L’école iranienne de Minab constitue un avertissement qui va bien au-delà d’une simple attaque, d’une simple entreprise ou d’une simple guerre. Elle met en garde contre un avenir où le pouvoir technologique progresse plus vite que la responsabilité publique.
B DansB la ville de Minab, au sud de l’Iran, où la chaleur se dégage du sol par vagues vibrantes et où la réalité de l’impérialisme perdure dans chaque port et chaque installation militaire, un missile a frappé une école le 28 février.
Cette attaque a causé la mort de 156 personnes, dont 120 écoliers, ce que le gouvernement iranien a immédiatement qualifié de « crime flagrant ». Les Nations unies ont considéré cette attaque comme « une grave violation du droit humanitaire ».
Les noms des enfants assassinés n’ont pas circulé dans les cercles du pouvoir mondial avec la même intensité que ceux des généraux, des systèmes d’armement et des plateformes technologiques.
Les Iraniens décédés restent largement dans l’anonymat aux yeux de ceux qui débattent de l’avenir de l’intelligence artificielle (IA), qui, selon les informations disponibles, a été utilisée par les États-Unis lors de cette attaque.
Le meurtre de ces enfants a mis en lumière l’une des questions centrales de notre époque : qui assume la responsabilité lorsqu’une machine s’immisce dans la chaîne de la violence ?
Le rôle joué par l’IA n’est pas encore clair. Selon la presse, le système intelligent Maven de l’armée américaine, qui intègre des outils d’IA tels que le modèle Claude d’Anthropic, a participé à des opérations militaires contre l’Iran.
Les enquêteurs continuent d’examiner si les systèmes assistés par l’IA ont contribué d’une manière ou d’une autre au processus de sélection des cibles. Les éléments de preuve disponibles sont encore incomplets.
Ce qui est surprenant, c’est que les dirigeants du secteur de l’IA ne se tiennent plus à l’écart de la machine de guerre, mais qu’ils y sont désormais pleinement impliqués. Interrogé sur cette attaque, le PDG d’Anthropic, Dario Amodei, a déclaré ne pas savoir exactement comment Claude avait été utilisé lors de cette attaque, qu’il a qualifiée d’« erreurs » « vraiment terribles ».
Cependant, Amodei a réaffirmé que l’attaque contre l’école constituait « un cas d’utilisation qui ne franchit même pas nos lignes rouges ». En effet, c’est en fin de compte un guerrier humain qui a pris la décision finale d’attaquer l’école.
La réponse d’Amodei mérite une attention particulière.
Depuis des décennies, les artisans du pouvoir technologique ont développé un langage qui répartit la responsabilité de manière si large qu’elle finit par la dissoudre.
L’ingénieur construit l’outil, le sous-traitant intègre le système, l’analyste militaire examine les résultats, l’officier autorise l’attaque et le politicien approuve la guerre.
Il en résulte une chaîne à laquelle tout le monde participe et où personne n’est tenu de rendre des comptes. Le langage de l’« intervention humaine » s’inscrit dans cette tradition.
Bien sûr, ce sont les humains qui prennent les décisions finales. Ce sont également les humains qui ont pris les décisions finales lors des guerres coloniales occidentales qui ont dévasté l’Asie et l’Afrique. Ce sont les humains qui ont pris les décisions finales lorsque les États-Unis ont bombardé des villages au Vietnam.
Les décisions finales lors de l’invasion illégale de l’Irak par les États-Unis ont été prises par des êtres humains. La présence d’une empreinte humaine à la fin d’un processus ne nous apprend pas grand-chose sur la structure du pouvoir qui a produit ce résultat.
La question la plus importante est la suivante : quel rôle l’IA joue-t-elle dans la définition de l’éventail des décisions qui s’offrent aux êtres humains ?
Les systèmes militaires modernes ne sont pas de simples calculatrices. Ils organisent l’information, hiérarchisent les possibilités, identifient des schémas, génèrent des recommandations et orientent l’attention. Ils influencent ce que les commandants voient et ce qu’ils ne voient pas.
Même lorsqu’un être humain conserve l’autorité formelle, l’architecture de la perception peut avoir été préalablement construite par des machines. C’est pourquoi le débat ne peut se conclure par la phrase « un être humain a pris la décision finale ».
Le crime de Minab survient à un moment où les entreprises technologiques se présentent de plus en plus comme les gardiennes des limites éthiques. Anthropic, en particulier, s’est forgé une image de prudence (comme en témoigne la Constitution de Claude).
Elle a évoqué la sécurité, la cohérence et les limites. Elle s’est démarquée des visions plus agressives du déploiement technologique. Cependant, toute institution finit par se révéler non pas par ses principes, mais par les situations dans lesquelles ceux-ci sont mis à l’épreuve. La mort d’enfants dans une école représente l’une de ces épreuves.
Si une entreprise ne peut déterminer comment sa technologie a été utilisée dans le cadre d’une opération militaire, quel est l’intérêt de la surveillance ? Si les dirigeants n’ont aucune visibilité sur le déploiement, il est difficile d’évaluer les affirmations concernant les mesures de sécurité.
Si un système contribue à des opérations militaires dont les conséquences incluent de nombreuses victimes civiles, la responsabilité peut-elle incomber uniquement à l’acteur humain final ? Ces questions ne concernent pas uniquement Anthropic. Elles touchent l’ensemble de l’alliance émergente entre la Silicon Valley et l’appareil de sécurité nationale américain.
Tout au long de l’histoire, les périodes de transformation technologique ont donné naissance à de nouvelles alliances entre le capital et le pouvoir militaire. Les chemins de fer, le télégraphe, l’aviation, la physique nucléaire et les réseaux numériques ont suivi cette voie.
L’intelligence artificielle suit la même trajectoire. Ses défenseurs promettent précision, efficacité et moins d’erreurs. Pourtant, chaque génération entend des promesses similaires.
Le XXe siècle a été marqué par des affirmations selon lesquelles les nouvelles technologies rendraient la guerre plus propre, plus rationnelle et plus humaine. Or, les données historiques n’apportent guère d’éléments venant étayer un tel optimisme. La technologie accroît souvent l’ampleur et la rapidité de la violence, même lorsqu’elle promet de la limiter.
Les enfants de Minab n’ont pas abordé l’IA comme un débat philosophique. Ils l’ont découverte en tant que composante d’un système militaire dont les conséquences se sont manifestées sous la forme d’une force explosive.
Il reste à déterminer si Claude a joué un rôle important, secondaire ou aucun rôle dans le processus de sélection des cibles. Les chercheurs doivent faire la lumière sur les faits, les journalistes doivent continuer à poser des questions dérangeantes et les citoyens doivent exiger la transparence.
Mais avant même que tous les détails ne soient connus, cet épisode révèle quelque chose d’important sur notre contexte politique actuel. La question n’est plus de savoir si l’IA sera intégrée à la guerre. Cette intégration est déjà en cours.
La question est de savoir si les sociétés permettront que les décisions de vie ou de mort soient de plus en plus conditionnées par des systèmes que même leurs créateurs ont du mal à superviser, à expliquer ou à contrôler.
L’école de Minab sert d’avertissement, non seulement concernant une grève, une entreprise ou une guerre. Elle met en garde contre un avenir où le pouvoir technologique progresse plus vite que la responsabilité publique.
Dans cet avenir, la distance entre l’ingénieur et le champ de bataille ne cesse de se réduire grâce à l’IA et aux drones, tandis qu’il devient plus difficile de trouver des responsables parmi les humains qui envoient les machines tuer à leur place.
Vijay Prashad (GLOBETROTTER ET Z NETWORK) 25 juin 2026
