SOMMES-NOUS TOUS ANTI-IMPÉRIALISTES ?

Le pire produit du « campisme » est l’anti-campisme

Parler d’impérialisme, c’est avant tout le définir en utilisant les outils que le marxisme et le mouvement communiste ont mis à notre disposition. Pour nous, il est indispensable de partir de l’analyse léniniste : « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme », tout en sachant en saisir le sens profond et dynamique et en ne se limitant pas à une lecture stéréotypée.La catégorie léniniste de l’impérialisme doit être comprise dans son sens le plus profond :

dimension horizontale : lutte des classes (les classes)

dimension verticale : théorie de la dépendance, de l’échange inégal, chaîne de valeur (Nord-Sud, centre-périphérie)

Chez Lénine, on trouve une combinaison de ces deux facteurs, une dimension «globale» et dialectique qui relie ces deux éléments. Non pas comme une somme de facteurs, mais comme des éléments intégrés l’un dans l’autre, et c’est dans cette dynamique que nous situons notre analyse de l’impérialisme.

Quels qu’aient été les changements intervenus dans la réalité économique et sociale impérialiste après Lénine (les multinationales, le caractère transnational du capital financier, l’interconnexion entre métropole et périphérie à l’échelle mondiale, la décentralisation de la production), quatre aspects d’une importance considérable doivent être retenus dans l’analyse de Lénine :

a. L’impérialisme ne peut être défini comme une phase du capitalisme que si l’analyse part, conformément à la méthode marxiste, du processus de production où se crée la plus-value, qui est le centre d’irradiation de tous les phénomènes caractérisant l’ensemble de la structure économique et des superstructures (politiques, juridiques, philosophiques, religieuses, etc.) : l’apport le plus précieux que nous tirons de ce point concerne donc la méthode ;

b. L’impérialisme n’est pas seulement une formation économique, c’est une formation économico-sociale et il englobe donc la politique et l’idéologie tant au niveau du bloc de pouvoir de la bourgeoisie qu’au niveau des tendances fondamentales (marxisme-léninisme et réformisme social-démocrate) à l’œuvre dans le mouvement ouvrier : là encore, la critique de Lénine à l’égard du réformisme conserve toute sa portée discriminante tant par rapport aux tâches qui incombent aujourd’hui à une force communiste que par rapport à l’invariance de la rupture entre révolutionnaires et réformistes ;

c. La conception conjointe de l’impérialisme comme « mécanisme unique » et comme système mondial, c’est-à-dire l’extension au monde entier du mode de production capitaliste, constitue la base réelle et objective de l’internationalisme communiste : les problèmes internationaux cessent d’être un niveau distinct de ceux nationaux ;

d. L’existence de la chaîne impérialiste mondiale, le développement inégal du capitalisme et la théorie du « maillon faible », qui apparaissent comme des aspects d’une vision intégrée de l’impérialisme en tant que formation économique et sociale, fondent le caractère socialiste des révolutions qui se produisent aux « points bas » du système capitaliste, dans la mesure où celles-ci agissent comme des facteurs de désagrégation et de rupture de cette chaîne, avec des effets significatifs sur l’ensemble de la formation (pensons à la révolution chinoise, à la révolution cubaine, à la guerre de libération vietnamienne et à la résistance palestinienne contre le sionisme) : il y a là une leçon particulièrement actuelle dont l’essence est anti-évolutionniste et anti-mécaniste, car elle brise les conceptions eurocentriques du processus révolutionnaire et fait émerger le rôle antagoniste que le développement de l’impérialisme a attribué aux luttes des peuples du Tiers-Monde pour l’indépendance et la souveraineté.

LA DYNAMIQUE DE L’IMPÉRIALISME

L’impérialisme – dans le contexte du capitalisme – est le transfert de valeur à travers le système mondial, de la périphérie vers le centre.

La genèse du capitalisme et la création du système mondial moderne par le colonialisme ont constitué un processus qui a débuté dans les cités-États italiennes au XVe siècle, s’est poursuivi en Espagne et au Portugal, et s’est achevé avec l’avènement du capitalisme industriel en Angleterre au début du XIXe siècle.

Le transfert de valeur, sous forme d’or, d’argent et d’autres biens coloniaux pillés ou produits par des esclaves et des travailleurs à bas salaire dans les périphéries coloniales, a unifié et polarisé le système mondial en une structure centre-périphérie, caractérisée par la surexploitation de la main-d’œuvre en périphérie et par l’augmentation des salaires au centre. Ce pouvoir d’achat accru a résolu la contradiction intrinsèque du mode de production capitaliste entre la nécessité d’augmenter la production et le manque de pouvoir d’achat pour consommer cette production au centre. Cela a entraîné un développement dynamique des forces productives au centre, tout en bloquant le développement en périphérie. L’impérialisme est devenu le moteur nécessaire du développement capitaliste global. Par conséquent, l’impérialisme n’est pas simplement une caractéristique du capitalisme ; il est essentiel à son fonctionnement.

Cela n’empêche pas que la domination-exploitation capitaliste-impérialiste ait touché des secteurs importants du prolétariat des métropoles impérialistes, mais le poids politique de l’aristocratie ouvrière et des classes moyennes rendait difficile son orientation vers les mouvements de lutte et de résistance.

Au cours des quarante dernières années, la division mondiale du travail a subi un changement fondamental. Depuis les débuts du capitalisme jusqu’aux années 1970, les pays périphériques servaient principalement de sources de matières premières et de produits agricoles tropicaux. Dans les années 1950, les biens manufacturés ne représentaient que 15 % des exportations du Tiers-Monde. Au début des années 2000, ce chiffre était passé à 70 %.

En 1980, le nombre de travailleurs industriels dans le Sud et dans le Nord était pratiquement identique. En 2010, on comptait 541 millions de travailleurs industriels dans le Sud, contre seulement 145 millions dans le Nord. Le centre de gravité de la production industrielle mondiale ne se trouve plus dans le Nord, mais dans le Sud.

La mondialisation néolibérale a déclenché un développement considérable des forces productives : ordinateurs, téléphones portables, Internet, nouveaux systèmes de gestion et de logistique. Cela a conduit à la « mondialisation » de la production capitaliste elle-même, sous la forme de chaînes de production mondiales. La mondialisation de la production et les nouvelles formes de logistique ont rendu moins importante la distance géographique entre le lieu de production et le lieu de consommation. Un marché intérieur pour les biens de consommation n’était plus nécessaire à l’industrialisation du Sud, car il pouvait être remplacé par les exportations vers le Nord.

Dans les années 1970, les théoriciens de la « dépendance » estimaient que l’industrialisation périphérique – c’est-à-dire le développement des forces productives dans le cadre du mode de production capitaliste – était impossible. La seule voie viable pour le Tiers-Monde était la dissociation et la construction du socialisme. À l’époque, il semblait inconcevable que, quelques décennies plus tard, 80 % du prolétariat industriel mondial vivrait et travaillerait dans le Sud et que le Nord serait partiellement désindustrialisé.

La mondialisation néolibérale a offert au capitalisme quarante ans de prospérité, avec des profits élevés pour le capital et des produits à bas prix pour les consommateurs du Nord. Cependant, dans sa quête de maximisation des profits par la délocalisation de la production industrielle vers des pays à bas coûts de main-d’œuvre, le capital transnational a dû industrialiser le Sud, en transférant technologies et savoir-faire, ce qui a désormais altéré l’équilibre économique du système mondial.

La rencontre entre le Sud et le néolibéralisme s’est avérée très différente en Chine par rapport à la Russie, au reste de l’Asie, à l’Afrique ou à l’Amérique latine. Dans ces dernières régions, les « ajustements structurels » les ont contraintes à ouvrir sans condition leurs économies à l’exploitation par les multinationales. En Chine, en revanche, le capital n’a pas pu simplement exiger des « ajustements structurels » pour accéder à la main-d’œuvre chinoise, comme il l’a fait dans le reste du Sud. L’État a pu maintenir son projet de développement national de « socialisme aux caractéristiques chinoises ».

C’est le capital qui a dû se conformer aux politiques chinoises, et non l’inverse. Les secteurs industriels stratégiques, tels que l’énergie, les transports et la défense, sont restés propriétés de l’État. La propriété foncière est restée publique. Le système financier et la gestion des changes sont restés sous le contrôle de l’État. La stratégie de Deng Xiaoping, qualifiée de « Kong-fu », face au néolibéralisme consistait à céder à la pression de l’offensive capitaliste sans entamer le pouvoir du Parti communiste et à utiliser la force dynamique du néolibéralisme contre lui-même, en lui permettant de développer les forces productives de la Chine. La politique a toujours dominé l’économie. La Chine possédait la capacité organisationnelle, sociale et politique d’utiliser le transfert de technologies de pointe pour développer les conditions préalables à la transition vers le socialisme. Il est clair que cela a eu un coût interne, en termes d’exploitation de la classe ouvrière chinoise et de perspective anti-impérialiste. La ligne de Mao et de la Révolution culturelle visait une implication croissante de la classe ouvrière dans les processus décisionnels, administratifs et politiques, comme fondement matériel de la conscience de classe ; la réduction du nombre de niveaux salariaux et la nette prévalence de l’incitation morale en sont la conséquence. Il ne s’agit pas de réduire la critique de l’économie politique à une théorie des forces productives, selon laquelle pour réaliser le socialisme il faut passer par le capitalisme, mais plutôt d’inverser radicalement le rapport entre structure et fonction, là où, dans le capitalisme, c’est la structure, le mécanisme du profit, qui prévaut sur la fonction, le bien-être de la société, là où c’est la valeur d’échange qui prévaut sur la valeur d’usage des marchandises. Deng Xiaoping, dira Mao peu avant sa mort, « est sourd », totalement indifférent à ces discours ; pour lui, l’essentiel est que tout se passe dans l’ordre, la motivation de l’enrichissement individuel est le moteur du progrès et peu importe la couleur du chat… Lorsque la technique est supposée neutre, le facteur humain devient secondaire, complètement subordonné à ses automatismes, sacrifiable. La contradiction entre technique et politique se résout en réduisant la politique à une technique d’administration étatique, à laquelle le marché n’est subordonné qu’en dernier ressort et n’est en aucun cas sacrifiable, du moins pour les dix mille prochaines années…

Cependant, l’ascension de la Chine au rang de première puissance industrielle mondiale a brisé, pour la première fois en deux cents ans, la dynamique de polarisation entre centre et périphérie. Avec l’ascension de la Chine et le développement d’un système mondial multipolaire, le monde traverse une profonde transformation.

L’anti-impérialisme d’aujourd’hui évolue. L’histoire ne se répète pas ; elle va de l’avant. L’esprit révolutionnaire et le succès de la lutte anticoloniale de la fin des années 1940 au milieu des années 1970 ont découlé d’une combinaison de contradictions au sein du système mondial : la contradiction entre le bloc socialiste et les États-Unis, et la contradiction entre les luttes de libération émergentes du Tiers-Monde et le néocolonialisme américain. Cet ensemble de contradictions mondiales interdépendantes a ouvert la voie à une vague de luttes de libération anti-impérialistes, à perspective socialiste, en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Tout cela a toutefois changé avec la contre-offensive de la mondialisation néolibérale qui a débuté au milieu des années 1970.

Mais le néolibéralisme n’a pas marqué « la fin de l’histoire ». Le développement des forces productives dans le Sud a commencé à briser la polarisation séculaire entre un Nord riche et un Sud pauvre. Dans les années 1970, le monde en développement a réclamé un « nouvel ordre mondial », qui ne s’est pas concrétisé. Aujourd’hui, les pays du Sud sont en train de créer un nouvel ordre mondial.

L’un de ces éléments est le groupe des BRICS. La coopération entre le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, élargie en septembre 2022, représente désormais 46 % de la population mondiale et 36 % de l’économie mondiale, s’opposant au G7 (États-Unis, Canada, Royaume-Uni, France, Italie, Allemagne et Japon), qui ne représente que 10 % de la population mondiale et 30 % de l’économie mondiale. À l’avenir, les BRICS+ dépasseront encore davantage le G7.

Les BRICS+ ne sont pas une organisation anticapitaliste. Le système mondial multipolaire émergent est composé d’une série de courants contradictoires : entre hégémonisme et contre-hégémonisme, forces conservatrices et progressistes, capitalistes et socialistes. Le monde est ainsi fait. On n’obtient rien en critiquant les BRICS parce qu’ils ne sont pas à la hauteur de certains idéaux d’anti-impérialisme et de socialisme. Dans le pire des cas, une telle critique finit par se ranger du côté de l’OTAN. Le défi consiste à naviguer dans cette mer de contradictions interconnectées au sein du système mondial, vers le socialisme.

À l’instar de la contradiction entre les États-Unis et le bloc socialiste dans les années 1960, la contradiction actuelle entre le bloc de l’OTAN, qui tente de maintenir son hégémonie, et le Sud pourrait créer un espace pour les mouvements et les nations qui s’orientent vers le socialisme. Le développement des forces productives dans le Sud du monde les a placés dans une position bien plus favorable pour s’engager dans cette direction qu’au cours des années 1960.

Les États-Unis restent l’élément dominant dans la contradiction principale, mais le Sud est à l’offensive et encercle le centre. Alors que le pouvoir de transformation du Tiers-Monde dans les années 1970 reposait sur « l’esprit révolutionnaire » – la tentative de domination idéologique sur le développement économique –, le pouvoir de transformation actuel du Sud repose sur sa puissance économique. En tant que marxistes-léninistes, nous savons que les bases matérielles ne sont jamais uniquement « économiques » et que de multiples facteurs interdépendants entrent en jeu. En ce sens, s’attendre à une croissance lente du Sud et à une décroissance du Nord relève de la pure métaphysique. Dans cette dynamique, il est important de définir les capacités politiques d’une gauche prolétarienne et populaire révolutionnaire. Son poids déterminera les formes de lutte, le degré de développement politique vers le socialisme et l’indépendance relative vis-à-vis du capitalisme.

NOTRE CENTRALITÉ…

L’impérialisme, c’est aussi, dans l’histoire du mouvement communiste, identifier le maillon faible et déterminer où frapper. Cependant, la plupart de ces analyses ont été réalisées après que les révolutions et les grands mouvements sociaux eurent traversé les différents continents. L’enseignement le plus important a sans aucun doute été celui des expériences concrètes, qui se sont confrontées dans leurs territoires respectifs. Cela a donné naissance à des expériences « inédites ». Il existe une constance dans les processus révolutionnaires, dans la lutte des classes, dans le socialisme, mais celle-ci revêt des caractéristiques et des rythmes spécifiques selon les différents contextes. Nous ne nions pas l’importance de la lutte politique, du rôle des luttes économiques, de la résistance, de l’organisation et donc du parti, mais celles-ci dépendent du contexte social, politique et économique, tant national qu’international, ainsi que de la composition relative des classes. Par conséquent, prendre des concepts tels que « parti », « front », “resistence” etc., et les ériger en absolus, c’est le meilleur moyen de ne jamais les mettre en pratique. Faire de l’analyse ne signifie pas partir de ses « opinions personnelles », mais utiliser le marxisme comme une science, comme un outil permettant d’étudier le présent et d’esquisser les dynamiques futures possibles.

Il reste donc essentiel pour nous de comprendre le contexte dans lequel nous vivons, ainsi que les acteurs sociaux et les priorités qui sont les nôtres en tant que camarades au sein de la métropole impérialiste. Il ne suffit pas de dire que l’ennemi est chez nous (ce qui reste toutefois le point principal, et dans notre cas, l’impérialisme français), mais comprendre la dynamique qui traverse la métropole impérialiste dans son ventre.

Un élément à prendre en considération est la métamorphose même des métropoles impérialistes. La masse du travail est parasitaire (par rapport au travail productif, puisque la plus-value est en grande partie extraite dans le Sud du monde) et présente des traits de « domination » de plus en plus marqués ; pensons à la masse des travailleurs concentrés dans les services à la personne, dans les secteurs de la restauration et de la logistique… où règne la précarité sociale la plus absolue. Dans le marxisme, les catégories sociales (les classes) ne sont pas des schémas figés, mais indiquent des dynamiques en mouvement. Aujourd’hui, nous assistons à un processus de dé-intégration (par l’État impérialiste) de larges couches du « nouveau » prolétariat métropolitain sans réserves. Le compromis corporatiste entre l’État imperialiste avec les classes subalternes dans la métropole était hégémonique et appliqué par l’ensemble du spectre politique (de gauche comme de droite) ; aujourd’hui, ce sont les classes dominantes elles-mêmes qui le jugent dépassé. Il ne s’agit plus d’intégrer, mais de contrôler et d’utiliser. On ne recherche pas les immenses « défilés » fascistes, mais la consolidation de lobbies de pouvoir politico-économique. Ce processus touche aujourd’hui une partie spécifique des masses populaires dans les métropoles impérialistes, ce que nous appelons le prolétariat sans réserves et dé-intégré.

Un prolétariat métropolitain qui n’est qu’indirectement lié à la chaîne de valeur, qui se trouve principalement dans des secteurs non productifs, et dominé par la précarité où le chômage (l’armée industrielle de réserve au sens marxiste) commence à être structurel.

En son sein, les éléments sociaux, raciaux et de genre s’entremêlent. Un prolétariat métropolitain sans réserves qui ne parvient pas à exercer son autonomie, écrasé par la crise et la précarité et, au sein des mouvements et des organisations populaires, par le poids de l’aristocratie ouvrière et des classes moyennes. Et pourtant, il est de plus en plus dé-intégré par les classes dominantes et considéré comme un ennemi intérieur par l’État impérialiste.

Ce prolétariat sans réserves est de moins en moins lié à la chaîne de valeur. Les difficultés d’organisation et donc de recomposition de classe ne doivent toutefois pas nous faire oublier que, au sens marxiste, ce sujet représente potentiellement la « fin de la loi de la valeur » et donc du capital lui-même : « Au rebut les lois de la valeur, de l’échange équivalent et de la plus-value : avec leur chute dans le néant s’effondre la forme même de la production bourgeoise. Les premières valent tant que la seconde vit, et lorsque la science et la technologie, bien qu’elles aient été un monopole de classe pendant des siècles, les briseront, ce ne sera que l’exemple suprême de la révolte des forces productives contre les formes qui doivent s’effondrer. » (La guerre doctrinale entre le marxisme et l’économie bourgeoise (1957), dans Le fil rouge, n° 5, 2019). Cette provocation, qui est pourtant bien réelle au regard de la loi de la valeur marxiste, sert aussi à renverser le paradigme social-démocrate classique lié au mythe de la productivité : socialisme égal valeur.

Face à une gauche occidentale qui avait déclaré le marxisme mort, jamais autant qu’aujourd’hui nous n’avons la confirmation, du point de vue théorique, du marxisme lui-même : «La société bourgeoise moderne, avec ses rapports de production, d’échange et de propriété, qui a fait surgir comme par enchantement des moyens de production et d’échange si puissants, ressemble au sorcier qui n’est plus capable de dominer les puissances souterraines qu’il a lui-même évoquées par ses sortilèges. Depuis des décennies déjà, l’histoire de l’industrie et du commerce n’est autre que l’histoire de la révolte des forces productives modernes contre les rapports de production modernes, contre les rapports de propriété qui sont les conditions de vie et de domination de la bourgeoisie. » (Le manifeste du Parti communiste)

S’il est vrai que le Sud du monde, en commençant à exercer sa propre hégémonie, remet enfin en cause l’impérialisme, nous disposons, sur le terrain de la lutte des classes, de « troupes anticapitalistes » même au cœur de la métropole impérialiste, qui peuvent jouer leur rôle révolutionnaire. Et comprendre comment organiser et donner de la force à cette armée, voilà la tâche principale de ceux qui agissent aujourd’hui dans la métropole impérialiste.

REDÉCOUVRIR LÉNINE

Après la redécouverte de Marx en 2008 lors de la crise, nous assistons lentement à la redécouverte de Lénine… à travers l’utilisation de la catégorie d’« impérialisme » par certains secteurs de la gauche et les progressistes de la gauche occidentale. La gauche occidentale, dans ses différentes ramifications, grisée par la victoire de l’impérialisme à la fin des années 80 contre l’URSS, avait complètement abandonné toute analyse fondée sur la catégorie d’impérialisme, se laissant aller à des discours liés à la pensée faible et fluide, aux empires et aux États « immatériels », etc…

La critique, lorsqu’elle était formulée, ne remettait en aucun cas en cause les rapports de force. Le slogan à la mode il y a quelques années, « un autre monde est possible », était davantage une supplique adressée aux puissants qu’un cri de guerre… Le mythe du « petit c’est beau » et des « différences » infinies scellait la capitulation totale face à l’idéologie impérialiste.

L’utilisation de la catégorie d’« impérialisme » aujourd’hui sert à défendre des positions très éloignées les unes des autres, qui renvoient inévitablement à des perspectives politiques différentes. Avant d’en venir à définir ces différentes positions, nous estimons opportun de nous attarder sur les raisons pour lesquelles la catégorie d’« impérialisme » revient sur le devant de la scène.

– Un processus lent, mais réel, de crise du système de production capitaliste dans les métropoles impérialistes, désormais obsolète et « vieux », qui vit de rente et de finance où l’organisation même du travail, à travers l’automatisation et l’intelligence artificielle moderne, devient une source non seulement d’exploitation, mais aussi de domination sur l’homme, dans tous les aspects de sa vie. Ce n’est plus un travailleur isolé qui accomplit des opérations différenciées, mais ce sont les travailleurs qui se différencient en accomplissant chacun une opération partielle, toujours la même. Marx remarque que dans ce processus, le travail général est subdivisé en autant de travaux partiels, mais surtout que l’ouvrier lui-même est transformé en ouvrier partiel, partie d’un tout qui peut être compris comme un ouvrier global : l’ouvrier manufacturier, rendu incapable par sa propre constitution naturelle d’accomplir quoi que ce soit d’indépendant, ne développe désormais une activité productive qu’en tant qu’accessoire de l’atelier du capitaliste. (Et cela se répercute également dans les secteurs non productifs, par rapport à la plus-value du travail).

Nous vivons dans un monde fondé sur l’abondance, où la pénurie est devenue artificielle, produite uniquement par la division de classe obsolète. Lénine nous le rappelle dans L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme : «Les rapports économiques et de propriété privée forment une enveloppe qui ne correspond plus à son contenu. Elle est vouée à la pourriture si son élimination est entravée».

L’impérialisme, en tant que phase finale, redevient donc la catégorie la plus simple et la plus appropriée pour décrire la modernité:

– Une nouvelle concurrence mondiale qui remet en cause l’hégémonie impérialiste, à travers l’émergence de la Chine.

Derrière ou aux côtés de la Chine, il y a une série de pays qui commencent légitimement à s’affranchir de l’hégémonie des États-Unis et de l’OTAN. Ce processus n’est pas en soi anti-impérialiste, mais il n’est pas non plus inter-impérialiste ; il est toutefois clair qu’il rend l’impérialisme (les États-Unis et les pays de l’OTAN) de plus en plus agressif. Ce n’est pas un hasard si le paradigme linguistique lui-même a changé : aujourd’hui, lorsque les pays impérialistes interviennent, ils n’utilisent plus le prétexte de la « démocratie », mais réaffirment de manière toujours plus claire leur « droit sacré » à conserver le « pouvoir » et l’hégémonie sur le monde.

– La résistance des peuples face à l’impérialisme, qui ne demandent plus l’aumône mais imposent leur souveraineté et, dans certains cas, des intérêts de classe spécifiques. C’est dans ce sens qu’il faut lire, selon nous, le passage de Lénine dans « L’impérialisme » sur la révolution et la rupture des rapports de force.

Ce mécanisme a mis en crise les positions décoloniales et postcoloniales mêmes en Occident, effrayées par la radicalité des formes de résistance et d’organisation. Nous avons assisté à d’importantes victoires anti-impérialistes, impossibles il y a seulement quelques années.

a) Le Donbass antifasciste a réussi à se libérer de l’étau fasciste et de l’OTAN.

b) La résistance en Palestine et au Liban. Les organisations, que l’on donne chaque jour pour mortes, ont non seulement réussi à survivre, mais elles ont montré au monde leurs capacités politico-militaires et ont été et sont capables de rallier à leur cause le soutien de leurs peuples respectifs.

c) La souveraineté retrouvée des États du Sahel, capables de se libérer de l’hégémonie impérialiste. Ce processus a également servi de catalyseur à une reprise générale du mouvement communiste en Afrique, replaçant le panafricanisme dans une perspective d’émancipation non pas « indéfinie » de l’Afrique, mais des masses populaires, et donc de sa classe ouvrière et paysanne.

d) La capacité de résistance de pays comme Cuba, la Corée du Nord et le Yémen lui-même.

e) La victoire de l’Iran et de la résistance chiite face à la coalition Epstein (États-Unis-sionistes). Cette victoire a bouleversé le discours officiel, remettant en cause l’invincibilité imperialiste, mais a en même temps rompu les équilibres au sein même du monde musulman et de la gauche en général.

f) La survie d’une gauche révolutionnaire active sur le plan de la lutte politico-militaire aux Philippines, en Inde, en Colombie et au Mexique. La gauche révolutionnaire a été le sujet politique le plus touché par l’impérialisme, dans la mesure où elle reste aujourd’hui encore la force politique la plus indépendante de l’impérialisme lui-même. Le fait d’avoir été capable de résister et de se doter d’un plan de continuité politico-militaire en fait, dans leurs contextes géographiques respectifs, un véritable sujet politique.

Cette tendance à la résistance trouve aujourd’hui, même si c’est sous des formes partielles et contradictoires, des échos également au sein de la métropole impérialiste ; pensons aux luttes qui se sont développées autour de la question politique de l’immigration aux États-Unis.

LES DEUX POSITIONS

L’utilisation de la catégorie de l’impérialisme ne doit pas nous faire oublier qu’il existe de multiples interprétations concernant cette catégorie même, et que cela est le fruit de la lutte des classes elle-même. Il existe bien sûr toute une série de nuances, mais nous pensons qu’elles peuvent être ramenées à ces deux interprétations :

a. Inter-impérialisme

Ceux qui estiment que la phase que nous traversons est liée à un affrontement inter-impérialiste, dans lequel se placent sur un même plan les États-Unis, la Chine, la Russie, etc., mais aussi l’Iran, la Turquie, etc…

Cette position oscille entre un « économisme » rigide et les théories « libérales ».

L’économisme consiste à considérer la dimension de classe dans son sens le plus simple et immédiat, sans analyser la politique dans toute sa complexité. Le prolétariat peut parvenir à la connaissance de soi principalement à travers la connaissance politico-pratique des rapports réciproques de toutes les classes sociales et doit avoir une vision claire des caractéristiques économiques et des figures politico-sociales des membres de ces classes et strates sociales. Ce n’est qu’à travers cette conscience claire que le prolétariat prend conscience de ses propres caractéristiques économiques, politiques et sociales dans ses relations avec toutes les autres classes et couches sociales ; et c’est grâce à cette conscience qu’il peut reconstruire de manière claire et scientifique le « tableau vivant » de l’ensemble de la société dans toutes ses manifestations économiques, sociales et politiques. Et dans ce « tableau vivant », des facteurs géographiques et temporels entrent en jeu. Le colonialisme, l’impérialisme, ne sont pas des éléments secondaires, ce sont des éléments vivants. Considérer que la lutte ouvrière aux États-Unis est la même qu’au Venezuela, que les prolétaires palestiniens sont comme les prolétaires sionistes, n’est pas seulement une idiotie, mais c’est surtout défendre l’impérialisme et les classes qui en profitent.

Les théories « libérales » : laïcité, hédonisme, irrationalisme, individualisme, antitotalitarisme, etc. On part d’un paradigme (clairement occidental) pour définir une structure socio-économique. Un exemple est de dissimuler, derrière le drapeau des droits des minorités de genre (légitimes), les massacres d’enfants en Palestine et en Iran… Construire des légendes, les Chinois (communistes) qui mangent des enfants, le mythe des répressions au Tibet et chez les Ouïghours.

Les idées de la classe dominante, nous rappelait Karl Marx, sont à chaque époque les idées dominantes… c’est-à-dire que la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est en même temps sa puissance spirituelle dominante. La classe qui dispose des moyens de production matériels dispose ainsi, en même temps, des moyens de production intellectuels, de sorte que lui sont globalement soumises les idées de ceux qui ne disposent pas des moyens de production intellectuels. Les idées dominantes ne sont rien d’autre que l’expression idéelle des rapports matériels dominants, ce sont les rapports matériels dominants pris comme idées : elles sont donc l’expression des rapports qui font précisément d’une classe la classe dominante et sont donc les idées de sa domination… (L’idéologie allemande). Pour ensuite découvrir ce qu’a fait la bande d’Epstein…

Cette seconde approche est le signe du gouffre qui existe aujourd’hui entre la gauche occidentale et les peuples qui résistent dans le monde, y compris les secteurs populaires au sein des métropoles impérialistes… C’est une vision « puriste » et « idéale » des processus de transformation, qui nous fait oublier que la révolution est certainement la chose la plus autoritaire qui soit : c’est l’acte par lequel une partie de la population impose sa volonté à l’autre partie au moyen de fusils, de baïonnettes et de canons ; des moyens autoritaires, s’il en est ; et le parti victorieux, s’il ne veut pas avoir combattu en vain, doit poursuivre cette domination par la terreur que ses armes inspirent aux réactionnaires

(Engels, de l’autorité).

La position « inter-impérialiste » est dominante au sein de la gauche occidentale. Il serait toutefois erroné de réduire cette position au trotskisme classique, car elle englobe des secteurs qui se déclarent marxistes, maoïstes, anarchistes, etc…

Elle devient immédiatement ultra-minoritaire dans le Sud…

b. Les pays impérialistes

Ceux qui considèrent que l’impérialisme se manifeste à travers les pays occidentaux (les États-Unis et les principaux alliés de l’OTAN) qui luttent pour maintenir leur hégémonie sur le monde. Ces pays ont des positions politico-économiques différentes, dans certains cas, tout comme leurs capacités hégémoniques respectives sont différentes ; cependant, bien qu’ils soient en lutte les uns contre les autres, il existe une soumission à la puissance la plus forte, les États-Unis, qui reste le principal État impérialiste. S’il existe une concurrence mondiale, celle-ci ne se traduit pas par une lutte inter-impérialiste. Et la caractéristique principale est la guerre impérialiste contre les peuples du monde pour écraser la résistance et l’idée même de résistance…

Cette position ne peut être appliquée de manière superficielle. La lutte des peuples africains contre l’impérialisme américain et européen ne peut être confondue avec les contradictions et les conflits entre deux nations impérialistes, comme dans le cas des États-Unis face à la France…

CONCLUSIONS

Aujourd’hui, notre combat idéologique s’oppose clairement à la première approche (l’inter-impérialisme), car c’est celle qui présente des traits ouvertement réactionnaires et défend, consciemment ou inconsciemment, l’hégémonie impérialiste et donc la bourgeoisie monopoliste. Cette position défend l’aristocratie ouvrière et les classes moyennes dans les métropoles impérialistes, avec tous ses mythes idéologiques : libéralisme, libertarisme… qui s’accompagnent d’une acceptation des valeurs morales, culturelles et économiques de l’impérialisme lui-même.

Nous défendons la deuxième position, qui désigne clairement, aux États-Unis et dans les principaux pays « occidentaux », la manifestation concrète de l’impérialisme. La seconde n’est pas en soi pure (elle a ses limites mais présente des contradictions secondaires). Cela peut toutefois conduire à défendre certaines positions chauvines (défendre l’impérialisme français contre l’impérialisme états-unien). Et adopter une position superficielle de la lutte des classes, qui ne saisit pas la complexité de la composition des classes, et de la classe ouvrière elle-même, où tous les facteurs entrent en jeu : sociaux, ethniques, de genre, etc…

Les premiers (ceux qui défendent la thèse de l’inter-impérialisme) accusent les seconds de « campisme ». Dans le « mouvement » français, la stigmatisation « campiste » est utilisée pour criminaliser ceux qui refusent le discours hégémonique (et donc impérialiste). Pour nous, le campisme, en tant que catégorie politique réelle, n’existe pas ; il existe en revanche l’anticampisme, qui n’est qu’une des nombreuses façons dont la gauche de l’OTAN criminalise ceux qui résistent au sein de la métropole impérialiste…

Supernova n.2 2026

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