ENTRETIEN AVEC L’ORGANIZACIÓN DE LUCHA POR LA EMANCIPACIÓN POPULAR (OLEP) – MEXIQUE

1. Pourriez-vous présenter votre organisation ?

L’Organisation de lutte pour l’émancipation populaire (OLEP) est une organisation populaire et marxiste-léniniste, basée au Mexique. Notre objectif est, comme son nom l’indique, l’émancipation du peuple, et nous y travaillons à travers la transformation socialiste de la société et la construction de la démocratie populaire, sachant que cela ne sera possible que par une transformation en profondeur mettant fin à l’exploitation capitaliste, à l’oppression et au pillage. Nous sommes une organisation indépendante. Cela signifie : indépendance idéologique, économique et politique vis-à-vis de la classe bourgeoise et petite-bourgeoise, selon le principe que le peuple travailleur est et doit être l’artisan de son propre destin. De même, nous faisons partie du Mouvement démocratique indépendant.

Nous nous sommes constitués fin 2013, dans le contexte du mandat d’Enrique Peña Nieto (2012-2018), un gouvernement ouvertement néolibéral qui a renforcé cette politique au Mexique par le biais de réformes structurelles mises en œuvre sous le couvert du terrorisme d’État, ce qui a signifié une guerre contre le peuple qui s’est traduite par des disparitions forcées, des exécutions extrajudiciaires et des détentions arbitraires, entre autres violations graves des droits de l’homme.

Parallèlement à l’OLEP est né le journal FRAGUA, né de la nécessité de créer une tribune populaire qui se fasse l’écho des revendications les plus pressantes et qui explique, à partir de notre conception marxiste-léniniste, les contradictions et les phénomènes qui touchent l’ensemble de la classe ouvrière. En ce sens, le journal n’est pas seulement un moyen de diffusion, mais il offre également une alternative pour l’organisation du peuple et l’élargissement immédiat de ses droits.

En tant qu’organisation, nous avons mené différentes luttes, parmi lesquelles celle visant à obtenir la présentation, sains et saufs, des détenus-disparus, un problème qui s’est aggravé au début du siècle actuel et qui reste à ce jour sans solution ; le chiffre officiel avancé par le gouvernement mexicain s’élève à 134 000 disparus et détenus-disparus. Depuis notre création en tant qu’organisation, nous nous sommes joints à la Campagne nationale contre les disparitions forcées, qui met en avant différents cas, parmi lesquels celui des militants révolutionnaires du Parti démocratique populaire révolutionnaire – Armée populaire révolutionnaire (PDPR-EPR) : Edmundo Reyes Amaya et Gabriel Alberto Cruz Sánchez, détenus-disparus le 25 mai 2007 dans la ville d’Oaxaca. Malgré la lutte et les mobilisations des organisations solidaires et des proches, et bien que leur affaire ait été portée devant la Cour suprême de justice de la Nation, la plus haute instance judiciaire du pays, aucune avancée substantielle n’a été enregistrée quant à leur réapparition sains et saufs.

De même, nous promouvons la défense des droits du travail de la classe ouvrière, qui, au fil des ans, a perdu de nombreux droits acquis grâce aux luttes populaires. La preuve en est que 55 % des travailleurs mexicains se trouvent dans le secteur informel (sans droits du travail). Face à cette situation, nous avons mis en place ces dernières années des Écoles des droits humains et du travail que nous avons baptisées « Ricardo Flores Magón », en hommage à l’héritage historique d’un révolutionnaire mexicain, précurseur des droits du travail et organisateur des classes populaires. Ces écoles ont été organisées dans différents États de la République mexicaine dans le but d’organiser la classe ouvrière autour de la défense de ses droits et de la transformation de la société capitaliste. L’OLEP mène la lutte pour les revendications immédiates du peuple, mais en les reliant toujours à la nécessité d’une transformation structurelle de la société. Nous considérons que l’organisation indépendante des masses constitue le principal outil pour affronter le capitalisme et l’impérialisme, non seulement au Mexique, mais dans le monde entier.

2. Le Mexique semble avoir pris un « nouveau cap », celui de la souveraineté et de l’indépendance. Le nouveau gouvernement mexicain jouit d’un grand prestige au sein de la gauche occidentale. Quelles sont, en réalité, les contradictions du nouveau gouvernement « social-démocrate » mexicain vis-à-vis de l’impérialisme et des classes populaires au Mexique ?

Claudia Sheinbaum (2024-2030) gouverne actuellement le Mexique, dans la continuité du gouvernement d’Andrés Manuel López Obrador (2018-2024), tous deux se présentant comme des gouvernements de transformation et de gauche sous la bannière du parti-mouvement Morena. De notre point de vue, ces gouvernements représentent une social-démocratie qui gère le capitalisme au Mexique et qui, par conséquent, ne cherche pas à mettre fin à ce mode de production. Il convient toutefois de souligner qu’il existe effectivement des différences importantes par rapport au néolibéralisme qui a précédé Morena : depuis 2018, ils ont mis en œuvre des mesures qui ont immédiatement profité à la classe ouvrière, parmi lesquelles diverses aides économiques gouvernementales et une augmentation significative du salaire minimum. Pour autant, ils n’ont pas rompu avec le néolibéralisme dans les faits. Ils ne limitent pas les profits de la classe bourgeoise transnationale, dont les richesses ont encore davantage augmenté au Mexique par rapport à leur croissance sous d’autres gouvernements.

Or, il existe bel et bien une contradiction entre l’impérialisme américain et l’État mexicain. Ce dilemme se pose entre subordination et souveraineté. L’impérialisme cherche à subordonner le Mexique à tous les égards – économique, politique et militaire –, une subordination ouverte et sans détours ; l’État mexicain cherche à défendre la souveraineté nationale, mais finit par céder sur les points fondamentaux face au chantage des États-Unis, ce qui explique que notre souveraineté soit limitée.

On peut citer quelques exemples de cette subordination dans le domaine alimentaire : nous ne sommes pas autosuffisants dans la production de céréales de base telles que le blé, le riz, les haricots et le maïs jaune. Sur le plan économique, le gouvernement Trump prône la non-ratification de l’Accord de libre-échange, ou du moins s’en sert pour faire chanter le gouvernement mexicain par le biais de révisions annuelles, de droits de douane, etc. Ne pas ratifier cet accord porterait atteinte aux intérêts économiques des grands entrepreneurs détenteurs de capitaux transnationaux d’origine mexicaine et de marques telles que Bimbo et Maseca, car en ne pouvant plus exporter vers les États-Unis, ils perdraient au moins 45 % de leurs bénéfices. La dépendance économique vis-à-vis des États-Unis se manifeste également par le fait que le Mexique, loin d’être un pays industrialisé, est depuis les années 90 une usine bon marché au service de l’impérialisme.

Ainsi, bien que le discours gouvernemental revendique la souveraineté nationale et la justice sociale, les grands monopoles nationaux et étrangers continuent de concentrer d’énormes richesses, les rapports de production capitalistes restent intacts et l’exploitation de la classe ouvrière continue de constituer le fondement du fonctionnement économique. Sur le plan idéologique, le gouvernement mexicain se qualifie lui-même d’anti-impérialiste, souverainiste, progressiste et de gauche ; cependant, cela entre en contradiction flagrante avec sa position économique : lutter pour le maintien de l’Accord de libre-échange entre le Mexique, les États-Unis et le Canada (T-MEC), pour la subordination économique, pour le « libre-échange », pour conserver l’actuelle division internationale du travail qui nous place dans la position d’une main-d’œuvre surexploitée. Cette réalité présente de profondes contradictions qui s’inscrivent dans l’évolution de l’époque, car le gouvernement mexicain est un plus fervent défenseur du « libre-échange » néolibéral que les États-Unis eux-mêmes, qui promeuvent aujourd’hui des mesures protectionnistes comme outil de l’impérialisme.

Enfin, les réformes sociales peuvent améliorer temporairement les conditions de vie du peuple, mais elles ne modifient pas l’essence du système. Par conséquent, la tâche historique de la classe ouvrière reste la construction du socialisme.

3. L’impérialisme se manifeste non seulement par la domination économique et sociale, mais aussi par la domination idéologique (individualisme, hédonisme, passivité, etc.), détruisant la mémoire de classe et les communautés populaires. Quelle est votre analyse et comment intervenez-vous pour contrer l’idéologie impérialiste ?

L’histoire du Mexique est marquée par des interventions impérialistes, principalement de la part des États-Unis, de l’Espagne et de la France, ce qui a ancré un sentiment nationaliste chez le peuple mexicain, qui a du mal à accepter ouvertement une intervention américaine. Cependant, les rapports sociaux de production au Mexique reproduisent l’idéologie bourgeoise, individualiste et égoïste, qui trouve différentes expressions au sein de la population.

Un exemple particulièrement néfaste de cette idéologie, que l’on observe beaucoup en ce moment, est la criminalisation de la contestation, dans les médias – des journaux télévisés nationaux aux bots sur les réseaux sociaux –, qui se reflète dans le discours quotidien et dans le rejet de nombreux individus à l’égard des mouvements populaires. Cette domination idéologique s’exprime à travers les grands groupes de communication, dans l’industrie culturelle et sur les plateformes numériques, qui promeuvent l’individualisme, le consumérisme, la concurrence entre travailleurs et, surtout, l’idée qu’il n’existe aucune alternative au capitalisme. Cela vise à effacer la mémoire historique de la lutte de notre peuple, à démanteler l’organisation collective et à transformer les individus en simples consommateurs passifs, objets d’exploitation. D’autre part, au sein du mouvement populaire et de notre propre organisation, nous ne sommes pas à l’abri de reproduire cette idéologie, ce qui se reflète dans notre travail ; c’est pourquoi il est très important pour nous de mener la bataille idéologique, car elle va de pair avec la lutte politique.

En ce sens, nous considérons que l’idéologie bourgeoise doit être combattue au quotidien et sans relâche, sur deux plans principaux : à l’intérieur et à l’extérieur de notre organisation.

En interne, l’une des façons de combattre cette idéologie passe par la formation politique, à travers l’étude de la théorie marxiste-léniniste et des luttes menées par les peuples du monde entier pour leur émancipation, comme à Cuba, au Vietnam ou en Palestine, qui nous enseignent que le peuple organisé peut vaincre la bête impérialiste. Nous ne négligeons pas non plus les enseignements tirés des luttes du peuple mexicain, telles que la guerre d’indépendance, la guerre de la Réforme et la Révolution mexicaine, ainsi que les luttes plus contemporaines, comme celles menées par notre Mouvement démocratique indépendant, qui lutte pour la démocratie populaire et le socialisme. Parallèlement à la formation politique, l’idéologie bourgeoise est combattue sur le plan pratique et organisationnel, à travers le centralisme démocratique, l’éducation populaire, le travail bénévole, la critique et l’autocritique, ainsi que la solidarité avec ceux qui luttent pour les causes justes du peuple. Ces méthodes combattent concrètement les idées bourgeoises selon lesquelles la transformation du capitalisme serait impossible et l’être humain serait égoïste par nature.

Une manière concrète d’y parvenir est par le biais du journal, dans lequel non seulement nous couchons sur le papier l’idéologie populaire, mais où nous essayons également de la diffuser au sein des brigades, lors des réunions publiques, en discutant avec les personnes qui viennent à notre rencontre ; tandis qu’au sein de l’organisation, nous cherchons toujours à pratiquer la critique et l’autocritique entre nous afin de changer ces traits qui nous empêchent d’avancer tant sur le plan personnel qu’en tant qu’organisation ; nous maintenons la formation politique, nous encourageons l’esprit collectif, et nous nouons et entretenons également des liens avec d’autres organisations populaires pour apprendre d’elles.

À l’extérieur de l’organisation, nous combattons l’idéologie bourgeoise par l’exemple, car nous, les socialistes, sommes les démocrates les plus cohérents ; et par le biais de l’information, de l’agitation et de la propagande à caractère prolétarien. Tout cela se reflète dans la construction de collectivités régies par les principes méthodologiques mis en pratique par Anton Makarenko. Nous y contribuons par le biais de différentes activités, telles que des ateliers sur les droits du travail, des brigades d’information dans le métro et dans l’espace public, des mobilisations, un travail permanent de formation politique marxiste-léniniste, d’histoire du Mexique et des mouvements qui ont lutté pour la libération des peuples à travers le monde, ce qui permet de retrouver la mémoire historique des luttes populaires et de favoriser l’organisation directe au sein des masses.

Nous considérons que la conscience révolutionnaire ne naît pas spontanément ; elle doit au contraire être développée par un travail systématique d’organisation, d’éducation politique et de participation aux luttes concrètes du peuple.

4. La question des drogues, tant dans les centres impérialistes que dans les pays du Sud, est une arme de l’impérialisme contre les classes populaires. Quelle est votre position sur cette problématique ?

En effet, la question des drogues est une arme de l’impérialisme. Il est important de rappeler cette réalité que nous révèle l’analyse marxiste face à d’autres interprétations de la question. D’autres interprétations conduisent à des analyses insuffisantes, comme celle de l’État défaillant ou du narco-État, courantes au Mexique, ou carrément à des interprétations superficielles mais commodes, comme réduire la question à un problème éthique ou à un manque de valeurs.

L’industrie moderne du trafic de drogue est née par et pour l’impérialisme, avec les « guerres de l’opium » en Chine provoquées par l’Empire britannique. Le trafic de drogue ne peut être compris comme un phénomène étranger au capitalisme, mais comme l’une de ses expressions les plus violentes et les plus dégradantes. En Amérique latine, la question des drogues doit être analysée dans le cadre de la contre-insurrection menée contre les mouvements populaires et de la domination impérialiste des États-Unis. Dans l’immédiat, les drogues touchent principalement les classes populaires en nuisant à leur santé. Mais au-delà de cela, ce qui est déjà en soi extrêmement grave, l’industrie de la drogue détruit des communautés, fragmente et entrave l’organisation sociale, et exploite le peuple.

La soi-disant « guerre contre la drogue » menée par les États-Unis a servi à justifier des processus de militarisation, des interventions impérialistes et des mécanismes de contrôle social. La version mexicaine de cette guerre a été mise en œuvre sous le gouvernement de Felipe Calderón (2006-2012), un gouvernement qui a approfondi le néolibéralisme au Mexique et qui était étroitement aligné sur les intérêts américains. Le résultat : d’un côté, plus de 100 000 Mexicains tués, des dizaines de milliers de disparus et autant de personnes déplacées ; de l’autre, les cartels de la drogue se sont professionnalisés, renforcés et diversifiés. Il ne fait aucun doute que le capital transnational est le grand gagnant de cette fausse guerre : accumulation par spoliation, recul du mouvement social, précarisation salariale et professionnelle, destruction des économies locales, renforcement du capital financier par le blanchiment d’argent, etc. C’est pourquoi nous affirmons que cette soi-disant « guerre contre le narcotrafic » était en réalité une « guerre contre le peuple ». Aujourd’hui, l’impérialisme trumpiste ouvre un nouveau chapitre dans l’utilisation de la drogue comme arme contre les peuples. Nous le constatons au Venezuela, en Équateur, à Cuba, en Colombie. Nous le voyons contre le Mexique, qui vit actuellement dans une tension constante, entre escalades et désescalades des menaces d’intervention militaire. Bien sûr, tout le discours selon lequel le Mexique est contrôlé par des cartels et que cela justifie une intervention militaire américaine en est le fer de lance. C’est le prétexte qui sous-tend les gros titres des médias et les déclarations gouvernementales, comme ce furent autrefois d’autres justifications à travers le monde : les armes biochimiques, les armes nucléaires, le communisme, l’autoritarisme, l’absence de liberté ou de démocratie. Aujourd’hui, en Amérique, c’est le trafic de drogue et le terrorisme. Bien sûr, l’empire prétend lutter d’une main contre le trafic de drogue tandis que, de l’autre, il l’alimente et l’arme. La grande industrie de la drogue est un élément fondamental de son appareil de contre-insurrection. C’est l’autre facette de sa véritable politique étrangère. La complexité, parmi d’autres contradictions que cette question incarne, réside dans le fait que ces mêmes organisations de trafiquants sont également utiles à l’État mexicain. Elles sont également des outils de sa contre-insurrection interne, elles font partie de son appareil paramilitaire. Sans la complicité de l’État mexicain, on ne peut tout simplement pas imaginer l’existence des cartels de la drogue ; c’est quelque chose que tout le peuple mexicain sait, car nous en avons fait l’expérience à nos dépens.

La complexité réside dans la compréhension de ces contradictions, de ces relations et de ces processus internes. Le marxisme nous fournit les outils pour les analyser. C’est délicat, car dans notre contexte, affirmer le lien entre l’État mexicain et le trafic de drogue — si cela n’est pas expliqué correctement au peuple — peut être interprété comme une adhésion à la position de l’impérialisme américain. Si Trump affirme que les cartels gouvernent le Mexique et que nous dénonçons le fait que l’État entretient des relations avec eux… Eh bien, on peut déjà entrevoir les mauvaises interprétations et les critiques qui en découlent. Mais en même temps, nous ne pouvons pas nier la réalité : il existe bel et bien un lien entre l’État et le trafic de drogue. Le nier relèverait du délire. Comme nous l’avons dit, le peuple mexicain en a fait les frais, comme en témoigne la crise des disparitions systématiques : plus de 130 000 disparus, selon le chiffre officiel du gouvernement actuel. Ces disparitions ne trouvent pas de justice, car elles mettent pour la plupart en évidence les différents liens entre l’État et le crime organisé. C’est pourquoi nous rejetons l’explication de « l’État défaillant » ou du « narco-État ». Nous soutenons que la question du trafic de drogue est une conséquence du capitalisme et qu’elle est fonctionnelle à l’État mexicain ; il ne s’agit pas d’une sorte de divergence, de dysfonctionnement ou de corruption de celui-ci. En tant que matérialistes dialectiques, nous observons et analysons le réel, et non ce qui « devrait être » ou ce que nous aimerions qu’il soit. L’État ne « fait pas défaut » en matière de trafic de drogue ; les deux se servent mutuellement à différents niveaux, dans le cadre de la gestion du capitalisme. Bien sûr, tout cela doit être analysé concrètement, aux différents niveaux de gouvernement, du municipal au fédéral, dans les différentes entités de la République mexicaine, sous les gouvernements des différents partis et mandats présidentiels, mais l’État mexicain, en ce qui concerne ses objectifs et sa continuité historique, reste le même État. Et en fin de compte, notre position est que le problème des drogues et du trafic de drogue ne pourra être résolu tant que persisteront les conditions structurelles qui le génèrent : pauvreté, exploitation, exclusion sociale, destruction des communautés et subordination impérialiste ; c’est-à-dire le capitalisme.

5. Comment faut-il, selon vous, considérer la drogue ? Faut-il considérer toutes les substances de la même manière ? Le prohibitionnisme auto-organisé est-il une solution ? Dans les mouvements révolutionnaires européens, à l’époque où des organisations révolutionnaires étaient actives, notamment en Italie, en Irlande et en Grèce, une véritable guerre a-été menée contre les trafiquants pour libérer les quartiers de la drogue. Quelle est la tradition et la pratique au Mexique concernant cette problématique ?

Toutes les substances ne produisent pas les mêmes effets et n’ont pas les mêmes conséquences sociales. Cependant, le problème principal ne réside pas uniquement dans les substances elles-mêmes, mais dans les relations sociales qui organisent leur production, leur circulation et leur consommation. En ce sens, la drogue fonctionne comme un moyen de désorganisation et de contrôle du peuple qui empêche l’établissement de relations d’organisation saines. Telle est la principale conséquence ou, pourrions-nous dire, la fonction de l’industrie de la drogue que nous observons. Au sein de notre organisation, la consommation de drogues illégales est interdite. Leurs méfaits sont trop nombreux. Outre les conséquences sur la santé physique et mentale causées par les drogues les plus nocives, ces substances ont été utilisées par l’État pour criminaliser la contestation et procéder à des arrestations illégales. Au Mexique, la pratique dite de la « siembra » (fabrication de preuves) est très courante : elle consiste, pour la police, à placer des paquets de drogue dans vos effets personnels ou dans vos poches au moment de votre arrestation. C’est un moyen facile de justifier n’importe quelle arrestation. Nous savons que, dans ce contexte, le fait que vous consommiez ou non des drogues n’a aucune importance pour l’État : il peut vous « piéger » de n’importe quelle manière, mais il est pertinent de mentionner que cela se produit et que c’est aussi pour cette raison, entre autres, que nous n’autorisons pas ces substances au sein de notre organisation. Il existe toute une gamme de positions politiques au sein du mouvement social concernant la consommation : ceux qui, comme nous, l’interdisent au sein de l’organisation ; ceux qui ne prennent pas position ; ceux qui s’auto-fabriquent de la drogue pour éviter de s’approvisionner auprès des trafiquants ; ceux qui militent pour la légalisation et le droit à la consommation ; et même ceux qui tolèrent à contrecœur la consommation récréative comme moyen de cohésion au sein de leurs communautés. Il y a de tout. Mais il est important de préciser que pour nous, il s’agit davantage d’une question politique que d’une question morale ou éthique. Quant aux substances légales, comme l’alcool et le tabac, nous les interdisons tout simplement dans le cadre de nos relations entre camarades. Pour nous, il est important de ne pas boire d’alcool dans le cadre de la vie entre camarades, de dissocier totalement ces pratiques des activités organisées. Nous n’interdisons pas leur consommation, sauf lors d’activités organisées. Certes, certaines franges du mouvement populaire trouvent ces positions étranges et rigides, mais nous avons également constaté que ces pratiques, si elles s’installent comme mode de vie entre camarades, deviennent un facteur de décomposition.

Quant à l’autre partie de la question, dans notre pays, il n’y a pas eu de confrontation ouverte des organisations populaires face à la vente et à la consommation de drogues. Certaines communautés ont chassé le crime organisé ou en ont empêché l’entrée en formant ce qu’on appelle des « polices communautaires » ou des « groupes d’autodéfense », mais pas principalement pour une question de consommation, plutôt parce que les organisations criminelles cherchent à s’approprier leurs communautés, leurs forêts, leurs rivières, leurs mines, leurs terres, leurs collectivités locales, etc.

6. Le Mexique est en proie à diverses contradictions sociales et politiques, dans lesquelles interviennent la répression étatique et celle des organisations criminelles. Quels sont les points de contact entre ces deux éléments et comment affectent-ils les mouvements populaires et les organisations révolutionnaires ?

Au Mexique, il existe une longue histoire de liens entre le gouvernement, l’armée, les groupes d’affaires et les organisations criminelles ou paramilitaires. Sous le capitalisme, les entrepreneurs, les cartels et l’État s’accordent pour défendre les intérêts de la bourgeoisie. Le crime organisé (trafic de drogue, traite des êtres humains, trafic d’armes) n’est pas un phénomène isolé, mais naît et se développe selon la logique d’accumulation du capitalisme ; l’argent généré par ces activités clandestines est blanchi et intégré dans l’économie légale par le biais du commerce, du secteur bancaire et des entreprises ; il est financiarisé sous forme de capital. Il existe donc une complicité et un lien étroits entre les réseaux criminels et les pouvoirs politiques et économiques, allant de la tolérance à la pleine collaboration et à l’omission. Le crime organisé sert à l’État comme moyen de réprimer le peuple, tout en le dégageant commodément de toute responsabilité, et en étant financé, formé, armé et protégé par celui-ci. C’est pourquoi nous affirmons qu’il fait partie intégrante de l’État. La corruption, l’impunité et le recours à des groupes paramilitaires contre les mouvements populaires ont été largement documentés. L’État du Chiapas est un exemple clair de la manière dont les groupes paramilitaires agissent en toute impunité ; les forces de police bénéficient de la collaboration et de la formation d’Israël. Les Pakales (Force de réaction immédiate Pakal, FIRP), une prétendue police d’élite créée au Chiapas pour lutter contre le crime organisé, ont été mis en cause pour leurs liens avec le Cartel de Jalisco Nouvelle Génération (CJNG) et font l’objet de graves accusations de torture, d’extorsion et d’abus d’autorité à l’encontre de la population. C’est cette force de police, la FIRP, qui, le 20 février 2026, a mené une opération politico-militaire à Río Florido, au Chiapas, dans le but d’intimider les membres d’une organisation sœur, le Front national de lutte pour le socialisme (FNLS), lors d’un rassemblement politique. Un autre exemple récent concerne le secteur minier : des membres du Syndicat national des mineurs ont dénoncé le fait que les sociétés minières transnationales engagent des membres du crime organisé pour intimider la base ouvrière lors des périodes d’élections syndicales, le tout sous le silence de l’État qui, bien qu’en ayant connaissance de la situation, n’intervient pas. Comme nous l’avons indiqué dans la question précédente, la militarisation du pays ne vise pas à éradiquer le trafic de drogue ; ensemble, ces forces remplissent une fonction politique de contrôle social et de contre-insurrection. Depuis le soulèvement zapatiste de 1994, l’État a mis en œuvre des stratégies de guerre de faible intensité pour surveiller, réprimer et démanteler les processus d’organisation populaire qui menacent les intérêts des grands entrepreneurs. Le crime organisé et les forces armées agissent comme les deux faces d’une même médaille pour défendre l’accumulation du capital ; cette situation constitue une forme complexe de violence contre-insurrectionnelle et de contrôle territorial qui entrave l’organisation indépendante du peuple. En revanche, la contestation et la lutte sociale sont sanctionnées. Des militants sociaux sont emprisonnés, comme l’indigène Higinio Bustos Navarro, contre lequel des preuves ont été fabriquées de toutes pièces ; l’Organisation des Nations unies, par l’intermédiaire du Groupe de travail sur la détention arbitraire, a conclu que sa détention était arbitraire et violait divers droits humains internationalement reconnus, et pourtant il est toujours en prison. Face à ce constat, l’alternative ne réside pas dans la résignation, mais dans l’organisation consciente du peuple travailleur, la solidarité de classe et la lutte active pour transformer les conditions de pauvreté et d’inégalité : résister et construire le socialisme. Nous réaffirmons la nécessité de renforcer l’organisation populaire indépendante, la solidarité entre les luttes et l’indépendance politique des mouvements sociaux.

7. Enfin, nous souhaitions vous demander quel est le lien, s’il existe, entre les luttes contre l’ICE aujourd’hui aux États-Unis et les mouvements populaires ainsi que les organisations syndicales et sociales au Mexique?

Il existe un lien profond entre ces deux luttes. La migration massive des Mexicains vers les États-Unis est une conséquence directe du développement capitaliste dépendant, de la spoliation territoriale, de la crise rurale, de la précarisation du travail et de la subordination économique du Mexique à l’impérialisme américain. Les travailleurs migrants font partie d’une même classe ouvrière internationale. Les politiques répressives de l’ICE visent à discipliner des millions de travailleurs migrants, dont beaucoup sont mexicains. Cependant, la lutte contre l’ICE comporte ses propres défis : il faut renforcer la cohésion avec les luttes sur le territoire national, lutter contre le spontanéisme et l’opportunisme, et élever les revendications immédiates au rang de revendications politiques. Ce sont là des problèmes propres à toutes les luttes. C’est pourquoi nous considérons qu’il est fondamental de renforcer la solidarité internationaliste entre les organisations populaires, de créer des syndicats indépendants qui veillent réellement aux intérêts des travailleurs, indépendants de la bourgeoisie, des deux côtés de la frontière. La lutte contre toute forme d’exploitation capitaliste et contre l’impérialisme est nécessairement internationale.

site web: olep.org.mx/

Supernova n.2 2026

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