La situation des prisonniers révolutionnaires et la critique de l’isolement et de la différenciation (Italie)

Au cours des 50 à 60 dernières années, de nombreuses crises économiques se sont succédé, révélant de plus en plus le caractère non pas temporaire mais structurel du capitalisme et les limites insurmontables qui entravent le processus d’accumulation.

La bourgeoisie italienne, pour éviter les conséquences politiques et sociales qui en découlaient et prolonger artificiellement le processus d’accumulation ainsi que les contradictions inhérentes au rapport de production capitaliste, a réagi en intervenant à plusieurs niveaux et en mettant en œuvre d’importantes réformes structurelles dans le monde du travail et de la protection sociale (et en faveur des entreprises) ; en réorganisant l’appareil d’État en faveur d’une expansion du pouvoir de l’exécutif ; en transformant l’État social en État pénal ; en intervenant systématiquement sur le plan idéologique et en affinant l’instrument répressif, de manière toujours plus large, forte et agressive.

Les conséquences pour la classe ont touché tous les aspects de la vie.

dans le domaine du travail : au niveau social (protection sociale) : au niveau idéologique : On tente d’imposer un principe de « légalité » (celle de la bourgeoisie !), les marges et les espaces de conflit et d’action politique (élections, négociations verrouillées, espaces, temps et modes autorisés dans lesquels le conflit peut s’exprimer !), et de pensée (en ligne avec les raisons d’État !) , dans le but d’annuler et d’étouffer toute pensée critique, toute velléité de changement social, toute expérience de lutte conflictuelle et de projet, en détruisant tout principe de solidarité, toute expression de classe, par une opération de désolidarisation et de division de la classe, en orientant la haine vers l’ennemi du moment, vers les « méchants » ; l’interdiction de la violence en tant qu’instrument que la classe a historiquement utilisé pour changer l’état des choses (monopole, en revanche, de la bourgeoisie !), l’effacement et l’instrumentalisation de la mémoire du mouvement de classe et révolutionnaire, qui s’est exprimé à la fin des années 60 et . Le mantra de l’urgence, est le fil conducteur des politiques répressives de ces dernières décennies qui ont dicté les modifications législatives et pénitentiaires successives qui en ont découlé. Un instrument qui, avec l’aggravation de la crise et de la guerre, est devenu, de plus en plus, le fondement de la gouvernance de tout gouvernement, afin de pouvoir mettre en œuvre les plans de restructuration nécessaires au capital pour sa propre survie.

De profondes restructurations dans l’organisation du monde du travail, une intensification croissante de l’exploitation, une baisse du coût du travail accompagnée d’un gel des salaires, une fragmentation et une individualisation croissantes de la relation de travail, une précarité généralisée, une différenciation salariale fondée sur la productivité et les compétences

Privatisation et privatisation du secteur de la santé, avec pour conséquence l’impossibilité pour les classes populaires de bénéficier d’un système de santé, d’un accès aux soins et à la prévention, et une diminution des possibilités d’ prise en charge, en particulier pour les personnes les plus fragiles et les immigrés ;

Un système scolaire qui, au nom de réformes de la structure réglementaire, organisationnelle et pédagogique, a introduit l’autonomie scolaire ; la personnalisation des parcours ; des coupes budgétaires ; le renforcement du rôle de direction et l’alternance école-travail (bon scolaire), présentée comme une formation, devenue par la suite le PCTO (Parcours pour les compétences transversales et l’orientation), c’est-à-dire une main-d’œuvre mineure gratuite, qui a coûté la vie à des dizaines d’élèves, y compris des mineurs, et entraîné des dizaines de milliers d’accidents) ; la refonte des établissements techniques et professionnels (une main-d’œuvre fonctionnelle et malléable pour un marché précaire), révèle sa nature de plus en plus classiste et idéologique. Un système scolaire d’entreprise, hiérarchisé, différencié à l’échelle nationale, fondé sur la compétitivité, le mérite et une privatisation accrue. Une école de plus en plus onéreuse pour les familles prolétaires, sur lesquelles pèse le fardeau de son financement.

Un processus constant de bradage, de privatisation et de partenariat public-privé du patrimoine immobilier du logement social ; blocage du logement social au profit de processus et d’investissements spéculatifs et financiers menés par de grands groupes immobiliers, avec pour conséquence l’augmentation des loyers aux prix du marché, inaccessibles aux classes prolétaires ;

On assiste à un martèlement idéologique dans lequel l’État poursuit un objectif direct et préventif pour proposer comme « meilleur des mondes possibles » le fétiche de la démocratie occidentale, la foi dans le capitalisme et l’illusion des droits de citoyenneté.

À travers la création d’une alerte sociale (l’urgence) sur un prétendu danger pour l’État « démocratique » et au nom de la « sécurité », il identifie les ennemis du moment, en fonction de la période historique et de la situation sociale, et, par le biais des médias, tente d’orienter l’opinion publique vers un consensus généralisé sur le système de « valeurs » et les raisons d’État bourgeoises, en cherchant à en faire , de fait, son expression. On cherche à institutionnaliser et à légitimer le consentement à la « normalité » de l’état d’urgence, favorisant par conséquent ce processus de centralisation des fonctions de commandement qui permet à l’exécutif de s’arroger des pouvoirs décisionnels extraordinaires dans tous les domaines sociaux.

Au niveau répressif :

La nature « limitée et circonscrite de l’état d’urgence » et l’état d’exception se révèlent pour ce qu’ils sont réellement : une norme permettant de réguler les contradictions sociales dans tous les domaines : travail, social, logement, santé, jeunesse.

Dans le sillage de l’état d’urgence, de nouveaux dispositifs carcéraux et de ségrégation sont mis en place et consolidés, les catégories de groupes sociaux visés s’élargissent, tout comme les peines d’emprisonnement et leur durée.

En fonction du moment historique, de la conflictualité de la classe, des exigences du capital, les paradigmes changent au cas par cas, et de nouveaux sont construits pour justifier et faire accepter un État qui se transforme de plus en plus en État policier et ne peut se permettre que ses plans soient entravés, plans qui, aujourd’hui, imposent, dans ce contexte international de crise et de guerre, la mise en œuvre d’une économie de guerre.

Ainsi, l’état d’urgence des années 1970 est présenté comme une nécessité face à ce que l’État qualifie de « terrorisme », incarné par les formations armées en Italie, et en réponse aux révoltes de masse incessantes, aux évasions ou tentatives d’évasion organisées depuis les prisons, fruit de l’union dans la lutte entre détenus de droit commun et prisonniers politiques appartenant surtout aux formations combattantes ;

ensuite, comme réponse aux politiques de lutte contre les organisations criminelles de type mafieux ; après l’attentat contre les tours jumelles, aux États-Unis en 2001, à la lutte contre le terrorisme international, avec la chasse à l’islamiste.

Les dispositifs mis en place au milieu des années 70, avec la nouvelle réforme pénitentiaire, ont été la création en 1977 de prisons spéciales (les « supercarceri ») directement contrôlées par les carabiniers (dirigées par le général Dalla Chiesa), auxquelles s’est ajoutée, des années plus tard, la création des tristement célèbres « bras de la mort », des sections d’isolement maximal, et en ’82 l’application de l’article 90 de la réforme pénitentiaire qui prévoit, pour des raisons de « sécurité », la suspension de tous les droits garantis par cette même loi.

Et c’est dans l’article 90 du règlement pénitentiaire de 1975, converti en loi, qu’il faut chercher les racines du 41 bis (prison dure), et de son application en 1992, en réponse aux massacres mafieux, puis étendu aux délits de « terrorisme » politique. Renouvelé pour 10 ans, jusqu’à sa stabilisation définitive et son durcissement dans le système pénitentiaire en 2002 (gouvernement Berlusconi). Depuis 23 ans, trois prisonniers des BR-PCC sont soumis à ce régime carcéral, et, depuis 2022, l’anarchiste Alfredo Cospito également.

Au fil des ans se succèdent, au rythme des décrets et des propositions de loi, des paquets de mesures de sécurité qui permettent : Le dernier en date, de 2026, l’attaque politique contre le droit de grève, menée par la Commission de garantie, pour frapper l’un des syndicats les plus combatifs et le secteur de la logistique qui a le plus fait preuve de combativité au cours des dernières décennies. En assimilant la logistique à un service public essentiel, on verrouille les grèves et on limite ainsi la capacité et l’efficacité de la lutte.

La militarisation des territoires par le recours à des systèmes de surveillance et la présence de l’armée dans les rues ;

La « gestion » de l’immigration, en instaurant la détention administrative et de véritables camps de concentration, où même les droits les plus élémentaires présents dans le système carcéral n’existent pas ; des mesures de plus en plus restrictives en matière d’immigration qui limitent les demandes de protection spéciale, un durcissement des peines pour les « passeurs », accélération des expulsions, prolongation des détentions dans les centres (hotspots) et durcissement des conditions d’octroi des titres de séjour. Des mesures qui, au fil des ans, entraîneront de nombreux morts, blessés, maladies, ainsi que de vives protestations et une répression au sein des CPR.

En réponse à la pauvreté et à la précarité des jeunes, un ensemble de mesures d’urgence (devenues ensuite loi) est adopté contre la délinquance juvénile et le décrochage scolaire, prévoyant jusqu’à 2 ans de prison pour les parents qui n’envoient pas leurs enfants à l’école, l’arrestation en flagrant délit pour trafic de drogue, l’avertissement dès l’âge de 12 ans, le Daspo urbain pour les mineurs de 12 à 18 ans, l’interdiction d’utiliser des smartphones pour les mineurs de moins de 14 ans.

Jusqu’aux récents décrets et projets de loi approuvés en 2024-2025 et en mars 2026 , qui introduisent de nouvelles infractions pénales telles que l’occupation d’un immeuble, prévoyant des sanctions même pour ceux qui y apportent leur soutien ; la résistance passive en prison et/ou dans les centres de rétention pour étrangers ; des restrictions pour les manifestants (le blocage routier devient un délit), renforcent les pouvoirs des forces de l’ordre et établissent des procédures de garde à vue préventive pouvant aller jusqu’à 12 heures ; de nouvelles règles sont fixées pour les daspo, l’extension des zones rouges avec interdiction d’accès aux personnes « dangereuses » ; on limite la possibilité de regroupement familial et les demandes d’asile pour les immigrés et on élargit l’éventail des pays dits « sûrs » pour l’expulsion des « irréguliers » ; on durcit les peines pour les vols à la tire et on prévoit des mesures punitives supplémentaires contre les baby-gangs. Et, en adoptant les lignes directrices de l’IHRA, on assimile l’antisémitisme à l’antisionisme. Automatiquement, on adapte le cadre réglementaire avec des normes punitives et toute critique ou dénonciation de l’« État » d’Israël et de ses crimes devient de l’antisémitisme ; on impose la délation de la part des enseignants, et des sanctions à leur encontre s’ils abordent de manière critique l’occupation sioniste de la Palestine ; on prévoit des « cours de formation « initiaux » et de « formation continue » pour « l’étude de la culture juive et israélienne » – faisant ainsi de l’idéologie raciste et suprémaciste du sionisme une vérité d’État ! ». On s’attaque ainsi à toute forme de solidarité internationale.

Outre l’urgence liée à la sécurité, dont il a été question, d’autres éléments sous-tendent le dispositif des mesures répressives et l’organisation pénitentiaire adoptée par l’État au cours de ces décennies : Les maigres marges de médiation sociale ayant disparu, l’État ne s’exprime aujourd’hui qu’à travers une réponse musclée, poussé par la nécessité vitale de pacification et de contrôle, y compris préventif, face à l’intensification du conflit de larges pans de la classe qui s’est exprimé, de manière plus forte et généralisée, après le 7 octobre, par la solidarité avec la résistance palestinienne, contre la politique colonialiste et raciste de l’entité sioniste israélienne, la complicité et la responsabilité du gouvernement italien et les politiques de guerre et de crise.

La différenciation des circuits pénitentiaires (y compris sur une base raciale), et les différents types de traitement (haute sécurité, sécurité moyenne, circuits pour les « détenus ordinaires », 41 bis) qui, depuis les années 70, a constitué un outil important mis en œuvre par l’État pour fragmenter la population carcérale, briser les liens de solidarité et individualiser la relation avec l’institution carcérale ; l’individualisation de la relation, qui s’inscrit dans la logique de la récompense, l’un des piliers du système pénitentiaire et repose sur la prétendue rééducation du détenu (participation active au parcours éducatif et bonne conduite), en échange d’avantages légaux (mesures alternatives, dépénalisation de l’infraction, permissions de sortie, libération anticipée, travail à l’extérieur, semi-liberté). La conversion, qui implique, surtout dans le cas de la détention politique, l’abjuration, le repentir, la dissociation, le renoncement à sa propre identité ; parallèlement au renforcement du pouvoir exécutif au sein de l’État, le caractère de plus en plus structurel et systémique que les dispositifs répressifs ont pris, englobent toutes les sphères sociales (la santé, le logement, le travail, l’environnement) et toutes les composantes : jeunes, immigrés, travailleurs, squatteurs, écologistes, pacifistes.

Le 41 bis, la grève d’Alfredo Cospito, la Palestine

Le 41 bis est le summum du régime carcéral, une véritable forme de torture et de mort sociale, psychologique et humaine. Il repose sur l’isolement sensoriel complet (2 heures de promenade avec au maximum 3 personnes choisies par la direction de la prison), la privation de contacts extérieurs (familiaux) : 1 heure par mois avec des vitres de séparation qui empêchent tout contact physique ; des restrictions sur la quantité et le type de livres (soumis à l’arbitraire de la direction pénitentiaire) ; censure également pour le visionnage de certaines chaînes de télévision ; défense uniquement par vidéoconférence, interdiction pour les avocats de diffuser des informations sur les conditions de détention.

En 2023, l’anarchiste Alfredo Cospito, soumis au régime 41 bis auquel a été appliqué un article (massacre politique) jamais appliqué même pour des crimes de nature terroriste, pour des actions pour lesquelles il avait déjà été sanctionné et qui n’avaient fait aucune victime, entame une grève de la faim illimitée pour dénoncer les conditions de détention auxquelles sont soumis tous les détenus dans ce régime carcéral et contre la perpétuité.

La grève brise le voile de silence qui, par peur et/ou par intériorisation des raisons d’État, a enveloppé pendant des décennies les mouvements et la société, faisant émerger le véritable objectif et la véritable nature de ce traitement : à travers la torture de l’isolement total prolongé

dans le temps, on vise à frapper non pas tant l’acte en soi – le délit – que les idées – le sujet.

En privant l’individu non seulement de sa liberté, comme si cela n’était pas déjà une punition extrême, mais en l’isolant 24 heures sur 24 de toute forme de relation, d’affectivité, de besoin

primordial de sociabilité et de connaissance (lectures, information), on cherche à briser son identité, à contraindre le prisonnier à se repentir et/ou à dénoncer d’autres personnes à envoyer à sa place (seul moyen de sortir de ce régime carcéral). C’est une forme de torture légalisée et institutionnalisée de « mise à mort en vie », tout comme se profile, dans son essence, la réclusion à perpétuité (fin de peine jamais ! ).

L’attention suscitée par l’affaire Cospito, qui a donné lieu à des assemblées, des débats, des articles de journaux, des émissions, des manifestations et des rassemblements, favorise une réflexion et un débat sur l’emprisonnement politique de longue durée (16 camarades des BR sont en prison depuis plus de 40 ans) et, plus généralement, sur la prison et sa fonction dans le contexte de crise et de guerre actuel.

7 octobre : Palestine

Ce qui s’est passé après le 7 octobre en Palestine a marqué un avant et un après dans la conscience de beaucoup et a donné la parole à de larges couches de la population, mais surtout à un prolétariat de jeunes extrêmement hétérogène (Égyptiens, Marocains, Algériens, Palestiniens, Libanais, Italiens…), provenant principalement des banlieues, qui vit au quotidien la marginalisation, la répression continue et le contrôle sur ses propres territoires, qui a du mal à entrevoir un avenir, qui survit grâce au travail au noir ou dans des conditions d’exploitation frôlant l’esclavage, qui a des difficultés à trouver un logement, à obtenir des papiers d’identité et exprime la même colère et la même condition que celles qui se sont manifestées lors des émeutes dans les banlieues parisiennes ou contre l’injustice et le racisme d’État aux États-Unis.

La tactique consistant à faire accepter et à renforcer le consensus par le biais des médias, en déformant la réalité et en imposant un récit selon lequel l’occupation des terres palestiniennes, le racisme et l’apartheid israéliens sont le résultat d’une tentative perpétuelle de « se défendre contre les attaques » du peuple palestinien, a progressivement perdu de sa force et de sa crédibilité ; tout comme la propagande qui prétend que toute forme de violence doit être bannie et qui assimile la Résistance au terrorisme.

La complicité du gouvernement italien dans le génocide du peuple palestinien devient de plus en plus évidente, non seulement parce qu’il fournit des armes, une logistique et des bases, mais aussi parce qu’il en partage en grande partie l’idéologie et adapte le cadre législatif (comme on l’a vu avec l’assimilation de l’antisémitisme à l’antisionisme) à des normes punitives, afin d’en imposer l’acceptation.

Si l’on analyse la question carcérale en Israël, on constate de nombreuses similitudes avec l’Italie, et que « l’exceptionnalisme » israélien est un exceptionnalisme qui concerne tous les États occidentaux, l’Italie en premier lieu.

En 1979, un circuit spécial pour les prisonniers palestiniens est mis en place dans les prisons israéliennes (très similaire à ceux qui se sont formés en Italie au milieu des années 70) et en 2022 (avant le 7 octobre), le système pénitentiaire se spécialise dans l’anéantissement des prisonniers, en recourant à la torture de manière systématique et généralisée (méthode largement utilisée dans les années 70 avec les prisonniers des Brigades rouges), ainsi qu’à des formes de privation et d’isolement du monde extérieur, comparables à ce qui est en vigueur depuis 1992 en Italie, avec le régime 41 bis.

La détention administrative, en vigueur depuis toujours en Israël (héritée du mandat britannique), à l’encontre des Palestiniens (les ennemis à anéantir), a été adoptée en Italie contre les immigrés sans papiers qui sont enfermés dans ces camps que sont les CPR, sous-entendant qu’ils représentent eux aussi un ennemi extérieur à combattre. Tout comme le mur érigé par Israël dans les territoires palestiniens est le même mur idéologique et réel, représenté par la fermeture et la militarisation des frontières pour les immigrés.

Si l’on analyse ensuite la situation des détenus de droit commun dans les prisons italiennes, où la présence d’une population carcérale immigrée est de plus en plus élevée, on constate que la malnutrition, la surpopulation, le manque d’hygiène et de soins médicaux, les mauvais traitements, les menaces et les véritables passages à tabac sont pratiquement monnaie courante et constituent la condition quotidienne, le système, dans lequel ils sont contraints de vivre, des conditions qui ne sont pas très différentes de celles auxquelles sont soumis les prisonniers palestiniens dans les prisons israéliennes. La pauvreté, la précarité constituent un danger et, en tant que telles, sont un ennemi à combattre : dans les prisons, en humiliant et en anéantissant les corps et les esprits, dans les métropoles, en dissimulant leur présence.

Le recours en Italie à la réclusion à perpétuité avec ou sans possibilité de libération conditionnelle, donc à la peine à perpétuité (à laquelle sont également soumis depuis les années 80 les prisonniers des Brigades rouges) est une forme de mort lente, qui repose sur l’hypocrisie des démocraties occidentales qui se cache derrière la fausse protection des droits de l’homme, la sauvegarde du droit à la vie et à la dignité humaine et le refus de commettre des meurtres d’État. Des meurtres que l’État commet en toute impunité dans les prisons et les centres de détention pour immigrés (Modène…….), dans les rues (Ramy….) ; une dignité qu’il bafoue quotidiennement, en expulsant des femmes, des personnes âgées, des enfants, des hommes, en marginalisant la pauvreté ; en portant atteinte au droit aux soins, à l’assistance, à l’éducation, en condamnant à une vie d’exploitation et à des salaires de misère.

Israël n’a pas besoin de se cacher derrière un voile, il a toujours montré son vrai visage et célèbre aujourd’hui l’approbation de la peine de mort pour les Palestiniens, bouclant ainsi la boucle : nettoyage ethnique et occupation.

Ce qui est mis en œuvre, c’est un processus continu de déshumanisation de l’ennemi qui, en tant que tel, doit être anéanti, humilié ou relégué en marge de la société. De la même manière, son histoire et sa mémoire doivent être détruites. Israël le fait non seulement en tuant des femmes, des hommes, des enfants, mais aussi en rasant les lieux, les symboles, la terre des Palestiniens afin qu’il n’en reste aucun souvenir et, avec elle, aucune mémoire de leur culture, de leurs traditions, de leur résistance anticoloniale et de leur lutte de libération. Il le fait en racontant une autre vérité, celle de l’oppresseur, tout comme en Italie, l’État tente d’effacer ce cycle de luttes qui s’est exprimé de différentes manières et sous différentes formes dans les années 70 et qui parlait de lutte des classes, d’émancipation de la domination capitaliste/impérialiste, de révolution et pour lequel, aujourd’hui encore, plusieurs camarades sont incarcérés dans des prisons de haute sécurité et trois sont soumis à la torture du 41 bis.

Brisons un tabou

De l’après-guerre aux années 60, ce furent des années de larmes et de sang pour le prolétariat italien : bas salaires, horaires et rythmes de travail épuisants, conditions de travail très dures, contrôle dans les usines (Valletta-Fiat), une école autoritaire et classiste, des institutions totales (prisons, asiles) véritables camps de concentration, et dans les rues, lors des manifestations, des ouvriers, des étudiants, des journaliers, des chômeurs, tués par la police ou par les fascistes à son service. Des années de massacres et de stratégie de la tension orchestrée par l’État et perpétrée par la main-d’œuvre fasciste. Dans ce contexte social et politique, un grand mouvement de classe s’est développé en Italie, qui a su organiser et construire une force et un savoir remettant en cause les rapports de pouvoir et de domination existants, qui a su conjuguer les revendications en matière de logement, de travail, d’éducation, de santé et de protection de l’environnement avec une lutte plus générale d’émancipation pour un changement révolutionnaire des rapports capitalistes et impérialistes, et qui a arraché d’importantes réformes dans la santé, les écoles, les universités, pour la défense des salaires, dans les asiles psychiatriques et dans les usines.

Un grand mouvement qui a dialectisé avec une partie de ses membres qui s’est donné pour projet un changement radical de la société, un processus révolutionnaire, en menant la guérilla révolutionnaire au cœur de la métropole du centre capitaliste. Une expérience qui n’a pas été pratiquée uniquement en Italie, mais aussi aux États-Unis, en Allemagne, en France, en Espagne et en Grèce.

La réponse de l’État ne s’est pas fait attendre : une forte répression s’est abattue sur la classe ouvrière, se traduisant par plus de 20 000 personnes mises en examen, 6 000 camarades en prison, 15 000 ans de peines prononcées et 100 condamnations à perpétuité, pour lesquelles, après plus de 40 ans, 16 camarades des BR sont en prison et, depuis 20 ans et plus, 3 sont soumis au régime 41 bis.

Des années qui sont encore aujourd’hui présentées par les médias comme les « années de plomb » ; la violence exercée par une partie de la classe pour contrer et modifier les rapports de force et la domination de la bourgeoisie, qualifiée de « terrorisme » ; les camarades qui l’ont exercée considérés comme des corps extérieurs, étrangers à la classe, et l’État comme le seul défenseur de « l’ordre », l’ordre unique et indiscutable, celui de la bourgeoisie, capitaliste.

Il y a de nombreux tabous à briser :

Une mystification dont le but est de démolir ce que la classe, dans son ensemble, a produit à cette époque historique en termes d’émancipation, de conscience, d’organisation et de contre-pouvoir, et qui reste positif et important pour aujourd’hui ;

La mystification exercée sur la mémoire de cet important cycle et de cette expérience de lutte où l’on respirait un air de révolution, un désir de communisme

Dans son expression la plus noble : une société libérée des formes de domination politique, économique et culturelle sur lesquelles reposent le capitalisme et l’impérialisme, vers un projet de construction d’une société libérée de l’exploitation, du racisme, de l’assujettissement culturel, politique et social. Une société, comme le disait Sankara, d’hommes intègres.

détruire les raisons de ces luttes, dont les racines se trouvaient dans les contradictions du système capitaliste, les mêmes qui, aujourd’hui, avec la mondialisation, la phase de crise profonde et de guerre, sont devenues encore plus aiguës et fortes.

En même temps, cette opération de falsification de la mémoire par le pouvoir (instrument idéologique, largement utilisé également dans la situation actuelle pour contrer les luttes) sert à empêcher toute idée de révolte, à détruire l’espoir, la confiance et la possibilité qu’un changement et une émancipation sociale soient possibles pour les classes subalternes.

La décontestualisation de ces prisonniers, que l’État présente comme des corps extérieurs et étrangers à un contexte socio-politique, en dehors de notre classe, comme des « terroristes », des violents. Utilisés, hier comme aujourd’hui, idéologiquement et instrumentalement, pour imputer la responsabilité – et accélérer, sous le mot d’ordre de l’urgence –, de nouvelles mesures répressives et des réformes pénitentiaires déjà prévues par l’État en réponse aux luttes en cours et à titre préventif (voir les déclarations faites à cette occasion concernant les mobilisations en soutien à la lutte palestinienne, le danger d’une reprise du « terrorisme », les « années de plomb », l’« assaut contre le ciel » …)

Le silence sur ces prisonniers. Un silence qui est en grande partie le fruit de la peur, de la difficulté à parler de ceux que le pouvoir qualifie de « terroristes », concept qui a été intériorisé socialement pendant des années et par une bonne partie du mouvement de classe qui, par crainte de la répression, l’a accepté.

Un silence que l’État a délibérément maintenu – sauf lorsqu’ils servaient de épouvantail, de moyen de pression et d’avertissement envers les luttes, ou à exhiber de manière musclée, comme trophée du pouvoir – car ces camarades ne devaient pas exister dans leur matérialité, leur identité. Une réalité à cacher et à effacer.

Un silence qui est le fruit de la désolidarisation que le pouvoir et ses institutions à tous les niveaux ont imposée par le morcellement de la classe, la hiérarchisation, la fragmentation et la diversification contractuelle, salariale, l’individualisation des relations de travail, dans les prisons (à travers les parcours de récompense, la dissociation, la repentance, la prise de distance), avec les processus d’entreprise et de privatisation dans les écoles, dans la santé, la destruction des réseaux de solidarité sociale, territoriaux…

Briser ce carcan idéologique et politique, qui depuis près de 40 ans a aveuglé les mouvements et la société dans son ensemble, en reconnaissant ces camarades comme partie intégrante, mémoire et témoignage vivant de ce mouvement de classe et de ses aspirations, et encore aujourd’hui, idéalement, comme des camarades à nos côtés dans les luttes contre le colonialisme sioniste,

l’impérialisme américain, le capitalisme, est un pas en avant dans l’appropriation d’une mémoire et d’une vérité historique qui n’appartiennent qu’à la classe des exploités ; cela enlève du pouvoir à l’idéologie bourgeoise ; cela rétablit un principe de solidarité réelle et d’appartenance.

Pourquoi, après plus de 40 ans, font-ils encore si peur ?

Parce qu’ils résistent. Une résistance qui a les mêmes motivations idéales que celles qui animent les prisonniers palestiniens et la résistance du peuple de Gaza depuis plus de 70 ans.

Plus de 40 ans de privation de liberté, dans des prisons spéciales, dans des quartiers de haute sécurité, ne peuvent être supportés que s’ils reposent sur uneforte conviction qui correspond à des courants de pensée profondément enracinés dans l’histoire universelle, dans plus d’un siècle de lutte des classes, une lutte qui a été internationale.

Ce sont ces convictions, qui représentent l’identité de ces militants et leur choix de vie, auxquelles l’État demande de renoncer, en marchandant et en marchandisant leur pensée politique en échange de concessions. Ce que l’État ne peut supporter et doit empêcher, c’est que cette longue résistance représente idéalement, pour les générations d’aujourd’hui et les luttes en cours, la force du rêve, toujours vivant, de la révolution, du communisme, et que ces camarades soient le témoignage concret de la tentative d’avoir essayé de le réaliser.

La peur du pouvoir et son revers

La peur du pouvoir trouve son origine dans la situation de crise et de guerre que nous vivons actuellement (qui s’est de plus en plus aggravée depuis le 7 octobre avec l’attaque de la Résistance palestinienne contre l’entité sioniste, coloniale et raciste qu’est Israël, les responsabilités de l’Occident, l’Italie en tête et les États-Unis, et l’agression contre l’Iran) qui a rendu nécessaire, pour les démocraties représentatives, de se doter d’outils plus puissants pour contrôler et gérer les contradictions que la situation sociale et politique que cet état de fait engendre inévitablement sur les classes subalternes.

Mais surtout, que les instruments mis en place (uniquement autoritaires et répressifs, comme nous le vivons en Italie, plus précisément) soient efficaces pour empêcher toute forme de velléité de changement et de critique à l’égard de ce système socio-économique.

Chaque lutte représente, pour les démocraties représentatives, qui peinent manifestement à gérer la crise et sont en crise de représentation, une menace car elle pourrait remettre en question le système et déboucher sur une critique plus radicale et un projet de changement social.

On assiste donc à une répression croissante et généralisée contre les mouvements sociaux (ouvriers, de jeunesse, territoraux, écologistes, anticapitalistes, de solidarité, antiracistes, de critique de la pensée dominante…) avec un alourdissement des peines et des infractions (peines non pas tant proportionnées à la gravité des faits, mais à l’idée qui les sous-tend : on punit, en pratique, la pensée, la portée politique que les faits expriment), cherchant ainsi à faire taire et à pacifier l’explosion des contradictions existantes.

C’est dans cette situation sociale de guerre ouverte contre les classes subalternes (ennemi intérieur) que la mystification de la mémoire par le pouvoir exige, comme étape fondamentale pour consacrer sa victoire, que les prisonniers renient leurs convictions, car ils sont les protagonistes de la partie la plus organisée et la plus structurée de l’affrontement qui s’est exprimé dans l’histoire de la lutte des classes en Italie. «En niant l’existence de la lutte des classes», le pouvoir peut feindre que le monde se résume à une opposition entre les partisans des démocraties libérales et les autres. Lui demander de renier l’idée d’un changement révolutionnaire reviendrait à affirmer que la démocratie représentative est la seule forme viable, le capitalisme le seul modèle socio-économique possible et que la lutte des classes n’existe pas. Pour la bourgeoisie, ce serait un puissant outil idéologique à utiliser de manière instrumentale pour briser ne serait-ce que l’idée du « rêve » de changement et pour démontrer l’échec de toute velléité de transformation.

Il ne s’agit donc pas de mythifier une période historique, mais nous pensons que c’est à travers cette lecture que l’on peut comprendre, aujourd’hui plus que jamais, la nécessité de briser les tabous sur la signification de cette incarcération, en reconnaissant ces camarades comme partie intégrante et mémoire de la lutte des classes qui trouve son référence historique dans les luttes d’aujourd’hui.

De plus, la résistance dans les prisons et devant les tribunaux – comme celle des peuples opprimés du monde arabe, de la Palestine au Liban et à l’Iran face aux atrocités sionistes, celle des Prisoner for Palestine en Angleterre, le procès de Hanan, Ali et Mansur à L’Aquila, les grèves de la faim contre le 41 bis en Italie et dans les prisons spéciales en Turquie, constituent le fil rouge d’une lutte commune pour la libération de l’exploitation et de l’oppression. C’est autour de la solidarité avec les prisonniers et du soutien à ceux qui sont touchés par la répression qu’il est possible de donner une continuité à une idée de changement et de construction d’une unité de classe internationaliste.

D’ici le 5 mai, le renouvellement pour deux ans supplémentaires du régime 41 bis d’Alfredo Cospito est prévu et, autour de cette échéance, de nombreuses initiatives se développent pour briser une fois de plus le silence autour des détentions en isolement, de la différenciation et de la torture dont le circuit carcéral du 41 bis est l’un des pivots, et pour poursuivre ce chemin de lutte en solidarité avec tous les prisonniers pour la fermeture des sections 41 bis et contre la perpétuité.

Dans les prisons italiennes, suite à la réponse répressive de l’État menée contre le vaste mouvement de soutien à la Résistance palestinienne, les prisonniers palestiniens Anan Yaeesh, Ahmad Salem, Mohammad Hannoun, Raed Dawoud, Riyad Al Bustanji et Yaser Elasaly. Des rassemblements devant les prisons, des présences aux audiences des tribunaux, des banderoles lors des manifestations citoyennes relancent la demande de libération de tous les prisonniers et font de la solidarité un combat. La résistance des prisonniers vit dans les luttes et doit être soutenue et renforcée.

« Nous voulons briser un tabou » pour la solidarité avec les prisonniers révolutionnaires

Avril 2026

Rapport des camarades italiens lors du congrès international pour les prisonniers politiques, Paris, le 11 avril 2026

rompiamountabu.org

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