1. Cette fois-ci, je vais parler de l’impérialisme, qui est la théorie marxiste des relations économiques internationales caractérisées par l’asymétrie entre un Centre dominant et une Périphérie subalterne, au grand dam de tous ceux qui «ne peuvent comprendre comment un pays peut s’enrichir aux dépens d’un autre, puisqu’ils ne veulent même pas comprendre comment, au sein d’un même pays, une classe peut s’enrichir aux dépens d’une autre» (écrit par Marx à la même époque que le Manifeste du Parti communiste).
Cependant, tout en conservant l’invariance de son contenu fondamental, l’impérialisme a, au fil du temps, changé de forme historique, après avoir déjà traversé la première phase du colonialisme, qui était l’impérialisme de l’époque de Marx et que les historiens de l’économie ont ensuite qualifié d’« impérialisme du libre-échange », le centre exportant des produits manufacturés vers une périphérie dont il recevait des matières premières agricoles selon un rapport d’« échange inégal » dans lequel « le pays le plus favorisé reçoit une quantité de travail supérieure à celle qu’il offre en échange », de sorte que « le pays le plus riche finit par exploiter le plus pauvre ». Puis vint, au tournant du XXe siècle, « l’impérialisme des monopoles » décrit par Lénine dans son célèbre ouvrage de 1917 L’impérialisme, stade suprême [mais pas le dernier !] du capitalisme, dans lequel « l’exportation de capitaux » du centre vers la périphérie subordonnée est devenue caractéristique, afin d’en tirer des profits et des dividendes, de sorte que Nikolaï Boukharine a pu parler à ce sujet d’un « capitalisme exportateur » et que Rudolf Hilferding a ajouté qu’en agissant ainsi, l’impérialisme devenait « non plus un exportateur de marchandises, mais de la production même de marchandises », diffusant le mode de production capitaliste partout dans le monde.
Pourtant, tout cela pourrait bien n’être que de l’histoire ancienne, car si, jusqu’à présent, ce sont là les deux impérialismes dont on nous parle couramment, la conscience collective n’a pas encore pris la mesure du fait qu’avec le XXIe siècle, nous sommes entrés dans une troisième phase impérialiste qui est notre impérialisme et qui se caractérise par le fait d’être un impérialisme de la dette, puisque le centre n’exporte plus de marchandises (comme à l’époque de Marx) ni de capitaux (comme à l’époque de Lénine), étant devenu à la fois importateur de marchandises et de capitaux qu’il reçoit de la périphérie, laquelle reste néanmoins subordonnée, ce qu’il faudra évidemment expliquer : comment est-il possible que celui qui exporte des marchandises et des capitaux reste subordonné ?
J’ai eu l’intuition de cette transformation en réfléchissant aux relations économiques internationales au tournant du XXIe siècle et j’ai tenté d’en dire quelque chose de systématique lors d’un forum de 2003 du Réseau des communistes, mais je ne m’étais exprimé que sous une forme logique abstraite (de « modèle », comme on dit), de sorte qu’il n’y a pas eu de conséquences car « il faut des données », me répétait-on sans cesse, et sans données, il semble qu’on ne puisse plus vivre aujourd’hui. Je me suis donc tu, jusqu’à ce que les données arrivent grâce à Cristina Re et Gianmaria Brunazzi (Debt imperialism: from financial hegemony to the chaos of semi-peripheries, C. Re et G. Brunazzi, Université de Sienne, janvier 2026).
Je peux donc maintenant reprendre ici le sujet en donnant enfin les chiffres !
2. Mais avant tout, comment ce troisième impérialisme s’est-il constitué ? Il a été la conséquence de deux événements historiques : la chute du mur de Berlin et la disparition consécutive de l’Union soviétique en 1991 (qui n’a jamais été suffisamment condamnée) et de l’attentat contre les tours jumelles de 2001, qui a conduit à l’adhésion de la Chine – bien qu’elle soit restée « rouge », c’est-à-dire communiste – à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001 (dont l’importance n’a pas encore été suffisamment prise en compte), à condition qu’elle participe à la croisade anti-islamique.
C’est ainsi qu’après la chute de ce rideau de fer et de bambou qui, pendant toute la durée de la guerre froide, avait isolé le soi-disant « monde esclave », parce que communiste, du « monde libre » américain autoproclamé (malgré le maccarthysme et la guerre du Vietnam), la planète est redevenue « une », comme elle l’était à l’époque de la Belle Époque, ou plutôt, pour reprendre le titre d’un best-seller, elle est devenue « plate », invitant tous les convives présents sur la planète à passer à table pour savourer au mieux ce « plat ».
C’est ainsi que la Russie, désormais non plus soviétique et intégrée au circuit des échanges économiques internationaux, s’est mise à approvisionner l’Union européenne naissante en matières premières énergétiques (pétrole et gaz) à un prix très avantageux, encourageant ainsi sa vocation à produire des marchandises destinées à l’exportation vers le vaste marché des États-Unis sous le label de qualité made in UE. Et la Chine « rouge » a fait de même, en exportant ses produits « made in China » à des prix dérisoires grâce au coût (alors) très bas de la main-d’œuvre, grâce à la révolution des conteneurs qui a réduit le coût du transport maritime, étant donné qu’au fond, il n’y a guère que l’océan Pacifique entre la Chine et les États-Unis.
Et les États-Unis ? Ils se sont mis à acheter toutes ces marchandises à l’étranger au lieu de les produire chez eux, tant pour la meilleure qualité des produits européens que pour les quantités plus importantes en provenance de Chine, et les salariés américains ont profité de ce pouvoir d’achat croissant pour augmenter leur consommation malgré la stabilité (voire la baisse) de leurs salaires : en effet, lorsqu’un salaire est entièrement dépensé, il se traduit par une quantité de marchandises pouvant être achetées à leurs prix, mais si ces prix baissent, alors la quantité pouvant être achetée augmente et le consommateur y gagne en termes de valeur d’usage (c’est le marché, ma chère !).
C’est ainsi que la balance commerciale américaine, qui avait été excédentaire jusqu’en 1975, a commencé à afficher un déficit, plongeant jusqu’à atteindre le déficit monstrueux (exportations moins importations) de 1 210 milliards de dollars en 2024, et ce déficit reste tel quel, ne diminuant que très légèrement si l’on exclut l’excédent américain de 293 milliards dans les échanges de services.
Mais il convient de noter quels sont les pays qui sont des exportateurs nets vers les États-Unis ; par ordre croissant pour 2023, il s’agit de la Malaisie (avec 25 milliards de dollars), puis, dans l’ordre croissant, de la Suisse, de la Thaïlande, du Canada, de l’Inde, de la Corée, du Japon, de Taïwan, du Vietnam et, tout en tête du classement, de la Chine avec 273 milliards et de l’Union européenne avec 236 milliards de dollars.
Tout le monde sait que la Chine est un grand exportateur de marchandises vers les États-Unis, mais le fait que l’Union européenne le soit également peut surprendre, simplement parce que, dans les données statistiques, elle est présentée de manière fragmentée par pays, sans jamais être considérée dans son ensemble géopolitique. Quoi qu’il en soit, les spécialistes le savent très bien, à tel point que l’organe économique du Conseil européen a pu faire remarquer en 2024 qu’avec 1 770 milliards d’échanges commerciaux, « l’Union européenne et les États-Unis entretiennent la relation économique la plus intégrée au monde : ensemble, ils représentent près de 30 % des échanges mondiaux de biens et de services et 43 % du PIB mondial », de sorte que « les deux économies se complètent très bien mutuellement », à la seule différence que l’une affiche un excédent net d’exportations (l’UE) tandis que l’autre est en déficit (les États-Unis) – et cette différence a bien sûr une signification !
3. Mais l’histoire ne s’arrête pas là : ce déséquilibre commercial ne devrait-il pas, tôt ou tard, être réglé ? Ce qui est possible, année après année, en le compensant en devises, mais avec pour conséquence que les États-Unis devraient, année après année, imprimer de plus en plus de dollars pour le couvrir, provoquant ainsi une inflation progressive (comme ce fut le cas dans les années 70). Mais on pourrait aussi reporter le règlement à plus tard, en émettant des titres de dette à l’étranger qui ne seraient remboursés qu’à leurs échéances respectives, mais qui, entre-temps, ne pèseraient que pour les intérêts convenus, conformément à l’équivalence comptable pour le débiteur qui, au cours de l’année, peut choisir de couvrir ses importations nettes soit par de la monnaie, soit par (dette + intérêts) ; il est évident que le choix préférable pour le débiteur est le second, ce qui a pour conséquence que cette dette due à la balance commerciale déficitaire s’accumulera au fil du temps car « je paierai demain », ce qui est exactement ce qui s’est produit aux États-Unis et est attesté par un indice statistique spécifique qui résume la position nette d’actifs à l’étranger (en jargon NIIP), laquelle a atteint en décembre 2025 le chiffre sans précédent dans l’histoire de 27 537 milliards de dollars, et que Pierluigi Ciocca a justifiée (dans « Il Manifesto » du 26 janvier 2025) par la faible propension à l’épargne des Américains (ce qui, à l’inverse, s’explique par une consommation excessive !) due à une offre monétaire excessive liée aux politiques de plein emploi et aux salaires élevés, en recommandant comme remède une augmentation tant des impôts que des taux d’intérêt afin de faire payer ces consommateurs bien trop compulsifs !
Et là encore, il convient de se demander qui sont, face au grand débiteur américain, ses nombreux créanciers, et la réponse est simple : ce sont les mêmes pays exportateurs nets vers les États-Unis qui, au fil du temps, ont accumulé leurs actifs commerciaux à leur crédit ; ainsi, en 2025, au sein du G7 sans les États-Unis, les principaux pays créanciers seront la Chine (4 071 milliards de dollars), le Japon (3 671 milliards de dollars) et, une fois encore, l’Union européenne avec 2 064 milliards de dollars.
C’est un théorème : celui qui exporte des marchandises en solde deviendra créancier de capitaux, tandis que celui qui en importe en solde deviendra à son tour débiteur ! Mais alors, voulons-nous bien comprendre que l’Union européenne, considérée comme un tout géopolitique, en plus d’avoir d’importantes exportations de marchandises vers les États-Unis, figure également parmi ses principaux créanciers de capitaux ? Et alors, comment se fait-il que ce centre impérialiste qui, aujourd’hui, au mépris de Marx, importe des marchandises au lieu de les exporter et, au mépris de Lénine, importe de la dette au lieu d’exporter des capitaux, reste néanmoins au cœur de l’empire, dominant sa périphérie qui est, à l’inverse, une exportatrice nette de marchandises et une créancière de capitaux à son égard ? Nous en arrivons ainsi à la dernière caractéristique de ce notre impérialisme qui n’est autre que l’impérialisme de la grande dette américaine.
4. Comme d’habitude, il s’agit du fait banal que les transactions, tant commerciales que financières, qui s’effectuent dans le monde sont principalement libellées en dollars, qui est la monnaie-véhicule émise exclusivement par les États-Unis : il s’agit de ce « privilège exorbitant » que Valéry Giscard d’Estaing avait dénoncé dans les années 1960 et dont les États-Unis continuent de tirer profit, à tel point que Gianpaolo Galli peut écrire (dans « ISPI », 8 novembre 2024) que cette dette est « le toit qui (pour l’instant) ne brûle pas » et qu’elle ne brûle pas parce qu’elle est libellée en dollars !
Voici comment les choses se sont passées : lorsqu’il a fallu réorganiser le système monétaire international à Bretton Woods en 1944, il a été décidé que seul le dollar serait la monnaie mondiale, sa convertibilité en or étant garantie à un taux fixe de 35 dollars l’once. Ce fut l’époque de l’étalon-or, qui dura jusqu’en 1971, lorsque le président américain Nixon dut abolir cette convertibilité en or en raison de la quantité exagérée de dollars qui avait été émise, notamment pour financer la guerre du Vietnam. En effet, que se serait-il passé si tous leurs détenteurs avaient exigé leur conversion en or ? Cela aurait entraîné la faillite des États-Unis, qui ne possédaient pas autant d’or ! Il fallait donc que chacun garde ses dollars dans son coffre-fort sans plus les convertir ! Mais alors, pourquoi continuer à les utiliser dans les transactions commerciales et ne pas passer à d’autres monnaies comme le rouble, le yen ou le yuan ? Parce que le dollar sert bel et bien à acheter cette marchandise reine de l’industrialisation qu’est le pétrole, une matière première pour laquelle, historiquement, on s’est même mis à faire (et on continue de faire) des guerres.
Et cette fois-ci, cela s’est passé ainsi : comme ce dollar rendu inconvertible en or ne pouvait pas rester en suspens dans les airs, il fallait l’ancrer à un bien matériel de première nécessité tel que cet « or noir », dont le prix s’était emballé avec le choc pétrolier de 1973. Il fut alors décidé, par un accord signé le 14 juillet 1974 avec l’Arabie saoudite et resté en vigueur jusqu’en 2024 (Adieu les pétrodollars. L’Arabie saoudite rompt l’accord sur la vente du pétrole en dollars, dans « Outsider News.it », 14 juin 2024 ; E. Occorsio, E Le dollar s’est retrouvé sans ancrage, dans « L’espresso », 27 avril 2026.), que les livraisons de pétrole du golfe Persique seraient facturées exclusivement en dollars en échange de la protection américaine en cas de menaces tant externes qu’internes.
Ce fut la grande époque des «pétrodollars», que je préfère toutefois appeler la période de l’oil-dollar standard, et son effet fut excellent puisque ceux qui devaient s’approvisionner en pétrole dans ces régions du golfe Persique devaient vendre leur monnaie en la dévaluant, puis acheter des dollars en les réévaluant (et ceux qui ne se conformaient pas à cette nouvelle règle impérialiste le payaient de leur vie, comme ce fut le cas pour Saddam Hussein en 2006 et pour Mouammar Kadhafi en 2011, qui avaient tous deux tenté de se soustraire à ce « pacte de servitude »).
Il aurait ensuite suffi de contrôler les voies d’acheminement du pétrole depuis le golfe Persique vers les principaux pays créanciers des États-Unis (la Chine, le Japon et l’Union européenne) pour s’assurer qu’ils continuent d’acheter des dollars, préservant ainsi l’hégémonie de cette monnaie grâce à une force de dissuasion encore plus efficace qu’une menace nucléaire. Comme l’aurait expliqué John Connally, secrétaire au Trésor en 1971, « le dollar est notre monnaie, mais le problème est le vôtre », en particulier pour ceux qui en avaient besoin pour payer ces livraisons de pétrole indispensables aux industries, livraisons qui devaient obligatoirement être facturées en dollars lorsqu’elles provenaient du golfe Persique.
Ainsi, aujourd’hui encore, le dollar continue de dominer faute d’alternatives (selon une étude de la Banque des règlements internationaux, 60 % des titres de dette en circulation dans le monde sont libellés en dollars, 25 % en euros et le reste dans d’autres devises mineures), d’autant plus lorsque cette domination est soutenue par la force des armes : en 2024, les dépenses militaires des États-Unis, sur un total mondial de 2 887 milliards de dollars (données « SIPRI », 2025), s’élevaient à 954 milliards de dollars (soit 33 % du total), suivies par la Russie (190 milliards = 6,6 %), la Chine (336 milliards = 12 %), tandis que l’Union européenne, qui dépense au total 449 milliards (19 %), se classe en deuxième position derrière les États-Unis (mais on sait que l’Union européenne, contrairement à l’Italie, ne rejette pas la guerre !).
5. Pourtant, cette lourde dette représente tout de même une menace pour la stabilité des États-Unis : que se passerait-il si tous les créanciers se présentaient pour recouvrer leurs créances ? C’est pourquoi les présidents américains, qui ne sont pas stupides, s’en inquiètent depuis longtemps et tentent d’inverser cette tendance à l’augmentation de la dette. Tout d’abord en freinant la consommation de produits étrangers, comme Barack Obama avait commencé à le faire après la crise financière de 2007-2008, avec le « Buy American Act » (2009), puis avec la mesure protectionniste des droits de douane sur les marchandises importées, introduite par le premier Trump en 2018, maintenue par Biden et enfin mise en scène de manière retentissante par le deuxième Trump avec le Liberation day du 2 avril 2025 :
une application sans distinction de droits de douane sur les importations en provenance de 180 pays (y compris des territoires inhabités !) pour ensuite négocier individuellement avec chacun d’entre eux afin d’éviter des représailles équivalentes de la part des États sanctionnés. Ainsi, tous ceux qui ne reconnaissent pas la nécessité du virage protectionniste des États-Unis sont soit de mauvaise foi, soit ignorants de la réalité des relations économiques internationales et ne savent rien de la Grande Dette américaine !
Mais ne serait-il pas possible, à titre d’alternative, d’augmenter les exportations de produits made in USA vers l’étranger ? Et quoi de mieux à exporter que ce gaz naturel liquéfié (GNL) dont les États-Unis sont devenus le plus grand producteur et le premier vendeur au monde, et qui peut être transporté non seulement par gazoduc, mais aussi par voie maritime à l’aide de méthaniers et de terminaux de regazéification dans les ports de destination ?
Il faudrait toutefois inciter les pays créanciers à continuer d’acheter ce pétrole persan facturé en dollars ou, directement, le gaz naturel liquéfié en provenance d’Amérique. Et cela peut se faire par la force des armes, bien sûr, mais aussi grâce à un changement non négligeable dans les relations militaires internationales, qui montrent aujourd’hui que les guerres peuvent également être menées «par des intermédiaires», et donc non plus directement au prix de vies américaines, comme au Vietnam ou en Afghanistan, mais par des «États mercenaires» qui, à la manière des compagnies de mercenaires du Moyen Âge, combattent pour eux, de sorte que les commanditaires n’ont plus besoin d’envoyer « leurs soldats sur le terrain », car ce sont les « capitaines de fortune » qui font le sale boulot et ramènent chez eux les dépouilles des soldats tombés au combat (avec tous les honneurs qui s’imposent, bien sûr). Et face au pétrole perse, quel meilleur « État mercenaire » qu’Israël, maintenu à flot par les États-Unis grâce à l’accord Quantitative Military Edge conclu en 2008, qui établit « l’obligation légale pour les États-Unis de garantir la supériorité militaire d’Israël face à des adversaires potentiels au Moyen-Orient » ?
Il a donc suffi à Trump de déchaîner Netanyahou contre l’« ennemi viscéral » iranien avec cette attaque conjointe du 28 février 2026 qui a entraîné la mort du « guide suprême » Ali Khamenei, pour que Téhéran réagisse, notamment en fermant le détroit d’Ormuz, que les États-Unis se sont empressés de bloquer de l’autre côté afin qu’aucune goutte de pétrole arabe ne puisse y transiter sans leur accord. Mais pour nuire à qui ? Tout d’abord à leurs créanciers asiatiques tels que la Chine, le Japon, la Corée du Sud et l’Inde, mais aussi à l’Union européenne, bien que dans une moindre mesure puisque seulement 7 % du pétrole qu’elle doit importer provient des pays du Golfe. La question du gaz est en revanche plus délicate : l’Union européenne recevait du gaz de la Russie via un gazoduc maritime dans la Baltique et deux gazoducs terrestres traversant la Pologne et l’Ukraine. Mais même sur le continent européen, les États-Unis ont trouvé leur « État mercenaire » en la personne de l’Ukraine de Zelensky, à qui il a suffi d’offrir une éventuelle adhésion à l’OTAN (mais si l’UE avait fait des histoires ?
« Que l’UE aille se faire foutre ! », s’était exclamée en 2014 Victoria Nuland, porte-parole du département d’État du gouvernement Obama à Kiev) pour que la Russie de Poutine réagisse à la perspective de l’OTAN d’abord par l’annexion de la Crimée en 2014, puis par l’invasion armée du Donbass en 2022. Mais qu’en est-il des livraisons de gaz russe qui représentaient alors 45 % du total des importations de l’UE ? Entre-temps, un commandement ukrainien s’est empressé de saboter le gazoduc sous-marin de la mer Baltique, puis, conformément aux sanctions contre la Russie décidées par le Parlement européen, la Pologne et l’Ukraine ont réduit le transit dans les gazoducs traversant leurs territoires jusqu’à un minimum de 6 % du total. Mais comment le remplacer, alors qu’il est absolument indispensable à l’UE ? Eh bien, avec le gaz liquéfié américain qui attendait avec impatience de partir vers les ports européens équipés de terminaux de regazéification coûteux (y compris en Italie), même si son prix est plus élevé que celui du gaz russe, mais qu’il peut tout de même être facturé en dollars ! Et à l’avenir ? Sur décision du Parlement européen, il faudrait parvenir à l’arrêt définitif des livraisons moscovites : « Nous nous affranchissons de la dépendance néfaste au gaz russe et franchissons une étape importante vers une Union européenne autonome sur le plan énergétique », a commenté avec euphorie Michael Damianos, ministre chypriote de l’Énergie, ajoutant que « le marché énergétique de l’UE sera plus fort, plus résilient et plus diversifié ». Mais en est-il vraiment ainsi ?
Claudio Tito a fait part d’une inquiétude : « Si les États-Unis sont devenus nos principaux fournisseurs, l’Europe n’a-t-elle pas simplement remplacé une dépendance par une autre ? ». Mais n’était-ce pas là justement l’objectif que le Centre impérialiste voulait atteindre en amenant également l’Union européenne à son propre robinet de gaz ? Et ils y parviennent avec l’aval du Parlement européen, ce qui est le comble de la logique consistant à se faire du mal à soi-même !
par Giorgio Gattei
09/05/2026
