SUR LA NAISSANCE DE L’ORGANISATION COMMUNISTE DE FRANCE ET DE LA JEUNESSE COMMUNISTE

et pourtant, elle tourne…

« Et pourtant, elle tourne » : on raconte que cette phrase aurait été prononcée par Galilée à sa sortie du tribunal de l’Inquisition en 1633. Contraint de renier ses théories astronomiques (il avait soutenu, comme son collègue Copernic avant lui, que c’était la Terre qui tournait autour du Soleil et non l’inverse), Galilée aurait déclaré aux juges : « D’un cœur sincère et d’une foi sans feinte, je renie, maudis et déteste les erreurs et hérésies susmentionnées ». Mais en ajoutant, au moment de partir : « Et pourtant, elle tourne », en référence à la Terre. En réalité, cette phrase lui a été attribuée plus tard, par l’écrivain Giuseppe Baretti. C’est lui qui a ainsi reconstitué les faits en 1757, dans une anthologie écrite pour défendre le scientifique.

Nous vivons une période où les mouvements réactionnaires ont pris une ampleur de plus en plus massive, exprimant une hégémonie culturelle qui touche toutes les métropoles impérialistes, de l’anticommunisme brandi par le président Trump à la haine envers les classes populaires des techno-libéraux en Europe…

La gauche française elle-même est l’une des plus liées à la « gauche de l’OTAN » et prône un anticommunisme virulent.Le mouvement communiste et la gauche prolétarienne en général existent, mais ils sont fortement minoritaires et liés principalement au milieu étudiant ou à un microcosme syndical (délégués syndicaux, pour la plupart salariés par la structure syndicale elle-même ou par le monde associatif qui y est lié). Sa faiblesse ne réside pas dans ses divisions infinies, mais ces divisions sont le produit de sa faiblesse même. Une faiblesse liée à sa composition sociale – étudiants et classe moyenne –, ainsi qu’à ses idéologies de référence, fortement imprégnées de toute une série de références à l’idéologie impérialiste elle-même. Et pourtant, le mouvement communiste existe et « pourtant, il bouge ». De nouvelles organisations voient le jour, se posant comme des forces de rassemblement et de perspective politique nationale. L’importance de l’organisation, du parti, pour les marxistes-léninistes est un thème central. En tant que Supernova, nous avons toujours défendu l’unité des communistes et, bien que nous ne soyons pas des « fétichistes », nous estimons qu’il est important de valoriser toutes les tentatives organisationnelles concrètes du mouvement communiste en France.

Aujourd’hui, aucune organisation ni aucun groupe ne peut se permettre d’avoir le monopole en tant que « centre de rassemblement » pour les communistes. Les communistes et la gauche prolétarienne se trouvent aujourd’hui au sein de cercles, de collectifs, de revues, de partis parlementaires (de LFI au PCF), au sein d’organisations et de partis ou tout simplement au sein de mouvements syndicaux, sociaux, culturels, etc. Dans certains cas, les divisions sont byzantines et liées aux mécanismes de racket de la politique, mais en réalité, il existe des différences importantes : sur le rôle de l’impérialisme, sur la relation entre le parti et la classe, sur la stratégie et la tactique révolutionnaires, etc.

C’est dans ce contexte que deux nouvelles organisations nationales ont vu le jour ces derniers mois : l’Organisation communiste de France et la Jeunesse communiste. Bien qu’elles partent de contextes et de références très différents, nous pensons qu’elles constituent le signe d’une reprise du mouvement communiste en France et, plus précisément, du mouvement marxiste-léniniste. Ces deux organisations ont d’emblée mis en avant la nécessité de rompre avec le discours dominant de la gauche française radicale, libertaire, autonome, spontaniste et néo-réformiste, ce qui représente déjà une nouveauté importante qu’il faut soutenir !

Il ne s’agit pas d’expériences « de masse » (elles ne rassemblent pas des millions, mais seulement quelques centaines de personnes), mais cela signifie déjà qu’elles ont développé une « masse critique » qui les place hors de la dimension des cercles ou du localisme. Il est par ailleurs intéressant de souligner que ces organisations ont rallié des sections de jeunesse, parvenant à proposer un mode de travail militant qui ne se réduit pas à l’activisme antifasciste, avec une forte référence à la classe prolétarienne et aux luttes des peuples du Sud.

ORGANISATION COMMUNISTE DE FRANCE

L’OCF est née de la rupture avec l’ancien PRCF, principalement au sein de sa composante jeunesse. Le nom du journal de l’organisation, « La jeunesse du monde », reprend directement le titre du journal de l’organisation de jeunesse du PRCF. La rupture a été assez floue, mais il est clair qu’à la lecture des documents de l’OCF et de son travail militant, on perçoit la volonté de dynamiser l’immobilisme du PRCF et d’atténuer les aspects les plus conformistes du parti qu’ils ont quitté. Le PRCF et l’OCF ont pour trait distinctif la défense du « souverainisme de gauche » ; au sein de l’OCF, on observe toutefois une réflexion plus approfondie sur cette approche, et moins stéréotypée (la campagne du PRCF pour la défense de la langue française…).

Mettre en avant une organisation, c’est aussi mettre en évidence ses contradictions et ses limites.

Le fait de ne pas prendre du tout en considération la question des luttes de libération au sein de la métropole impérialiste reste pour nous une grave limite. Parler de la Corse comme d’une région française, c’est nier le droit légitime du peuple corse à avoir sa propre nation. Lutter contre l’UE, contre l’OTAN, c’est aussi lutter contre les intérêts impérialistes de l’État français, et cela passe inévitablement par la reconnaissance de la légitimité de la lutte du peuple corse, breton, basque…

On y retrouve un rappel à la tradition du PCF, mais en même temps, on commence à entrevoir les limites que présentait ce parti, non pas dans les années 80, mais dans le rôle qu’il a joué dans la défense du néo-révisionnisme dans les années 60 et dans son rapport au néocolonialisme et à l’impérialisme français. La défense de la République française contre les mouvements réactionnaires de masse ne peut servir d’alibi pour adopter une position néocoloniale. C’est au cœur de cette contradiction et de cette tragédie que l’ancien Parti communiste français s’est complètement enlisé sur la question coloniale… L’analyse de la composition de classe reste pour nous le point le plus faible de l’OCF : on évite de prendre en considération les catégories de l’aristocratie ouvrière, du parasitisme international (par rapport à la plus-value), ainsi que la dimension de la précarité sociale généralisée. Les références à l’ancien PCF évoquent la perspective d’un futur parti communiste de masse, sans saisir les changements qui se sont opérés au sein de l’organisation du travail et au sein même de l’impérialisme. Historiquement, l’introduction du parti «cellules sur les lieux de travail », dans les années 1930, au sein du mouvement communiste, visait à rendre l’organisation plus « ouvrière » et moins liée à l’action parlementaire. En Europe, les partis ont été structurés avant même les circonscriptions. Cette structure a toutefois favorisé certaines dynamiques dégénératives. Tout d’abord, l’idée que le parti communiste est un parti “syndicaliste”…

Cette formule, tout en conservant un intérêt vital pour « la recherche d’une présence effective des prolétaires et des travailleurs au sein du parti », ne rend pas compte des changements structurels intervenus dans l’organisation du travail, avec des unités de production plus petites en termes d’effectifs. Il faut partir du constat qu’il n’existe pas de formes parfaites ; il n’y a pas, d’une part, une sorte de « travaillisme » qui serait vaincu par un « programmatisme » réduisant l’organisation à une association culturelle, intellectuelle… On n’assiste pas non plus à une résolution des contradictions dans une forme d’organisation « liquide » typique des formations d’aujourd’hui, lesquelles sont principalement liées au consensus électoral. La forme de l’organisation politique doit nécessairement tenir compte des changements sociaux et politiques liés à l’impérialisme (métropole, organisation du travail, contre-révolution préventive), tout en favorisant autant que possible la croissance et l’adhésion des militants issus des milieux populaires. On retrouve le même mécanisme en ce qui concerne la question de la race ou du genre. La « race » et le « genre » restent un excellent critère, un levier pour évaluer la « santé politique » d’une organisation.

Tout cela ne nous fait toutefois pas oublier l’essentiel : la tentative sérieuse de la part de ces camarades de construire non une confédération entre différents groupes, mais de donner vie à un véritable processus d’homogénéisation et de centralisation organisationnelle parmi les communistes en France aujourd’hui. L’OCF se pose concrètement la question d’intervenir au sein de la métropole impérialiste française, en cherchant à développer une action qui s’adresse concrètement aux masses populaires, sans se contenter de simples visions « puristes » ou « syndicalistes » de la classe, en remettant la « politique » au centre, au sens léniniste du terme. Le travail et la discipline militante de cette organisation envers la classe ouvrière, sa fermeté dans la défense de la résistance anti-impérialiste et son soutien direct à ceux qui sont touchés par la répression font de l’OCF l’une des organisations les plus intéressantes et les plus dynamiques du mouvement communiste français actuel.

LA JEUNESSE COMMUNISTE

La Jeunesse communiste1 est issue de la réunification de deux organisations de la jeunesse « maoïstes » et de quelques groupes de jeunes communistes indépendants. Sur le plan politique, elle s’appuie sur la revue « La Cause du Peuple », la revue historique du maoïsme français. Différents domaines gravitent autour de ce projet, depuis le milieu purement étudiant via la FSE, qui a réussi à se tailler une véritable place au niveau national dans le monde universitaire, jusqu’aux CEPS (Comités Populaires d’Entraide et de Solidarité), un réseau de comités d’action dans les quartiers populaires. L’action de ces camarades ne se limite pas à ces domaines, mais ils sont présents et constituent une force motrice au sein des mouvements contre la répression et en soutien à la lutte anti-impérialiste des peuples opprimés.

La capacité à rassembler, à l’échelle nationale, de jeunes a certainement été l’une des nouveautés les plus intéressantes du mouvement communiste en France. De nombreux groupes et organisations ont perçu la croissance et la naissance de cette organisation comme un « problème », tant par ceux qui revendiquent le « copyright » sur le maoïsme français que par ceux qui ne supportent pas que ces jeunes camarades réintroduisent dans le vocabulaire et le débat politique la question des rapports de force et de la rupture révolutionnaire. Les références historiques de cette organisation renvoient à un courant né dans les années 80, lié à la tentative révolutionnaire du Parti communiste péruvien (connu sous le nom de Sentier lumineux). Les limites de cette expérience ne doivent pas nous faire oublier qu’elle a représenté une véritable tentative de rupture révolutionnaire au Pérou. Les camarades français sont rattachés à un courant qui revendique le rôle « universel » des théories et des pratiques du PCP péruvien. Nous ne souhaitons pas, dans cet article, nous plonger dans les querelles et les courants du mouvement maoïste2. Les critiques formulées à l’encontre des jeunes camarades par différents groupes français ont été menées selon une approche de « droite », allant jusqu’à inciter, dans certains cas, à la délation…

Nous pensons qu’aucune tactique ni stratégie ne peut être érigée en absolu ; la leçon du marxisme-léninisme nous enseigne que « Ceux qui ne tiennent pas compte des changements dans les conditions politiques, culturelles et nationales de l’évolution économique (impérialisme), qui sont détachés de la situation historique concrète vécue et de la pratique, et ceux qui sont fixés sur une méthode de travail mécanique basée sur les œuvres de Marx, Lénine, Staline et Mao, peuvent être de bons marxologues, mais ils ne pourront jamais être des révolutionnaires prolétariens. » Mahir Çayan

Le volontarisme, la passion révolutionnaire, sont nécessaires et vitaux, mais ils doivent être liés à la science socialiste et donc se confronter aux rapports de force et à l’organisation du travail. Nous restons toutefois convaincus que c’est précisément grâce à leur « enthousiasme militant » que ces jeunes camarades ont réussi à briser le mur du conformisme qui domine le mouvement communiste en France. La critique même qui est adressée à ces camarades concernant leur « sectarisme » est, à nos yeux, à rejeter. Il faudrait se demander pourquoi ces camarades sont si attachés à leur indépendance ? De jeunes camarades nés dans le désert des années 2000, écrasés par l’idéologie impérialiste dominante, des camarades évoluant dans un pays où le poids culturel de l’impérialisme et de ses ramifications de gauche est extrêmement fort. Leur quête d’indépendance traduit leur volonté de résister aux influences bourgeoises et néocoloniales qui dominent dans la métropole impérialiste et qui polluent la jeunesse des masses populaires.

En tant que revue, si nous devons tenter de mettre en évidence un point critique au sein de la nouvelle Jeunesse communiste, c’est son extrême « fluidité » vis-à-vis de la catégorie de l’impérialisme. Cette approche, bien qu’elle ne soit pas identique à celle des forces trotskistes, est à bien des égards analogue. Considérer la Russie, voire la Chine, comme un pays impérialiste conduit inévitablement à une rupture avec les véritables mouvements progressistes, souverainistes et anti-impérialistes actuels dans le monde, et fait perdre de vue la contradiction fondamentale entre la guerre impérialiste et la résistance des peuples du monde. La Jeunesse communiste a subi et subit encore des attaques de la part de l’État impérialiste, et la cohérence de ses militants face à la répression est un exemple pour l’ensemble du mouvement communiste et anti-impérialiste.

Il est aujourd’hui fondamental de poser la question de la reconstruction d’une identité communiste, anti-impérialiste et prolétarienne et cette organisation a sans aucun doute un rôle et une responsabilité à jouer dans le développement d’une nouvelle génération de camarades et de militants communistes en France aujourd’hui.

Supernova n.2 2026

1Il existe une autre organisation portant le même nom, active au niveau national, liée à la scission de plusieurs sections rattachées à l’organisation de jeunesse de référence du PCF. Nous ne savons pas s’il s’agit d’un regroupement de groupes ou d’une véritable organisation nationale. Cela dit, ils sont actifs dans différentes régions sur divers thèmes : les questions étudiantes, la répression, les questions syndicales, l’anti-impérialisme, etc.

2 En ce qui concerne le rôle du maoïsme, nous renvoyons à notre texte d’introduction à l’ouvrage des naxalites indiens: La révolution chinoise, Contradiction editions, 2025

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