Fidel et le marxisme de Notre Amérique – Néstor Kohan

Communication présentée lors du Ier Colloque international « Fidel : héritage et avenir ». Du 10 au 13 août 2026. La Havane, Cuba. À propos de la « Deuxième Déclaration de La Havane »

À propos de la « Deuxième Déclaration de La Havane »

Que faire face à ceux qui veulent, à force de privations, d’agressions et de blocus, faire capituler la patrie ? Que faut-il faire ? […] Qui a peur de l’impérialisme ? Et face aux menaces et aux manœuvres des impérialistes, que faisons-nous ? Nous nous moquons des impérialistes !

Fidel Castro (La Havane, Place de la Révolution, 4 février 1962)

La Deuxième Déclaration de La Havane revêtira une grande importance pour le développement des mouvements révolutionnaires en Amérique. C’est un document qui appellera les masses à la lutte ; c’est ainsi, avec tout le respect dû aux grands documents, qu’il s’apparente à un « Manifeste communiste » de ce continent et de cette époque. Il s’appuie sur notre réalité et sur l’analyse marxiste de toute la réalité de l’Amérique.

Ernesto Che Guevara [Discours d’Ernesto Che Guevara, 18 mai 1962]

Le marxisme latino-américain et l’obstacle de l’eurocentrisme

L’une des formes conventionnelles par lesquelles l’eurocentrisme a envahi et tenté d’étouffer la culture rebelle réside dans le critère d’analyse de la pensée théorique et critique.

Dans le domaine de la philosophie, les seules à posséder une « dignité ontologique » et le droit d’exister auraient été la philosophie grecque antique et la philosophie allemande moderne. Toutes les autres cultures et civilisations ne feraient que balbutier, au mieux, des « morales » décousues, un folklore populaire imprégné de magie, des récits mythiques ou des proverbes de bon sens. Mais « la vraie philosophie », « la philosophie authentique » ne s’exprimerait exclusivement qu’en… grec ou en allemand !

Dans les sciences sociales, sans données ni statistiques, sans enquêtes quantitatives et sans un culte pythagoricien et fétichiste du nombre, il n’y aurait aucune science. La seule sociologie « scientifique » admise et tolérée serait celle qui suit à la lettre les méthodes de l’école fonctionnaliste américaine.

Dans la galaxie en pleine expansion de l’ethnologie, des pratiques économiques et des formations culturelles, les sociétés seraient divisées de manière tranchée entre modernes et « arriérées », industrielles/postindustrielles et « sociétés folkloriques », développées et dépendantes, occidentales et celles appartenant aux… « recoins obscurs du monde ».

Un schématisme brutal, réductionniste, linéaire et simplificateur à l’extrême. Soi-disant légitimé et alimenté — dans le milieu universitaire de notre époque — par une pile interminable d’articles produits en série, comme des saucisses et des saucissons, qui n’apportent absolument rien de significatif ni de pertinent. Ces formes rudimentaires de « classification » les savoirs et les productions théoriques et culturelles ont été imposées de force dans le courant dominant depuis environ un demi-siècle, par le biais des normes standardisées qu’a imposées au milieu universitaire une institution aussi académique que… la Banque mondiale ! Si ce n’était pas douloureusement vrai,

ce serait une blague de très mauvais goût.

C’est peut-être pour cette raison que l’étude rigoureuse du marxisme latino-américain est souvent systématiquement exclue de l’économie, de la sociologie, de la philosophie, de l’anthropologie, de l’histoire de la culture et de la plupart des sciences sociales.

La polyphonie de Marx dans Notre Amérique

À contre-courant de ce canon arbitraire, capricieux et idéologiquement intéressé, les productions théoriques et culturelles du marxisme latino-américain se sont exprimées et se condensent sous de multiples formes.

Ce n’est pas un hasard si Antonio Gramsci avait formulé dans ses Cahiers de prison une thèse méthodologique selon laquelle toute conception du monde (et le marxisme latino-américain fait sans aucun doute partie des principales conceptions de notre époque) s’exprime sous de multiples formes et dimensions : dans des textes écrits à vocation théorique (par exemple la philosophie), dans des productions scientifiques et des documents politiques, mais aussi dans les formes du langage de la vie quotidienne, dans les savoirs liés au bon sens populaire, dans les pratiques religieuses, etc.[1].

Si nous adoptons cette approche méthodologique de l’historicisme gramscien, le prisme socioculturel nous révèle une autre palette de couleurs en ce qui concerne le marxisme de Notre Amérique.

C’est à la première génération de marxistes de notre continent qu’incomba la tâche de la traduction. D’origine majoritairement immigrée et ayant acquis leur culture au sein d’institutions telles que les syndicats et les partis, les premiers diffuseurs du marxisme dans Notre Amérique se sont contentés de traduire dans nos langues les textes les plus connus de Marx et d’Engels. Au Mexique, par exemple, on peut citer Pablo Zierold ; en Argentine, Juan B. Justo ou encore l’ingénieur German Avé-Lallemant, immigrant d’origine allemande. Au Mexique, *Le Manifeste communiste* est traduit en 1870, tandis que Juan B. Justo traduit en 1898 le premier tome du *Capital* en espagnol[2].

Des ouvrages rédigés par des représentants et des militants locaux, des revues, des journaux et des supports de formation politique viennent élargir cette première phase d’expansion culturelle. À mesure que le marxisme progresse, les formes d’expression de cette conception du monde se diversifient. Elles incluent également des pièces de théâtre, des fresques et des peintures, des chansons, de la poésie, de la littérature, etc. Bien que bon nombre des principales anthologies sur le marxisme sur notre continent se limitent exclusivement à des documents programmatiques [3], en réalité, ses formes d’expression ont été bien plus variées[4].

Par exemple, de nombreux discours et conférences oraux, transcrits sous forme imprimée, commencent à constituer une culture rebelle, nationaliste révolutionnaire, socialiste et communiste dense qui se nourrit du marxisme. Parmi tant d’autres, les discours et conférences transcrits de José Ingenieros, saluant depuis le Río de la Plata le triomphe de la révolution bolchevique en Russie, menée en octobre 1917 par Lénine [5].

Il convient également de mentionner divers comptes rendus de congrès internationaux. Par exemple, la Conférence communiste sud-américaine de 1929 [qui s’est tenue à Buenos Aires, bien que la transcription imprimée indique « Montevideo » afin de brouiller les pistes de la police], la Conférence tricontinentale de 1966 et la Conférence de l’Organisation latino-américaine de solidarité de 1967

[toutes deux à La Havane], parmi tant d’autres.

Aux premières traductions, puis aux livres, brochures, chansons et discours transcrits dans les comptes rendus, s’ajoutèrent plus tard des films qui venaient compléter les pièces de théâtre, les poèmes, les romans et les fresques murales. Les principaux théoriciens de la contre-insurrection prirent note de tous ces formats et tentèrent de mener des études systématiques sur les savoirs marxistes au sens large (afin de les censurer, de les réprimer et de les anéantir[6]).

Si, dans le domaine de la contre-insurrection, Osiris Villegas fut l’un des plus constants, dans l’espace révolutionnaire, l’un des théoriciens qui s’est le plus distingué en soulignant la diversité des formes prises par la culture rebelle sur le continent fut le marxiste Agustín Cueva. Ce dernier a vivement critiqué les anthologies traditionnelles et les dictionnaires du marxisme latino-américain[7].

La Deuxième Déclaration de La Havane

Dans le domaine des discours oraux, puis imprimés, la Deuxième Déclaration de La Havane se distingue sans aucun doute (prononcée par Fidel Castro et proclamée devant l’Assemblée générale nationale du peuple de Cuba (AGNPC) devant environ 1 500 000 personnes sur la place de la Révolution, le 4 février 1962).

Au-delà d’une expérience politique de démocratie participative, substantielle, directe et populaire, qui a fait de cette déclaration et de son vote massif un véritable référendum politique (puisqu’au cours des semaines suivantes, elle a été soutenue par d’innombrables signatures librement et volontairement recueillies à La Havane et dans d’autres villes), le texte qui y a été lu constitue l’un des documents théoriques et politiques les plus importants de toute l’histoire du marxisme latino-américain [8].

D’une certaine manière, ce long texte-manifeste (qualifié par Che Guevara de « Manifeste communiste de ce continent et de cette époque » ) s’inscrit dans le prolongement et la continuité des thèses formulées trente-quatre ans plus tôt dans les Sept essais d’interprétation de la réalité péruvienne de José Carlos Mariátegui. De même, son caractère analytique est comparable à celui des textes théoriques les plus aboutis de Che Guevara (tels que « Le socialisme et l’homme à Cuba », « La planification socialiste : sa signification » ou le célèbre « Message aux peuples du monde par le biais de la Tricontinentale »).

Le parcourir et l’analyser encore et encore, en décortiquant ses thèses, nous permet d’apprécier sa densité théorique et son étonnante actualité, étant donné qu’il a été rédigé il y a 64 ans. Plus d’un demi-siècle ! Outre sa lecture, nous vous recommandons également de l’écouter (car l’enregistrement audio du discours lu par Fidel [114 minutes, soit une heure et 54 minutes] est accessible librement et gratuitement sur les réseaux numériques).

Bien entendu, la pensée politique et l’œuvre théorique de Fidel (expression d’une pratique d’un demi-siècle de lutte ininterrompue à la tête de la Révolution cubaine) ne s’épuisent pas ici. Elles s’étendent jusqu’à la période où il se retire de ses fonctions au début du XXIe siècle et consacre sa réflexion à une très longue série de « Réflexions », ainsi qu’à de très longues interviews, qui couvrent plusieurs volumes et tomes extrêmement épais.

Mais ce document du 4 février 1962 constitue un tournant. C’est précisément en raison de cette méthodologie d’analyse discutable, profondément imprégnée d’eurocentrisme et d’académisme, qu’il n’a pas reçu l’attention qu’il méritait dans les études systématiques consacrées au sujet en question. Pas même de la part des « marxistes » qui se considèrent et se présentent comme des spécialistes.

L’impérialisme monroiste et l’« Alliance pour le progrès »

Dès sa naissance, la Révolution cubaine a dû faire face à la politique monroiste des États-Unis, qui ont traité l’ensemble du continent latino-américain comme leur « arrière-cour » depuis la Seconde Guerre mondiale (lorsqu’ils ont remporté la bataille contre l’Empire britannique). L’une des principales institutions dont ils se sont servis à cette fin a été l’OEA, définie par Fidel comme « un ministère des colonies yankee »[9].

Rappelons qu’à la fin du mois d’août 1960 se sont tenues les cinquième et sixième réunions de consultation des ministres des Affaires étrangères des États d’Amérique latine, membres de l’OEA. Elles se sont tenues au Costa Rica. Des résolutions contre la Révolution cubaine y ont été adoptées à la majorité des deux tiers. Celle-ci a répondu en adoptant la Première Déclaration de La Havane, votée le 2 septembre 1960 lors de l’Assemblée générale nationale du peuple de Cuba (AGNPC). Dès cette déclaration, Fidel s’appuie sur José Martí, remet en cause la doctrine Monroe et condamne l’exploitation de l’homme par l’homme (avant même de proclamer le caractère socialiste de la révolution).

Pour contrer l’influence politique, économique et culturelle croissante de la Révolution cubaine, le 13 mars 1961, le président américain Kennedy annonça officiellement l’« Alliance pour le progrès »[10]. Il s’agissait d’un programme de réformes économiques et sociales capitalistes, conçu dans le cadre d’une stratégie politico-militaire de contre-insurrection préventive.

Étonnamment, Kennedy est entré dans l’histoire comme un « libéral progressiste et modernisateur », image médiatique et symbole culturel du « gagnant » américain. Son image de marketing politique a été soigneusement travaillée. En cela, il a été un précurseur d’autres exemples plus récents d’ingénierie électorale. Par exemple, sa prétendue liaison avec le sex-symbol de l’époque, Marilyn Monroe, a été exploitée à des fins politiques, comme synonyme de « macho gagnant » et d’icône de la culture pop.

Mais derrière cette mise en scène élaborée avec beaucoup de sophistication, se cachait un loup déguisé en agneau, qui a promu un programme de contre-insurrection à l’échelle continentale, tout en donnant son feu vert à l’invasion de Cuba à Playa Girón (sans compter qu’il était le fils d’un homme comme Joseph Kennedy, ambassadeur américain à Londres pendant la Seconde Guerre mondiale. Selon un rapport de 1941 rédigé par Edgar Hoover, alors à la tête du FBI, le père de Kennedy « avait fait don de sommes considérables à la cause nazie ». De l’avis de Joseph Kennedy, il aurait fallu laisser les nazis agir à leur guise pour anéantir les communistes en Europe de l’Est. Le rapport de Hoover du FBI indique même que Joseph Kennedy aurait rencontré le haut responsable nazi Hermann Göring à Vichy[11]).

Le projet américain de réformes anti-insurrectionnelles de l’Alliance pour le progrès a été tenté de mettre en œuvre dans son « arrière-cour », une fois encore par l’intermédiaire de l’OEA. À cette fin, une conférence du Conseil interaméricain économique et social (CIES), organisme collatéral de l’OEA, s’est tenue à Punta del Este (Uruguay), au cours de la deuxième semaine d’août 1961. Les États-Unis y ont tenté d’entraîner tous les pays d’Amérique latine vers l’Alliance pour le progrès, afin d’isoler et de neutraliser l’exemple de la Révolution cubaine.

La délégation cubaine était menée par le Che Guevara, qui a vivement remis en cause la stratégie monroiste américaine et a démoli un à un les sophismes de la théorie de la modernisation par étapes de la croissance économique (largement inspirée des théories de l’économiste W.W. Rostow [ancien agent des services secrets américains : OSS – Office of Strategic Services, prédécesseur de la CIA]), sur laquelle s’appuyait l’Alliance pour le progrès[12].

Ce n’est pas un hasard si l’intervention du Che Guevara (8 août 1961) commence par faire appel à la pensée anti-impérialiste du Cubain José Martí et de l’Uruguayen José Enrique Rodó (tous deux critiques des États-Unis), deux figures fondatrices du modernisme de « Nuestra América ».

Non contents de promouvoir les réformes de contre-insurrection préventive de l’Alliance pour le progrès sur le plan économique, dans le but clair de prévenir et d’empêcher l’émergence de « nouvelles Cubas », les États-Unis font à nouveau appel à l’OEA. Ils convoquent alors la huitième réunion de consultation des ministres des Affaires étrangères à Montevideo, en Uruguay, qui se tient fin janvier 1962. À cette occasion, deux — les plus dociles et obéissants — parmi les 21 États réunis décident de « suspendre » la participation de Cuba à l’OEA, au Conseil interaméricain de défense (CID) et à la Banque interaméricaine de développement (BID).

Le 25 janvier 1962, Cuba est exclue de l’OEA par le gouvernement américain et ses marionnettes, à l’exception du Mexique. Lors d’un rassemblement sur la place de la Révolution, Fidel répond par la Deuxième Déclaration de La Havane, un manifeste qui retrace l’histoire de l’Amérique latine — — marquée par la domination du colonialisme espagnol et de l’impérialisme yankee — du point de vue de la classe ouvrière et des peuples asservis : « ceux qui constituent la majorité à tous égards, ceux qui, par leur travail, accumulent les richesses, créent les valeurs, font tourner la roue de l’histoire, et qui se réveillent aujourd’hui du long sommeil abrutissant auquel on les a soumis » .

Il est donc historiquement fallacieux, et tout à fait indéfendable, d’affirmer que la Révolution cubaine « s’est isolée » de l’Amérique latine pour des raisons idéologiques, en tombant dans « l’étreinte communiste » de l’Union soviétique et de la Chine. Ce qui s’est réellement passé, c’est que les États-Unis ont cherché à isoler Cuba, en la suspendant d’abord, puis en l’expulsant (à l’exception notoire du Mexique) de la plupart des instances internationales à l’échelle continentale, grâce à la complicité de ses pions périphériques et de ses satellites régionaux[13].

Selon des documents secrets américains récemment déclassifiés, l’objectif politique direct de toutes ces opérations pseudo-diplomatiques menées sous le couvert de l’OEA était de « renverser Fidel Castro » (sic), c’est-à-dire de décapiter la principale figure de proue de la Révolution cubaine[14].

Jusqu’à aujourd’hui, la presse capitaliste a coutume de décrire l’isolement, la suspension et l’expulsion de Cuba de l’OEA à l’initiative des États-Unis comme s’il s’agissait de la chose la plus « normale » au monde [15].

Les lectures, les études et la formation marxiste de Fidel

Comme on le sait, dans sa jeunesse, Fidel Castro a étudié le droit à l’université de La Havane, tout en étant militant et dirigeant étudiant cubain et latino-américain. C’est à ce titre qu’il s’est rendu, aux côtés d’Alfredo Guevara, en Colombie, à l’époque de l’insurrection populaire connue sous le nom de « El bogotazo » en 1948.

Parallèlement à son parcours universitaire officiel, Fidel a toujours été un autodidacte. Un lecteur invétéré. Il ne s’est jamais limité à la littérature exclusivement juridique. Comme il l’a lui-même raconté dans de nombreuses interviews biographiques, il avait une prédilection pour l’histoire. Mais il s’est également plongé dans l’œuvre de José Martí, son principal guide et source d’inspiration.

Parallèlement, il a lu divers ouvrages sur le marxisme, tant de Marx et Engels que de Lénine (qu’il cite explicitement dans *L’histoire m’absoudra*). Il s’appuyait sur les classiques marxistes publiés par l’ancien Parti socialiste populaire (PSP, l’ancien Parti communiste d’avant la Révolution) pour enrichir ses études dans ce domaine. De même, dans son apprentissage du marxisme durant sa jeunesse, il a adopté comme lecture de référence privilégiée l’œuvre de Raúl Roa, intellectuel marxiste cubain de la génération des années 1930 qui, des années plus tard, après le triomphe de la Révolution, sera connu sous le nom de « le ministre des Affaires étrangères de la dignité »[16].

D’une manière générale, on peut observer dans son parcours d’apprentissage politique une attitude résolument ouverte au dialogue envers divers savoirs et repères intellectuels, dont il s’est nourri, en le reconnaissant sans aucune forme d’arrogance.

Par exemple, dès les premiers instants de la victoire révolutionnaire, il demanda à ses camarades de l’Union soviétique d’envoyer des professeurs de marxisme et d’économie politique parlant couramment l’espagnol. C’est ainsi que le professeur d’économie hispano-soviétique Anastasio Mansilla, spécialiste de l’enseignement du Capital de Karl Marx, arriva sur l’île révolutionnaire.

En plus d’être professeur titulaire à l’École d’économie de l’Université de La Havane, Mansilla a coordonné à Cuba deux séminaires distincts sur *Le Capital*. L’un s’est déroulé avec certains membres du Conseil des ministres, parmi lesquels figuraient Fidel lui-même, le Che et Carlos Rafael Rodríguez. Mansilla a ensuite coordonné un deuxième séminaire sur *Le Capital* au ministère des Industries. Le Che Guevara et des membres de son équipe, tels qu’Enrique Oltuski et Orlando Borrego Díaz, y ont participé[17].

Les échanges et les études menés par Fidel avec le professeur Mansilla sont importants et très pertinents pour comprendre bon nombre des thèses de la Deuxième Déclaration de La Havane, car cette dernière expose et explique de manière très précise l’histoire du système capitaliste mondial, dans une perspective résolument anticolonialiste (avec une approche radicalement opposée aux schémas développementalistes et par étapes de W.W. Rostow, l’un des « cerveaux » américains de l’Alliance pour le progrès, et en parfaite adéquation avec les thèses que Guevara avait présentées l’année précédente à Punta del Este, puisque Fidel et le Che avaient étudié ensemble le même ouvrage de Marx, avec le même professeur et dans le cadre du même séminaire) . De plus, le texte lu par Fidel sur la Place de la Révolution met l’accent sur les processus de spoliation, de violence, de pillage et d’expropriation coloniale menés par les grandes puissances capitalistes occidentales à l’encontre des peuples assujettis et dépendants, tels qu’ils sont décrits dans le chapitre 24 du premier tome du Capital, intitulé « L’accumulation primitive du capital ».

Il convient de souligner que Mansilla s’était spécialisé dans la septième section du premier tome du Capital[18], où Marx explique et développe précisément les processus d’accumulation et de violence systématique du régime capitaliste, tout en faisant explicitement référence à la conquête féroce de l’Amérique, à l’esclavage de l’Afrique ainsi qu’à la conquête et au pillage de l’Asie[19]. Des thèmes récurrents et réitérés tout au long de la Deuxième Déclaration de La Havane.

Si l’on compare les notes pédagogiques de Mansilla sur *Le Capital* à l’intervention publique de Fidel sur la Place de la Révolution, on peut percevoir une légère nuance entre les deux. Le professeur Mansilla mettait davantage l’accent sur les processus strictement économiques d’accumulation, tandis que Fidel élargissait le regard et soulignait, parallèlement aux processus économiques, les mécanismes politiques coloniaux et néocoloniaux de spoliation des peuples du Sud global. La thèse était exactement la même (Mansilla et Fidel s’appuyaient sur Marx), mais avec des accents différents.

À cet égard, il convient de souligner l’originalité du marxisme de Fidel, qui a devancé de plus d’un demi-siècle la problématique de « la colonialité du savoir et du pouvoir », aujourd’hui [2026] en vogue dans le milieu universitaire américain, tant dans les écoles se qualifiant de « postcoloniales » que de « décoloniales ».

Dans cette Déclaration, « la dépendance » est mentionnée à de nombreuses reprises, aux côtés du problème central de l’impérialisme. Rappelons qu’en février 1962, les thèses centrales de ce qui sera connu des années plus tard sous le nom de Théorie marxiste de la dépendance (TMD), qui, à partir des recherches de Ruy Mauro Marini, Theotonio Dos Santos, Vania Bambirra et Orlando Caputo Leiva (tous partisans de la Révolution cubaine), deviendra hégémonique à partir des années 1970.

En ce sens, s’appuyant sur une lecture intelligente et minutieuse de l’œuvre de Lénine sur l’impérialisme, dans une perspective latino-américaine, la Deuxième Déclaration de La Havane, lue en public par Fidel, jouera un rôle précurseur dans le domaine des sciences sociales. Un phénomène qui n’est pas toujours reconnu dans les histoires académiques des théories économiques et sociologiques.

Paternité de la Deuxième Déclaration de La Havane

Le professeur Anastasio Mansilla a-t-il été la seule aide à laquelle Fidel a eu recours pour l’élaboration théorique et politique des principaux documents de la Révolution cubaine ? Il est fort probable que non. Le leader suprême de la Révolution cubaine, étranger à toute vanité, savait parfaitement que cette œuvre devait nécessairement être collective.

Par exemple, en évoquant la Deuxième Déclaration de La Havane, Fernández Retamar souligne que « bien que de nombreux textes individuels de dirigeants et d’autres intellectuels révolutionnaires cubains témoignent des idées qui accompagnent cette première insertion de notre Amérique dans la grande histoire, les plus importants de ces textes sont généralement le fruit d’une élaboration collective »[20]. Cela dit, Fernández Retamar ne précise pas qui d’autre a pu participer à ce travail d’élaboration.

Heureusement, nous n’avons toutefois pas à nous contenter d’une curiosité insatisfaite et d’une question en suspens.

Selon la meilleure et la plus informée des biographes de Fidel Castro (avec laquelle il a travaillé personnellement du début des années 90 jusqu’à la fin, publiant de nombreux et imposants ouvrages biographiques à son sujet), lors de la rédaction de la Deuxième Déclaration de La Havane, Fidel a bénéficié « du soutien d’un éminent éducateur uruguayen, Jesualdo Sosa »[21].

Qui était Jesualdo Sosa ? En réalité, il s’appelait Jesús Aldo Sosa Prieto, mais tout le monde le connaissait sous le nom de Jesualdo. Cet autre professeur, comme le raconte Katiuska, était d’origine uruguayenne.

Militant communiste en Uruguay depuis 1944 (il était bien plus âgé que Fidel), Jesualdo Sosa, une décennie avant de venir prêter main-forte à Cuba, plus précisément fin 1951, avait voyagé pendant un mois entier en Union soviétique, expérience qu’il a consignée dans un ouvrage témoin. En 1958, il a effectué un voyage similaire en Chine. Il a également consigné par écrit cette autre expérience[22].

Ainsi, avant de s’engager dans la Révolution cubaine et d’aider Fidel, il avait déjà découvert l’Union soviétique et la Chine, les deux géants du drapeau rouge qui avaient vaincu le nazisme allemand et le fascisme japonais.

Il séjourna à Cuba en 1961 et 1962, précisément à l’époque de la Deuxième Déclaration de La Havane.

Jesualdo Sosa était enseignant et pédagogue. Il faisait partie d’une génération qui prônait une nouvelle pédagogie dans « Notre Amérique », plusieurs décennies avant Paulo Freire, aujourd’hui plus connu. Tout en continuant à défendre l’éducation publique et gratuite, Sosa estimait que l’éducation devait mettre en lien ceux qui étudiaient avec leur milieu, leur entourage, leur environnement, leur peuple et leur culture.

Dans sa pédagogie critique, outre l’influence de Freud, Piaget et Wallon, il a adopté comme cadre de référence les travaux pédagogiques du psychologue soviétique Lev Vygotski et l’humanisme révolutionnaire du penseur marxiste argentin Aníbal Ponce (source d’inspiration de la notion d’« homme nouveau » de Che Guevara et de diverses hypothèses d’interprétation explorées par Roberto Fernández Retamar dans son célèbre ouvrage Caliban) [23].

La principale mission assumée par Jesualdo Sosa au sein de la Révolution cubaine fut d’exercer les fonctions de doyen de la Faculté d’éducation. Il a également collaboré activement à la Campagne nationale d’alphabétisation dirigée par Armando Hart Dávalos, un autre des principaux penseurs et militants politiques révolutionnaires de Cuba.

D’après ce que nous avons pu constater, il n’existe pas de données précises sur la nature de l’aide ponctuelle que Fidel a demandée à Jesualdo Sosa pour élaborer la Deuxième Déclaration de La Havane. Peut-être a-t-il demandé au professeur uruguayen des données historiques, peut-être lui a-t-il demandé de relire la version finale du document afin de le rendre plus accessible, car il était très long, regorgeait d’informations historiques très précises et allait en outre être lu devant une foule impressionnante de plus d’un million de personnes. Même si Fidel disposait, à lui seul, d’une vaste expérience en matière de pédagogie populaire et de communication de masse. Quelle qu’ait été l’aide concrète que le commandant a sollicitée auprès du professeur uruguayen et doyen de la Faculté d’éducation, il est certain que la Deuxième Déclaration de La Havane est non seulement profondément internationaliste de par ses thèses politiques anticolonialistes et anti-impérialistes, ainsi que par son appel à la lutte, mais elle l’était également dans son élaboration.

Caractérisation générale et lignes directrices

Che Guevara ne se trompait pas et n’exagérait pas lorsqu’il qualifiait, le 18 mai 1962, cette Déclaration de « Manifeste communiste de l’Amérique latine ». Par cette analogie, il s’efforçait de souligner l’envergure et l’importance historique -programmatique de ce sur quoi un million et demi de personnes (majoritairement cubaines, mais comprenant également des délégués internationaux) votaient alors en assemblée et en démocratie directe.

Il ne s’agissait pas simplement d’une déclaration diplomatique, élaborée de manière conjoncturelle pour répondre à une initiative ponctuelle de l’impérialisme américain et d’un fonctionnaire en poste. Non. Elle avait une autre envergure théorique et une dimension politique d’une portée bien plus grande. Cette Déclaration est plutôt la synthèse d’une histoire sociale du continent, d’une étude socio-économique de la nature de la dépendance latino-américaine, d’une description morphologique du conflit de classes et des sujets sociaux, et d’un programme de lutte qui découle de cet ensemble d’analyses.

Si l’analogie établie par le Che avec le Manifeste communiste de Marx et Engels la situait à l’échelle du marxisme mondial, dans le cas spécifique du marxisme de Notre Amérique, s’il fallait choisir une analogie, la Déclaration de février 1962 constitue le prolongement des célèbres Sept Essais que Mariátegui a rédigés en 1928 (et le principal précurseur de la Déclaration de l’Organisation latino-américaine de solidarité – OLAS, de 1967).

Les auteurs et la nature générale du document étant ainsi clarifiés, passons aux sources d’inspiration.

Le premier d’entre eux, comme ce sera également le cas dans *L’Histoire m’absoudra* (de Fidel) et dans le *Message aux peuples du monde par le biais de la Tricontinentale* (du Che), est sans aucun doute José Martí.

Dans ce cas particulier, on cite la lettre emblématique que José Martí envoie à Manuel Mercado, depuis le camp de Dos Ríos, le 18 mai 1895, peu avant sa mort : « Je peux déjà écrire… Je suis désormais chaque jour en danger de donner ma vie pour mon pays et pour mon devoir… d’empêcher à temps, grâce à l’indépendance de Cuba, que les États-Unis ne s’étendent aux Antilles et ne s’abattent, avec cette force supplémentaire, sur nos terres d’Amérique. Tout ce que j’ai fait jusqu’à aujourd’hui, et tout ce que je ferai, c’est pour cela… Les obligations mêmes, modestes et publiques, des peuples qui ont le plus à cœur d’empêcher que s’ouvre à Cuba, par l’annexion des impérialistes, la voie qu’il faut barrer – et que nous barrons de notre sang –, de l’annexion des peuples de notre Amérique à ce Nord turbulent et brutal qui les méprise, les auraient empêchés d’apporter leur adhésion ostensible et leur aide manifeste à ce sacrifice qui s’accomplit pour leur bien immédiat. J’ai vécu au sein du monstre et j’en connais les entrailles ; et ma fronde est celle de David »[24] .

Le Martí inspirateur est donc le penseur et le militant pratique résolument anti-impérialiste. Fondateur du modernisme, non seulement en tant que courant poétique ou littéraire, mais aussi en tant que constellation politico-culturelle qui, à la fin du XIXe siècle, donne naissance au nouvel anti-impérialisme, dans la continuité de l’œuvre indépendantiste et de la pensée anticolonialiste de Simón Bolívar du début du XIXe siècle.

En second lieu, l’autre guide inspirateur, comme on l’a déjà souligné, est Karl Marx. Bien que la Déclaration ne fasse pas de citations gratuites et superflues, on y entend clairement l’écho des coups de canon et des missiles que tire *Le Capital* — selon les métaphores mêmes avec lesquelles Marx décrivait son œuvre. Il s’agit principalement des récits et des hypothèses du chapitre 24 du premier tome, publié en 1867 et corrigé en 1873, sur l’accumulation primitive et le colonialisme. Où ? Dans tous les passages où Fidel décrit la spoliation, la conquête, l’exploitation et la domination des peuples assujettis par les grands conglomérats et les sociétés impitoyables du capitalisme occidental, aujourd’hui, et par le classique dans le passé[25].

Ce Marx, radicalement critique à l’égard de la spoliation, de la dépendance et du colonialisme, sur lequel Fidel s’appuie avec une clarté non dissimulée (en s’inspirant des professeurs Anastasio Mansilla et Jesualdo Sosa) , va se populariser dans le domaine de l’essai littéraire quelques années plus tard grâce à l’œuvre célèbre et à la plume subtile d’Eduardo Galeano : *Les veines ouvertes de l’Amérique latine*[26].

Troisièmement, même s’il n’apparaît pas au premier plan, quiconque écoute l’enregistrement audio du discours dans son intégralité ou lit le texte imprimé de la Deuxième Déclaration de La Havane découvrira instantanément les indices et les traces indélébiles de Lénine. Tant celles de l’auteur de *Sur le droit des nations à l’autodétermination* (1914) que celles, plus célèbres, de *L’impérialisme, stade suprême du capitalisme* (1916).

Nous ne pouvons pas savoir si, à cette époque, Fidel connaissait les documents et débats énumérés ci-dessous. Probablement pas. Mais lors du deuxième congrès de l’Internationale communiste de 1920, Lénine s’est principalement attaché à analyser et à remettre en question le colonialisme occidental. Dans cette tâche, il a été aidé par le communiste indien Manabendra Nath Roy et le communiste tatar Mirsaid Sultan-Galiev. Roy corrige Lénine devant tout le monde. Non seulement Lénine ne s’en offusque pas, mais il exige que les thèses de Roy soient publiées aux côtés des siennes.

Ce deuxième congrès de l’Internationale communiste se prolonge par la Conférence de Bakou, la même année, où se sont réunis près de 2 000 délégués du Sud. Là-bas, sous le drapeau rouge, musulmans et juifs cohabitaient en parfaite harmonie. La réunion de Bakou comptait des femmes parmi ses dirigeants et ses conclusions proclamaient le « guerre sainte » [djihad] contre l’impérialisme occidental.

De son côté, Sultan-Galiev — soutenu par Lénine — propose sans détour que l’Internationale communiste cesse d’« attendre » la révolution dans les métropoles européennes et se concentre sur l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine. C’est pourquoi le communiste égyptien Anouar Abdel-Malek soutient que Sultan-Galiev est en quelque sorte le « maître » à distance de Ho Chi Minh et Mao (Asie) ; Ben Bella (Afrique) ; Fidel Castro et le Che Guevara (Amérique latine).

La Deuxième Déclaration de La Havane s’inscrit en effet dans la continuité de cette tradition initiée par Lénine et ses compagnons en 1920, dans l’Amérique latine de 1962. Même si ses rédacteurs, à l’époque, n’étaient peut-être pas tout à fait au courant ni ne disposaient de toutes les informations disponibles à portée de main, la perspective d’analyse était exactement la même dans les deux cas.

Nous soupçonnons que Fidel ne disposait pas de ces documents, tout d’abord parce que l’œuvre de Sultán-Galiev n’était pas encore traduite en espagnol à l’époque et, de plus, parce qu’Anouar Abdel-Malek a rédigé cette description une décennie plus tard (en 1972) . Mais dans la pratique, Fidel perpétuait cette tradition dans notre langue et la recréait au sein de notre culture latino-américaine. De la même manière qu’en 1928, Mariátegui n’avait pas lu la correspondance de Marx avec Vera Zasoulitch datant de 1881 (elle n’était pas non plus traduite en espagnol en 1928), mais il était parvenu exactement aux mêmes conclusions que le maître. C’est pourquoi Mariátegui et Fidel, grâce à leur originalité, à leur pensée créative et sans dogmes pour leur lier les mains, ont pu faire revivre la tradition la plus riche et la plus originale de Marx et Lénine dans Notre Amérique[27].

Questions philosophiques

D’après ce document de février 1962, la Révolution latino-américaine était-elle « inexorable », à peine « possible » ou simplement une chimère utopique de Don Quichotte bien intentionnés ?

À cette époque, Fidel avait tendance, dans ses écrits, à concevoir les lois de la société et les régularités historiques comme « inexorables » et « inévitables ». D’une manière générale, le professeur Anastasio Mansilla concevait ainsi les lois décrites dans *Le Capital*.

Cependant, dans son analyse marxiste originale et unique, Fidel combinait cette lecture du Capital avec sa conception éminemment martienne. Rappelons que dès *L’Histoire m’absoudra*, Fidel reprenait la formulation de José Martí, formulée le 10 octobre 1890, selon laquelle « Le véritable homme ne regarde pas de quel côté on vit le mieux, mais de quel côté se trouve le devoir ».

Comment concilier une lecture déterministe avec cette vision éthique ? Deux pôles qui, dans le marxisme classique européen de la Deuxième Internationale, avaient habituellement été conçus comme des extrêmes antithétiques et disjonctifs (par exemple, Karl Kautsky et Georges Plekhanov défendaient le déterminisme, tandis qu’Édouard Bernstein défendait la conception purement éthique). C’est là que réside l’originalité de Fidel. Rappelons que dans la Deuxième Déclaration de La Havane, Fidel a écrit et prononcé une devise qui réapparaîtra dans l’OLAS : « Le devoir de tout révolutionnaire est de faire la révolution » [souligné par N.K.][28]).

Par la suite, il a complexifié cette conception marxiste et y a également accordé une place au hasard[29], mais l’essentiel a toujours été pour Fidel la sagesse populaire et la ruse révolutionnaire permettant de tirer parti des situations révolutionnaires telles que les définissait Lénine. La victoire populaire n’était jamais garantie d’avance, si l’on ne mettait pas de côté la lâcheté et si l’on ne saisissait pas « les occasions » (comme les appelait le fondateur de la science moderne, Nicolas Machiavel, dans ses deux principaux ouvrages de la Renaissance italienne).

Noyaux de problèmes politiques et principales hypothèses programmatiques

Lorsqu’il s’agit d’identifier l’ennemi des peuples latino-américains, la Deuxième Déclaration de La Havane vise l’impérialisme (non seulement une puissance hégémonique unique, un pays déterminé, mais tout un système capitaliste international où se confondent les capitaux industriels, bancaires, financiers, se partagent les territoires, les ressources naturelles et les « zones d’influence »). Les peuples ont pour principal ennemi les monopoles impérialistes. Les États-Unis sont l’expression institutionnelle de ces monopoles et du complexe militaro-industriel que le président de ce pays lui-même, avant Kennedy, Dwight Eisenhower, a dénoncé dans son discours d’adieu du 17 janvier 1961.

Quant au principal terrain de lutte, Fidel le situe en Asie, en Afrique et en Notre Amérique, à l’époque dénommée « le Tiers-Monde », aujourd’hui connue sous le nom de « Sud global ». Ainsi, la Deuxième Déclaration de La Havane annonce les grandes lignes de la Conférence tricontinentale qui se tiendra à La Havane quatre ans plus tard, en 1966, ainsi que tout l’univers stratégique et politique auquel celle-ci a donné naissance[30].

Sur la question spécifiquement politico-militaire, la Deuxième Déclaration du 4 février 1962 conteste la Commission interaméricaine de défense (jusqu’alors organe de l’OEA) et les forces armées infiltrées et « manipulées » de l’intérieur par les services de renseignement américains tels que la CIA (qui mettront en œuvre dans les années 70 le Plan Condor et la guerre contre-insurrectionnelle et génocidaire qui fera des dizaines de milliers de disparus sur l’ensemble du continent). Plus tard, Fidel accueillera, ralliera à sa cause et accordera une place centrale dans la stratégie de la révolution latino-américaine à des militaires patriotes et anti-impérialistes tels que Francisco Caamaño de la République dominicaine, Omar Torrijos au Panama ou encore Hugo Chávez Frías lui-même, son grand frère et sans doute son principal disciple historique, originaire des terres de Simón Bolívar.

Concernant la démocratie ou son absence, cheval de bataille tout au long de la guerre froide contre le drapeau rouge, Fidel oppose la « démocratie » représentative (tristement incarnée par les républiques bananières qui ont voté l’expulsion de Cuba de l’OEA, suivant docilement le mandat yankee) à la démocratie substantielle, fondée sur le pouvoir populaire. Quel pays de Notre Amérique s’est offert le luxe de débattre et de voter à main levée, avec un million et demi de personnes réunies en assemblée, une déclaration telle que celle de février 1962 ? La réponse est plus qu’évidente…

Un autre lieu commun de la guerre froide consistait à opposer les régimes « occidentaux et chrétiens » au « socialisme athée ». Cependant, dans la IIe Déclaration, Fidel devance de plusieurs années la prédication de la théologie de la libération — dont le principal symbole politique fut le prêtre colombien Camilo Torres et l’un des précurseurs théoriques, le théologien péruvien Gustavo Gutiérrez — en opposant le message prophétique à la théologie sacerdotale selon laquelle les riches capitalistes devraient gouverner car « les dieux sont de leur côté »[31].

Sujet populaire et alliances de classes

Enfin, dans un document aussi complet, créatif, profond et érudit (même s’il était formulé de manière si accessible grâce à l’éloquence de Fidel et à la pédagogie critique de l’instituteur Jesualdo Sosa), l’analyse de classe ne pouvait manquer. Déjà à la fin des années 1920, Julio Antonio Mella avait reproché à Víctor Raúl Haya de la Torre que son anti-impérialisme et sa défense de la patrie étaient comme un tambour : ils résonnaient fort mais étaient vides, précisément parce qu’il leur manquait une analyse de classe. Or, en tant qu’héritier fidèle de Mella (et d’Antonio Guiteras), Fidel a approfondi en 1962 son analyse de classe pionnière, exposée dans *L’histoire m’absoudra*[32].

En différenciant et en distinguant les fractions de classes, les blocs et les forces sociales, la Deuxième Déclaration analysait à nouveau la catégorie de « peuple » (comme en 1953), mais cette fois-ci (en 1962) à l’échelle continentale.

Tout d’abord, elle intègre comme outil d’analyse la notion de « force sociale » employée par Lénine. Dans les sociétés capitalistes, les classes ne s’affrontent jamais de manière complète, unidimensionnelle, simple, homogène et directe. Elles ont tendance à se fractionner et à tisser des alliances entre elles au cours de leur confrontation. Lénine emprunte cette notion tant aux textes « politiques » de Marx (tels que Le 18 brumaire de Louis Bonaparte) qu’au chapitre sur « La coopération » (du premier tome du Capital). Mais la Deuxième Déclaration de La Havane la formule d’ailleurs de manière assez similaire à celle de Ho Chi Minh lors de la Révolution vietnamienne et de Mao Zedong lors de la Révolution chinoise. Dans ces deux sociétés asiatiques, la force majoritaire du peuple est d’origine paysanne, bien que l’idéologie qui guide les processus de lutte soit portée par la classe ouvrière. Dans le document-manifeste de La Havane, il est affirmé que la paysannerie représente parfois plus de 70 % de la population populaire dans Notre Amérique, mais que, pour atteindre ses objectifs, elle est dirigée « par les ouvriers et les intellectuels révolutionnaires »[33].

En formulant cette hypothèse, Fidel avait sans doute à l’esprit les limites historiques auxquelles s’était heurtée la jeune Révolution mexicaine d’Emiliano Zapata et de Francisco Villa, qui s’appuyait sur une majorité populaire paysanne et une idéologie dirigeante, elle aussi paysanne, ce qui l’a empêchée, malgré son triomphe, d’aller jusqu’au bout et d’en finir avec le régime capitaliste au Mexique. C’est pourquoi la Révolution cubaine a pu aller jusqu’au bout, en s’appuyant sur une majorité populaire paysanne, mais en combinant dans sa direction les idéologies des classes ouvrières et des intellectuels révolutionnaires (Fidel et le Che eux-mêmes comptaient parmi ces derniers).

Bien entendu, dans la catégorie du « peuple », Fidel n’exclut personne, y compris les peuples autochtones, les communautés noires, les femmes militantes, les communautés de croyants rebelles. Il mentionne même « les enfants démunis, abandonnés, artificiellement appauvris » ! Sa prédiction n’en reste pas moins prophétique : « Désormais, l’histoire devra tenir compte des pauvres d’Amérique ».

L’un des points les plus controversés concerne sans doute le rôle ambigu et hésitant que la Révolution cubaine attribue aux « bourgeoisies nationales » . Le document est clair : elles ne peuvent pas prendre la tête du mouvement. Fidel fait siennes les grandes leçons de Lénine avec sa théorie de l’« hégémonie » (puis systématisée par Gramsci dans les Cahiers de prison). En 1905, face à la première révolution russe, Lénine avait estimé que les tâches à accomplir à l’époque n’étaient pas spécifiquement « socialistes », mais cela ne signifiait en aucun cas que le mouvement révolutionnaire devait laisser aux bourgeoisies la direction des processus de transformation. Le bloc des forces sociales révolutionnaires devait, quoi qu’il arrive, prendre l’initiative et tenter d’exercer son hégémonie, même si les tâches à accomplir n’étaient pas à 100 % socialistes. Dans *Notre Amérique*, Fidel reconnaît qu’il n’existe pas et ne pourra pas exister de capitalisme développé en raison de la dépendance, mais cela n’implique pas de laisser la direction des processus de transformation aux bourgeoisies nationales (qui, dans le cas cubain, ont émigré en Floride et, jusqu’à ce jour [2026] , dans sa grande majorité, se comporte de manière effrontément contre-révolutionnaire et souvent même annexionniste). La réflexion de Fidel constitue une réinterprétation originale, sui generis et élaborée dans son propre langage (sans reprendre de formules toutes faites ou de schémas de tableau noir) de la théorie léniniste-gramscienne de l’hégémonie dans Notre Amérique.

Dans ce discours-manifeste, l’anti-impérialisme s’entremêle à l’identité socialiste, tout en remettant en question cette soi-disante « bourgeoisie nationale » (qui n’a pas grand-chose de « nationale ») : « Dans les conditions historiques actuelles de l’Amérique latine, la bourgeoisie nationale ne peut pas mener la lutte antiféodale et anti-impérialiste. L’expérience démontre que, dans nos nations, cette classe, même si elle présente des contradictions face à l’impérialisme, s’est montrée incapable de s’y opposer, paralysée par la peur de la révolution sociale et des masses exploitées. » Cinq ans plus tard, dans son « Message aux peuples du monde par le biais de la Tricontinentale », le Che rejoindra le Manifeste de Fidel en écrivant : « Les bourgeoisies autochtones ont perdu toute leur capacité à s’opposer à l’impérialisme – si tant est qu’elles l’aient jamais eue – et ne constituent plus que son arrière-garde. Il n’y a plus d’autre choix : soit la révolution socialiste, soit une caricature de révolution ».

Un exemple inoubliable

Plus d’un demi-siècle s’est écoulé depuis cette assemblée massive et démocratique du 4 février 1962 et depuis l’adoption populaire de ce Manifeste. Dans notre Amérique, plusieurs expériences ont tenté de se libérer de l’étau de l’impérialisme (Chili, Nicaragua, Venezuela, etc.). L’impérialisme a tenté d’étouffer dans le sang et le feu et d’assassiner chacune de ces tentatives, ainsi que bien d’autres qui, bien que rebelles, dévouées, héroïques et insurgées, ne sont parvenues ni au gouvernement ni au pouvoir. Au cours de ces événements, des centaines de milliers de personnes ont disparu, ont été torturées, assassinées, emprisonnées ou exilées. Tout cela reste gravé dans la mémoire.

Mais Cuba continue de résister. Et bien que l’avenir reste incertain (ce n’est pas pour rien que Rosa Luxemburg l’a résumé par le slogan « Socialisme ou barbarie »), l’exemple de la Révolution cubaine, de Fidel, du Che et de Raúl ; de Haydée, de Melba, de Vilma, restera dans l’histoire. Il est déjà indélébile.

Buenos Aires, le 27 mai 2026

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Notes

[1] Gramsci, Antonio [1932-1933] (2000) : Cahiers de prison. Mexico, ERA. [Édition critique de Valentino Gerratana]. Tome 4, Cahier 11 : « Notes pour une introduction et une initiation à l’étude de la philosophie et de l’histoire de la culture ». pp. 245-261.

[2] Aricó, José [1981] (1995) : « Marxisme latino-américain ». Dans Bobbio, Norberto (1995) : Dictionnaire de politique. Mexico, Siglo XXI. Deux tomes. Tome 2, p. 945. Lorsque Aricó rédige cette entrée de dictionnaire, il avait déjà abandonné le marxisme pour embrasser la social-démocratie. C’est pourquoi il met en avant, avec une certaine exagération, la figure de Juan B. Justo, réformiste et chef de file latino-américain de la Deuxième Internationale. Mais dans la périodisation présentée dans ce dictionnaire, Aricó suit globalement les thèses de Michael Löwy.

[3] Löwy, Michael [1980] (1982) : Le marxisme en Amérique latine. Mexico, ERA. La première édition de cette immense anthologie, l’une des plus importantes et des plus complètes jamais réalisées sur le marxisme latino-américain, date de 1980. Elle a été publiée en français, bien que l’auteur soit brésilien, mais qu’il vive en France depuis des décennies. Les deuxième et troisième éditions en espagnol datent respectivement de 1982 et 2007. Il y a eu trois éditions en portugais : 1999, 2006 et 2012. Chaque édition successive s’est enrichie de nouveaux textes et contributions. Dès le début (1980), deux extraits de Fidel Castro datant de 1961 y figuraient, mais la « Deuxième Déclaration de La Havane » n’y a jamais été reproduite.

[4] L’auteur même de cette célèbre anthologie a par la suite élargi sa perspective. Voir Löwy, Michael [1996] (1999) : La guerre des dieux. Religion et politique en Amérique latine. Mexico, Siglo XXI. Dans cette étude, Löwy applique cette autre approche méthodologique de la sociologie de la culture en précisant explicitement, par exemple, qu’il ne réduit pas son ouvrage exclusivement à ce que l’on appelle la « théologie de la libération » et à ses textes théologiques, mais qu’il aborde le « christianisme libérationniste » qui englobe non seulement des textes, mais aussi les pratiques socio-religieuses des communautés chrétiennes de base. p. 10.

[5] Ingenieros, José [1921] (1947) : Les temps nouveaux. Buenos Aires, Éditions Futuro. Dans certaines de ces conférences, Ingenieros défend également le mouvement des conseils ouvriers des usines de Turin, auquel participe Antonio Gramsci.

[6] L’une des meilleures études réalisées dans ce domaine, dans une perspective d’anticommunisme professionnel, est celle du général Villegas, Osiris Guillermo (1962) : *La guerre révolutionnaire communiste*. Buenos Aires, Bibliothèque de l’officier de l’armée argentine. Cette recherche constitue l’un des textes systématiques les plus cohérents et les plus complets élaborés sur le continent (synthèse des doctrines militaires françaises et américaines de contre-insurrection appliquées au Vietnam et en Algérie) qui recense et classe (pour le territoire argentin) aussi bien les cercles de poésie et les troupes de théâtre que les journaux syndicaux, les organisations politiques et culturelles, etc. Ce général n’était pas seulement un chercheur rigoureux et un stratège théorique très cultivé, mais aussi un génocidaire dans la pratique.

[7] Cueva, Agustín [1987] (2007) : Entre la colère et l’espoir et autres essais de critique latino-américaine. Buenos Aires, CLACSO. Les critiques des anthologies marxistes et des dictionnaires réductionnistes figurent aux pp. 140-141. Cueva ajoute parmi les formes culturelles inspirées par le marxisme l’architecture et cite comme exemple paradigmatique le célèbre architecte communiste brésilien Oscar Niemeyer. p. 143. De son côté, Roberto Fernández Retamar inclut dans ce même horizon les expériences pédagogiques de Paulo Freire (sa Pédagogie des opprimés) et l’œuvre littéraire d’Eduardo Galeano (Les veines ouvertes de l’Amérique latine). Fernández Retamar, Roberto (2006) : Pensée de notre Amérique. Réflexions personnelles et propositions. Buenos Aires, CLACSO. pp. 68-69.

[8] À consulter dans : Castro, Fidel [1962] (1988) : La Révolution cubaine 1953-1962 [Anthologie]. Mexico, Éditions ERA. Préparé par Adolfo Sánchez Rebolledo [fils du célèbre philosophe marxiste Adolfo Sánchez Vázquez]. pp. 458-486 et Castro, Fidel (2004) : José Martí dans la pensée de Fidel Castro [Compilation]. La Havane, Centre d’études martiennes. Préparé par Dolores Guerra, Margarita Concepción et Amparo Hernández. pp. 121-147.

[9] Castro, Fidel [1962] (1988) : « Deuxième Déclaration de La Havane ». Dans La Révolution cubaine 1953-1962 [Anthologie]. p. 474.

[10] Suárez Salazar, Luis (2003) : Madre América. Un siècle de violence et de souffrance (1898-1998). La Havane, Ciencias Sociales. Sur la genèse de l’Alliance pour le progrès, voir p. 239 et suivantes.

[11] Muchnik, Daniel (1999) : Les affaires sont les affaires. Les entrepreneurs qui ont financé l’ascension d’Hitler au pouvoir. Buenos Aires, Norma. p. 99.

[12] On peut consulter les interventions de Che Guevara (alors ministre des Industries de la Révolution cubaine) lors de la réunion du Conseil interaméricain économique et social (CIES), rattaché à l’Organisation des États américains (OEA), qui s’est tenue en Uruguay du 5 au 17 août 1961, dans Guevara, Ernesto Che (2003) : Punta del Este. Projet alternatif de développement pour l’Amérique latine. Melbourne, Ocean Press – Centre Che Guevara. L’ouvrage contient les discours du Che, les nombreux projets de résolution présentés à la réunion par la délégation cubaine et l’allocution prononcée par la suite par Guevara à la télévision cubaine, où il rend compte au peuple des débats et des discussions qui ont eu lieu en Uruguay.

[13] Pour avoir une vue d’ensemble complète de cette autre réunion de l’OEA au cours de laquelle l’impérialisme a tenté de rompre les liens entre Cuba et le continent, on peut consulter : Ramírez Cañedo, Elier (2017) : Le Che et les relations entre les États-Unis et Cuba dans les années 1960. Chine, Ocean Press. Cet ouvrage comprend à la fois l’analyse et le bilan critique de Guevara sur l’Alliance pour le progrès de l’administration Kennedy, ainsi que le témoignage du délégué personnel du président américain (Richard Goodwin) qui s’est entretenu avec le Che en Uruguay. pp. 92-121. Pour un contexte général des conflits politiques, économiques et sociales des années 1961-1962, on peut consulter Suárez Salazar, Luis (2022) : « La Deuxième Déclaration de La Havane : antécédents, texte et actualité ». Dans CariCen n° 30, Mexico, Édition du Centre d’études latino-américaines, Faculté des sciences politiques et sociales, UNAM. pp. 14-25. Comme source privilégiée de documents historiques, de photographies et de coupures de presse sur cette réunion de l’OEA au cours de laquelle Cuba a été exclue, voir l’immense compilation réalisée par Pereira Cabrera, Asdrúbal (2011) : *Para dar vuelta el mate*. 1961. Ernesto Che Guevara en Uruguay [Documents historiques]. Montevideo, Rumbo Editorial. [931 pages !].

[14] OEA [Organisation des États américains] (1962) : « Procès-verbal de la session ordinaire tenue le 14 février 1962 » [Lorsque l’expulsion de Cuba de l’OEA, déjà décidée auparavant sous l’imposition de la doctrine Monroe par les États-Unis sur leur « arrière-cour », a finalement été formellement entérinée]. On peut consulter l’article de David Brooks (2/2/2022) « Des documents révèlent que le blocus de JFK [le président Kennedy] contre Cuba visait à renverser [Fidel] Castro »

Sur https://www.jornada.com.mx/noticia/2022/02/02/mundo/documentos-revelan-que-bloqueo-de-jfk-a-cuba-buscaban-derrocar-a-castro-8043 [consulté le 20/5/2026]. Cet article contient le LIEN permettant d’accéder aux documents de l’impérialisme américain récemment déclassifiés et publiés par le National Security Archive [Archives de la sécurité nationale des États-Unis] . Pour consulter l’ensemble des documents et une chronologie du blocus américain contre la Révolution cubaine : https://nsarchive.gwu.edu/briefing-book/cuba/2022-02-02/cuba-embargoed-us-trade-sanctions-turn-sixty] [consulté le 21/05/2026].

[15] Voir par exemple : « Il y a soixante-trois ans, on discutait à Punta del Este de l’expulsion de Cuba de l’OEA » (22/1/2025). Sur : https://correopuntadeleste.com/hace-sesenta-y-tres -anos-se-trataba-en-punta-del-este-la-expulsion-de-cuba-de-la-oea/ [consulté le 20/05/2026].

[16] Témoignage livré par Fidel lors d’une conversation privée (menée en présence d’autres membres du jury du Prix Casa de las Américas) dans la soirée du 1er février 2001.

[17] Nous avons eu l’occasion de nous entretenir personnellement avec Enrique Oltuski au sujet de ces séminaires organisés par Mansilla chez lui, à La Havane. Mais nous n’avons pas enregistré cette conversation. En revanche, nous avons réalisé deux entretiens avec Orlando Borrego Díaz : l’un écrit et l’autre filmé. Dans ces entretiens, Orlando Borrego, auteur de plusieurs ouvrages dans lesquels il relate également les études marxistes de cette époque au sein de la Révolution cubaine, décrit en détail les méthodes pédagogiques utilisées par le professeur Mansilla pour enseigner *Le Capital*, fournit une liste très complète de la bibliographie consultée et évoque certains des nombreux débats internes qui ont eu lieu lors de ces séminaires. Il mentionne même une controverse sur Marx et son œuvre majeure qui a opposé un jour Mansilla à Fidel. Voir « Che Guevara : lecteur du *Capital* » [2003]. Entretien écrit avec Orlando Borrego inclus dans notre ouvrage (2005) : Ernesto Che Guevara : Le sujet et le pouvoir. Buenos Aires, Éditions Nuestra América. L’entretien filmé avec Borrego Díaz [2014] s’intitule « Che Guevara et Le Capital ». Elle est disponible sur YouTube : https://youtu.be/m3OdDgSwaxs?si=fPbxBXtf1kne_JVr (également sur Vimeo : vimeo.com/104670873).

[18] Bien que Mansilla privilégiait les cours et les interventions orales, il est l’auteur de deux ouvrages écrits. L’un est Mansilla, Anastasio (1965) : Commentaires sur la septième section du « Capital ». La Havane, Publicaciones Económicas. L’autre s’intitule Notes pour l’étude du « Capital » de Karl Marx. [sans date ; sans éditeur]. Mimeo. Ce dernier ouvrage est un guide méthodologique sur les trois tomes du Capital. Mansilla y prend ses distances par rapport à la lecture de Louis Althusser (sans le nommer), car il remet en question la contradiction entre un « Marx jeune » et un « Marx mûr », couramment admise dans les cercles althussériens des années 1960. Il s’oppose également à la lecture catastrophiste qui annonçait un « krach » automatique du capitalisme, sans révolution. Enfin, dans ce guide introductif, le professeur Mansilla souligne l’unité du critère méthodologique dialectique entre Marx et Lénine.

[19] Marx, Karl [1867-1873] (1986) : Le Capital. Critique de l’économie politique. Mexico, Éditions Siglo XXI. [Traduction de Pedro Scaron]. Tome 1, volume 3. p. 939. [Il convient de préciser que Mansilla, tout comme Fidel et le Che, a lu et étudié Le Capital dans la traduction de Wenceslao Roces, qui était à l’époque la meilleure traduction en espagnol].

[20] Fernández Retamar, Roberto [1981] : « Notre Amérique et l’Occident ». Dans (1995) : Pour le portrait définitif de l’homme. Avant-propos d’Abel Prieto. La Havane, Éditions Letras Cubanas. p. 248.

[21] Blanco Castiñeira, Katiuska (2011) : Fidel. La Havane, Éditions Alejandro. p. 257.

[22] Sosa, Jesualdo (1952) : Mon voyage en URSS (Montevideo, Éditions Pueblos Unidos). Plus tard, il se rendit en Chine, dirigée à l’époque par Mao Tsé-Toung, et consigna ses impressions politiques et culturelles dans son ouvrage : Sosa, Jesualdo (1958) : J’ai découvert la Chine en automne. Buenos Aires, Éditions Meridión.

[23] Rappelons que l’ouvrage de Ponce qui a le plus influencé le Che, *Humanisme bourgeois et humanisme prolétarien*, a été publié à Cuba la même année que la Deuxième Déclaration de La Havane. Voir Ponce, Aníbal [1935] (1962) : *Humanisme bourgeois et humanisme prolétarien*. La Havane, Imprenta Nacional de Cuba. Avant-propos de Juan Marinello. À la page 19 de cette préface de Marinello sont avancées certaines hypothèses concernant Aníbal Ponce et les personnages de Caliban et Ariel de la pièce de théâtre *La Tempête* de William Shakespeare, qui réapparaissent ensuite dans l’essai du même nom, *Caliban*, de Roberto Fernández Retamar, rédigé entre septembre et octobre 1971. Voir Fernández Retamar, Roberto [1971] (2005) : *Todo Caliban*. Buenos Aires, CLACSO. Avant-propos de Fredric Jameson. pp. 30-31.

[24] Martí, José [1895] : « Lettre à Manuel Mercado ». Reproduite dans Castro, Fidel [1962] (1988) : « Deuxième déclaration de La Havane ». Dans La Révolution cubaine 1953-1962 [Anthologie]. Ouvrage cité. p. 464.

[25] Castro, Fidel [1962] (1988) : « Deuxième déclaration de La Havane ». Dans La Révolution cubaine 1953-1962 [Anthologie]. Ouvrage cité. p. 466 ; Kohan, Néstor (2006) : Fidel pour les débutants [avec illustrations]. Buenos Aires, Longseller. p. 96.

[26] Galeano, Eduardo [1971] (1999) : Les veines ouvertes de l’Amérique latine. La Havane, Casa de las Américas. Avant-propos de Fernando Martínez Heredia. Principalement pp. 31-105 et 351-447.

[27] Dans une imposante biographie du Che, Paco Ignacio Taibo II note : « Le 4 février, Fidel promulgue, lors d’un discours public, la IIe Déclaration de La Havane, un document programmatique qui reprend avec une grande force bon nombre des points de vue du Che sur la nécessaire révolution en Amérique latine. » Comme nous l’avons déjà souligné à d’autres occasions, sa biographie du Che, la meilleure de toutes, sous-estime souvent la théorie. Lorsque le Che étudie le marxisme, pour l’auteur, il tombe simplement dans le « dogmatisme ». Ainsi, une grande partie de la nouveauté théorique du Che « lui échappe ». Il n’accorde aucun rôle à ses études sur *Le Capital*, ni à ses *Cahiers de lecture*. Et il en va de même pour Fidel… Dans la IIe Déclaration de La Havane, Fidel ne se contente pas de reproduire la pensée du Che. C’est sa propre pensée ! Si cette biographie avait accordé davantage d’attention aux lectures de Fidel ou au séminaire qu’ils ont suivi ensemble avec le professeur Mansilla, elle n’aurait pas abordé de manière aussi superficielle la Déclaration du 4 février 1962. Taibo II, Paco Ignacio [1996] (2017) : Ernesto Guevara, également connu sous le nom de Che. Mexico, Planeta. p. 487.

[28] Castro, Fidel [1962] (1988) : « Deuxième Déclaration de La Havane ». Dans La Révolution cubaine 1953-1962 [Anthologie]. Ouvrage cité. p. 483.

[29] Témoignage livré par Fidel lors d’une conversation privée (menée en présence d’autres membres du jury du Prix Casa de las Américas) dans la nuit du 1er février 2001. À cette occasion, Fidel s’est longuement étendu sur la place du hasard dans deux moments centraux de l’existence humaine. À titre d’exemples, il a évoqué la naissance de la vie (il s’interrogeait sur la conception et le hasard des spermatozoïdes lors de l’acte de fécondation) ; et le moment de la mort, en citant des exemples de moments où il aurait pu mourir lui-même, mais où cela ne s’était pas produit pendant la guerre révolutionnaire. Par conséquent, selon la conclusion qu’il en tirait à ce moment-là, le hasard jouait un rôle dans l’histoire ; tout n’était pas déterminé à l’avance par des lois absolues.

[30] Estrada, Ulises et Suárez, Luis [éd.] (2006) : Rébellion tricontinentale. Les voix des condamnés de la terre d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine [Anthologie]. Melbourne, Ocean Sur – Éditions Tricontinentales.

[31] Castro, Fidel [1962] (1988) : « Deuxième Déclaration de La Havane ». Dans La Révolution cubaine 1953-1962 [Anthologie]. Ouvrage cité. p. 469. On trouve ici une autre des nombreuses convergences entre Fidel et le Che, cette fois-ci concernant le rôle du christianisme révolutionnaire dans l’émancipation de Notre Amérique. Voir Suárez Salázar, Luis (2012) : La stratégie révolutionnaire du Che. Un regard depuis les débuts de la deuxième décennie du XXIe siècle. Caracas, Éditions Trinchera. p. 53.

[32] Castro, Fidel [1953] (2005) : L’histoire m’absoudra. Introduction d’Atilio Borón. Préface de Pedro Álvarez Tabío et Guillermo Alonso Fiel. Buenos Aires, Éditions Luxemburg. p. 60.

[33] Castro, Fidel [1962] (1988) : « Deuxième déclaration de La Havane ». Dans La Révolution cubaine 1953-1962 [Anthologie]. Ouvrage cité. p. 481.

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