Sur l’action syndicale face à la précarité sociale
Pour intervenir efficacement, il faut mener des enquêtes, connaître la réalité. Dans l’activité militante – qu’elle soit politique, syndicale ou sociale –, il faut comprendre les changements qui ont bouleversé l’organisation du travail, la concurrence impérialiste mondiale et, par conséquent, l’État impérialiste lui-même.
Le problème de l’adaptation aux changements est une contradiction qui traverse le monde militant et les militants. Souvent, les mécanismes de conservation et de conformisme l’emportent. Prenons par exemple l’attitude tout à fait erronée qui consiste à réduire la lutte des classes, pour les communistes, à la lutte syndicale, ou à croire qu’il suffit d’évoquer le terme « classe » pour être une classe, pour comprendre où et comment la classe évolue.
L’action syndicale est certes importante car elle représente historiquement l’organisation naturelle des travailleurs, au service de l’unité, de la solidarité et de la coopération. Il est donc indispensable pour les communistes de participer et de promouvoir l’organisation des travailleurs. Cela ne doit toutefois pas nous empêcher d’analyser les différentes contradictions qui traversent la lutte des classes elle-même. La lutte des classes est à la fois simple et complexe. Elle est simple parce qu’elle est le moteur de l’histoire ; elle est complexe parce qu’elle recouvre toute une complexité de phénomènes : l’aristocratie ouvrière, l’armée industrielle de réserve, l’automatisation du processus de production, le Nord et le Sud du monde, le travail productif et non productif (par rapport à la plus-value), le parasitisme, le genre, les « races », etc.
Tous ces facteurs revêtent une importance fondamentale. Si l’on nie cela, on vit dans un récit toxique, qui a permis à la gauche occidentale de défendre ses propres privilèges face au prolétariat multinational, ou de transformer, dans ses variantes radicales, l’action politique en prose littéraire…
Ce document vise à mettre l’accent sur le lien entre l’action territoriale et les lieux de travail, au sein de la pratique syndicale. Il ne nous importe pas de citer des sigles syndicaux en les classant entre gauche et droite. Il existe différentes approches, qu’il serait réducteur de nier au sein du monde syndical, mais nous pensons qu’aujourd’hui les communistes peuvent militer dans l’ensemble du mouvement syndical et au sein des diverses structures et collectifs qui interviennent, des lieux de travail au territoire. L’essentiel réside dans l’action des communistes au sein de ces « organisations » et « mouvements » :
– centralisation et direction ouvrière contre la dispersion de la précarité sociale, ce que nous appelons l’organisation de l’autonomie prolétarienne
– unité avec les peuples du Sud, contre l’économie de guerre impérialiste
– lien entre crise capitaliste et socialisme
La critique même que les communistes adressent à la structure syndicale doit se débarrasser des approches conformistes qui prévalent au sein de la gauche occidentale. L’une des critiques les plus couramment avancées par les secteurs « radicaux » de la gauche occidentale consiste à dire que le réformisme des syndicats est la faute de la direction réformiste. Ce qui sous-entend une radicalité immuable de la base. En réalité, la direction est l’expression de la base elle-même… Cela ne signifie pas pour autant qu’il faille abandonner la lutte interne, sur les plans idéologique, politique et économique. Les luttes internes aux syndicats, si elles ne sont pas liées à une lutte de classe – compte tenu de la composition de classe (secteurs prolétariens sans réserve contre l’aristocratie ouvrière et les classes moyennes) –, se réduisent à de simples assemblées de plus en plus muettes, où la lutte oppose différents clans politiques… Dans ce théâtre, bien sûr, des éléments d’extrême gauche peuvent également jouer un rôle ; ils sont souvent tolérés et utilisés dans les luttes internes. Le « syndicalisme » est utile, mais il ne peut pas dépasser le cadre légal et catégoriel que le capitalisme impose ; pour nous, il y a des communistes qui font du syndicalisme, mais il n’y a pas de syndicalistes qui font du communisme…
En tant que communistes, nous avons le devoir de valoriser et de tirer les leçons de l’autonomie prolétarienne lorsqu’elle prend forme et force, mais aussi de parvenir à lui donner une dimension organisationnelle et une perspective qui remettent en cause les fondements de la division de classe actuelle.
CONTEXTE DE LA PÉRIODE ACTUELLE
Nous traversons une période de profondes transformations qui imposent une réflexion collective au sein des organisations syndicales, ainsi qu’une révision des pratiques et des formes d’action. La France, à l’instar d’autres puissances occidentales, est confrontée à une crise systémique. Pour préserver son hégémonie économique et politique, elle intensifie les politiques d’austérité, affaiblit les droits sociaux et alimente des logiques de confrontation qui touchent en premier lieu les classes populaires, ici comme ailleurs. La France, comme l’ensemble de l’Occident impérialiste, est en crise et, pour maintenir son hégémonie, elle terrorise, sème la peur et déclenche des guerres contre ses propres classes populaires et contre les peuples du monde. Ce compromis né entre la classe et l’État, dans les métropoles impérialistes, à la suite de la fin de la Seconde Guerre mondiale, commence à se fissurer.
La crise et la précarité caractérisent la phase historique que nous traversons. Aujourd’hui, la crise et la précarité affectent durement nos vies. Les protections sociales collectives sont menacées, les conditions de travail et de vie se détériorent et l’insécurité sociale se répand partout.
CRISE
Nous assistons à une profonde transformation du cadre économique, politique et culturel.
L’économie de guerre tend à devenir le modèle dominant. Elle structure les choix budgétaires, industriels et idéologiques, tout en renforçant une polarisation politique et sociale qui traverse les principales puissances impérialistes. Aujourd’hui, en France, se déclarer ouvertement fasciste ou raciste n’est plus systématiquement perçu comme un stigmate : ces positions trouvent un écho et une légitimation croissante dans certains secteurs de la société.
Nous assistons par ailleurs à une réorganisation du monde du travail, caractérisée par la financiarisation, l’ubérisation et l’automatisation. L’impérialisme se caractérise par une concentration de plus en plus forte des capitaux — forme moderne du monopole — mais cette concentration s’accompagne, du point de vue des travailleurs, d’une fragmentation croissante des statuts, des contrats et des collectifs de travail. Plus les capitaux se concentrent, plus les travailleurs sont dispersés et mis en concurrence les uns avec les autres. Au sein de la métropole impérialiste, la part du travail productif devient de plus en plus marginale, par rapport à une composition de classe fondée sur des travailleurs parasites (par rapport à la plus-value)
Cette phase se caractérise par l’émergence d’un chômage structurel et permanent, particulièrement concentré dans les quartiers populaires et les banlieues urbaines, ce qui accentue la précarité et la vulnérabilité sociale.
Les flux migratoires, fruit des déséquilibres impérialistes, des guerres et des inégalités mondiales, deviennent un terrain d’instrumentalisation politique. Ils sont utilisés pour alimenter une guerre sociale entre les exploités, une opposition artificielle entre les « pauvres », qui affaiblit la solidarité de classe.
PRÉCARITÉ
Précarité du marché du travail
Le marché du travail est aujourd’hui structuré par une combinaison de flexibilité productive et de précarité contractuelle. La recherche constante d’adaptabilité et de rentabilité se traduit par une déqualification du travail, par une baisse réelle des salaires minimums et par un affaiblissement des garanties sociales et syndicales. Les parcours professionnels deviennent discontinus et instables : un salarié peut changer plusieurs fois par an d’emploi, de statut ou de catégorie. Travail et chômage s’alternent à des intervalles de plus en plus rapprochés, créant une situation d’insécurité permanente.
Précarité sociale généralisée
La précarité ne se limite pas au travail : elle touche tous les aspects de la vie sociale, de la santé à l’école, des transports au logement, en passant par la sécurité. Elle a un impact direct sur la santé physique et mentale de la population. Le manque de transports adaptés, l’insuffisance des centres de santé, l’affaiblissement de l’école publique et l’expansion du narco-banditisme sont autant de fléaux qui affligent quotidiennement les masses populaires. Face à cette situation, les réponses institutionnelles se limitent presque exclusivement à l’ordre et à la sécurité, avec un renforcement massif des dispositifs policiers (fondés sur une logique néocoloniale). Ces mêmes dispositifs alimentent les tensions qu’ils prétendent résoudre, par le recours répété à la violence et à des pratiques discriminatoires, y compris le racisme, à l’encontre des habitants des quartiers populaires.
Intervenir dans ce contexte, intervenir à ce stade, est sans aucun doute difficile. Mais ce n’est pas impossible. La crise que nous traversons n’est pas seulement économique et sociale : c’est aussi une crise de consensus au sein des classes dominantes. Les politiques mises en œuvre suscitent la colère, le « désenchantement », la désillusion et une perte de légitimité. Cela fait émerger des contradictions et donc des espaces d’intervention. Pour agir efficacement, nous devons toutefois nous doter de formes d’organisation politico-syndicale adaptées à cette nouvelle phase. Dans un monde structuré par la flexibilité et la précarité, l’organisation devient un élément central. Sa stabilité, sa continuité et sa solidité sont les conditions nécessaires pour nous relier aux conflits existants et aux défis sociaux et politiques contemporains. Une organisation syndicale ne peut se limiter à la seule défense catégorielle ou sectorielle. Elle doit assumer pleinement les défis sociaux, économiques et politiques qui traversent la société. Face aux transformations en cours, il n’est plus possible de se replier sur des identités étroites, ni de s’enfermer dans des espaces culturels ou symboliques de « gauche » déconnectés des réalités matérielles. Nous estimons que notre action doit être ancrée dans les conditions de vie concrètes des travailleurs.
POUR UNE ORGANISATION COHÉRENTE ET « AGILE »
Nous avons besoin d’une organisation capable d’allier solidité, stabilité et rapidité. Dans les grandes métropoles, les rythmes économiques et politiques sont effrénés : restructurations successives, contrats fragmentés, mobilités imposées. Lutter et résister dans ce contexte signifie se doter d’outils dynamiques et fonctionnels, capables de répondre aux contradictions actuelles avec réactivité et continuité. Les catégories professionnelles sont essentielles : elles structurent l’organisation, lui confèrent une base matérielle et une force collective. Mais elles ne suffisent pas. Dans le même temps, nous devons disposer de structures souples, capables de surmonter la précarité, d’organiser ceux et celles qui alternent entre emploi et chômage, entre secteur public et privé, entre emploi salarié stable et contrats à court terme. Et dans cette perspective, les syndicats locaux et les bourses du travail doivent jouer un rôle central. Ils doivent devenir des lieux d’organisation regroupant toutes les catégories professionnelles ainsi que les travailleurs et travailleuses précaires d’un même territoire. Il s’agit de renverser la logique qui les subordonne exclusivement aux structures de catégorie. Trop souvent considérés comme des instances secondaires ou administratives, ces espaces doivent devenir des lieux politiques et syndicaux stratégiques — l’épine dorsale de l’organisation syndicale. Dans un contexte caractérisé par l’individualisation et la fragmentation imposées par l’organisation du travail, ces structures territoriales sont capables de reconstruire le collectif et de créer de véritables communautés de lutte. C’est dans ces lieux que se tissent des liens entre les catégories, entre les statuts et entre les générations de travailleurs. Ils permettent en outre de relier la masse croissante de travailleurs précaires présents dans tous les secteurs — du public au privé —, dans des parcours de plus en plus mobiles, qui alternent travail, chômage et discontinuité de statut. Transformer les syndicats locaux et les bourses du travail en véritables points d’ancrage territoriaux signifie organiser cette réalité fragmentée et reconstruire une force collective capable de répondre aux défis contemporains du monde du travail.
Les catégories doivent bien sûr agir sur leur propre terrain — les lieux de travail — et savoir s’adapter à une composition du travail de plus en plus instable, caractérisée par des contrats à court terme, un taux de rotation élevé et des délais réduits. Mais elles doivent, dans le même temps, rester en lien avec les structures qui organisent celles et ceux qui traversent des phases d’interruption, de mobilité ou de chômage. L’objectif est double :
• stabiliser la présence syndicale sur les lieux de travail, en développant un travail de catégorie solide.
• maintenir un lien organique avec les structures qui interviennent spécifiquement sur la mobilité et la flexibilité du travail précaire, ainsi que sur la précarité sociale en général sur le territoire.
Il faut par ailleurs reconnaître qu’aujourd’hui, la lutte pour l’emploi selon un modèle classique ne correspond pas toujours aux besoins immédiats des travailleurs précaires. Leurs revendications portent souvent davantage sur le niveau des salaires, les rythmes et les horaires de travail, ainsi que sur la dignité et le respect sur le lieu de travail. Cela rend le travail de coordination encore plus indispensable. Dans ces domaines, un lien permanent entre le « fil » (l’action organisée sur le territoire) et le « nœud » (le syndicat de branche) devient stratégique. La relance des bourses de l’emploi et des syndicats locaux permettrait de renforcer et de dynamiser ce mécanisme de liaison.
Dans les banlieues, les difficultés liées au lieu de travail et les problèmes des quartiers populaires – logement, santé, criminalité – sont profondément liés. Nous avons besoin d’une approche globale, qui relie les conditions de travail aux conditions de vie, et c’est la seule capable de produire des résultats durables et de reconstruire le sens de la collectivité. Les problèmes liés au lieu de travail et ceux qui affligent les quartiers populaires — logement, santé, accès aux services publics, criminalité, exclusion sociale, racisme néocolonial — sont profondément imbriqués. La précarité du travail se reflète dans la précarité de la vie quotidienne. L’instabilité salariale a des conséquences directes sur l’accès au logement, sur la santé et sur les conditions de vie des familles. À l’inverse, les difficultés sociales des quartiers ont une incidence sur la capacité d’organisation et de résistance sur les lieux de travail. C’est pourquoi l’action ne peut pas cloisonner ces domaines. L’organisation syndicale et territoriale doit être capable d’articuler les conflits du travail avec les luttes sociales, en jetant des ponts entre l’entreprise, les lieux de travail et le quartier, entre les travailleurs, les précaires et les habitants.
POUR DES PLATEFORMES TERRITORIALES POUR LA RECOMPOSITION DE CLASSE
Pour que ce travail dynamique et organisationnel produise des effets concrets, il est nécessaire d’élaborer des programmes et des plateformes revendicatives territoriales capables de rassembler les travailleurs tant sur les lieux de travail que sur les territoires. Il ne s’agit pas d’additionner des revendications sectorielles, mais de construire des cadres communs reliant l’emploi, le salaire, les conditions de travail, le logement, les services publics et la dignité sociale. Le point de départ doit être les besoins réels de résistance et de réorganisation de la classe telle qu’elle existe aujourd’hui : fragmentée, mobile, marquée par la précarité et l’alternance entre emploi et chômage. Nous insistons sur cet aspect, car l’idée d’une simple « convergence des luttes » s’est révélée largement insuffisante ces dernières années. L’« intersection » ou la coordination ponctuelle de mobilisations distinctes ne suffisent pas à produire une force collective durable. L’enjeu n’est pas la somme algébrique de différentes composantes, mais la capacité de recomposition à travers des formes d’organisation stables et une perspective commune. C’est dans la structuration (l’organisation), dans la continuité et dans la construction d’un horizon partagé qu’une véritable dynamique de classe peut émerger.
LA PLACE CENTRALE DE LA PRÉCARITÉ DANS LA PHASE ACTUELLE
Autrefois, la classe ouvrière industrielle jouait un rôle de « catalyseur » dans le conflit social et dans la construction de perspectives politiques. Grâce à sa concentration dans les grandes unités de production, elle constituait le principal point d’appui de l’organisation et de la confrontation avec le patronat. Aujourd’hui, sans nier l’importance des secteurs industriels tant publics que privés, il est nécessaire de placer au centre de notre réflexion et de notre action la question de la précarité sociale. Les masses de précaires et de chômeurs constituent elles aussi une force sociale concentrée, en particulier dans les espaces urbains et périurbains. Cette concentration crée une condition objective : celle d’un passage possible de la quantité à la qualité. La quantité (la masse concentrée) ne devient une force que par le travail conscient d’organisation. C’est ce travail qui permet la transformation de situations dispersées en une organisation collective de la résistance. Ces fractions de classe sont également celles qui subissent le plus directement l’agressivité des politiques économiques bellicistes de l’impérialisme : austérité budgétaire, réduction des services publics, militarisation des territoires, répression sociale. Placer la précarité au centre ne signifie pas opposer les travailleurs les uns aux autres, mais reconnaître la composition réelle de la classe aujourd’hui et adapter nos formes d’organisation à cette réalité.
VISION GLOBALE ET INTERNATIONALISME
S’il est indispensable pour une organisation syndicale de développer une vision d’ensemble des problématiques et des catégories sociales qui traversent le monde du « travail et du non-travail », il nous semble évident que l’attention doit se concentrer en priorité sur les ouvriers et la précarité sociale dans les banlieues urbaines. Cette approche doit s’articuler avec les luttes des peuples opprimés et les mouvements de résistance, afin de construire une solidarité qui dépasse les seules frontières du travail salarié. Cette centralité locale ne doit pas exclure le lien avec les luttes des peuples opprimés au niveau international. L’exemple de la Palestine montre l’importance des conflits sociaux et politiques mondiaux dans le monde du travail. Les grèves et les mobilisations politiques qui ont secoué le monde du travail en Europe, et en particulier l’exemple de la grève politique de masse en Italie, ont démontré concrètement que les luttes internationales peuvent alimenter et renforcer les mobilisations locales, en reliant les questions sociales, économiques et politiques à une perspective plus large.
CONCLUSIONS
Agir aujourd’hui, c’est comprendre le lien qui existe entre l’organisation du travail, la métropole et le rôle de l’État impérialiste. Les luttes, des lieux de travail aux quartiers populaires, des écoles aux prisons, prennent différentes formes d’intervention et d’organisation. De la recherche de nouvelles formes syndicales à la lutte politico-sociale.
Il n’existe pas de recettes toutes faites ; l’important est d’expérimenter différentes formes, . Adopter ce point de vue revient à se défaire d’une vision mythologique de la « classe » et, parallèlement, des multiples « particularismes », et à poser de manière concrète et réelle le problème de la recomposition de classe et, par conséquent, de l’organisation. En gardant toujours comme point central la relation qui existe entre les emplois et le territoire (avec toutes les problématiques politiques, sociales et culturelles inhérentes à la classe), car c’est la seule façon de parvenir à recomposer la classe dans un contexte de précarité sociale généralisée. C’est sans aucun doute l’un des défis auxquels le mouvement syndical est confronté et pour lequel son retard est manifeste…
Supernova n.2 2026
