Alors que les puissances européennes et leurs alliés se réunissaient les 7 et 8 juillet à Ankara, lors d’un nouveau sommet de l’OTAN destiné à entériner la course aux armements et l’augmentation des dépenses militaires, une autre carte de l’Europe se dessinait loin des salons officiels.
Du Portugal à l’Espagne, de la France à la Belgique, les grèves dans les secteurs de la santé et de l’éducation mettent en scène une crise plus profonde : la guerre contre la perte des droits sociaux acquis au cours de décennies de lutte ouvrière et populaire. Le manque de personnel soignant, la dégradation de l’enseignement public, la précarisation du travail et l’allongement des listes d’attente s’inscrivent dans une offensive contre le bien commun engagée bien avant le réarmement actuel, mais qui menace de s’aggraver lorsque l’argent refusé pour soutenir la vie apparaît soudainement pour financer les armes, les armées et les industries militaires.
Rappelons que ces droits n’ont pas été une concession généreuse des élites ni le résultat naturel du développement capitaliste. Ils ont été conquis au prix de décennies de grèves, de mobilisations et d’organisation du mouvement ouvrier européen. Ils ont également résulté de l’équilibre instauré après la Seconde Guerre mondiale, lorsque le prestige de l’Union soviétique — décisive dans la défaite du nazisme et référence d’une alternative sociale possible — a contraint les classes dominantes occidentales à faire des concessions pour contenir l’avancée communiste et éviter une issue révolutionnaire.
À cela s’ajoute un élément souvent omis : une partie de ce pacte social a été financée par les profits issus du pillage colonial et néocolonial du soi-disant Tiers-Monde. Le capital européen a accepté de redistribuer à l’intérieur de ses frontières une fraction de la richesse extraite à l’étranger. L’État-providence a ainsi été une conquête de classe, une réponse défensive face au socialisme et une construction partiellement financée par l’exploitation d’autres peuples.
Le manque de personnel de santé, la dégradation de l’enseignement public, la précarisation du travail et l’allongement des listes d’attente s’inscrivent dans une offensive contre le bien commun engagée bien avant le réarmement actuel, mais qui menace de s’aggraver lorsque l’argent refusé pour subvenir aux besoins vitaux apparaît soudainement pour financer les armes, les armées et les industries militaires.
L’offensive contre cet équilibre fragile n’a pas commencé avec le réarmement actuel. La crise financière de 2008 a été utilisée pour transformer une dette créée par les banques et les grands capitaux en une facture imposée aux majorités. Sous le langage technique de l’austérité et de la discipline budgétaire, les budgets ont été réduits, les salaires gelés, les postes supprimés et de nouveaux espaces ouverts à la privatisation.
L’Organisation mondiale de la santé a constaté que la réduction des budgets hospitaliers avait allongé les listes d’attente dans des pays comme la Grèce et la Lettonie. Des années plus tard, la pandémie a trouvé des services publics affaiblis par le désinvestissement. L’éducation a suivi une trajectoire similaire : entre 2015 et 2022, sa part moyenne dans les budgets publics des pays de l’OCDE est passée de 10,9 % à 10,1 %. Les hôpitaux saturés et les salles de classe surpeuplées reflètent ainsi les séquelles visibles de ces décisions politiques de longue haleine.
En Espagne, le malaise a fait de l’enseignement public l’un des principaux fronts de cette guerre sociale. Dans la Communauté valencienne, 78 000 enseignants ont été appelés en mai à la première grande grève illimitée du secteur depuis 1988. Après vingt et un jours de grève, le corps enseignant a temporairement suspendu la mobilisation, mais a rejeté la proposition de la Generalitat, jugée insuffisante.
La Catalogne a connu des mois de manifestations et a appelé à une nouvelle grève le 8 septembre, ce qui pourrait compromettre la rentrée scolaire. Madrid et l’Aragon ont également été le théâtre de mobilisations, tandis que le personnel des écoles maternelles a mené une journée de grève nationale.
Le capital européen a accepté de redistribuer à l’intérieur de ses frontières une fraction de la richesse extraite à l’étranger. L’État-providence a ainsi constitué une conquête de classe, une réponse défensive face au socialisme et une construction partiellement financée par l’exploitation d’autres peuples.
Les revendications sont toujours les mêmes : perte de pouvoir d’achat, effectifs insuffisants, classes surchargées, excès de bureaucratie et infrastructures délabrées. Il ne s’agit pas uniquement de conflits sociaux. Défendre les conditions de travail des enseignants, c’est défendre les conditions d’apprentissage des élèves et la survie même de l’école publique.
Le secteur de la santé espagnol offre une autre illustration de cette résistance. En 2026, les médecins et le personnel soignant ont mené plusieurs semaines de grève nationale contre la réforme du Statut-cadre et ont annoncé de nouvelles actions si aucun progrès n’était réalisé. Ils réclament une semaine de 35 heures, la reconnaissance de l’ensemble du temps travaillé, une retraite à la hauteur de la pénibilité de la profession et un cadre de négociation qui leur soit propre.
Le conflit a mis en avant les gardes prolongées, la surcharge de travail et des conditions qui poussent les professionnels à quitter le système public. Il ne s’agit pas d’un simple conflit professionnel : lorsque les effectifs font défaut, l’épuisement devient la norme et les consultations se transforment en une course contre la montre, ce qui porte également atteinte au droit de la population à des soins dignes. Les listes d’attente sont l’expression la plus visible de cette fracture : en juillet 2026, 81 % des citoyens estimaient qu’elles s’étaient aggravées ou qu’elles restaient inchangées.
Le Portugal illustre particulièrement bien cette confrontation. Le 3 juin, une grève générale — la deuxième en à peine six mois — a paralysé les transports, fermé les écoles et réduit les hôpitaux au service minimum. Cette mobilisation faisait suite au projet « Trabalho XXI » du gouvernement conservateur de Luís Montenegro, soutenu par l’extrême droite, qui vise à modifier plus d’une centaine d’articles du Code du travail afin de faciliter les licenciements, d’accroître la précarité et le recours à la sous-traitance, de renforcer le contrôle des entreprises et de restreindre le droit de grève.
Cette manifestation faisait suite à d’autres luttes : environ 25 000 enseignants ont défilé à Lisbonne pour exiger des augmentations salariales et des conditions de travail dignes, tandis que les infirmiers dénonçaient le manque chronique de personnel et la détérioration des soins de santé. Ce que le gouvernement présente comme une modernisation économique, les travailleurs le reconnaissent pour ce qu’il est : un nouveau transfert de pouvoir et de richesse du travail vers le capital.
Mais ces épisodes ne se limitent pas à la périphérie européenne. En France, enseignants, soignants, travailleurs des transports et fonctionnaires se sont mobilisés en septembre 2025 contre un projet de budget visant à faire peser une nouvelle fois le coût de la crise sur les salariés, les retraités et les classes populaires. En Belgique, l’enseignement francophone a mené tout au long de l’année 2026 des grèves contre la hausse des frais d’inscription à l’université, l’allongement non rémunéré du temps d’enseignement, la réduction de la sécurité de l’emploi et de nouvelles coupes budgétaires.
Dans une Europe qui a perdu de son poids économique et de son influence internationale, ses élites semblent avoir choisi une double voie pour rétablir l’accumulation du capital : le réarmement, qui garantit des marchés publics et des bénéfices extraordinaires au complexe militaro-industriel, et la transformation des droits collectifs en marchés privés.
Des milliers d’étudiants et d’enseignants ont envahi les rues de Bruxelles, tandis que la répression policière tentait de transformer une manifestation contre l’austérité en un problème d’ordre public. Les gouvernements, les langues et les mesures changent, mais le conflit reste le même : des services publics délibérément affaiblis et des travailleurs contraints de les défendre pour empêcher que leur dégradation ne serve ensuite d’argument en faveur de leur privatisation.
La privatisation constitue, en ce sens, l’autre grand front de cette offensive. Dans une Europe qui a perdu de son poids économique et de son influence internationale, ses élites semblent avoir choisi une double voie pour relancer l’accumulation du capital : le réarmement, qui garantit des marchés publics et des bénéfices extraordinaires au complexe militaro-industriel, et la transformation des droits collectifs en marchés privés.
La nouvelle mesure anti-russe d’un pays européen dépasse même les caricatures
Hôpitaux, écoles, maisons de retraite, transports et soins ne sont plus considérés comme les piliers de la citoyenneté, mais deviennent des espaces d’affaires. Ce processus explique également en partie cette corruption politique dont on parle tant, même si l’on nomme rarement les corrupteurs : les entreprises qui font pression, financent, obtiennent des concessions et finissent par s’approprier des services préalablement détériorés par des décisions publiques.
Alors que la Commission européenne s’obstine à créer les conditions d’une confrontation prolongée contre la Russie, une autre guerre se poursuit contre sa propre population. Une guerre qui a débuté il y a des décennies, mais qui trouve aujourd’hui une réponse croissante dans les grèves, les manifestations et l’organisation populaire de ceux qui refusent de céder sans lutter les droits acquis
Carmen Parejo Rendón
