Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT). Argentine

Nous vivons dans un monde en proie à de grands bouleversements permanents. Que nous soyons au Mexique, en Chine, aux États-Unis ou en Argentine, même si chacun a sa propre tâche à accomplir, cette réalité vertigineuse menace sans cesse de nous faire perdre pied. Par où commencer pour dénouer le nœud de la lutte des classes à ce moment de l’histoire ? Telle est la question que nous nous posons, au Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT) en Argentine, lorsque nous planifions chaque étape de notre action : du programme politique jusqu’au dernier tract distribué dans un atelier industriel isolé.

Nous ne prétendons pas ici procéder à une révision complète de notre programme, mais bien mettre en avant un élément qui nous semble central : le rôle de la classe ouvrière en tant que secteur d’avant-garde du prolétariat et du peuple opprimé.

Pendant trois décennies, la bourgeoisie a réussi à vaincre la classe ouvrière, qui menait alors une offensive historique, pour la faire entrer dans une période de recul et de perte de conscience politique. Avec la chute du soi-disant « bloc socialiste » — où, au-delà des caractérisations que l’on puisse en faire quant à son contenu socialiste, il n’en restait pas moins un terrain interdit à l’intégration transnationale du capital — et l’ouverture de la Chine au marché des capitaux, le capitalisme a vu s’ouvrir d’immenses perspectives pour l’expansion de l’impérialisme : une main-d’œuvre bon marché et de nouveaux marchés de consommation qui allaient donner un nouveau souffle aux crises de surproduction. Parallèlement, le renouvellement du capital fixe et l’augmentation de la productivité du travail qui ont accompagné la « révolution technologique » ainsi que les incroyables progrès dans les télécommunications — qui finiraient par former une bulle qui a éclaté lors de la célèbre crise des dot-com en 2001 — ont acculé la classe ouvrière. La récession, les vagues de privatisations et le remplacement des pôles industriels, ponctués de grandes grèves vaincues (comme celle des mineurs britanniques en 1984), ont anéanti la conscience ouvrière.

La presse mondiale et les philosophes du moment se vantaient en parlant de la « fin des idéologies », de la « fin de l’histoire » et de la « fin de la lutte des classes ». Les intellectuels de gauche partaient à l’aventure à la recherche de nouveaux « sujets sociaux », car la classe ouvrière avait disparu face à l’avancée de la robotique et de l’informatique.

Dans l’actualité, les grèves ouvrières n’existaient plus ; même le mot semblait banni, et on a commencé à parler à la place de « classe moyenne », de « multitudes » et de processus de « désindustrialisation », tandis que des usines à la pointe de la technologie s’installaient dans des parcs industriels modernes.

Aujourd’hui, trente ans après ce processus, le lecteur doit éprouver des sentiments mitigés face à ces mots. N’entendons-nous pas les mêmes arguments lorsqu’on nous parle d’intelligence artificielle comme si elle allait supplanter le travail humain ? Et, paradoxalement, une personne un tant soit peu informée et dotée de bon sens entend-elle parler de la non-existence actuelle de la classe ouvrière ?

D’un côté, nous avons la volonté de la bourgeoisie, c’est-à-dire de réintroduire l’idée que la classe ouvrière n’existe pas ; que l’ouvrier ne s’identifie pas en tant que membre d’une classe, mais comme un individu isolé au sein du corps social, un membre de la « classe moyenne ». De l’autre, une classe ouvrière qu’il est impossible de dissimuler, car elle commence à s’imposer socialement à travers la lutte : au Mexique, en Argentine, en Chine et aux États-Unis. Il est indéniable que les ouvriers de l’automobile existent aux États-Unis lorsque l’on observe des grèves comme celle de General Motors en 2019, qui a duré 40 jours et a bénéficié de la solidarité des ouvriers de GM en Corée du Sud. Le problème des conflits sociaux aux États-Unis est si important qu’il se voit attribuer, selon les périodes, des noms spécifiques, tels que la « Great Resignation », le « striketober » ou le « Quiet Quitting ». On ne peut nier l’existence de la lutte des classes en Chine lorsqu’on observe des soulèvements comme ceux de Foxconn (la principale usine d’assemblage d’iPhone) en novembre 2022, où 200 000 ouvriers ont quitté leur poste de travail en affrontant la police sous des slogans « contre les mauvais traitements au travail » ; on ne peut pas non plus nier les grèves en France, en Italie, en Espagne ou en Angleterre.

La classe ouvrière fait de sérieux pas en avant, à l’échelle internationale, dans le processus de reconstruction de sa propre conscience. Et nous revenons ici au point de départ : par où tirer pour dénouer le nœud de la lutte des classes ?

Nous sommes pleinement convaincus que la tâche du moment consiste à faire en sorte que la classe ouvrière reconstruise sa conscience politique, sa conscience de classe ; qu’elle émerge comme l’avant-garde du prolétariat et du peuple opprimé ; qu’elle se place à la tête de la lutte des classes.

Ce n’est pas un caprice, mais un problème éminemment pratique : la classe ouvrière, c’est-à-dire les salariés directement ou indirectement liés à la production (usines, transports, mines, énergie, production agricole, etc.), n’est pas seulement organisée différemment du prolétariat des services, des masses sans emploi ou des travailleurs indépendants, mais elle a en outre la capacité d’arrêter immédiatement la production de richesse. Si l’on bloque la roue de la production, on met un terme à l’enrichissement capitaliste. C’est ce facteur objectif qui place la classe ouvrière à l’avant-garde de l’ensemble du peuple travailleur.

La révolution est une nécessité pour tout le peuple opprimé, cela ne fait aucun doute, mais la question qui se pose depuis toutes ces années est la suivante : comment avancer vers cette révolution socialiste ? Nous pensons que l’irruption de la classe ouvrière à la tête de la lutte des classes est la réponse tactique immédiate, l’étape nécessaire à ce moment de l’histoire.

Une fois ce point réglé, la question qui se pose ensuite est de savoir comment mener à bien cette tâche de formation de la conscience et d’organisation de la classe. Et c’est là que nous arrivons à un point qui présente des similitudes extraordinaires avec des pays aussi différents que le Mexique ou l’Argentine : la constitution actuelle des syndicats en véritables institutions intégrées à l’État, avec leurs bureaucraties syndicales travaillant au service des entreprises, persécutant les travailleurs et livrant leurs camarades, constitue le premier obstacle que nous devons « franchir ».

D’après notre expérience, la réponse ne réside ni dans la création de nouveaux syndicats — qui finissent eux aussi par s’intégrer institutionnellement, en raison des règles du jeu du système —, ni dans la « récupération » syndicale comme tâche principale (nous faisons ici référence à la victoire aux élections syndicales avec des listes combatives). Aucune de ces deux formes de lutte ne peut être totalement écartée, mais d’après notre expérience, la réponse réside dans le dépassement des cadres juridiques par l’organisation concrète de la base ouvrière.

La « démocratie syndicale »

La « démocratie syndicale » reproduit le système représentatif caractéristique de la démocratie bourgeoise, où « le délégué » dispose d’attributs supérieurs à ceux de la base ouvrière, se transformant ainsi en un simple gestionnaire de démarches administratives et de réclamations. À la place, nous devons rétablir la véritable démocratie ouvrière, qui est une démocratie directe par sa méthodologie, fondée non pas sur la légalité ni sur la représentativité des délégués, mais sur l’assemblée de base. Des assemblées dans les secteurs de travail pour discuter, résoudre et prendre des mesures d’action directe sur les problèmes qui touchent le secteur, puis, à partir de là, vers la mise en place d’assemblées générales d’entreprise.

Il est nécessaire que la base ouvrière s’identifie comme l’actrice principale de l’histoire, et non ses « représentants ».

En Argentine, depuis les années 1990, on a observé différentes manifestations de rupture institutionnelle. Face à la crise institutionnelle, l’« autoconvocation » a ainsi vu le jour, une forme d’organisation spontanée des masses. Plusieurs soulèvements se sont ainsi succédé, le premier étant le « Santiagueñazo » en 1993, au cours duquel le prolétariat s’est soulevé contre le gouvernement dans la province de Santiago del Estero en incendiant le siège du gouvernement. D’autres soulèvements de nature similaire ont ensuite suivi, prélude à la rébellion de 2001, où le rôle central en termes d’organisation a été joué par l’explosion spontanée : face aux coupures d’électricité, assemblée spontanée « autoconvoquée » dans le quartier et blocage des routes ; face aux abus policiers, une « mobilisation spontanée » contre le commissariat ; face au manque de travail, les chômeurs se sont mobilisés spontanément pour obtenir du travail et de la nourriture.

Avec une particularité : la classe ouvrière, sur ses lieux de travail, n’avait pas encore rompu avec la tutelle syndicale. Les chômeurs, les fonctionnaires, les femmes, les habitants des quartiers s’autoconvoquaient pour résoudre des problèmes ponctuels, etc. Mais dans le domaine de la production, cela ne se produisait pas.

Depuis 2020, une vague de conflits ouvriers a commencé à briser cette situation. Des conflits spontanés ont éclaté, au cours desquels les ouvriers et ouvrières, organisés en assemblée, ont pris position en refusant de reconnaître les syndicats comme interlocuteurs. L’exemple le plus marquant est la récente révolte des ouvriers sous-traitants de Ternium, au cours de laquelle 3 500 métallurgistes ont contourné le syndicat et ont encerclé l’usine avec des piquets de grève en septembre 2024.

Cependant, ce processus ne s’est pas encore généralisé ; il ne se développe pas non plus comme un processus socialement conscient. C’est une étape fondamentale que nous devons franchir pour reconstruire la conscience de classe et permettre à la classe ouvrière de prendre la tête de la lutte des classes.

C’est pourquoi, face à l’éternelle question « Que faire ? », du point de vue des tâches à mener sur les lieux de travail, nous pensons que nous devons former des groupes de base qui promeuvent la démocratie ouvrière — c’est-à-dire directe — au-delà de la tutelle syndicale. Cela n’implique pas d’abandonner la tâche consistant à évincer la bureaucratie des syndicats, mais l’« élection syndicale » devient alors une tâche complémentaire. Pourquoi voulons-nous « récupérer les syndicats » ? Pour reproduire leur logique de fonctionnement actuelle ? Non, mais pour nous libérer de la persécution bureaucratique et policière que nous impose le syndicat, et passer à des formes libres d’auto-organisation : l’assemblée de base dans chaque secteur de travail, l’assemblée générale et les mesures d’action directe.

Les tâches des révolutionnaires sont, bien sûr, plus complexes, et cet aspect ne résout pas à lui seul le problème de la construction d’un parti révolutionnaire, ni celui de la conscience socialiste des masses. Mais, de manière synthétique, il exprime l’axe fondamental de notre programme politique, c’est-à-dire de la tactique que nous nous fixons pour avancer vers un processus révolutionnaire en Argentine.

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