La fascisation et la manière dont l’intérieur devient un reflet déformé de l’extérieur
En France, comme dans l’ensemble des pays occidentaux, le contexte mondial marqué par une intensification des tensions impérialistes envahit de plus en plus notre vie quotidienne. Il ne s’agit plus d’une réalité abstraite et lointaine dont nous nous sentons déconnectés, mais d’une réalité qui s’impose à nous. Le pouls de la métropole impérialiste perçoit intuitivement que ce qui se passe ici est inextricablement lié à ce qui se déroule sur la scène internationale — mais avec ce changement, même le sommeil des villages, de la France profonde, a été brusquement interrompu. Parmi les puissances impérialistes — tant envers leurs rivaux que leurs alliés —, on observe un durcissement des positions : un glissement de la gestion diplomatique des contradictions vers la préparation matérielle de leur résolution par la force. À l’intérieur même des nations impérialistes, cette tendance trouve un écho sur le front intérieur, face à leurs propres populations. La préparation à la guerre impose la réalité d’un resserrement du contrôle sur le territoire national : pour la classe dirigeante, le risque de déstabilisation interne — et son effet amplifié face à un front extérieur hostile — ne peut pas être écarté. Au cœur des puissances impérialistes occidentales – le « monde libre », comme on l’appelait autrefois – on observe un glissement décisif vers la réduction de l’espace démocratique. Si, par le passé, les surprofits siphonnés des anciennes colonies suffisaient à financer une stratégie de « la carotte » — acheter la paix auprès d’une partie des masses (par exemple, l’État-providence, etc.) —, aujourd’hui, alors que la crise de l’Occident s’aggrave, la carotte est mise de côté et le bâton est brandi. Le 7 juillet 2026, l’Assemblée nationale a adopté, en première lecture, un projet de loi instaurant une présomption de légitime défense pour les agents des forces de l’ordre. Surnommée le « permis de tuer », cette loi renverse la charge de la preuve : les agents n’ont plus à prouver qu’un tir était nécessaire et proportionné — il est désormais automatiquement présumé légal. Cette loi n’est toutefois que la partie émergée de l’iceberg ; si l’on se concentre uniquement sur le monopole de la violence d’État, c’est-à-dire sur les éléments les plus visibles et les plus marqués, on risque de passer à côté du réseau insidieux de mécanismes et de réformes étatiques, qui, chacun à leur manière, élargissent progressivement le pouvoir coercitif de l’État tout en érodant simultanément l’espace civique et démocratique dans lequel nous évoluons et agissons. Ce carcan est un signe évident de fascisation. Il est essentiel de préciser ici que nous ne devons pas tomber dans l’illusion bourgeoise consistant à présumer que ces lois et restrictions s’appliquent de manière égale à l’ensemble de la « société civile ». Comme nous le verrons, c’est précisément le caractère de classe de la société qui rend ces restrictions inévitables pour la classe dirigeante en période de crise. Les « classes dangereuses », les quartiers populaires, ceux qui ne se sont pas assimilés à la société française — la question de savoir comment contenir et neutraliser cette menace n’est pas nouvelle. Elle couve depuis longtemps sous la surface. Ce que la période actuelle y ajoute, c’est l’urgence : aujourd’hui, elle éclate au grand jour sous la forme d’une déclaration de guerre – la recherche de l’ennemi intérieur. Pour replacer ce changement dans son contexte, revenons sur la manière dont le traitement de cette contradiction interne a évolué au cours des dernières décennies en France.
INTÉGRATION SOCIALE
En 1981, avec « L’été chaud des Minguettes », la France a découvert pour la première fois à la télévision nationale les images de voitures en feu et d’émeutes dans les banlieues. Les fils et filles d’immigrés issus des anciennes colonies françaises, arrivés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour pallier la pénurie de main-d’œuvre industrielle, se retrouvaient désormais dans un monde post-industriel en proie au choc pétrolier. Les promesses de la génération de leurs parents, faites pendant les Trente Glorieuses, avaient rapidement cédé la place au sentiment accablant que la société française n’avait pas de place pour eux. Bien qu’ils fussent pour la plupart des citoyens français, un sentiment collectif grandissant de n’être « ni bledards ni Français » se traduisait par l’impression d’être traités comme des citoyens de seconde zone — mis à l’écart, stigmatisés et soumis à une surveillance policière incessante par la société française.
Contrairement à la période actuelle, la réponse directe de l’État à l’époque fut la mise en place d’une politique d’intégration sociale — la politique de la ville — axée sur l’animation jeunesse et la cohésion sociale par le biais de divers programmes et associations. La logique consistait à réparer le « tissu social » et à intégrer ces éléments instables dans la population active. Des centaines de millions de francs ont été alloués à cette tâche, alors même que la France traversait une période de ralentissement économique. On pourrait se demander : si c’était possible à l’époque, pourquoi ne le serait-ce pas aujourd’hui ? Mais cette crise était considérée comme exceptionnelle. Celle d’aujourd’hui est systémique et prolongée, liée à la crise du bloc occidental lui-même.
À l’aube des années 2000, la politique sociale a légèrement évolué vers une politique de « mixité sociale » — fondée sur la théorie selon laquelle la concentration de la pauvreté dans les grands ensembles (pour la plupart vétustes et en voie de dégradation) était en soi le moteur du dysfonctionnement social — de sorte que la refonte du tissu urbain (démolition des tours, diversification des modes d’occupation des logements, reconnexion des quartiers à la ville) permettrait d’y remédier. L’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) a été créée, investissant environ 48 milliards d’euros dans des centaines de quartiers. Il s’agissait du plus grand projet de construction du siècle en France : un plan ambitieux visant à démolir 200 000 logements, à en construire 200 000 nouveaux et à en rénover 200 000 autres, le tout en l’espace d’environ cinq ans.
FRACTURE SOCIALE
En 2005, la mort de deux adolescents, Zyed Benna (17 ans) et Bouna Traoré (15 ans), a provoqué une onde de choc dans les centres urbains français. Les deux jeunes, morts électrocutés après avoir été pourchassés par la police jusque dans un poste électrique, ont trouvé un écho auprès d’une jeunesse lassée du harcèlement policier dans ces quartiers. Des émeutes d’une ampleur sans précédent se sont propagées à travers le pays, touchant 300 villes et villages, et se sont poursuivies pendant trois semaines. L’état d’urgence a été déclaré — il s’agissait notamment du premier en France métropolitaine depuis la guerre d’Algérie. Des couvre-feux ont été instaurés dans les quartiers populaires ; des dizaines de milliers de policiers ont été déployés, ce qui a donné lieu à des milliers d’arrestations. Pour l’État, qui investissait dans ces quartiers depuis les années 1980, ce fut l’occasion de faire le point — et cela devint la justification d’un changement de discours : le problème n’était plus un manque d’investissement, mais la criminalité. À cela s’ajouta le contexte international de l’époque, celui d’un monde post-11 septembre où l’accent était mis sur les risques sécuritaires et la radicalisation. C’est à cette période que les préoccupations sécuritaires ont commencé à supplanter l’intégration sociale en tant que cadre dominant. Ce changement a été incarné par Nicolas Sarkozy — alors ministre de l’Intérieur, qui allait bientôt devenir président —, lequel s’est fait l’incarnation d’un discours beaucoup plus dur sur les banlieues, alors que le discours public s’orientait vers la délinquance, le renforcement des forces de l’ordre et de la surveillance, ainsi qu’une rhétorique plus sévère sur le « communautarisme ».
Cet usage croissant du terme « communautarisme » pour désigner un bloc social distinct, considéré comme porteur de valeurs différentes et en tension avec la société française dominante, a été renforcé par les attentats terroristes de 2015-2017 et la proclamation de l’état d’urgence qui s’en est suivie. L’accent a été mis sur les centres de lutte contre la radicalisation et les programmes de promotion des valeurs républicaines, qui n’étaient bien sûr pas facultatifs. Le « communautarisme » n’était désormais plus simplement en tension avec la société française, mais constituait une menace imminente pour celle-ci : la logique était la suivante : si ces populations ne pouvaient pas s’intégrer, il fallait les contraindre à s’assimiler. À partir de ce moment, l’état d’urgence est devenu une réalité permanente. Après des renouvellements successifs, ses pouvoirs de surveillance et de contrôle ont été intégrés au droit commun avec l’adoption de la loi SILT. La dernière décennie a à elle seule connu une accélération marquée : depuis 2015, au moins dix nouvelles lois sur la lutte contre le terrorisme et la sécurité intérieure ont élargi les pouvoirs de l’État sur les soi-disant « suspects » — en pratique, des citoyens ordinaires.
L’ÉTAT D’URGENCE DEVIENT PERMANENT
Après la mort par balle à bout portant de Nahel Merzouk en 2023, des émeutes ont de nouveau éclaté dans les centres urbains français — plus brèves qu’en 2005, mais nettement plus explosives. Les appels lancés par les familles, les mosquées et les responsables communautaires au sein même des communautés de ces jeunes étant restés lettre morte, il est apparu clairement que, malgré tous les discours de l’État sur le « communautarisme », son influence sur la réalité des jeunes contredisait totalement cette logique.
Ces émeutes ont donc été présentées comme se déroulant dans un « vide politique ». En réalité, leur caractère politique est significatif : bien qu’elles aient duré trois fois moins longtemps, les émeutes de 2023 ont causé près de sept fois plus de dégâts aux propriétés publiques que celles de 2005. 273 commissariats ont été pris pour cible — une forte augmentation — et certains ont été incendiés à l’aide de cocktails Molotov.
Les mairies ont également été prises pour cible en bien plus grand nombre, avec 684 cas d’élus visés, parfois à leur domicile privé — ce qui constitue en soi un phénomène véritablement nouveau. Si 2005 a constitué une première explosion de colère contre les conditions de vie immédiates dans les quartiers — dirigée en grande majorité contre les infrastructures locales elles-mêmes (écoles, voitures, bus, bâtiments publics) —, 2023 témoigne davantage d’une évolution : une tentative de remonter à la source de ces problèmes, en s’étendant pour cibler les institutions de l’État directement responsables (résidences des maires, mairies, commissariats). Si les causes sous-jacentes des émeutes de 2005 — dégradation urbaine et violences policières dans les quartiers populaires, etc. — sont restées les mêmes, plusieurs facteurs sont venus les aggraver et les exacerber : la présence étouffante et constante de l’État dans la vie quotidienne, due non seulement aux pouvoirs accrus de l’État dont nous avons parlé précédemment, mais aussi aux années de restrictions liées à la COVID.
Nous vivions au lendemain du bouleversement social provoqué par la révolte liée à l’assassinat de George Floyd, qui s’était en partie déclenchée en raison de la réalité concrète du confinement, lequel avait rendu plus qu’évidentes les divisions de classe au sein de la société. Cette situation était tout aussi palpable en France ; alors que des mesures d’urgence étaient mises en place, ceux qui en avaient les moyens se retiraient dans leurs villas à la campagne pour se protéger, tandis que le prolétariat urbain n’avait d’autre choix que de continuer à emprunter des transports en commun bondés et à s’exposer au risque au travail, ou de rester confiné dans 70 m² avec des enfants qui grimpaient aux murs. Ces différences de classe ont littéralement signifié, pour certains, la différence entre la vie et la mort, et ces jeunes l’ont bien senti. Trois ans plus tard, la réponse apportée à cette fracture sociale est manifestement différente de celle des époques précédentes, marquées par l’intégration sociale : aucun nouveau modèle social d’envergure n’a été proposé pour résoudre ces problèmes.
Au contraire, des mesures plus répressives ont été mises en place, exposant les familles à des conséquences juridiques pour les actes de leurs enfants. Tout aussi révélatrice est une autre « solution » : l’extension des « Quartiers de reconquête républicaine » — une description à juste titre presque coloniale de la vision qu’a cette nouvelle ère des quartiers populaires, dans laquelle certains quartiers sont présentés comme existant en marge de la République et de ses valeurs, et devant être reconquis par la force. Et ce titre s’accompagne d’un durcissement prévisible de la répression, avec l’affectation de renforts policiers permanents (qui disposeront bientôt d’un permis de tuer).
LES QUARTIERS POPULAIRES – LE BERCEAU DE L’ENNEMI INTÉRIEUR
Nous avons examiné la militarisation exponentielle de la vie civique quotidienne en France au cours des dernières décennies, avec l’ancrage permanent de l’état d’urgence dans le droit civil. Un bref coup d’œil aux statistiques suffit à en montrer les conséquences : Les tirs mortels de la police ont fortement augmenté depuis la loi de 2017 sur la sécurité publique, qui a effacé l’ancienne distinction entre le cadre plus large de « recours aux armes » de la gendarmerie, de nature militaire, et la règle plus stricte de la police nationale, limitée à la légitime défense — plaçant ainsi les deux forces sous le même régime. 55 décès ont été enregistrés pour la seule année 2024, soit le chiffre le plus élevé depuis plus d’un demi-siècle. Les cas de violences policières ont également augmenté au cours de la dernière décennie, tandis que, parallèlement, les enquêtes menées par l’IGPN sur ces affaires ont considérablement diminué, 90 % d’entre elles étant déléguées à des cellules de déontologie locales, souvent dirigées par les propres supérieurs hiérarchiques des agents mis en cause. Il en résulte que le taux d’élucidation des affaires de violences policières est en baisse et que l’impunité des policiers ne cesse de croître. Le nombre de détenus a également atteint un niveau record, avec environ 88 000 détenus à l’été 2026 et un taux de surpeuplement de 140 %. Comme tout État, il justifie sa répression croissante à l’encontre de ceux qui sont déjà considérés comme des « criminels » en invoquant la protection de ses citoyens. Pourtant, dans une hypocrisie frappante, il restreint simultanément l’espace démocratique dans lequel ses citoyens peuvent agir — transformant ainsi de plus en plus d’entre eux en criminels, ne serait-ce que pour avoir simplement dénoncé la guerre à Gaza.
RÉDUCTION DE L’ESPACE DÉMOCRATIQUE – EN PARTICULIER POUR CERTAINS
Pour la France dominante, la réduction de l’espace démocratique s’est exprimée de manière particulièrement nette avec le recours à l’article 49.3 pour faire adopter de force la réforme des retraites, au mépris flagrant du consensus démocratique. Pour « l’autre France », celle des banlieues et des quartiers populaires, cette réalité était déjà une évidence depuis longtemps.
La vie quotidienne avait déjà confirmé qu’une loi s’appliquait ici et une autre au reste de la population. Pour beaucoup, cela a été aggravé par l’interdiction des manifestations de solidarité avec la Palestine et par la violence utilisée pour les réprimer — ce qui a donné le sentiment que « eux peuvent manifester, mais nous, on ne peut pas ». Nous avons également été témoins d’une vague de dissolution d’organisations — une mesure utilisée de manière disproportionnée contre les associations musulmanes et palestiniennes. Notez que les partis politiques eux-mêmes peuvent être, et ont été, dissous en vertu de cette loi, le dernier cas étant celui de Civitas en 2023. Pour mettre les choses en perspective : aux États-Unis et au Royaume-Uni, une telle mesure serait jugée inconstitutionnelle. Ajoutez à cela le fait que de nombreux élus, comme Rima Hassan, ont été accusés d’apologie du terrorisme, et l’on commence clairement à percevoir cette attaque contre l’espace démocratique.
Ensuite, il y a eu la vague d’accusations d’« apologie du terrorisme » déployées contre des musulmans français et des militants pro-palestiniens. Il est intéressant de noter que cette loi trouve son origine dans la loi de 1881 sur la liberté de la presse avant d’être intégrée au droit pénal — et aujourd’hui, en France, soi-disant berceau de la « liberté d’expression », elle sert précisément à restreindre cette liberté pour une partie de la population qui ose se reconnaître, ainsi que ses luttes, dans celles du peuple palestinien, ou du moins c’est ce que clament les cris du quartier : « Voici Gaza ! ».
L’assignation à résidence, à l’instar d’autres lois similaires que nous avons examinées, est passée d’un pouvoir réservé aux situations d’urgence à un outil permanent relevant du droit commun en 2017. Il s’agit d’une mesure qui a été utilisée contre des militants (par exemple, lors de la COP21). Elle est ordonnée par le pouvoir exécutif, et non par un juge, et confine la personne dans un périmètre géographique défini — non pas sur la base d’une condamnation, mais sur la simple suspicion d’un danger futur.
Par ailleurs, la proposition de loi Retailleau constitue un autre exemple de l’extension des pouvoirs de l’État. Elle permettrait d’étendre le gel des fonds et des ressources économiques d’un individu ou d’une organisation bien au-delà de la condition actuelle des « actes de terrorisme ». Notamment, ces mesures pourraient être prises sans qu’une condamnation pénale préalable soit requise et sans intervention préalable d’un juge.
Après avoir examiné la tendance croissante de l’État à s’octroyer des pouvoirs juridiques toujours plus répressifs — parallèlement à une érosion correspondante de l’espace démocratique dans lequel la population peut agir légalement —, nous devons souligner un thème récurrent dans ces lois : leur nature volontairement floue.
Il est important de comprendre ce caractère flou et pourquoi il est important. La plupart des analyses de gauche s’arrêtent là : l’absence de définition juridique précise de l’« apologie du terrorisme », par exemple, conduit à la criminalisation de citoyens ordinaires. Mais nous ne pouvons pas nous permettre de nous satisfaire de cette lecture bourgeoise de la légalité, qui présuppose que la loi s’applique de manière égale à tous. Nous savons que nous vivons dans un système basé sur les divisions de classes, où les mesures répressives et la réduction de l’espace démocratique sont utilisées de manière disproportionnée contre les quartiers populaires et la classe ouvrière. Nous savons que l’« apologie du terrorisme » sera utilisée contre des membres de notre classe – comme deux membres de notre groupe de rédaction dont l’appartement a été perquisitionné à 6 heures du matin simplement pour avoir pris la parole sur la Palestine –, mais qu’elle ne sera jamais utilisée contre la classe dirigeante qui finance et encourage le génocide qui s’y déroule.
Ainsi, lorsque nous parlons de réduction de l’espace démocratique, celle-ci n’est pas répartie de manière égale. Pour les habitants des quartiers populaires, qui savent déjà ce que c’est que d’être traités comme des citoyens de seconde zone aux yeux de la loi, on pourrait penser que cela n’a rien de surprenant. Cependant — s’il est vrai qu’ils ont subi des mesures d’exception sans fin (couvre-feux, restrictions de circulation, contrôles d’identité incessants) appliquées collectivement à leur quartier — certains pourraient rationaliser cela précisément en raison de son caractère collectif : en effet, tout le monde est conscient de l’existence des réseaux de trafic de drogue et de la criminalité qui sévissent dans ces zones délabrées. Il en va tout autrement lorsque les personnes les plus brillantes et les plus intègres de ces quartiers — celles qui sont les plus engagées sur le plan civique et politique, bien qu’elles soient issues d’un monde abandonné par les politiciens — sont spécifiquement prises pour cible pour la seule raison d’avoir osé relever la tête et s’organiser. Cela crée un effet de politisation en cascade dans l’ensemble de la communauté environnante.
FASCISATION
Nous avons été témoins du règne de terreur exercé par l’ICE dans les quartiers populaires aux États-Unis : fusillades, enlèvements d’enfants, tortures et conditions de détention inhumaines. Aux États-Unis, comme dans d’autres nations impérialistes occidentales, la recherche de l’ennemi intérieur, dans un contexte de tensions mondiales accrues, s’est accélérée, s’accompagnant d’un renforcement des pouvoirs de l’État et d’un rétrécissement de l’espace démocratique.
Parmi la multitude de mesures prises pour réprimer les quartiers populaires, l’accent a été mis davantage sur le statut migratoire en raison de la composition de classe aux États-Unis, influencée par le modèle historique d’une migration temporaire et fluctuante.
En comparaison, la France a principalement connu une migration sédentaire et familiale en provenance de ses anciennes colonies (Maghreb et Afrique de l’Ouest), où la nationalité est désormais prédominante. L’outil utilisé vise donc davantage à créer une citoyenneté à deux vitesses, où, en théorie, le cadre juridique garantit l’égalité, mais où, dans la pratique, en raison de l’islamophobie institutionnelle, de la répression des quartiers populaires et de la cause palestinienne, rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité.
Ce serait toutefois une erreur de considérer la montée du fascisme, le spectacle d’une répression violente et les déclarations incendiaires de Trump, et d’en conclure que nous serions mieux lotis en France, au motif que nous sommes parvenus à faire barrage à l’accession du Rassemblement National au pouvoir
D’un côté, nous avons un État qui a ouvertement déclaré la guerre à notre classe. De l’autre, un gouvernement technocratique qui ne s’embarrasse pas de propos incendiaires ni de démonstrations de force, mais qui agit discrètement en coulisses, tissant une toile juridique insidieuse pour tenter de nous empêcher de sortir d’une ligne qui ne cesse de se resserrer. C’est là un élément majeur de la fascistisation.
Un deuxième élément est le conformisme social, qui se distingue du fascisme historique, dont le cœur résidait dans la participation de masse (rassemblements, groupes culturels et parti de masse). Aujourd’hui, en revanche, la dimension de masse relève du conformisme social, qui est passif plutôt qu’actif. L’influence des médias contrôlés par le capital contribue à ce climat ; leur rôle est devenu si évident qu’il semble presque banal de le mentionner. Pourtant, cette apparente banalité n’en diminue pas pour autant sa fonction : à l’ère de la « post-vérité », au milieu d’un déluge d’informations contradictoires, elle sème le doute et la confusion, érodant non seulement la confiance dans l’État, mais aussi la possibilité même d’une compréhension objective (et donc de l’unité de l’action collective).
L’« unité », selon les médias contrôlés par le capital, ne peut donc être qu’une unité au sens négatif du terme. C’est-à-dire, par exemple, l’État-nation contre un ennemi commun, par opposition à la classe pour un programme commun. L’ennemi commun aujourd’hui n’est plus les États-nations adversaires, mais le terroriste sans visage, irrationnel, imprévisible et inhumain. Sur ce vide de définition, au niveau individuel, chacun peut projeter ce qu’il veut. C’est là que l’on peut observer une seconde fonction de l’ambiguïté, et donc du double standard, inhérente à ces lois répressives. Dans le climat actuel de crise et d’austérité en France, elles servent à signaler à une classe moyenne en déclin qu’il est plus sûr de faire profil bas et de se contenter d’un statu quo de plus en plus précaire, qui ne peut être garanti qu’en se distanciant activement de la « classe dangereuse » et de ses luttes. Parallèlement, pour ceux qui ont déjà rejoint leurs rangs, souvent moins habitués à la répression quotidienne subie par ceux qui occupent une telle position, le caractère perçu comme « arbitraire » de l’application de ces lois, combiné à l’ampleur presque inconcevable des pouvoirs exceptionnels pouvant être déployés contre eux, sert à déstabiliser et à désorienter, semant la peur et la panique dans leurs rangs.
Au contraire, en tant que communistes militants, nous savons que, face à la nécessité d’une action politique significative dans l’intérêt de notre classe — une action qui s’attaque au cœur même des fondements de l’État impérialiste —, la seule façon de nous prémunir contre la répression est de ne rien faire du tout.
LE DÉCLIN IMPÉRIALISTE OCCIDENTAL – LA BÊTE DEVIENT DE PLUS EN PLUS DÉSESPÉRÉE
Nous avons examiné comment, dans un certain sens, la France a retourné la machine de guerre vers l’intérieur — engendrant une sécurisation nationale et un recul démocratique qui font écho à la fascisation généralisée et aux mesures contre-révolutionnaires préventives observées dans l’ensemble de l’Occident.
Si nous voulons éviter les angles morts de l’analyse politique de la situation française — qui ne sont pas seulement propres à la gauche, mais traversent l’ensemble de la société française —, nous devons nous défaire des œillères qui nous conduisent à chercher les causes de la crise intérieure française uniquement dans des facteurs internes, et au contraire diagnostiquer l’organe en relation avec l’organisme dans son ensemble, c’est-à-dire être capable de relier l’intérieur et l’extérieur avec une vision d’ensemble.
À mesure que nous levons le voile, nous constatons que la structure s’apparente à celle d’une poupée russe : il faut prendre en compte les relations de la France avec ses anciennes colonies, sa place au sein de l’UE, la place de l’Europe au sein du bloc impérialiste occidental et la place de l’Occident dans l’ordre mondial.
Tout d’abord, et de manière évidente, on constate clairement la perte d’influence de la France en Afrique de l’Ouest avec la montée en puissance de l’AES et l’influence diffuse qu’elle a établie dans la région. À cela s’ajoutent les tensions avec l’Algérie, qui a perçu ce changement dans le rapport de forces et a réagi en s’affirmant avec plus de vigueur. De même, les tensions qui ont éclaté en Nouvelle-Calédonie constituent un autre exemple du mécontentement qui couve sous la surface dans les territoires d’outre-mer français.
Deuxièmement, la position de la France en tant que l’un des deux pôles principaux de l’UE, aux côtés de l’Allemagne, s’effrite. Elle a perdu sa crédibilité budgétaire avec un déficit qui atteint près du double du plafond de 3 % du PIB imposé par l’UE. Si l’Allemagne n’a pas été épargnée par la crise, elle l’a néanmoins mieux traversée que la France, en émergeant comme la plus forte des deux — ce qui se manifeste notamment dans le fait qu’elle se réarme progressivement pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, ainsi que dans la présence à la tête de la Commission européenne de von der Leyen, issue du choix allemand.
Troisièmement, en élargissant notre perspective, si l’on considère la France comme une puissance centrale au sein de l’UE, il convient alors d’examiner la position de l’UE au sein du bloc impérialiste occidental au sens large. Cette évolution s’est manifestée de multiples façons : depuis le fait que les États-Unis ne considèrent plus la sécurité européenne comme une priorité absolue et poussent l’UE à assurer elle-même sa défense, jusqu’aux droits de douane imposés à l’UE par les États-Unis, en passant par les revirements diplomatiques entre les deux blocs.
Enfin, le bloc impérialiste occidental lui-même est en déclin, et son centre — les États-Unis — se déchaîne dans des tentatives désespérées pour s’accrocher à sa position de puissance centrale, une position qui ne cesse de lui échapper à mesure qu’il perd son hégémonie face à la Chine.
En considérant cet ensemble, nous pouvons identifier cette emprise sur l’espace démocratique et la répression à l’intérieur (ressenties non seulement en France mais à travers ces différentes sphères) comme des symptômes. Car, à l’image d’un organisme qui, sentant qu’il a été attaqué par un virus extérieur, réagit de l’intérieur pour tenter de se débarrasser de l’intrus qu’il perçoit, il finit ce faisant par endommager les propres cellules qui le composent. Ces attaques sont devenues plus fréquentes et plus aiguës parce que l’impérialisme occidental se trouve en position de faiblesse. Il ne s’agit plus d’une simple éclipse du soleil, où l’économie est momentanément plongée dans l’obscurité d’une crise, comme par le passé, mais, comme nous l’avons vu, d’un alignement de plusieurs planètes. Sa faiblesse soulève le voile de la démocratie bourgeoise et révèle à tous la brutalité qui se dissimule en dessous.
Ils savent que les facteurs matériels commencent à s’aligner contre eux ; car la décadence de leur ordre moribond a laissé s’accumuler un grand tas de petit bois sec. Il suffirait de la flamme vive de l’action subjective pour y mettre le feu, et ils se retrouveraient alors face à une situation très dangereuse. Mais nous devons être prêts : bien que la bête soit affaiblie, elle ne tombera pas d’elle-même, mais continuera à se débattre, folle et acharnée, et peut s’avérer très dangereuse, car elle dispose, parmi son vaste arsenal, des forces du capital, du contrôle de la presse et du système judiciaire, ainsi que du monopole de la violence d’État. C’est là que nous devons apprendre le véritable sens de l’internationalisme, non pas par des gestes symboliques, mais lorsque nous serons capables non seulement de comprendre, mais aussi de mettre en pratique le fait que notre liberté ici dépend de leur liberté là-bas, et que notre effort coordonné concrétise le cauchemar de nos adversaires alors que l’intérieur et l’extérieur se dressent contre eux, du cœur de la métropole impérialiste jusqu’au nouveau pouls des continents qui se sont réveillés pour se soulever contre leurs maîtres séniles.
Pour nous y préparer, nous devons nous ancrer dans l’héritage des véritables tentatives de socialisme et d’internationalisme. Car le plus grand mensonge que notre génération se soit raconté est que nous devons allumer notre propre feu à partir de zéro plutôt que de porter le torche qui a été allumée bien avant nous.
Supernova n.2 2026
