L’histoire du peuple : la résilience palestinienne à travers les âges (Ramzy Baroud)

Voici le texte préparé par le Dr Ramzy Baroud pour son discours à l’occasion du 78e anniversaire de la Nakba, prononcé à Genève et à Lyon les 15 et 16 mai 2026.

Pour comprendre la situation actuelle à Gaza, nous devons d’abord remettre en question la manière conventionnelle dont l’histoire nous est présentée.

On nous apprend souvent à considérer l’histoire comme une succession de chapitres clos : des événements isolés avec un début et une fin bien définis.

Mais l’histoire n’est pas un musée ; c’est un continuum vivant, qui respire.

La « catastrophe » de 1948 – la Nakba – n’est pas une relique du passé. C’est un processus continu, sans fin.

Lorsque nous examinons la situation actuelle à Gaza, nous ne sommes pas témoins d’une « nouvelle » crise ou d’une flambée soudaine de violence. Nous assistons à la 78e année d’un événement historique unique et ininterrompu.

Retirer ce contexte du moment présent revient à se livrer à une forme d’effacement intellectuel. L’histoire est l’étude de la causalité, et dans le contexte palestinien, cette causalité n’a jamais été rompue.

La micro-histoire des « dépeuplés »

La vérité d’une nation se trouve rarement dans les proclamations des généraux ou dans les traités signés dans des capitales lointaines. Ces « macro-histoires » sont souvent conçues pour occulter le pouls humain d’une lutte.

Au contraire, la véritable histoire de la Palestine se trouve dans les micro-récits : les histoires de l’agriculteur, du réfugié, de l’étudiant et de la mère.

Cette « histoire du peuple » fonctionne comme une contre-archive. Bien que les archives officielles puissent tenter de « dépeupler » le territoire, la mémoire collective du village offre une réfutation irréfutable.

Le souvenir qu’a une grand-mère du parfum de son orangeraie en 1948 n’est pas simplement un souvenir personnel ; c’est un document historique. C’est une source primaire qui survit longtemps après que le village physique a été recouvert de béton.

En nous concentrant sur ces « petites » histoires, nous découvrons que la force historique la plus puissante n’est pas la puissance militaire, mais la persévérance de l’esprit humain.

Le relais générationnel : de 1948 à Gaza

Cela nous amène au processus de devenir. Nous devons considérer la lutte palestinienne comme un relais générationnel, où le flambeau de la mémoire et de la résistance passe d’une main à l’autre sans hésitation.

Considérons la lignée de la lutte :

La génération de 1948, qui a emporté ses clés vers les camps, a transformé l’exil en une revendication permanente.

La génération de la fin du XXe siècle, qui a transformé l’identité de réfugié, passant de la victimisation à l’action politique.

Les jeunes de Gaza aujourd’hui, qui sont les descendants directs de ce déplacement initial.

Ce ne sont pas des groupes de personnes distincts ; c’est la même histoire racontée à différents temps. Le jeune homme debout au milieu des décombres à Gaza n’est pas un acteur isolé ; il est la continuation biologique et politique du parcours de son grand-père, parti d’un village volé.

Lorsque nous comprenons ce continuum, nous réalisons que le peuple palestinien ne se contente pas de « survivre » à l’histoire, mais qu’il l’écrit à travers sa fermeté, ou Sumud.

Le journalisme comme histoire en temps réel

Dans ce contexte, le rôle du journalisme change. Il ne peut plus se limiter à une observation détachée des « événements ». Le journalisme doit devenir la documentation de ce continuum.

Un reportage dépourvu de profondeur historique n’est que du bruit ; il ne sert qu’à semer la confusion dans l’esprit du public en présentant des effets sans en expliquer les causes.

La responsabilité du narrateur aujourd’hui est de pratiquer la souveraineté narrative. Depuis des décennies, l’histoire palestinienne est traduite et filtrée à travers des prismes extérieurs qui privilégient la « sécurité » de l’occupant au détriment de l’humanité des occupés.

Le véritable journalisme dans le contexte palestinien doit fonctionner comme une archive en temps réel. Chaque entretien mené dans un hôpital, chaque témoignage enregistré dans un quartier détruit, est un maillon de la grande trame de l’histoire du peuple. Nous ne nous contentons pas de rendre compte d’une crise ; nous documentons le dernier épisode d’une histoire de résistance longue d’un siècle.

Le peuple en tant que sujet

En fin de compte, l’objectif de mettre l’histoire du peuple au centre est de rappeler au monde que les Palestiniens ne sont pas des objets de l’histoire, mais ses sujets. Ils ne sont pas des victimes passives à qui l’histoire « arrive » ; ce sont des acteurs qui forgent leur propre destin malgré les forces immenses qui s’opposent à eux.

Le fait que le récit palestinien reste vivant et rebelle près de quatre-vingts ans après la « Catastrophe » est le signal le plus fort de tous. Cela prouve que, même si des terres peuvent être occupées et des murs érigés, la continuité de l’identité d’un peuple ne peut être brisée.

L’histoire est un livre inachevé. Et tant que les récits des gens ordinaires — les micro-histoires des courageux — continueront d’être racontés, le dernier mot n’appartiendra jamais à l’oppresseur. Il appartiendra à ceux qui ont refusé d’être oubliés.

La Nakba est une structure, pas un événement

Pour conclure ces réflexions, je voudrais vous laisser avec un changement fondamental de perspective. Nous devons intérioriser le fait que la Nakba est une structure, pas un événement. Si nous considérons 1948 comme une tragédie qui s’est simplement « produite », nous tombons dans le piège de la « gestion » des conséquences. Nous commençons à parler de « couloirs humanitaires », d’« aide économique » ou de « gestion des conflits ».

Mais lorsque l’on reconnaît que la Nakba est l’architecture permanente de l’État – une machine conçue pour la dépossession –, alors chaque action que nous observons aujourd’hui, du génocide et du siège de Gaza à l’expansion des colonies, devient compréhensible. Il ne s’agit pas d’une série de décisions « sécuritaires » aléatoires ; c’est la logique structurelle du sionisme en action.

Aborder le « problème palestinien » sans s’attaquer à la structure sioniste revient à essayer de réparer un robinet qui fuit alors que les fondations de la maison s’effondrent. Nous devons cesser de gérer les victimes et commencer à nous attaquer au système.

La réalité de l’action palestinienne

Deuxièmement, nous devons rejeter le discours qui dépeint les Palestiniens comme de simples objets de l’histoire ou des bénéficiaires passifs de l’aide. Tout au long de cette discussion, nous avons vu que la continuité de la lutte est soutenue par l’action palestinienne.

L’action ne se trouve pas seulement dans des actes de résistance spectaculaires ; elle se trouve dans la « micro-histoire » de la vie quotidienne :

C’est l’enseignant à Gaza qui enseigne dans une tente ; c’est l’agriculteur qui replante un olivier déraciné ; c’est le journaliste qui continue à diffuser ses reportages alors que sa propre maison est en ruines.

C’est la preuve que le peuple palestinien est l’acteur principal de sa propre libération. Il n’attend pas d’être sauvé ; il revendique son droit d’exister.

Lorsque nous parlons de la Palestine, nous ne parlons pas d’un « cas » à résoudre, mais d’une nation qui forge activement son propre chemin historique contre toute attente. »

Le piège de la « sous-conférence »

Enfin, nous devons mettre fin à la pratique des « sous-conférences » ou à celle qui consiste à enseigner au peuple palestinien comment il doit exister ou résister. Il existe une habitude coloniale persistante qui consiste à diviser les Palestiniens en « modérés » et « extrémistes », en « pragmatiques » et « radicaux ».

Nous devons être clairs : ces catégories ne sont pas créées pour servir la lutte palestinienne. Elles sont créées pour servir le discours sioniste.

Lorsque la communauté internationale exige que les Palestiniens adoptent un « style » spécifique de résistance acceptable pour leurs oppresseurs, elle participe à l’effacement de la souveraineté palestinienne.

En catégorisant notre peuple, elle cherche à diviser le continuum dont nous avons parlé aujourd’hui. Elle veut nous faire croire que la lutte de l’agriculteur est différente de celle du réfugié, ou que les mots de l’écrivain sont distincts de la détermination du combattant.

Mais comme nous le montre l’Histoire du Peuple, il s’agit d’une seule et même lutte. Il s’agit d’un seul et même peuple. Il s’agit d’un continuum. Notre rôle n’est pas de juger la résistance palestinienne ni de l’adapter à la consommation occidentale ; notre rôle est d’honorer son intégrité et de reconnaître que le droit de résister n’est pas un privilège accordé par l’occupant, mais une loi naturelle née de la lutte pour la terre. »

Quittons cette salle aujourd’hui non seulement avec davantage d’informations, mais aussi avec une perspective différente. L’histoire n’a pas été laissée derrière nous ; elle se trouve sous nos pieds. Pour aller de l’avant, nous devons cesser de regarder la Palestine à travers les yeux du réalisateur et commencer à la voir à travers les yeux de ceux qui ont refusé – depuis quatre-vingts ans – de laisser s’éteindre le feu de 1948.

28 mai 2026

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