«TOUS ANTISÉMITES»…

La portée du nom Palestine sur le front intérieur

À la suite de l’opération «déluge Al Aqsa» dirigée par les forces combattantes palestiniennes de Gaza, le 7 octobre 2023, le soutien des Insoumis à la cause palestinienne et la dénonciation constante du génocide à Gaza par LFI en ont fait la cible désignée de tous les réactionnaires. La solidarité avec la Palestine est un test et une ligne de démarcation d’autant plus brutale qu’elle dépasse largement la position sur la politique internationale, sur le conflit entre le colonialisme israélien et les peuples arabes et iranien. En accusant les Insoumis d’antisémitisme endémique et en reliant cette prétendue position à la volonté d’obtenir le soutien des banlieues, des quartiers populaires et des français descendants de l’immigration, la macronie, la droite et l’extrême-droite française font d’une pierre deux coups. Elles justifient le ralliement ou la neutralité d’un électorat modéré à l’arrivée au pouvoir du RN (Rassemblement National) tout en le lavant du soupçon de racisme. D’autre part, elles permettent de criminaliser l’expression anti-impérialiste, en particulier celle qui est portée par les habitants des quartiers populaires. Une politique d’alliance bourgeoise d’un côté, une attaque contre l’expression politique des masses populaires de l’autre. Ce double objectif peut être affiché sans fard comme c’est le cas de la ministre Aurore Bergé, qui en février 2026 a invité le RN à faire barrage à LFI, un parti qu’elle a qualifié « d’anti-France ». Le « barrage républicain » serait ainsi passé d’une opposition consensuelle à l’extrême droite à une alliance avec elle contre la gauche de « rupture » incarnée par LFI.

L’accusation d’antisémitisme a des fonctions troubles et variables. Mais, en France, c’est le critère majeur, pour certains le seul, qui permet de placer une expression politique dans l’absolument infréquentable. L’antisémitisme joue le rôle de ce qui est absolument délégitimé contrairement au racisme colonial qui est toujours accepté comme une opinion soutenable et non condamnable pénalement (« la colonisation n’est pas un crime » selon la déclaration d’Edouard Philippe, ancien premier ministre du camp « modéré »). Dans les années 1980, Le Pen père pouvait inciter au meurtre des immigrés et au nettoyage ethnique de la France sans que cela ne l’interdise de s’exprimer sur la scène publique mais sa remise en question du génocide des juifs d’Europe constituait la « ligne rouge », celle où soi-disant il tombait le masque. Son apologie du colonialisme, de la torture en Algérie, à l’apartheid sud-africain ne faisait pas de lui un paria. Son antisémitisme tout à fait avéré, si. Le consensus bourgeois consistait alors à faire du rejet de l’antisémitisme ce qui permettait de se débarrasser du soupçon de collaboration historique dans la destruction de juifs d’Europe. Il était l’argument inusable qui permettait de donner une caution morale aux électeurs qui ne votaient pas désormais pour garder le statu quo ou des avantages fiscaux mais pour « sauver la République » de l’extrême-droite fascisante.

La dénonciation étatique et médiatique de l’antisémitisme ne joue plus du tout le même rôle que dans les années 1980. Le « cordon sanitaire » contre l’extrême-droite n’est plus la priorité de la classe dirigeante. C’est le contraire puisque l’intégration du RN (Rassemblement National) dans les cercles du pouvoir est à l’ordre du jour. Dès lors, le rejet officiel de l’antisémitisme ne relève pas seulement de l’opération de blanchiment des crimes de la seconde guerre mondiale mais il permet aussi de renforcer l’alliance programmatique entre la bourgeoisie du centre au pouvoir et son challenger d’extrême-droite.

En un siècle, la bourgeoisie impérialiste française est passée de l’adhésion commune et acceptable à l’antisémitisme, qu’elle a répandu dans tous ses relais d’opinion et par là même diffusé dans toutes les couches de la société, à un philosémitisme officiel. Mais il existe pourtant une continuité dans cette rupture apparente. Dans les deux cas, cela se fait au nom d’une apologie de l’Occident. Dans les deux cas, on veut faire de la population juive et du mot « juif » une réalité à part, exceptionnelle. Soit en négatif, à détester, comme ce qui peut détruire les nations, soit en positif, à valoriser comme le centre actif des « valeurs occidentales ». Le mot « juif » est toujours utilisé de façon instrumentale par les classes dominantes.

L’antisémitisme est une notion qui se présente comme évidente mais Mark Mazower montre dans son livre Métamorphoses de l’antisémitisme (2025) qu’il n’en n’est rien. De 1880 à nos jours, cette notion a été utilisée de manière contradictoire selon les époques et les situations politiques. Essentiellement, le terme est utilisé sous deux grands registres : le préjugé ethnique et social d’une part et les critiques de l’Etat d’Israël d’autre part. Du XIXème siècle à 1914, les juifs européens vont s’émanciper, c’est-à-dire qu’ils obtiennent des droits civiques et ne sont plus traités administrativement comme une communauté à part. Cette assimilation est confrontée à un contre-courant antisémite qui refuse de faire des juifs des citoyens comme les autres. Le pogrom de Kichinev en 1903 ou l’affaire Dreyfus en France font partie de cette période durant laquelle l’antisémitisme se nourrit des accusations chrétiennes habituelles mais aussi du nationalisme ethnique et du « socialisme des imbéciles » qui détourne la lutte anticapitaliste vers la seule « finance juive ». De 1914 à 1945, l’antisémitisme est d’abord stimulé par la peur de l’extension de la révolution bolchévique, les juifs étant perçus comme majoritairement acquis aux idées socialistes et ennemis des Etats-nations monoethhniques. L’antisémitisme devient une politique d’Etat jusqu’à la destruction de la quasi-totalité des juifs européens par les nazis. Après la seconde guerre mondiale, les structures et organisations antisémites sont démantelées et interdites.

Dès lors, la création de toutes pièces d’Israël va modifier l’usage du concept d’antisémitisme. En 1974, l’ Anti-Defamation League (1974), une influente organisation juive américaine, propose de redéfinir la notion d’antisémitisme dans un ouvrage  The New Anti-Semitism. L’antisémitisme ne doit plus être compris comme une accumulation de préjugés et de haine contre les populations juives mais comme l’ensemble des actes et des paroles hostiles à Israël. Dès lors, les mouvements anti-impérialistes peuvent être qualifiés d’antisémites dès qu’ils refusent la colonisation de la Palestine. Le but des organisations sionistes, de droite comme de gauche, est de faire accepter l’idée d’un lien indissoluble entre les juifs du monde et « l’Etat juif ». C’est cette idée qui permet d’assimiler antisémitisme et antisionisme. Ainsi, une organisation intergouvernementale fondée en 1998, l’Alliance Internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA) a produit une définition de l’antisémitisme qui a vocation à être introduite dans les législations nationales. Cette définition inclut les critiques virulentes de la politique israélienne.

En France, en 2026, le gouvernement a pour projet explicite, à travers le projet de loi Yadan et désormais projet de loi Bergé d’adopter dans la loi cette définition de l’antisémitisme afin de renforcer la répression des voix solidaires de la Palestine occupée. Aujourd’hui la menace viendrait de la solidarité avec la Palestine qui est assimilée par les tenants de l’hégémonie capitaliste et de son ordre international à de l’antisémitisme. Il suffit de dire que la solidarité avec la cause palestinienne met en danger les concitoyens juifs pour intégrer et légitimer pleinement une extrême-droite récemment convertie au philosémitisme par son rejet des musulmans. Le principal vecteur de la haine anti-juive en Europe devient subitement un partenaire respectable de la lutte contre le prétendu « nouvel antisémtisme » qui rôderait dans les banlieues et contaminerait la jeunesse étudiante indignée par le génocide à Gaza. La dénonciation de l’antisémitisme est devenue une véritable opération d’alchimie et d’amnésie, la boue se transforme en or. Le tour est joué. Les racistes patentés deviennent de formidables antiracistes républicains par la magie du philosémitisme d’Etat. Ce qui peut rapprocher aujourd’hui les extrêmes-droites européennes des dirigeants sionistes n’est pas uniquement l’islamophobie, ciment idéologique majeur de l’époque. C’est aussi une conception de la nation prise sur une base ethno-raciale, une sacralisation de la vision ethnique de la nation (Israël s’est auto-proclamé « Etat nation du peuple juif » selon la loi de 2018, donc une nation avec des droits exclusifs pour une certaine base ethno-religieuse). Le troisième point commun est la défense de l’Occident impérial, la frontière Est de l’Europe et des USA se trouvant sur le Jourdain. Que devons-nous retenir d’essentiel dans cette configuration ? La dénonciation officielle de l’antisémitisme en Europe et aux USA vise désormais quasi exclusivement la solidarité avec la Palestine. Elle remplit ainsi une fonction de classe au moins double : 1) la démonisation de la résistance palestinienne qui inspire pourtant par son endurance et son sacrifice tous les peuples opprimés du monde 2) la criminalisation ici au cœur des métropoles impérialistes, des aspirations et des luttes des couches populaires non blanches immigrées et de leurs soutiens. C’est donc un outil crucial de la fascisation en cours. Il n’est pas inutile de rappeler qu’un cordon ombilical relie dès le début le sionisme et l’antisémitisme. Théodor Herzl, fondateur du mouvement qui va mener à la colonisation récente de la Palestine, remarquait que les antisémites d’Europe étaient les plus chauds partisans de sa « solution ». Or cette « solution » repose sur deux présupposés : les juifs n’ont pas leur place en Europe et ils constituent un peuple voué à devenir une nation en prenant les terres arabes au même titre que les européens ont pu mener leurs projets de colonialisme de peuplement aux quatre coins du monde. Le sionisme propose une européanisation du juif face à l’Orient arabe. Cette logique a mené les secrets israéliens à commettre des attentats dans les synagogues d’Irak afin de convaincre des juifs arabes de l’impossibilité de continuer à vivre dans un pays arabe. Les sionistes brandissent en permanence l’argument de l’antisémitisme alors qu’ils ont toujours abdiqué face aux pires antisémites, en particulier en Europe. Un camarade a parfaitement expliqué ces points dans une brochure remarquable intitulée « De la Palestine à la France, l’antiracisme en question »1 . Nous le citons : « Le sionisme a toujours qualifié d’antisémite tout mouvement qui s’oppose à lui. Ces accusations ont pris un relief particulier après la création de l’État d’Israël, lorsque les classes dirigeantes européennes se débarrassèrent du fardeau de leurs compromissions en soutenant les sionistes, tandis que les Arabes devaient supporter le poids des crimes de l’Europe dite civilisée. En s’étendant sur une contrée où les juifs n’eurent pas à souffrir des crimes nazis, l’ombre de l’antisémitisme servit à dissimuler la véritable origine du conflit israélo-palestinien : une communauté de colons a créé un État qui se proclame lui-même “ monoethnique ”, s’emparant des terres des Palestiniens, expulsant les uns et maintenant sous le joug colonial les autres. ». Le sionisme partage avec l’antisémitisme un même substrat théorique : « ISRAËL n’est pas l’État de tous les Israéliens, il est “ l’État juif dans le pays d’Israël ” selon les termes de la Déclaration d’indépendance de 1948. Il représente de surcroît le “ mouvement sioniste mondial ”. Cette définition d’Israël comme État monoethnique a plusieurs conséquences de principe : elle pose d’emblée l’environnement de “ l’État juif ” comme hostile et ses habitants comme indésirables ; elle institue sa propre existence comme mise sans cesse en péril. Mais, en Israël, le “ Juif ” n’a pas seulement l’Autre comme ennemi, il n’en a jamais fini avec lui-même. Car pour définir et protéger la pureté ethnique, il faut des règles et des gardiens qui constituent une réalité symétrique à celle de l’antisémitisme et entretiennent avec lui un jeu de miroir. » Le sionisme pousse les choses plus loin. Le sionisme est une idéologie réactionnaire, raciste. Ses points communs avec l’antisémitisme des nazis sont nombreux : même nationalisme racial, même Lebensraum avec ses annexions de territoire, même définition du citoyen qui légitime les conquêtes. En Israël comme dans l’Allemagne nazie, l’État estime que quiconque, au-delà des frontières, appartient à la “ race ” est de droit citoyen du pays. C’est en vertu de ce principe que l’État hébreu peut, sans se faire trop réprimander, occuper la terre arabe, y installer des colons et nier le droit au retour des réfugiés palestiniens. » Il existe une compromission historique du mouvement sioniste avec le régime nazi. « Dans les années 30 et 40, les organisations sionistes (l’Agence juive et l’Organisation sioniste mondiale) refusèrent de combattre le IIIe Reich, allant jusqu’à collaborer avec lui. La priorité était donnée à l’occupation de la Palestine et à la constitution d’un État colonial. Lorsque, après mars 1933, des militants juifs déclenchèrent en Europe et aux États-Unis un mouvement pour boycotter le Reich, les organisations sionistes s’y opposèrent. » «En mai 1933, l’Agence juive conclut un premier accord avec le IIIe Reich, connu sous le nom d’accord de la Haavara (“ transfert ”). Ce texte stipule les règles organisant l’émigration des juifs allemands fortunés et le transfert de leurs capitaux : les émigrés allemands ne pouvaient récupérer leurs biens que s’ils s’installaient en Palestine. L’accord de la Haavara a fonctionné jusqu’en 1939. Mais la collaboration se poursuit durant la guerre. Les organisations sionistes étaient repré­sentées en Allemagne et dans les pays conquis à l’Est, pour sélectionner, en accord avec les autorités nazies, le “ matériel humain ” (l’expression est de Ben Gourion) destiné à la colonisation de la Palestine, selon des critères économiques (fortune, qualification, âge, état de santé). ». d’un côté, le mouvement sioniste a été complaisant avec l’histoire du pire judéocide européen, de l’autre il utilise avec cynisme le souvenir de la Shoah pour se prétendre menacé d’extermination.

L’usage qui est fait aujourd’hui en France de la dénonciation antisémite est d’une autre nature mais il relève lui aussi de la manipulation de l’antiracisme. La solidarité avec la Palestine et son peuple en lutte est une constante des mouvements de lutte de l’immigration. Depuis les comités Palestine nés parmi les ouvriers OS de la région parisienne en 1970, à la marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, jusqu’à la « génération Gaza » depuis 2023. Le mouvement de solidarité avec la Palestine ne se limite pas à cette composante « immigrée » mais elle en est le fer de lance et elle est la source principale de l’inquiétude de la classe dominante qui craint au plus haut point que le mouvement de solidarité ne serve aussi de catalyseur à une contestation sociale.

Le mot Palestine a ainsi une portée sociale d’une grande ampleur. Il cristallise le sentiment d’injustice qui ne peut que naître et se développer au sein du système impérialiste. Il marque les limites infranchissables du monde sous domination du capital : la domination au nom de la démocratie, l’accusation de terrorisme de toute forme sérieuse de résistance, le déni du droit à être un sujet politique, le traitement selon des principes d’apartheid des populations que l’on considère comme des parasites du « guichet social » ou des intrus de l’hospitalité nationale, la relégation, l’enfermement dans un espace qui limite toute perspective d’émancipation. La négation du droit à exister politiquement, à avoir sa propre voix est aussi ce qui caractérise la vie commune des masses populaires en France. Nous devons tirer les leçons de notre solidarité avec la Palestine afin de mener nos combats ici.

En ce sens, la diabolisation de LFI nécessite de comprendre que la cible est plus large qu’un groupe parlementaire d’opposants de « rupture », aussi déterminés soient-ils. L’accusation d’antisémitisme, lorsque celle-ci est une façon de clouer le bec aux partisans de la Palestine, vise en réalité un sujet social, une composante essentielle du prolétariat de la métropole impérialiste. Cette diabolisation avec ce qu’elle représente dans le champ politique français, ne doit rien au hasard, elle s’inscrit dans la gestion de la domination de classe. Au final, il y a de très bonnes raisons de soutenir la dynamique créée par LFI de façon défensive, pour préserver les espaces politiques d’organisation et pour poser la question du racisme comme une question de gestion des rapports sociaux, comme une question de domination de classe. Et cette forme de lutte défensive peut ouvrir, dans certaines conditions, des perspectives offensives. L’arbre cherche le calme mais le vent continue de souffler.

Supernova n.2 2026

1 Texte disponible sur le site de l’auteur, Daniel Blondet, danarkeo.fr

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