenne » imposée par le PSOE sur ordre du capital transnational dans les années 1980 avait pour fonction principale de créer un fer de lance puissant en vue d’une guerre prévisible contre le Pacte de Varsovie. C’était ce qu’on appelait la « deuxième guerre froide » avec le néolibéralisme déchaîné de Thatcher et Reagan, le fantasme de la « guerre des étoiles » et surtout la guerre nucléaire tactique inscrite dans la doctrine militaire de l’OTAN. Dans ce contexte, la péninsule ibérique, le sud du Portugal, l’Andalousie et surtout la Galice jouaient le rôle de ports de débarquement de l’« aide » des États-Unis, car ils étaient plus sûrs que les ports du nord de l’Europe. Indissociable de cette stratégie, l’enchaînement économique de la Galice aux plans de reconversion économique imposés par Bruxelles, par la CEE, visait à écouler sur le marché les excédents de lait, de viande, de poisson, etc., provenant du nord. La Galice a subi une désindustrialisation des secteurs naval et métallurgique, pour se consacrer à la papeterie, à l’énergie, à l’aluminium et à d’autres branches dans certaines localités comme Vigo, Ferrol, etc. , ainsi qu’au narcocapitalisme qui a commencé à ronger le pays précisément au cours de cette décennie des années 1980. En 1984, la population ouvrière de Vigo a mené une lutte massive contre la désindustrialisation, au cours de laquelle une impressionnante manifestation rassemblant 300 000 personnes a eu lieu le 14 février de cette année-là. Mais la Galice était sans défense malgré son fort patriotisme ouvrier, car l’occupant espagnol réprimait la République galicienne et son État socialiste, et bien qu’une partie de ce patriotisme ait mis en œuvre à l’époque la combinaison de toutes les formes de lutte. L’implosion de l’URSS et la brève période d’euphorie économique du début des années 1990 laissaient entendre que tout ce qui avait été dit sur l’ « extinction de l’État » était vrai. On disait que la « chute de Cuba », du Vietnam, de la Corée du Nord, du Laos et le retour au capitalisme en République populaire de Chine étaient imminents. Mais ce scénario comportait deux failles majeures : premièrement, les grands pays ne renonçaient pas à leurs États, mais exigeaient des autres qu’ils le fassent ; et, deuxièmement, l’évolution réelle de l’économie capitaliste allait démontrer peu après que les peuples qui ne se défendaient pas étaient écrasés. La crise dévastatrice des Quatre Tigres asiatiques de 1996 – 1997, à Taïwan, en Corée du Sud, à Singapour et à Hong Kong, ainsi que celle des « petits tigres » – la Malaisie, la Thaïlande, l’Indonésie et les Philippines –, crise provoquée par les États-Unis, montrait que même les États bourgeois en pleine expansion devaient disposer de pouvoirs interventionnistes bien plus importants que ceux dont ils disposaient. Exactement le contraire du Consensus de Washington. L’effondrement des marchés boursiers impérialistes en 2001, dont la cause immédiate résidait dans les attentats surprenants du 11 septembre, démontrait surtout que l’impérialisme était plus faible qu’il n’y paraissait. La défaite du coup d’État contre Chávez grâce à l’action des masses bolivariennes a renforcé la certitude que le patriotisme ouvrier et populaire n’avait pas disparu dans le monde, ce qui a également été confirmé par la longue mobilisation patriotique de la Galice populaire avec la campagne « Nunca Máis » cette même année 2002. Cette glorieuse mobilisation démontrait que le patriotisme ouvrier et populaire peut s’exprimer de multiples façons, même si, selon la légalité bourgeoise, le pouvoir officiel fût entre les mains de la droite la plus réactionnaire, aveugle et irrationnelle. Peu après, la troisième Grande Dépression a éclaté en 2007 – 2008 ; elle s’est aggravée par phases de hauts et de bas pour atteindre aujourd’hui son paroxysme. En mai 2009, les travailleurs se sont mobilisés à Vigo contre la destruction de leurs conditions de vie et de travail par la liquidation d’une grande partie de son tissu industriel : 2 500 entreprises et 27 000 travailleurs, au départ, montraient que le patriotisme ouvrier et populaire de « Nunca Máis » restait bien vivant. Une fois de plus, la domination espagnole, soutenue sans réserve par la bourgeoisie galicienne, punissait le peuple ouvrier au profit du capital et, par ricochet, de son État national-bourgeois déjà docilement subordonné aux intérêts de l’impérialisme. Si nous passons rapidement en revue les principaux fronts de lutte ouvrière et populaire en Galice au cours des quatre dernières années, depuis juin 2022, lorsque l’effondrement de l’industrie du pays a été le plus dramatique du capitalisme d’État avec une chute de 8 %, nous constatons qu’ils sont directement liés à cette conscience nationale complexe qui constitue le fondement sur lequel s’élève le patriotisme ouvrier. Outre la lutte nationale de classe aux multiples facettes, dont les manifestations parcourent tout le pays avec une intensité variable, nous avons également la défense et la renaissance de la langue et de la culture populaire galiciennes ; la lutte contre la dévastation socio-écologique, contre des brutalités telles que celles d’Altri et pour exiger la fin des incendies ; les récentes mobilisations contre le militarisme et l’OTAN ; la défense des services publics de santé, d’éducation, de transport, d’infrastructures… Nous devons accorder une attention particulière au débat stratégique pour le patriotisme galicien qui a eu lieu et qui continuera de se dérouler sur la signification et la pertinence de Castelao (1886−1950) en tant que premier président de la Galice. Indépendamment de ce que l’on puisse penser de son idéologie, il est certain que son influence symbolique a toujours inquiété l’État ; c’est pourquoi l’impérialisme espagnol l’a réprimé ou manipulé, mais n’a eu d’autre choix que de tolérer qu’il soit déclaré « bien culturel » par la Junta en 2011. En coulisses, entre-temps, la conscience galicienne a continué à libérer l’histoire nationale jusqu’à ce qu’en novembre 2024, le Parlement le reconnaisse comme premier président galicien. Castelao nous conduit directement à la confrontation historique entre les intérêts du peuple travailleur galicien et ceux de la bourgeoisie dominante, soutenue par l’État espagnol. Le développement ultérieur des contradictions nationales et de classe qui traversent la nation travailleuse galicienne, dont nous avons brièvement exposé certaines, trouve sa continuité en Moncho Reboiras. En lui convergent la résistance organisée face au fascisme et à l’oppression nationale et l’affirmation d’un horizon stratégique d’émancipation : l’indépendance socialiste. L’unité dialectique entre passé, présent et futur fait ainsi de Reboiras le dépassement historique de Castelao, dans le développement politique et tactique que la pensée du Rianxeiro avait ouvert. Castelao est mort en exil en 1950 et Reboiras a été assassiné par la police espagnole en 1975. Au cours de ce quart de siècle, la nation galicienne a connu de profondes transformations économiques, sociales et politiques qui se sont concrétisées par l’émergence d’un mouvement de libération nationale à caractère indépendantiste, socialiste et de classe. C’est dans ce contexte que la pratique révolutionnaire impulsée par Reboiras a transposé le nationalisme galicien sur le terrain de l’auto-organisation de la classe ouvrière, du syndicalisme nationaliste de classe et de la construction de mouvements nationaux-populaires capables d’articuler la lutte pour la souveraineté avec les revendications sociales des majorités exploitées. Cette orientation tactique, loin d’appartenir uniquement à une étape historique désormais révolue, reste d’actualité en tant que l’un des axes fondamentaux de la lutte du peuple galicien pour son émancipation.
Iñaki Gil de San Vicente, Euskal Herria, le 20 juin 2026
