Depuis plus d’une décennie, les États du Sahel central sont confrontés à un terrorisme généralisé, des groupes extrémistes occupant certaines parties du territoire. Cette expansion terroriste s’est concentrée au Burkina Faso, au Mali et au Niger, pays qui ont connu des coups d’État. Ces pays sont désormais dirigés par des chefs militaires qui ont donné la priorité à la lutte contre le terrorisme et à la reconquête du territoire. Cette lutte a transformé l’approche en matière de sécurité, ce qui a conduit à une redéfinition des alliances avec les pays étrangers. Suite aux échecs des opérations Serval et Barkhane, ces pays, qui partagent la région du Liptako-Gourma, ont tourné le dos à la CEDEAO et aux pays dits occidentaux, pour s’engager fermement aux côtés de nouveaux partenaires. Cette rupture avec les alliés traditionnels reflète la volonté d’abandonner les anciennes méthodes et de repartir à zéro aux côtés de pays tels que la Russie, la Chine et la Turquie. Nous assistons ainsi à un déclin de l’influence française, qui cède la place à Wagner puis au Corps africain, venus renforcer les forces de défense des États du Sahel qui luttent pour faire face au terrorisme qui ravage la région. Cela représente une redéfinition des stratégies et des positions, ainsi qu’une guerre entre les grandes puissances sur le territoire sahélien. Depuis la création de l’Union économique et monétaire spéciale (USE), des victoires ont été remportées sur le terrain, avec la reconquête de certaines régions stratégiques contrôlées par des groupes armés. Cependant, la recrudescence d’attaques d’une grande violence dans les trois pays, ainsi que l’incapacité des forces paramilitaires russes et de la force conjointe à vaincre le terrorisme, mettent en évidence les défis auxquels ces États sont confrontés. Quelles conclusions peut-on tirer des alliances nouées jusqu’à présent avec les puissances étrangères ? Comment ces puissances étendent-elles leurs rivalités en Afrique et quelles en sont les conséquences à court et moyen terme ? Quels défis faut-il relever ?
Le Sahel, nouvel épicentre de la concurrence entre les puissances étrangères.
Le Sahel est l’un des principaux théâtres de la concurrence entre les puissances étrangères. En effet, en raison de sa position géographique, de son développement commercial et de ses importantes ressources minérales, cet espace géopolitique est convoité par les principales puissances mondiales, qui ont besoin de son sous-sol pour satisfaire leurs besoins énergétiques et technologiques. Face à cette réalité, ce vaste territoire, situé entre le Maghreb, les pays côtiers et le reste de l’Afrique, reste le théâtre de rivalités internationales, où chaque pays cherche à établir une base d’opérations. Ainsi, la région du Sahel est le théâtre d’importants enjeux diplomatiques, économiques et militaires, qui ont favorisé une reconfiguration du paysage international. Les défis sécuritaires auxquels ces pays sont confrontés rendent encore plus complexes les relations entre ceux qui sont ravagés par un terrorisme généralisé et leurs partenaires internationaux. Face au rejet des acteurs traditionnels, une restructuration des alliances s’impose. Par conséquent, nous assistons à l’émergence de nouvelles puissances et à une concurrence internationale croissante autour de la sécurité et des ressources.
Le déclin de l’influence française : entre contestation populaire et réalignement géopolitique.
La situation sécuritaire dans cette région a attiré l’attention des puissances étrangères, en faisant un territoire d’une importance géopolitique et géostratégique particulière. Ces pays transposent leurs rivalités dans cette zone, chacun cherchant à prendre le contrôle de ces territoires riches en ressources naturelles précieuses. L’or du Mali et du Burkina Faso, ainsi que l’uranium du Niger, sont très convoités par les puissances occidentales, qui se livrent une guerre pour le contrôle de ces mines. La France, partenaire traditionnel de ces pays, les a soutenus depuis le début de la crise.
De l’opération Serval à l’opération Barkhane, les forces armées françaises ont soutenu les pays du Sahel dans la lutte contre les groupes terroristes, ce qui a permis d’enrayer l’avancée des groupes armés vers la capitale, Bamako, et de contenir temporairement leur progression. Ces opérations ont mobilisé plus de 5 000 soldats français.
Entre succès et échecs, leur présence au Sahel est perçue de diverses manières par les populations locales. Une étude de l’Institut de Tombouctou sur la coopération en matière de sécurité au Sahel a recensé les perceptions locales concernant la présence militaire de partenaires étrangers en Afrique. Selon les conclusions de cette étude, cette présence suscite généralement des sentiments mitigés. Au Niger, cependant, les chiffres sont alarmants : 38 % des personnes interrogées considèrent cette présence comme « très mauvaise ». Un militant de la société civile y voit « de l’opacité, du mystère, un manque de communication et une aggravation ou une exacerbation des conflits locaux ». Ces critiques pourraient expliquer le retrait français du Sahel. Si Paris semble avoir perdu tout intérêt pour cette région, de nombreux observateurs y voient une manière de revenir progressivement avec une nouvelle approche. Selon le chercheur Bakary Sambe, « la principale difficulté pour la France au Sahel, par rapport à d’autres partenaires, est qu’elle doit constamment gérer à la fois la crise immédiate et les problèmes historiques de manière simultanée ».
Le pari russe : entre les espoirs d’une rupture et les limites d’une nouvelle alliance en matière de sécurité.
Les pays de l’Alliance des affaires économiques et sociales (AES) ont tourné le dos à leurs partenaires traditionnels pour forger des alliances avec des pays comme la Russie, qu’ils considèrent comme un modèle alternatif. D’après les résultats de cette étude, la Russie arrive en tête des modèles de coopération en matière de sécurité, loin devant la France, qui fut autrefois un partenaire privilégié, notamment au Niger. Qu’est-ce qui pourrait expliquer ce désintérêt de la population envers la France ? Est-ce dû au passé colonial, aux « échecs » observés sur le terrain ou aux accusations d’abus contre la population civile ? Les autorités françaises semblent toutefois réticentes à reconnaître leur « échec » dans cette intervention de grande envergure. Selon le président français, elles ont agi correctement en s’engageant en Afrique dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. « Si nous ne nous étions pas engagés dans les opérations Serval et Barkhane, le Mali et le Burkina Faso n’existeraient probablement plus, et je ne suis même pas sûr que le Niger existerait encore », a déclaré Emmanuel Macron. Dans ce contexte, la France se retire du Sahel pour laisser la place à d’autres partenaires, dont la Russie, une grande puissance qui continue d’étendre son influence dans la région.
La stratégie des forces russes repose sur un déploiement efficace, sous commandement conjoint avec le pays hôte. Selon une analyse de l’Institut de Tombouctou, cette stratégie s’appuie sur quatre piliers : la protection des régimes alliés, l’accès sécurisé aux ressources naturelles, le développement d’alliances durables dans les secteurs des infrastructures et de l’énergie, et la limitation de l’influence des puissances occidentales, en particulier de la France. Elle cherche ainsi à répondre aux besoins des pays du Sahel, ravagés par le terrorisme, en garantissant une présence militaire rassurante. Du Groupe Wagner au Corps africain, les Russes se sont déployés aux côtés des États du Sahel et ont contribué à instaurer des périodes d’accalmie, même si la menace n’a pas été éradiquée. Les forces russes ont essuyé plusieurs défaites sur le terrain, notamment au Mali, ce qui ternit la réputation de la Russie en Afrique. Leur retrait de Kidal, à la suite des atrocités commises en avril dernier par le groupe JNIM-FLA, en est la preuve. Les ressources humaines et matérielles déployées ne semblent pas efficaces face à la détérioration de la situation sécuritaire. Le mythe russe s’est effondré. Les Russes n’ont pas réussi à protéger la population ni à garantir la sécurité du régime militaire en place. La violence et les attaques persistent, tout comme les atrocités commises contre la population civile. Les images des forces de Wagner enterrant des cadavres dans une fosse commune au Mali en témoignent. Cela continue de soulever des interrogations quant au respect des droits de l’homme, ce qui pourrait compromettre le succès de la mission russe au Sahel. Le changement de partenaires n’a pas mis fin à la guerre. Faut-il repenser la forme de l’alliance ?
L’ascension de la Chine au pouvoir : une stratégie d’influence fondée sur la souveraineté et le pragmatisme.
De son côté, la Chine propose un type de partenariat fondé sur la non-ingérence dans les conflits, mais elle intervient, par exemple, pour protéger les infrastructures minières et de transport. En tant que premier partenaire commercial des pays africains, Pékin se présente comme un partenaire discipliné qui ne s’immisce pas dans les affaires intérieures, notamment celles liées à la sécurité. Actuellement, elle renforce sa présence dans la région du Sahel grâce à une stratégie patiente et concrète sur le terrain, qui allie investissements et coopération militaire à une discrétion quasi totale. C’est ainsi que la Chine peut se positionner comme une alternative aux partenaires qui n’ont pas réussi leur mission auprès des pays du Sahel. Les partenariats mutuellement bénéfiques ont toujours été la politique de la Chine en Afrique. C’est pourquoi des pays comme le Burkina Faso ont choisi la Chine pour l’achat d’armes et de véhicules militaires. Cette stratégie consistant à soutenir les pays tout en leur laissant une certaine indépendance et une marge de manœuvre pourrait porter ses fruits, car les Chinois semblent tirer les leçons des critiques adressées à d’autres partenaires concurrents. Elle repose sur ce que ces États souhaitent : lutter contre le terrorisme tout en préservant leur souveraineté. Le succès de la Chine dans les États du Sahel pourrait être considéré comme une menace, car elle est en passe de devenir le leader de la guerre d’influence entre les grandes puissances. Ainsi, les Chinois gagnent en puissance dans un environnement hautement concurrentiel axé sur le contrôle des ressources. Parallèlement, les Turcs continuent d’étendre leur présence et leur influence grâce à une approche très similaire à celle de la Russie.
La Turquie au Sahel : une diplomatie pragmatique au service d’une influence croissante.
La Turquie, pays occidental, se distingue des pratiques de ses homologues européens en Afrique. Elle privilégie une collaboration discrète qui profite à toutes les parties. Elle se présente comme un partenaire de choix pour l’achat de drones destinés aux frappes aériennes et à la collecte de renseignements. Dans ce contexte, la Turquie pourrait sortir victorieuse. Tout cela se résume dans la réflexion de Göktuğ Çalışkan, analyste en politique étrangère au Centre d’études sur les crises et les politiques à Ankara : « Ankara est un acteur géopolitique singulier : membre de l’OTAN, elle dispose des capacités militaires de l’OTAN, mais c’est aussi un diplomate qui parle la langue des pays du Sud. » Cette approche pourrait porter ses fruits à long terme, compte tenu des aspirations des États du Sahel, qui souhaitent être traités sur un pied d’égalité. De plus, Erdoğan entend également se positionner comme un partenaire commercial clé, devancé uniquement par la Chine, qui occupe actuellement la première place. Il convient de souligner que la Turquie a apporté à plusieurs reprises un soutien matériel et financier aux États du Sahel dans la lutte contre le terrorisme. La Turquie progresse également lentement mais sûrement dans la signature d’accords commerciaux avec des pays comme le Niger, qui ont commencé à diversifier leurs alliances. À cet égard, on pourrait envisager à moyen terme un éventuel conflit entre Pékin et Ankara concernant l’acquisition de drones, ainsi qu’avec d’autres puissances comme la France, qui n’a pas encore joué sa dernière carte. Les tensions entre Paris et Ankara pourraient s’intensifier compte tenu de la position avantageuse de la Turquie au Sahel, qui fut autrefois un bastion français. Rappelons qu’en 2020, Macron avait accusé la Turquie d’attiser le sentiment anti-français.
Le retour des États-Unis : vers une nouvelle stratégie d’influence dans un espace concurrentiel.
Il y a deux ans, les Américains ont achevé le retrait de leurs troupes du Sahel, notamment de leur dernière base militaire à Agadez. Ce processus, entamé plusieurs années auparavant, a marqué le retrait progressif du Pentagone des régions sahéliennes. Rappelons que les autorités nigériennes avaient dénoncé les termes de l’accord conclu avec Washington. Les États-Unis sont toutefois restés disposés à apporter leur aide à Niamey si nécessaire. À la suite des frappes aériennes américaines contre des combattants de l’État islamique, de nombreux observateurs anticipaient déjà le retour des États-Unis en Afrique, en particulier au Sahel. Une nouvelle alliance entre les États-Unis et le Sahel semble se profiler à l’horizon ; on ne peut exclure le retour des Américains sur le territoire sahélien. Quelle sera la forme et les modalités de cet accord ?
Pour l’instant, rien n’est officiel. Mais si l’on en croit les déclarations d’un haut responsable du Bureau des affaires africaines du Département d’État américain, qui a effectué une visite de travail à Ouagadougou en mars dernier, l’idée d’une nouvelle alliance fait l’objet de larges discussions. Cette visite faisait suite à son déplacement à Bamako, où il avait rencontré les autorités afin de rétablir le dialogue. Selon Nick Cheke, « nous avons évoqué notre volonté de redynamiser les relations entre les États-Unis et le Burkina Faso, et de travailler ensemble sur des questions d’intérêt commun ». La lutte contre le terrorisme sera un axe central de cette alliance. Cette fois-ci, elle sera abordée « dans le respect de la souveraineté » du pays. Le nouveau « M. Sahel américain » illustre clairement les ambitions des États-Unis de revenir dans la région du Sahel, dont ils s’étaient discrètement retirés. Avec ce retour, les États-Unis retrouveront la Russie, la Chine, la Turquie et d’autres pays déjà présents, et la concurrence s’annonce féroce.
L’Allemagne au Sahel : une approche de stabilisation fondée sur l’aide et la coopération.
Le Sahel est également une priorité de la politique étrangère allemande en matière de sécurité. En effet, l’Allemagne apporte un soutien militaire associé à une aide humanitaire afin d’atténuer les conséquences économiques du conflit dans la région. Avec le retrait de la France, l’Allemagne se positionne comme une option susceptible de contribuer à la stabilisation de la région sans s’ingérer dans ses affaires intérieures.
Vers un nouvel ordre géopolitique au Sahel : intensification des rivalités et des intérêts stratégiques en matière de ressources.
Avec cette vague de puissances se dirigeant vers le Sahel, un nouvel ordre s’instaure, de manière indéniable et inévitable, dans la lutte pour l’influence. Ces puissances affûtent leurs armes et ajustent leurs positions en fonction de leurs intérêts géopolitiques. À moyen terme, le spectre d’une concurrence à grande échelle persistera. Derrière cette alliance militaire se cache la volonté de s’emparer des ressources minérales essentielles au progrès technologique et industriel. Ces rivalités s’intensifieront et pourraient porter un coup dur à la lutte contre le terrorisme.
Recommandations
À la lumière de cette analyse, six recommandations générales pourraient être formulées à l’intention des pays du Sahel et d’Afrique de l’Ouest, articulées autour de six orientations stratégiques :
Reprendre le contrôle souverain des alliances de sécurité.
Les pays du Sahel ont démontré leur capacité à rompre avec des partenaires devenus impopulaires, mais jusqu’à présent, ils se sont contentés de remplacer une dépendance par une autre. La leçon à en tirer est que ni la France, ni la Russie, ni aucune puissance extérieure ne peut vaincre le terrorisme au nom des États du Sahel. Il faut donc inverser la logique : d’abord, les besoins en matière de sécurité nationale doivent être définis en termes de formation, d’équipement, de renseignement et de présence territoriale effective ; ensuite, les partenaires doivent être sélectionnés en fonction de leur capacité à répondre à ces besoins, et non en fonction d’affinités politiques ou idéologiques du moment. Cela implique de diversifier délibérément les alliances plutôt que de remplacer un monopole par un autre, d’inscrire tous les accords de coopération dans un cadre juridique transparent assorti de clauses de performance et de sortie, et d’exiger de chaque partenaire qu’il rende des comptes pour les violations des droits de l’homme commises par ses forces sur le territoire national.
Protéger les ressources stratégiques comme levier de souveraineté, et non comme facteur suscitant des rivalités.
L’or du Mali, l’uranium du Niger et les ressources du Burkina Faso sont au cœur de la lutte pour le pouvoir. À l’heure actuelle, ces ressources constituent davantage une source de convoitise étrangère qu’un moteur de développement national. Il est impératif que les États du Sahel renforcent le contrôle public sur leurs ressources minérales en procédant à un audit des contrats existants et en renégociant ceux qui soumettent l’exploitation à un contrôle étranger exclusif. Il convient d’encourager la transformation locale des matières premières afin de générer de la valeur ajoutée sur le territoire national. Les recettes minières doivent être principalement affectées aux forces armées nationales, aux services publics de base et au développement des zones marginalisées qui alimentent le recrutement des groupes armés.
Reconstruire l’architecture de sécurité régionale sur des bases réalistes.
La CEDEAO, le G5 Sahel désormais dissous et l’ESA ont montré leurs limites. Aucun de ces cadres n’a réussi à apporter une réponse collective efficace face à la menace terroriste. Au lieu de créer de nouvelles structures qui se font concurrence, les efforts devraient se concentrer sur quelques mécanismes concrets et financièrement viables : un centre régional de fusion du renseignement financé par tous les États membres, des unités d’intervention rapide prépositionnées aux frontières les plus poreuses et un protocole d’activation automatique de la solidarité militaire assorti de seuils clairs et contraignants. La division politique entre l’ESA et la CEDEAO ne devrait pas empêcher la coopération technique en matière de sécurité des frontières, d’échange de renseignements et de surveillance des flux d’armes et de combattants. L’Algérie et la Mauritanie, souvent reléguées au second plan, doivent être incluses dans ces mécanismes en tant qu’acteurs frontaliers essentiels.
S’attaquer aux causes profondes du terrorisme plutôt qu’à ses seuls symptômes.
Dix ans de présence militaire étrangère et nationale n’ont pas éradiqué le terrorisme au Sahel, car aucune intervention militaire ne peut à elle seule résoudre une crise dont les racines sont politiques, économiques et sociales. Les groupes armés recrutent au sein de communautés abandonnées par l’État, économiquement marginalisées et exposées à l’injustice. Par conséquent, une stratégie durable doit aborder simultanément trois dimensions : rétablir une présence étatique effective dans les zones reprises militairement ; investir massivement dans le développement des régions frontalières et pastorales historiquement négligées ; et engager des dialogues politiques différenciés selon le type de groupe armé, en distinguant les djihadistes transnationaux des mouvements aux revendications locales qui peuvent être désarmés par des solutions politiques.
Établir une relation exigeante mais équilibrée avec les puissances extérieures.
Les rivalités entre les grandes puissances du Sahel constituent une réalité persistante que les États africains ne peuvent ignorer, mais dont ils peuvent également tirer profit plutôt que d’en être les victimes. La concurrence entre la Russie, la Chine, la Turquie, les États-Unis et l’Europe pour l’influence dans la région confère aux gouvernements sahéliens un véritable pouvoir de négociation, à condition qu’ils l’exercent de manière collective et stratégique. Cela implique de parler d’une seule voix dans les instances régionales, d’exiger la réciprocité dans tous les accords, notamment en matière de transfert de savoir-faire, de formation des forces armées nationales et d’investissement dans l’industrie de défense locale ; et d’empêcher que le Sahel ne devienne un champ de bataille entre des puissances extérieures dont les priorités peuvent diverger des besoins de la population. La non-ingérence invoquée par la Chine et la Turquie peut constituer un atout, à condition qu’elle ne serve pas de prétexte à une exploitation silencieuse des ressources sans aucun bénéfice réel pour les États hôtes.
Investir dans la légitimité interne comme condition préalable à toute stratégie de sécurité.
La présence militaire étrangère suscite des sentiments mitigés, voire de l’hostilité, au sein de la population locale. Cependant, les régimes militaires qui ont pris le pouvoir au nom de la lutte contre le terrorisme seront confrontés au même déficit de légitimité s’ils ne parviennent pas à obtenir des résultats tangibles pour la population civile. Aucune alliance extérieure, aussi bien équipée soit-elle, ne peut compenser le manque de confiance entre les États et leurs populations. La légitimité se construit par la transparence quant aux résultats militaires et aux coûts humains, par la protection effective de la population civile dans les zones d’opérations, par la lutte contre l’impunité des forces de sécurité nationales et étrangères, et par l’inclusion des communautés locales dans l’élaboration des stratégies de paix. C’est cette légitimité interne, plus que toute alliance extérieure, qui constituera le fondement durable de la résolution de la crise au Sahel.
Par Mbassa Thioune, analyste et directrice des études à l’Institut de Tombouctou.
