La situation actuelle et la clarification de la théorie de Lénine sur l’impérialisme

du point de vue de la relation dialectique entre la politique et l’économie

La théorie de Lénine sur l’impérialisme constitue un jalon important dans le développement fulgurant du marxisme à l’ère du capitalisme monopolistique. Cette théorie a non seulement mis en lumière la nature économique et les tendances de développement de la phase impérialiste, mais elle a également dénoncé de manière critique l’opportunisme petit-bourgeois et l’idéologie conciliatrice qui constituaient un défi majeur pour le développement du marxisme pendant la Première Guerre mondiale ; adoptant une position dialectique et critique, elle a révélé les lois régissant les déséquilibres politico-économiques de l’impérialisme ainsi que la grande mission historique de la révolution prolétarienne. On peut affirmer que la théorie de l’impérialisme constitue la pierre angulaire de l’œuvre de Lénine. À l’aube du XXIe siècle, les États-Unis, forts de leur hégémonie politique et militaire au sein du système capitaliste mondial, ont favorisé la restructuration des relations politico-économiques internationales et redéfini les frontières de leurs sphères d’influence. Sous sa houlette, le capitalisme international a connu une expansion massive dans les domaines du commerce, des investissements et des transferts de ressources publiques, et le rôle de l’appareil d’État bourgeois dans le fonctionnement global du capitalisme est devenu de plus en plus prépondérant. Dans ce contexte, certains chercheurs occidentaux ont procédé à de nombreux examens critiques de la théorie classique de l’impérialisme. Ils estiment que les premiers théoriciens, représentés par Lénine, ont trop mis l’accent sur la dimension économique de l’impérialisme, tout en négligeant relativement ses implications sur les plans géopolitique et de la théorie de l’État. En s’efforçant de mettre en avant les aspects politiques de l’impérialisme, ces chercheurs ont délibérément éludé le rôle déterminant de la base économique dans le développement socio-historique, s’écartant ainsi des principes fondamentaux du matérialisme historique. Dans ce contexte, un retour à la théorie de l’impérialisme de Lénine, ainsi qu’une exploration approfondie de son essence théorique et de sa valeur méthodologique, peuvent nous offrir une perspective plus complète et plus approfondie, permettant de mieux comprendre et relever les divers nouveaux phénomènes et défis de l’impérialisme contemporain.

I. Les dimensions politico-économiques de la théorie de l’impérialisme de Lénine

La théorie de l’impérialisme de Lénine est une théorie scientifique systématique constituée de plusieurs ouvrages. S’appuyant sur les « faits tenaces » de l’ère impérialiste et sur « les données statistiques incontestables fournies par la bourgeoisie ainsi que les aveux des chercheurs bourgeois de différents pays », Lénine en a procédé à une analyse globale. Selon lui, le capitalisme de l’ère impérialiste a donné naissance à un système international dominé par une poignée de pays développés, qui exerce une domination coloniale et une exploitation financière sur la grande majorité de la population mondiale, ce qui « aggrave de plus en plus la situation des masses, tant sur le plan économique que politique ».

(I) La hégémonie politique du capitalisme inhérente aux caractéristiques économiques de l’impérialisme

Dans *L’impérialisme, stade suprême du capitalisme*, Lénine a résumé les cinq caractéristiques fondamentales de l’impérialisme, à savoir : la concentration élevée de la production et du capital a donné naissance à des organisations monopolistiques jouant un rôle déterminant dans la vie économique ; la fusion du capital bancaire et du capital industriel a donné naissance au capital financier et, sur cette base, à l’oligarchie financière ; l’exportation de capitaux, qui diffère de l’exportation de marchandises, revêt une importance particulière ; une alliance monopolistique internationale de capitalistes visant à se partager le monde s’est déjà formée ; les grandes puissances capitalistes ont achevé le partage des territoires du monde. Les deux premières caractéristiques montrent que la forte concentration économique et le monopole conduisent inévitablement à une intervention coercitive du pouvoir d’État dans l’économie, marquant ainsi le passage du capitalisme de la phase de libre concurrence à celle du monopole ; les trois dernières caractéristiques révèlent quant à elles que le capital monopolistique, dans sa quête de profits exceptionnels, s’efforce « d’annexer politiquement les pays où se trouvent ses investissements les plus spéculatifs », ce qui exacerbe les contradictions et les oppositions tant au sein des États impérialistes qu’entre ceux-ci et les États non impérialistes.

Comme le soulignent Michael Hardt et Antonio Negri, « l’un des aspects les plus remarquables de l’analyse de Lénine est sa critique de l’impérialisme en tant que concept politique. Il place la remise en question de la souveraineté moderne et celle du développement capitaliste sous un même prisme critique, et, en entrecroisant différentes lignes de critique, il parvient à une vision qui transcende la modernité ». Lénine utilise le terme « territoires coloniaux » pour désigner à la fois les colonies officielles et les États satellites informels, « qui sont politiquement et formellement indépendants, mais qui sont en réalité pris dans les filets d’une dépendance financière et diplomatique ». Dans les pays impérialistes, les groupes de capital monopolistique ont activement encouragé l’expansion coloniale de leur pays ; tout en consolidant leurs sources de matières premières existantes, ils s’efforçaient de contrôler toutes sortes de régions présentant une valeur potentielle en termes de ressources, une recherche d’intérêts qui a directement alimenté le processus de partage du monde entre les grandes puissances. La mainmise sur les colonies a érigé de solides barrières à la concurrence pour le capital monopolistique, lui permettant ainsi d’éviter efficacement toutes sortes de risques de marché. Parallèlement, soutenues par le capital financier, des politiques et des idéologies à vocation non économique se sont progressivement développées au sein des pays impérialistes ; ces éléments ont, ensemble, renforcé la tendance à l’expansion coloniale vers l’extérieur. L’impérialisme ne peut donc qu’exacerber, à l’échelle mondiale, les contradictions entre la grande majorité des prolétaires et la très petite minorité des possédants, ainsi qu’entre la vaste classe ouvrière et la classe bourgeoise. En résumé, la caractéristique politique marquante de l’impérialisme réside dans la tendance réactionnaire généralisée résultant de la domination forte de l’oligarchie financière et de l’affaiblissement, voire de l’élimination, de la libre concurrence, ainsi que dans l’aggravation de l’oppression nationale. « La superstructure politique de ce nouveau système économique, à savoir le capitalisme monopolistique (l’impérialisme étant synonyme de capitalisme monopolistique), consiste en un glissement de la démocratie vers la réaction politique ».

Il est clair que les contradictions intrinsèques du capitalisme trouvent leur origine dans les défauts du système capitaliste ; non seulement elles ne s’atténuent pas avec le développement de l’impérialisme, mais elles se propagent au contraire à tous les niveaux de la société capitaliste, entraînant des conflits et des crises de toutes sortes. Les pays impérialistes manifestent des tendances militaristes marquées, et la bourgeoisie fait preuve d’une cupidité sans scrupules dans sa quête de profits, « s’efforçant de transformer la minorité des nations les plus riches et privilégiées en parasites permanents vivant aux dépens des autres, menant une vie de luxe grâce à l’exploitation des Noirs, des Indiens et autres, et les soumettant par un militarisme de pointe doté d’armes meurtrières sophistiquées ». Afin de répercuter la crise de surproduction nationale et d’atténuer les contradictions de classe, la bourgeoisie monopoliste recourt souvent à l’appareil d’État pour mener une politique d’expansion extérieure, transformant ainsi la concurrence économique intérieure en confrontation politique entre États. Par conséquent, la position de monopole économique nécessite une hégémonie politique pour se maintenir, tandis que la consolidation de cette hégémonie politique repose à son tour sur la puissance militaire. L’interdépendance entre ces deux éléments fait que les contradictions économiques au sein des pays impérialistes ne cessent de se propager vers l’extérieur, pour finalement déboucher sur des conflits militaires visant à la domination mondiale. Comme l’a déclaré Lénine : « Tant que la propriété privée des moyens de production existera… les guerres impérialistes seront absolument inévitables. » Le déclenchement de la Première Guerre mondiale incarne précisément cette logique : les différentes puissances impérialistes, soucieuses de se repartager le monde et de briser les contraintes géopolitiques qui entravaient le développement du capital monopolistique, n’ont pas hésité à précipiter le monde dans l’abîme de la guerre. Il apparaît donc que tant que la propriété privée des moyens de production et la logique de recherche du profit du capital monopolistique perdureront, les racines économiques de la guerre impérialiste ne disparaîtront pas, et la voie menant de la confrontation politique au conflit militaire restera toujours ouverte.

(II) Le potentiel de révolution socialiste inhérent aux tendances économiques de l’impérialisme

La théorie de l’impérialisme proposée par Lénine, guidée par une conscience aiguë des problèmes et des préoccupations concrètes, considère, dans son cadre théorique, l’impérialisme comme une forme transitoire dans le processus de développement du capitalisme et comme la veille de la révolution socialiste prolétarienne ; ce point de vue constitue la valeur politique fondamentale de la théorie de l’impérialisme.

Le caractère parasitaire est un « aspect très important » de l’impérialisme. Le mécanisme de fonctionnement du capital financier a encore accentué la séparation entre la propriété et la gestion, conduisant les capitalistes à se détourner progressivement des activités de production directes pour se consacrer avec frénésie à la spéculation sur les produits financiers. Avec l’expansion des sorties de capitaux et le déploiement à l’échelle mondiale des réseaux de capital financier, les oligarques financiers ont pu engranger d’énormes profits simplement en « encaissant les coupons », sans avoir à s’engager dans la production ou la gestion. C’est ainsi qu’est apparue une « classe de rentiers » « à plein temps ». Avec l’expansion coloniale de l’impérialisme, des « pays rentiers » ont commencé à apparaître, qui s’enrichissaient en pratiquant l’usure (intérêts, actions, titres, etc.) à l’égard des colonies et des pays satellites afin d’engranger des profits colossaux. Telle est la nature même du caractère parasitaire de l’impérialisme. Une autre caractéristique de l’ère impérialiste, étroitement liée à ce caractère parasitaire, est la décadence qui se manifeste par une « stagnation » du développement socio-économique. Lénine a remarqué que les rapports de production monopolistes, sous la domination du capital financier, entravaient le progrès des forces productives et conduisaient à un blocage technique et productif. Pour les capitalistes monopolistes, la décision de mettre en œuvre ou non des innovations techniques dépend entièrement du montant des profits qu’ils peuvent en tirer. Tant que la technologie existante suffit à maintenir et à consolider leur position monopolistique, et à leur permettre de continuer à engranger d’énormes profits monopolistiques, il n’y a pour eux aucun intérêt à promouvoir le progrès technique et à libérer les forces productives ; leur préoccupation centrale réside dans la manière de consolider à long terme les prix et les profits monopolistiques. À cette fin, le capital monopolistique n’hésite même pas à racheter les nouvelles technologies pour ensuite les reléguer aux oubliettes, ce qui constitue précisément le nœud du problème de la nature décadente de l’impérialisme.

Il convient de noter que le caractère parasitaire et décadent propre à l’impérialisme a entraîné, sur le plan politique, une division internationale du mouvement ouvrier. La bourgeoisie monopoliste utilise une partie des profits monopolistiques qu’elle réalise pour acheter les travailleurs qualifiés et les dirigeants syndicaux, leur accordant des privilèges à tous les égards, notamment des salaires généreux, des conditions de vie privilégiées et un statut social élevé. En contrepartie, ces « aristocrates ouvriers » acceptent volontiers de devenir les serviteurs du capital financier et les agents des capitalistes dans l’exploitation des travailleurs. Lénine estimait que « si l’on ne comprend pas les racines économiques de ce phénomène, si l’on n’en saisit pas pleinement la signification politique et sociale, alors on ne pourra pas avancer d’un pas dans la résolution des tâches pratiques du mouvement communiste, de la révolution sociale à venir et de la pratique ». On constate ainsi que le développement du capital financier a, en réalité, également modifié la structure politique de la société.

De plus, le caractère parasitaire et décadent de l’impérialisme a profondément imprégné et façonné sa forme politique, ce qui finit inévitablement par exacerber les contradictions de classe et nationales, conduisant ainsi à son enterrement par les forces révolutionnaires qu’il a lui-même engendrées. Lénine soulignait que l’impérialisme est l’ère du capital financier et des organisations monopolistiques, lesquelles manifestent partout une tendance à la domination plutôt qu’à la liberté. Cette tendance a pour conséquence une réaction globale sous tous les régimes politiques. Pour maintenir ses surprofits, le capital monopolistique ne peut que raviver les conflits entre États autour des sources de matières premières et des marchés d’investissement, faisant ainsi de la guerre impérialiste la caractéristique de son époque. Parallèlement, la crise capitaliste provoquée par la guerre et l’affaiblissement de la chaîne de domination créent également les conditions historiques propices à la révolution prolétarienne. Lénine appelle donc à tirer parti de la crise de domination déclenchée par la guerre impérialiste, « transformer la guerre impérialiste en guerre civile », en convertissant le conflit international en une révolution nationale visant à renverser la domination de la bourgeoisie.

(III) La position politique prolétarienne inhérente à la critique des courants de pensée impérialistes

La position politique du prolétariat s’est forgée dans la lutte contre divers courants de pensée erronés. Lénine a souligné avec perspicacité : « Sans théorie révolutionnaire, il n’y a pas de mouvement révolutionnaire », « seul un parti guidé par une théorie avancée peut remplir le rôle de combattant d’avant-garde ». Ce n’est qu’en menant une critique théorique des courants erronés, en dévoilant leur nature réactionnaire qui masque les contradictions et concilie les oppositions de classe, que le parti prolétarien peut véritablement affirmer sa position et permettre aux rangs révolutionnaires d’atteindre l’unité et la cohésion idéologiques. Les différentes thèses théoriques formulées autour de la question de l’impérialisme reflètent non seulement les divergences de conception entre les différentes factions, mais révèlent aussi les positions de classe et les orientations politiques qu’elles représentent. C’est précisément en examinant de manière critique une série de courants de pensée représentatifs que Lénine a réglé ses comptes avec ces tendances théoriques qui sapaient la conscience révolutionnaire du prolétariat, établissant ainsi la théorie de l’impérialisme sur des fondements scientifiques et révolutionnaires.

Tout d’abord, Lénine a critiqué la position petite-bourgeoise de Hobson. John A. Hobson, démocrate radical britannique, établissait un lien entre l’impérialisme et les inégalités de répartition des revenus et de la richesse, et attribuait la nouvelle politique étrangère impérialiste à la volonté d’investir des capitaux à l’étranger. Il soulignait qu’une société progressiste ne devait pas s’appuyer sur le militarisme et une diplomatie musclée pour trouver des débouchés à ses marchandises et à son capital excédentaire, mais qu’elle devait plutôt se fonder sur une égalité réelle en matière d’opportunités économiques et éducatives, en adaptant le niveau de consommation sociale au développement des forces productives afin d’absorber pleinement toutes les catégories de capital et de main-d’œuvre. Cela permettrait d’éviter les problèmes de surproduction, d’inactivité du capital et de chômage, et d’éliminer ainsi les motivations intrinsèques poussant les grandes puissances à se disputer les marchés d’outre-mer. Concernant la critique morale de l’impérialisme formulée par Hobson, Lénine a estimé que, bien que Hobson puisse être animé d’une grande bienveillance, tant qu’il ne mettrait pas en lumière la relation symbiotique entre l’impérialisme et le monopole, « cette critique resterait un “souhait naïf” ».

Ensuite, Lénine a critiqué le discours opportuniste et conciliateur incarné par Schiffrin. Lénine a accordé une très haute estime à l’ouvrage de Schiffrin, *Le Capital financier*, mais a également critiqué les positions opportunistes et conciliatrices qui y figuraient. Schiffrin affirmait que l’impérialisme était une politique que les capitalistes étaient contraints de mener sous la domination du capital financier, et considérait que « le capital financier est le capital dominé par les banques et utilisé par les industriels ». Lénine a souligné que, bien que la définition de Scheffin reflète certaines caractéristiques du capital financier, « ce qui manque à cette définition, c’est qu’elle ne mentionne pas l’un des facteurs les plus importants, à savoir que la concentration de la production et du capital a atteint un niveau susceptible d’entraîner – et a déjà entraîné – le monopole ». De ce fait, la nature monopolistique du capital financier, caractérisée par « la fusion croissante, voire l’union indissociable, entre la banque et l’industrie », ainsi que sa « suprématie sur toutes les autres formes de capital », sont occultées, ce qui masque également les véritables caractéristiques de l’impérialisme : son caractère monopolistique, parasitaire, décadent et moribond. C’est précisément pour cette raison que la théorie de Schiffrin présente « une certaine tendance à concilier le marxisme avec l’opportunisme ».

Enfin, Lénine a également critiqué le « social-chauvinisme » représenté par Kautsky. Kautsky estimait que : « L’impérialisme est le produit d’un capitalisme industriel hautement développé. L’impérialisme consiste en la tentative de chaque nation capitaliste industrielle de conquérir et d’annexer de plus en plus de régions agricoles, quelle que soit la nationalité des populations qui y résident. » Lénine a fait remarquer de manière critique que la caractéristique de l’impérialisme ne se limite en aucun cas à l’annexion de régions agricoles par le capital industriel ; son essence réside dans le fait que le capital financier a déjà exercé un contrôle total sur l’industrie, le commerce et même tous les domaines de la société. Fondamentalement, Kautsky tentait de distinguer le capital financier, qui en est la cause, de la politique impérialiste, qui en est la conséquence, considérant que l’impérialisme n’était qu’« une politique “privilégiée” par le capital financier », imaginant ainsi une phase « supra-impérialiste » où la concurrence pourrait être remplacée par des accords, et estimant qu’« une voie pacifique et légale vers le pouvoir, dans le cadre de la démocratie représentative, est possible et souhaitable », ce qui « ne vise qu’à masquer les contradictions les plus profondes de l’impérialisme, et ainsi à défendre la théorie de l’« unité » avancée par les défenseurs de l’impérialisme, c’est-à-dire les sociaux-chauvins et les opportunistes notoires » ; en réalité, cela revient à tomber dans les pièges de l’opportunisme et du réformisme.

II. Les critiques des chercheurs occidentaux contemporains à l’égard de la théorie de l’impérialisme de Lénine

L’impérialisme et les théories qui s’y rapportent constituent l’une des questions centrales qui ont retenu l’attention des penseurs marxistes au cours des cent dernières années. Les profondes transformations du paysage politico-économique mondial, en particulier l’émergence des États-Unis comme force politique centrale du camp capitaliste occidental après la Seconde Guerre mondiale, ont considérablement stimulé l’intérêt des milieux universitaires occidentaux pour la théorie de l’impérialisme, notamment dans sa dimension politique. S’appuyant sur certaines nouvelles caractéristiques de l’impérialisme apparues après la Seconde Guerre mondiale, certains chercheurs occidentaux reprochent à la théorie de l’impérialisme de Lénine de présenter des tendances à l’instrumentalisme étatique et au réductionnisme économique ; ils estiment qu’elle ne permet pas d’expliquer de manière exhaustive la logique de fonctionnement de l’impérialisme contemporain et tentent de construire un nouveau paradigme d’analyse théorique.

(1) Critique de la théorie de l’impérialisme de Lénine pour ses tendances à l’instrumentalisme étatique

Des chercheurs représentés par Leo Panitch et Sam Gindin estiment que la conception de l’État présentée dans les ouvrages des auteurs marxistes classiques présente une tendance à la simplification, voire à l’instrumentalisme. À leurs yeux, cette tradition théorique n’a pas suffisamment pris en compte le rôle central de l’État dans les mécanismes de régulation politique de l’impérialisme, réduisant souvent ce dernier à un simple résultat déterminé par les forces économiques. Or, le recours excessif à l’analyse économique a conduit à brouiller, voire à assimiler, les concepts de « capitalisme » et d’« impérialisme », qui devraient pourtant être distingués sur le plan analytique.

Panitch et Gindin estiment que la théorie léniniste de l’impérialisme n’accorde pas suffisamment d’importance à l’autonomie relative de l’État. À leurs yeux, le cadre d’analyse de Lénine réduit en réalité l’État à un simple « mandataire » ou « comité exécutif » direct du capital monopolistique, ce qui constitue une interprétation « instrumentaliste » trop simpliste. Au contraire, ils soulignent que l’État capitaliste moderne n’est pas seulement un instrument passif à la merci de la classe capitaliste, mais un ensemble complexe doté de sa propre architecture institutionnelle, d’une rationalité bureaucratique et d’un système administratif professionnel, assumant des fonctions intégrées visant à maintenir l’ordre social global et l’intégrité de la sphère sociale. Prenant l’exemple des États-Unis, ils soulignent que les responsables étatiques, tels que les fonctionnaires du Département d’État ou du Trésor, ont agi, lors de la construction de l’ordre mondial d’après-guerre, en s’appuyant sur un ensemble de considérations stratégiques et de connaissances institutionnelles visant à garantir la stabilité à long terme de l’ensemble du système capitaliste ; cette logique d’action dépasse le cadre des instructions directes habituelles au service des intérêts d’un groupe monopolistique particulier. Ils soulignent donc que la clé pour comprendre l’impérialisme réside dans la reconnaissance du fait que « l’impérialisme capitaliste doit être appréhendé à travers une extension de la théorie de l’État capitaliste, et non pas en étant directement déduit de la théorie des stades économiques ou de celle des crises ». Partant de cette position théorique centrée sur l’État, Panitch et Kitting remettent en question la pertinence de la théorie de Lénine, estimant qu’elle ne permet pas d’expliquer pleinement l’« empire informel » dominé par les États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Cette nouvelle forme de domination impériale s’appuie principalement sur la hégémonie du dollar, les contraintes de crédit imposées par les institutions financières internationales, le système d’alliances militaires, le pouvoir de définir les règles internationales ainsi que l’exportation d’un discours idéologique, afin de maintenir la stabilité et l’efficacité de sa domination. Or, tout cela illustre précisément la fonction politique hautement constructive et proactive exercée par l’appareil d’État américain, qui dépasse de loin le cadre de l’explication « instrumentaliste » classique. De ce fait, Panitch et Kitting estiment que la gauche a un besoin urgent d’une nouvelle théorie de l’impérialisme pour expliquer « comment le gouvernement américain a développé la capacité de finir par rallier à sa cause ses concurrents capitalistes, et de superviser et maintenir la “mondialisation” — c’est-à-dire la propagation des relations sociales capitalistes aux quatre coins du monde » . Contrairement aux points de vue qui tentent de minimiser le rôle de l’État dans l’analyse de la mondialisation capitaliste, ils soulignent que les fonctions exercées par l’État bourgeois – garantir les droits de propriété, réglementer les contrats, stabiliser la monnaie, assurer la reproduction des rapports de classe et contenir les crises – constituent depuis toujours des éléments centraux du mécanisme de fonctionnement du capitalisme. Ils estiment donc que l’État doit être considéré comme un élément central pour expliquer le processus de mondialisation capitaliste.

D’autres chercheurs ont également fait écho à ce point de vue critique sous différents angles. John Willoughby a fait valoir qu’à moins d’établir un lien et une argumentation suffisants entre les changements des formes étatiques et sociales et le processus d’accumulation mondiale du capital, on ne peut « déduire la domination impériale de la logique du développement inégal de l’exportation de capitaux ou de la concurrence capitaliste ». Vivek Chibber a indiqué que la littérature marxiste classique négligeait souvent, dans son analyse de l’impérialisme, « la régulation politique des forces économiques profondes considérées comme les moteurs de la cause impérialiste » ; il a ajouté que les auteurs classiques « n’ont pas considéré l’État comme un facteur indépendant dans leur explication de l’impérialisme, principalement parce qu’ils utilisaient une conception trop simpliste des relations entre l’État et le capital » . Selon ces critiques, la théorie de l’impérialisme de Lénine présente des lacunes dans l’analyse du système politique entre les États-nations ; elle sous-estime le rôle indépendant que joue l’anarchie du système international dans la formation du comportement des États, et ne parvient pas à saisir avec précision les nouvelles formes que prend la concurrence contemporaine entre États, qui s’oriente vers des domaines complexes tels que la technologie, la finance et le pouvoir de fixation des règles.

En résumé, ils estiment que la compréhension de la nature de l’impérialisme nécessite les repères d’une théorie politique, et doit notamment s’appuyer sur une théorie solide de l’État capitaliste. Ces chercheurs préconisent d’intégrer systématiquement la théorie de l’État dans l’analyse de l’impérialisme, afin de construire un système théorique plus complet sur l’impérialisme contemporain. Sam Ashman et Alex Callinicos, dans leur article commentant *Le nouvel impérialisme* de David Harvey, estiment également que les marxistes tombent souvent dans un autre piège, celui de « nier la géopolitique en s’obstinant à rechercher des causes économiques à toutes les politiques et actions des États ». Ils estiment qu’une théorie complète de l’impérialisme devrait être capable d’expliquer comment les capitalistes et les dirigeants de l’État exercent conjointement leur rôle actif.

(2) Accusations de réductionnisme économique à l’encontre de la théorie de l’impérialisme de Lénine

Des chercheurs, dont Hans J. Morgenthau, ont fait valoir que la théorie de l’impérialisme de Lénine n’était pas suffisamment développée sur le plan politique. Murray Noonan a souligné qu’« il existe un problème grave dans l’analyse de l’impérialisme par les précurseurs : c’est l’absence manifeste de théorie politique dans leurs écrits, en particulier dans ceux des marxistes classiques » . Selon Noonan, la théorie de l’impérialisme proposée par les théoriciens révolutionnaires représentés par Boukharine et Lénine apparaît comme relativement partielle en raison d’un recours excessif à l’analyse économique. Cette critique estime que l’exposé de Lénine met trop l’accent sur les aspects économiques de l’impérialisme et s’appuie dans une large mesure sur les cadres d’analyse de Hobson et de Schiftin, ce qui l’empêche de saisir pleinement la nature de l’impérialisme. Des historiens tels que D.K. Fieldhouse, John Gallagher et Ronald Robinson estiment également que Hobson et Lénine ont élaboré un modèle d’impérialisme imparfait, souvent qualifié d’« impérialisme économique », ce qui suggère que leur cadre d’explication mettait trop l’accent sur les motivations économiques. L.G. Churchward estime quant à lui que, dans sa théorie de l’impérialisme, Lénine n’a pas fourni d’explication systématique des relations internationales et n’a pas suffisamment pris en compte le rôle de la politique de puissance ainsi que d’autres facteurs politiques.

En tant que fondateur de la théorie réaliste des relations internationales, Morgenthau a formulé la critique la plus approfondie à l’encontre de la théorie de Hobson et Lénine. Il estime que la théorie marxiste de l’impérialisme repose sur la conviction que « tout phénomène politique est le reflet des forces économiques », ce qui réduit directement les manifestations politiques de l’impérialisme à un produit dérivé du système économique capitaliste. S’écartant de cette ligne de pensée, Morgenthau souligne que la dynamique fondamentale de l’impérialisme provient de la quête illimitée de pouvoir par les États, une logique éternelle enracinée dans l’anarchie du système international. En énumérant de nombreux exemples de guerres survenues « tout au long de la période de maturité du capitalisme », il cherche à démontrer que les guerres impérialistes sont pour la plupart, voire entièrement, motivées par des objectifs politiques, tandis que les intérêts économiques ne constituent qu’un corollaire de ces objectifs politiques et ne peuvent en aucun cas être considérés comme la motivation principale des hommes d’État dans leurs décisions relatives à la guerre et à la paix. Sur cette base, Morgenthau en est arrivé à la conclusion que la « théorie économique de l’impérialisme » ne correspondait pas aux faits historiques.

Sur le plan méthodologique, les détracteurs ont en outre accusé la théorie de Lénine de tomber dans le piège du « réductionnisme économique » ou du « déterminisme économique », en réduisant simplistement les comportements politiques impérialistes à une manifestation directe des lois économiques, et en négligeant les interactions complexes entre l’économie et la politique, ainsi que la relative indépendance des structures de pouvoir au sein des États-nations. En contrepartie, certains chercheurs prônent l’élaboration d’une théorie de l’impérialisme fondée sur l’analyse politique. Par exemple, Joseph Schumpeter rejette l’« explication économique historique » qui déduit les tendances impérialistes de « l’influence des structures économiques façonnant les relations générales de vie et de production » ; il estime au contraire que la compréhension de l’impérialisme doit se concentrer sur « les intérêts réels et concrets des peuples », et souligne que ces intérêts ne sont pas nécessairement de nature économique. Il a ainsi interprété l’impérialisme comme un résidu socio-psychologique de l’instinct belliqueux de la « noblesse de guerre » de l’ère précapitaliste, le considérant comme un phénomène de retour aux origines, irrationnel et contraire à l’esprit rationnel du capitalisme, tentant ainsi de rompre fondamentalement le lien inévitable entre l’impérialisme et la structure économique capitaliste. De même, dans la perspective du réalisme structurel de Kenneth N. Waltz, les erreurs de la théorie de l’impérialisme de Hobson et Lénine trouvent leur origine dans leur réductionnisme méthodologique. Il estime que tenter d’expliquer des résultats au niveau du système à partir d’attributs au niveau unitaire – par exemple, utiliser la structure économique interne d’un État pour expliquer les conflits internationaux – ne permet pas d’expliquer pourquoi des États dotés d’une structure économique identique adoptent des comportements différents à l’égard de l’extérieur, ni pourquoi des États dotés de structures économiques différentes peuvent manifester des comportements expansionnistes similaires.

Il ressort de cette analyse que les critiques sévères formulées par les chercheurs occidentaux à l’encontre de la théorie de l’impérialisme de Lénine s’articulent toutes autour d’une approche méthodologique. Bien qu’ils s’efforcent, dans leurs analyses, de dénoncer le « déterminisme économique » pour mettre en avant l’importance des facteurs politiques, ils tombent en réalité dans l’erreur de séparer mécaniquement la politique et l’économie, ce qui révèle précisément leur incompréhension fondamentale de la relation dialectique et unitaire entre ces deux éléments. En réalité, Marx et Engels utilisaient souvent le terme « conditionner » plutôt que des termes absolus tels que « déterminer » pour démontrer la relation d’unité dialectique entre les forces productives et les rapports de production, ainsi qu’entre la base économique et la superstructure. Sur la base de ce fondement méthodologique scientifique, il est urgent, dans le cadre d’une contre-critique de la théorie léniniste de l’impérialisme, de réaffirmer la valeur contemporaine de cette théorie et de mettre en évidence sa profonde signification méthodologique.

III. Réponse critique et réaffirmation méthodologique : la réactualisation contemporaine de la théorie léniniste de l’impérialisme

Les critiques formulées par les chercheurs occidentaux à l’encontre de la théorie léniniste de l’impérialisme constituent en réalité un débat théorique multidimensionnel portant sur la conception de l’histoire, la méthodologie et l’axe d’analyse. Le cœur du débat réside dans la question suivante : une théorie scientifique de l’impérialisme doit-elle mettre davantage l’accent sur la force objective et contraignante de la structure économique capitaliste, ou doit-elle privilégier l’activité et l’indépendance relative des États, des acteurs politiques, voire des entités culturelles ? Pour expliquer les phénomènes de l’économie politique internationale, faut-il partir des contradictions fondamentales du mode de production, accorder la priorité à la logique politique du système étatique, ou rechercher un compromis entre les deux ? La théorie de l’impérialisme de Lénine constitue-t-elle une synthèse historique d’une forme particulière du capitalisme monopolistique à ses débuts, ou révèle-t-elle un lien intrinsèque, essentiel et constant entre le capitalisme et l’impérialisme ? Le principal moteur de l’impérialisme est-il la logique économique de l’accumulation du capital, la logique politique de la lutte pour le pouvoir, ou encore un couplage complexe de plusieurs logiques ? Certains chercheurs occidentaux qualifient la théorie classique de l’impérialisme d’« instrumentaliste étatique » ou de « réductionniste économique », et tentent de construire un nouveau cadre d’interprétation de l’impérialisme ; or, ces remises en question découlent précisément d’une incompréhension, voire d’un éloignement, de la méthodologie du matérialisme historique. Revenir aux fondements méthodologiques de Lénine constitue non seulement une réponse efficace à ces diverses critiques, mais aussi une exigence incontournable pour reconstruire le paradigme scientifique de l’analyse de l’impérialisme.

(I) Réponse aux remises en cause de la théorie léniniste de l’impérialisme

Depuis sa naissance, la théorie léniniste de l’impérialisme a fait l’objet de remises en cause et d’interprétations erronées de toutes sortes, dont les causes profondes résident souvent dans la négligence ou la mauvaise interprétation de la méthodologie et des méthodes d’analyse sur lesquelles elle repose. Face aux nouvelles évolutions et aux nouvelles formes du capitalisme contemporain, nous devons à la fois maintenir notre cohérence théorique et critiquer les tendances théoriques erronées qui sont en train de former un « système de vues assez cohérent », tout en mettant en évidence l’ouverture et la capacité d’interprétation de la théorie dans le cadre d’un dialogue avec la réalité. Les remises en question et les contestations de la théorie de Lénine, loin d’ébranler ses fondements scientifiques, constituent au contraire une occasion d’innovation théorique.

Premièrement, le point de vue selon lequel la théorie léniniste de l’impérialisme présenterait une tendance à l’instrumentalisation de l’État repose, par essence, sur une méconnaissance de la profonde intégration, au niveau institutionnel, des caractéristiques économiques et politiques de l’impérialisme. Pour évaluer scientifiquement cette accusation, il faut se référer aux textes de Lénine et à la tradition théorique du matérialisme historique dans laquelle il s’inscrit. En réalité, les analyses de Lénine sur le rôle de l’État, telles qu’elles apparaissent dans *L’impérialisme, stade suprême du capitalisme* et dans ses autres ouvrages, sont bien plus complexes et dialectiques que ne le laissent entendre ses détracteurs. Lénine n’a pas négligé l’État ; c’est au sein du cadre théorique rigoureux du matérialisme historique qu’il a profondément mis en lumière la nouvelle relation de fusion entre l’État et le capital monopolistique à l’ère de l’impérialisme, soulignant clairement que la caractéristique marquante de cette époque est « la fusion de plus en plus étroite entre l’État et l’alliance des capitalistes les plus puissants ». Cette « fusion » n’est pas une simple relation de subordination instrumentale, mais une relation de symbiose structurelle profonde : les organisations monopolistiques s’appuient de plus en plus sur le pouvoir d’État pour se disputer les colonies et les sphères d’influence, mettre en œuvre des politiques de droits de douane protecteurs et utiliser l’intervention de l’État pour garantir des profits monopolistiques élevés ; parallèlement, le processus de décision politique des États capitalistes modernes est de plus en plus influencé par les oligarques financiers et les groupes monopolistiques (par le biais de la pénétration des instances dirigeantes, des transferts d’intérêts, etc.). Lénine cite de nombreux exemples concrets de cumuls de mandats entre banquiers, membres de syndicats et fonctionnaires gouvernementaux, illustrant de manière vivante le fait historique selon lequel « les organisations monopolistiques privées et les organisations monopolistiques d’État sont intimement liées ». Ces analyses dépassent largement le cadre d’un « instrumentalisme » superficiel ; elles révèlent avec précision la profonde fusion, au niveau institutionnel, du pouvoir économique et du pouvoir politique, et montrent que l’État lui-même est devenu la forme organisationnelle clé permettant au capital monopolistique de réaliser sa logique d’accumulation mondiale. C’est pourquoi certains chercheurs ont avancé que la théorie de l’impérialisme de Lénine « est considérée comme l’une des perspectives les plus influentes pour les marxistes, voire pour certains non-marxistes, car elle offre des éclairages essentiels pour comprendre les relations et les conflits entre les États ».

Deuxièmement, le point de vue selon lequel la théorie de l’impérialisme de Lénine présenterait une tendance au réductionnisme économique repose, par essence, sur une incapacité à saisir de manière exhaustive les liens complexes entre l’action politique de l’État, les guerres impérialistes et la révolution prolétarienne. En réalité, l’analyse de Lénine concernant la structure sociale et l’ordre mondial au stade de l’impérialisme s’inscrit dans la logique fondamentale du matérialisme historique. Une transformation révolutionnaire de la base économique entraîne inévitablement une restructuration fondamentale de la superstructure, tandis que les activités politico-militaires servent non seulement des intérêts économiques spécifiques, mais remodèlent également la structure économique par une puissante force de réaction. Il s’agit là précisément d’une analyse sociale dialectique et globale, qui se distingue fondamentalement du déterminisme économique linéaire et mécanique. Par exemple, la théorie de l’impérialisme proposée par Lénine visait à révéler scientifiquement les racines de la Première Guerre mondiale ; il a démontré de manière systématique comment la loi absolue des déséquilibres dans le développement politico-économique du capitalisme conduisait inévitablement à une guerre impérialiste visant à redécouper le monde entre les grandes puissances. Dans ce contexte, la domination monopolistique sur le plan économique, l’exportation de capitaux et la domination de l’oligarchie financière constituent les moteurs profonds de la guerre, tandis que celle-ci est la forme d’expression politique inévitable lorsque ces contradictions économiques s’exacerbent. De même, dans des articles tels que « Encore sur les syndicats, la situation actuelle et les erreurs des camarades Trotski et Boukharine », Lénine dénonçait sévèrement la tendance erronée de l’« économisme », qui nie l’importance de la lutte politique, en affirmant qu’« une classe qui n’aborde pas les problèmes d’un point de vue politique correct ne peut maintenir sa domination et, par conséquent, ne peut accomplir ses tâches de production ». Cela montre que, tout en affirmant le rôle déterminant de la base économique, Lénine accordait également une grande importance à l’indépendance relative de la superstructure politique et à son rôle moteur dans le cours de l’histoire.

Troisièmement, la thèse qui exagère excessivement le rôle politique clé joué par la superstructure capitaliste dans la formation d’un « empire informel » revient, par essence, à négliger le lien dynamique entre la transformation des fonctions politiques de l’État et l’évolution des mécanismes d’accumulation du capital. Insister sur la primauté de la base économique est une position fondamentale des marxistes ; analyser l’impérialisme contemporain à la lumière du matérialisme historique doit donc partir de cette primauté économique, sans pour autant que cela revienne à nier le rôle important de l’État. Contrairement à l’« impérialisme classique » de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, caractérisé par le partage colonial direct et analysé en profondeur par Lénine, les États-Unis ont, après la Seconde Guerre mondiale, mis en place un système de hégémonie mondiale plus dissimulé et reposant sur la coordination politique des États, notamment par la création du système de Bretton Woods, de l’alliance militaire de l’OTAN et le contrôle de l’industrie culturelle mondiale. Il faut reconnaître que cette nouvelle forme de domination impériale, bien qu’elle diffère en apparence de l’annexion territoriale classique, repose toujours, sur le plan économique, sur le capital monopolistique, et plus particulièrement sur le besoin intrinsèque d’accumulation et d’expansion à l’échelle mondiale d’un capital hautement financiarisé. C’est pourquoi, lorsque l’on place l’État au cœur de l’analyse de l’impérialisme contemporain, il est également nécessaire d’examiner en profondeur quelle logique et quelle structure d’accumulation du capital l’action de l’État sert réellement. Comme l’a souligné Lénine, si Marx a pu analyser les tendances et les lois du développement des formations socio-économiques en tant que « processus d’histoire naturelle », c’est précisément parce qu’il « a isolé le domaine économique des divers domaines de la vie sociale, et les rapports de production – c’est-à-dire les rapports fondamentaux et primaires qui déterminent tous les autres – de l’ensemble des rapports sociaux ». Si l’on fait abstraction des forces motrices fondamentales de l’accumulation mondiale du capital pour insister aveuglément sur l’« autonomie » et l’« initiative » des instances de gestion étatiques, on risque de tomber dans une conception politico-volontariste de la nature de l’impérialisme, négligeant ainsi ses caractéristiques de classe et ses racines économiques profondément ancrées dans le mode de production capitaliste.

Dans l’ensemble, Lénine, grâce à son style d’argumentation à la fois concis et profond qui lui est propre, met directement le doigt sur la nature de l’impérialisme et sa nécessité historique, sans pour autant négliger le rôle complexe que jouent les facteurs politiques, étatiques et idéologiques dans le cours concret de l’histoire. Pour construire une théorie de l’impérialisme capable d’expliquer la réalité actuelle, il faut sans aucun doute, sur la base de l’observation et de l’étude des nouveaux phénomènes, approfondir la théorie de l’État et élaborer un cadre d’analyse géopolitique plus complet. Cependant, ce développement théorique doit s’appuyer sur l’héritage des idées fondamentales de la théorie classique, c’est-à-dire persister dans l’analyse approfondie des racines économiques de l’impérialisme et du rôle dominant du capital monopolistique, plutôt que de simplement les nier. En d’autres termes, la voie vers la construction d’une nouvelle théorie de l’impérialisme ne consiste pas à abandonner les catégories centrales proposées par Lénine – telles que le monopole, le capital financier et l’exportation de capitaux –, mais, tout en s’en tenant à la logique fondamentale de l’accumulation du capital que ces catégories révèlent, à examiner plus en détail le déroulement concret et les modes de fonctionnement de cette logique dans le contexte contemporain de la financiarisation, de la mondialisation, de l’informatisation et du néolibéralisme, et d’étudier sous quelles nouvelles formes les facteurs de la superstructure – tels que l’État, les organisations transnationales, l’idéologie et la géopolitique – s’y intègrent et interagissent avec elle. Ce n’est qu’en adoptant une perspective globale fondée sur le mouvement contradictoire des forces productives et des rapports de production que l’on pourra, tout en s’inspirant des ressources intellectuelles contemporaines, éviter de tomber dans une opposition binaire méthodologique, et ainsi révéler scientifiquement la nature complexe de la domination mondiale du capitalisme contemporain ainsi que ses contradictions internes insurmontables.

(II) Réaffirmer la portée méthodologique de la théorie léniniste de l’impérialisme

Les remises en question de la théorie léniniste de l’impérialisme par les milieux universitaires occidentaux contemporains s’articulent, en apparence, autour de la relation entre les deux grandes catégories que sont « l’État » et « l’économie », mais elles touchent en réalité à des divergences fondamentales au niveau méthodologique des sciences sociales. La défense et le développement de la théorie léniniste de l’impérialisme ne concernent pas seulement l’exactitude des conclusions historiques concrètes, mais, plus fondamentalement, la manière d’utiliser la méthodologie scientifique du matérialisme historique pour comprendre et appréhender les problèmes fondamentaux de la réalité sociale complexe. La théorie de l’impérialisme de Lénine incarne précisément une méthode d’analyse dialectique et globale. Elle ne consiste ni en une simple accumulation de phénomènes empiriques, ni en une recherche partiale de relations de causalité isolées, mais s’attache à révéler la structure des contradictions profondes au sein des formations sociales, ainsi que les tendances inévitables inhérentes au mouvement de l’histoire humaine. Pour nous, étudier la question de l’impérialisme revient essentiellement à étudier le matérialisme historique, c’est-à-dire à explorer comment la société humaine parvient à son propre développement à travers le mouvement de ses contradictions internes. La valeur méthodologique de cette théorie se manifeste au moins à travers les quatre dimensions interdépendantes suivantes.

Premièrement, la concrétisation et l’application adaptée à notre époque des principes du matérialisme historique. Le matérialisme historique fondé par Marx et Engels a révélé les origines historiques et les tendances évolutives des systèmes socio-économiques, jetant ainsi les bases scientifiques nécessaires à la compréhension des lois qui régissent le développement de l’histoire humaine. Lénine a appliqué de manière créative les principes fondamentaux du matérialisme historique à une nouvelle phase du développement du capitalisme ; il a su saisir avec précision le changement clé survenu dans le domaine de la production, à savoir que « la concentration engendre le monopole », et s’est servi de ce point de départ logique pour expliquer de manière systématique les bouleversements radicaux de la superstructure capitaliste induits par cette transformation de la base économique. Comme l’a souligné Kaliniks, la singularité de la théorie de l’impérialisme de Lénine réside dans le fait qu’elle « replace l’impérialisme moderne dans le contexte du développement historique du mode de production capitaliste ». Lénine a qualifié l’impérialisme de « stade suprême » et de « stade particulier » du capitalisme, affirmant ainsi à la fois la universalité des contradictions internes du capitalisme et saisissant avec précision la spécificité de la domination du capital monopolistique financier. Par conséquent, l’étude de l’impérialisme doit avant tout s’attacher à en saisir la substance économique ; sans cela, l’analyse des phénomènes politiques et culturels perdrait son point d’ancrage le plus profond. C’est précisément là que réside le fondement permettant de résister à toutes sortes de formes de volontarisme, de déterminisme culturel ou d’analyses purement géopolitiques.

Deuxièmement, la vision globale de la critique de l’économie politique. Certains chercheurs occidentaux reprochent à Lénine de s’être fourvoyé dans un « réductionnisme économique », ce qui témoigne précisément d’une incompréhension de la méthode marxiste en matière d’économie politique. Engels a souligné : « La cause ultime de tous les changements sociaux et de toutes les révolutions politiques ne doit pas être recherchée dans l’esprit des hommes, dans leur conscience de plus en plus développée des vérités et de la justice éternelles, mais dans la transformation des modes de production et d’échange ; elle ne doit pas être recherchée dans la philosophie de l’époque, mais dans l’économie de l’époque » . La théorie de l’impérialisme de Lénine est imprégnée d’une critique « globale » du mode de production capitaliste ; elle ne considère pas la politique comme une réaction passive à l’économie, mais révèle, à travers la notion centrale de « capital financier », la fusion structurelle entre le pouvoir économique et le pouvoir politique au stade du monopole. Dans la perspective de Lénine, le capital financier n’est pas simplement du capital monétaire, mais une forme de capital issue de la fusion du capital bancaire et du capital industriel, dotée d’un immense pouvoir social et vouée à s’associer inévitablement à l’appareil d’État. En d’autres termes, il savait examiner, dans une perspective globale, comment les forces économiques imprègnent et restructurent la sphère politique, et comment les arrangements politiques agissent à leur tour sur le processus d’accumulation, dépassant ainsi le dualisme qui consiste à considérer l’économie et la politique comme deux domaines distincts avant d’étudier leur « interaction ». Comme l’a souligné Bob Sutcliffe, la méthode de recherche de Lénine sur l’impérialisme doit être considérée avant tout comme un processus analytique « visant à intégrer de manière cohérente deux aspects distincts ».

Troisièmement, la compréhension dialectique de la nécessité et du hasard, de la structure et de l’action. La théorie de l’impérialisme de Lénine recèle une pensée dialectique profonde. En effet, Lénine démontre la nécessité des guerres impérialistes à l’ère du capitalisme monopolistique ainsi que leurs racines économiques profondes, sans pour autant nier l’existence de divers facteurs contingents dans le cours de l’histoire, tels que le moment, le lieu et l’élément déclencheur concrets d’une guerre, les décisions de certains hommes politiques ou encore les détails des jeux diplomatiques. L’essence méthodologique de la théorie de l’impérialisme de Lénine réside dans sa capacité à saisir, au milieu d’une multitude d’événements fortuits complexes, les tendances structurelles déterminantes, tout en précisant que le hasard est une forme d’expression et un complément nécessaire de la nécessité. De même, tout en révélant comment les forces structurelles du capitalisme monopolistique déterminent l’orientation fondamentale de l’action politique des États-nations, Lénine accordait une grande importance à l’agentivité révolutionnaire du parti prolétarien et, s’appuyant sur une analyse approfondie des contradictions de l’impérialisme, a proposé l’importante idée stratégique de la « victoire dans un seul pays ». Cela démontre pleinement que la mission d’une théorie scientifique consiste à élucider les conditions structurelles objectives, tandis que la clé de la pratique révolutionnaire réside dans la capacité à saisir l’espace d’action ouvert par les conditions historiques concrètes. Assimiler la nécessité objective régie par les lois économiques au sein d’une structure sociale donnée à un déterminisme économique ou historique mécanique niant l’action du sujet constitue en soi une conception vulgarisée de la dialectique matérialiste.

Quatrièmement, un récit scientifique alliant l’abstrait et le concret, l’essence et le phénomène. La construction du système théorique de Lénine sur l’impérialisme a strictement suivi la méthode de narration scientifique consistant à passer de l’abstrait au concret. Prenant la catégorie du « monopole » comme point de départ logique, il a progressivement étendu et développé une analyse approfondie de catégories théoriques plus concrètes et complexes telles que le capital financier, l’exportation de capitaux, les alliances monopolistiques internationales et le partage du monde par les grandes puissances, pour finalement restituer, sur le plan logique, une image complète de l’impérialisme en tant que système mondial en développement dynamique et empreint de contradictions internes. Ce processus de construction théorique consiste essentiellement à partir de la révélation de la nature intrinsèque du capitalisme monopolistique pour s’élever progressivement vers l’explication de phénomènes concrets tels que la politique coloniale, les guerres impérialistes et le caractère parasitaire, réalisant ainsi l’unité dialectique entre l’essence et les phénomènes. Certains chercheurs occidentaux se limitent à une description superficielle des « apparences chaotiques » telles que l’autonomie décisionnelle de la bureaucratie, le discours idéologique ou les institutions internationales, et s’en servent pour remettre en cause la compréhension scientifique de Lénine quant à la nature de l’impérialisme. Ces discours sont dépourvus d’une vision profonde de l’essence des choses ; leur explication des divers phénomènes reste cantonnée à un niveau fragmentaire et descriptif, incapable de révéler pourquoi ces phénomènes se présentent sous des formes spécifiques et systématiques, et encore moins de saisir l’essence et la logique de la nécessité qui se cachent derrière eux.

L’héritage méthodologique le plus précieux de la théorie léniniste de l’impérialisme réside dans le fait qu’elle montre comment utiliser la méthode dialectique et globale du matérialisme historique pour procéder à une analyse critique, scientifique et approfondie d’une époque historique. Elle nous enseigne que l’analyse de l’impérialisme contemporain doit partir du mouvement des contradictions fondamentales de l’accumulation mondiale du capital, en examinant les formes de combinaison du pouvoir économique avec les pouvoirs politique, militaire et idéologique dans les nouvelles conditions historiques, ainsi que leur unité intrinsèque ; tout en reconnaissant l’autonomie relative des domaines politique et culturel, d’étudier comment leur rôle est médiatisé et contraint par les besoins structurels de l’accumulation du capital ; et, tout en saisissant les tendances générales de la logique du capital, d’analyser concrètement ses manifestations particulières dans des pays, des régions et des situations de crise spécifiques. Si l’on abandonne cette méthode, on risque fort de tomber dans deux pièges : soit glisser vers un idéalisme politique qui réduit tout à des jeux de pouvoir entre États, soit se perdre dans des phénomènes fragmentés tels que les produits financiers dérivés, les technologies numériques ou les discours culturels, perdant ainsi toute capacité critique et toute perspicacité quant aux contradictions intrinsèques et aux tendances historiques du capitalisme contemporain en tant que système mondial conflictuel. Il apparaît donc que la théorie de l’impérialisme de Lénine n’est pas seulement d’actualité, mais que son noyau critique de l’économie politique – dialectique, historique et global – reste un guide intellectuel indispensable à l’élaboration d’une théorie scientifique de l’impérialisme contemporain, ainsi qu’une arme intellectuelle acérée permettant de percer le brouillard « postmoderne » et d’affronter de front les contradictions intrinsèques du capitalisme.

Xiao Bin, Zheng Yongliang

École de marxisme de l’Université de Xiamen

*Recherches sur le socialisme mondial*, n° 3, 2026

marxism.cass.cn

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